L'homme rapaillé

Gaston Miron · Chapitre 52 sur 66

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L'homme rapaillé

LES ANNÉES DE DÉRÉLICTION (ou le second recours didactique)

LES ANNÉES DE DÉRÉLICTION

 

(ou le second recours didactique)

 

I

la noirceur d’ici qui gêne le soleil lui-même me pénètre, invisible comme l’idiotie teigneuse, chaque jour dans ma vie reproduit le précédent et je succombe sans jamais mourir tout à fait.

celui qui n’a rien comme moi, comme plusieurs marche depuis sa naissance, marche à l’errance avec tout ce qui déraille et tout ce qui déboussole dans son vague cerveau que l’agression embrume

comment me retrouver labyrinthe ô mes yeux je marche dans mon manque de mots et de pensée hors du cercle de ma conscience, hors de portée père, mère, je n’ai plus mes yeux de fil en aiguille.

puisque je suis perdu, comme beaucoup des miens que je ne peux parler autrement qu’entre nous ma langue pareille à nos désarrois et nos détresses et bientôt pareille à la fosse commune de tous,

puisque j’ai perdu, comme la plupart autour perdu la mémoire à force de misère et d’usure perdu la dignité à force de devoir me rabaisser et le respect de moi-même à force de dérision,

puisque je suis devenu, comme un grand nombre une engeance qui tant s’éreinte et tant s’esquinte à connaître son nom, sa place et son lendemain et jusqu’à s’autodétruire à n’y pouvoir prétendre, terre, terre, tu bois avec nous, terre comme nous qui échappes à toute prégnance nôtre et aimante tu bois les millénaires de la neige par désespoir avec comme nous une fixité hagarde et discontinue cependant que la beauté aurifère du froid

t’auréole et comme nous dans la mort te sertit.

II

je vais, parmi des avalanches de fantômes, je suis mon hors-de-moi et mon envers,

nous sommes cernés par les hululements proches des déraisons, des maléfices et des homicides.

je vais, quelques-uns sont toujours réels

lucides comme la grande aile brûlante de l’horizon faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur, une souffrance concrète, une interrogation totale.

III

poème, mon regard, j’ai tenté que tu existes luttant contre mon irréalité dans ce monde, nous voici ballotés dans un destin en dérive encore nous agrippant à nos signes méconnaissables, notre visage disparu, s’effaceront tes images.

mais de l’absence des vies désamorcées de leur être longtemps tenu dans l’oubli d’une qualité d’homme parfois il me semble entrevoir qui font surface une histoire et un temps qui seront les leurs comme après le rêve quand le rêve est réalité.

IV

et j’élève une voix parmi des voix contraires, sommes-nous sans appel de notre condition sommes-nous sans appel à l’universel recours

hommes, souvenez-vous de vous en d’autres temps.

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