L'homme rapaillé

Gaston Miron · Chapitre 42 sur 66

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L'homme rapaillé

L’amour et le militant (fragments)

L’amour et le militant

(fragments)

 

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I

Chaque jour je m’enfonce dans ton corps

et le soleil vient bruire dans mes veines

mes bras enlacent ta nudité sans rivages

où je déferle pareil à l’espace sans bords

sur les pentes d’un combat devenu total

au milieu de la plus quotidienne obscurité je pense à toi tel qu’au jour de ma mort

chaque jour tu es ma seule voie céleste

malgré l’érosion des peines tourmenteuses je parviens à hisser mon courage faillible

je parviens au pays lumineux de mon être

que je t’offre avec le goût d’un cours nouveau

amour, sauvage amour de mon sang dans l’ombre mouvant visage du vent dans les broussailles femme, il me faut t’aimer femme de mon âge comme le temps précieux et blond du sablier

 

*

Quand je te retrouve après les camarades

le monde est agrandi de nos espoirs de nos paroles et de nos actions prochaines dans la lutte

c’est alors de t’émouvoir que je suis enhardi avec l’intensité des adieux désormais dénoués et de l’aube recommencée sur l’autre versant lorsque dans nos corps et autour

lorsque dans nos pensées emmêlées

lentement de sondes lentement de salive solaire jonchés de flores caressés de bêtes brûlantes secoués de fulgurants déplacements de galaxies où des satellites balisent demain de plus de dieux ainsi de te prendre dans le tumulte et l’immensité lucide avec effervescence

tu me hâtes en toi consumant le manège du désir toi lumineuse mouvance moirée

et lors de l’incoercible rafale fabuleuse

du milieu de nous confondus sans confins se lèvent et nous soulèvent

l’empan et le faîte de l’étreinte plus pressante que la fatalité

noueuse et déliée, chair et verbe, espace

que nous formons largués l’un dans l’autre

 

*

Parle-moi parle-moi de toi parle-moi de nous j’ai le dos large je t’emporterai dans mes bras j’ai compris beaucoup de choses dans cette époque les visages et les chagrins dans l’éloignement la peur et l’angoisse et les périls de l’esprit je te parlerai de nous de moi des camarades et tu m’emporteras comblée dans le don de toi

Jusque dans le bas côté des choses

dans l’ombre la plus perdue à la frange

dans l’ordinaire musique de nos pas à pas

lorsque je rage butor de mauvaise foi

lorsque ton silence me cravache farouche

dans de grandes lévitations de bonheur

et dans quelques grandes déchirures

ainsi sommes-nous un couple

toi s’échappant de moi

moi s’échappant de toi

pour à nouveau nous confondre d’attirance

ainsi nous sommes ce couple ininterrompu

tour à tour désassemblé et réuni à jamais

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II

 

Frêle frileuse femme qui vas difficilement

(son absence fait mal en creux dans ton ventre) d’un effort à l’autre et dans l’espérance diffuse tient debout en vie aux souffles des nécessités

diaphane fragile femme belle toujours d’une flamme de bougie, toi aussi tu as su tes yeux s’effarent (l’humidité de l’ennui ta fraîcheur qui s’écaille) la justice est-il écrit est l’espoir de l’homme

mince courageuse femme qui voiles ton angoisse (tu oublies ses rencontres ses liens clandestins) sans toujours le vouloir il te mêle à sa souffrance ce monde qui nous entoure auquel ses bras se donnent

patiente amoureuse femme qui languis de cet homme (il se mépriserait lui-même du mépris qu’on lui porte) elle pense : c’est en toi qu’est ancrée ma présence c’est par elle unanime que je possède ma vie

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III

Ce que la mer chante à des milles d’ici

la force de ton ventre, le besoin absolu

de m’ériger en toi

voici que mes bras de mâle amour s’ébranlent pour les confondre en une seule étendue

Ce que la terre dans l’alchimie de ses règnes abandonne et transmue en noueuses genèses de même je l’accomplis en homme concret dans l’arborescence de l’espèce humaine

et le destin qui me lie à toi et aux nôtres

Si j’étais mort avant de te connaître

ma vie n’aurait jamais été que fil rompu

pour la mémoire et pour la trace

je n’aurais rien su de mon corps d’après la mort ni des grands fonds de la durée

rien de la tendresse au long cours de tes gestes rien de cette vie notre éternité qui traverse la mort

et je n’en finis pas d’écouter les mondes

au long de tes hanches…

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