L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913

Tien Tsin et L'arsenal de L'est

M. Charrey, architecte de la société, engagé volontaire en 1900, prit part à la délivrance des légations et, séduit, comme beaucoup d'autres l'ont été, paraît-il, par la Chine, il y est resté et ne s'en plaint pas.

On a beaucoup potiné, sur le Feng-Tien. Nos compagnons de voyage nous ont initiés aux détails de la vie européenne à Changhaï, à Tien Tsin et à Pékin: histoires mondaines, toilettes, vie d'intérieur, affaires, rivalités, médisances, jalousies, politique locale, autant de sujets de conversations pleines de bonne humeur et d'intérêt qui nous ont fait paraître plus courtes nos trois journées de mer et moins mauvaise la cuisine anglaise du cuisinier chinois.

Les moins réjouissants, parmi ces potins, ne sont pas ceux qui concernent les rivalités mondaines: à Changhaï, la colonie française est, comme il sied, divisée en deux clans, dont l'un ne reçoit pas l'autre. Celui qui n'est pas reçu, et qui brûle de l'être, a considéré que la rareté des invitations en faisait quelque chose d'infiniment précieux; dans son esprit, un rapprochement s'est opéré entre cette société si distante, si avare de ses bristols, et le métal rarissime, le radium. Si bien que ce vocable lui sert aujourd'hui à désigner la partie inaccessible de la «société» française à Changhaï.

Le «radium» est le premier à en rire, naturellement.

 

Porte de l'Infirmerie de l'Arsenal de l'Est, à Tien Tsin; deux

mandarins, peints sur les battants, en interdisent l'entrée aux

mauvais esprits.

TIEN TSIN ET L'ARSENAL DE L'EST

 

Le peuple chinois d'aujourd'hui: spectateurs d'un théâtre en

plein vent, à Tien Tsin.

La chaleur commence à être assez forte et les vêtements blancs et les casques sont maintenant de mise. Les maisons européennes de Tien Tsin font déjà leur toilette d'été: elle consiste en un revêtement de nattes soutenues par de légers échafaudages qui entoure les bâtiments, en laissant un espace de quelques mètres entre elles et les façades, ce qui produit une fraîcheur relative. C'est fort amusant à voir.

Ma première visite a été, naturellement, pour notre très aimable consul général, M. Kalm, résidant en Chine, au service de la France, depuis vingt et quelques années. C'est un véritable plaisir pour moi de rendre hommage ici à son obligeance et de le remercier de son bon accueil.

Ensuite, avec l'autorisation du lieutenant-colonel Andlauer, commandant le corps français d'occupation en Chine, je suis allé visiter l'arsenal de l'Est, où sont installés nos soldats avec leurs officiers. Ai-je besoin de vous dire que le représentant de L'Illustration a été bien reçu?

J'ai trouvé là nos marsouins alertes et gais, travailleurs et débrouillards, soldats de France, quoi!

L'infirmerie est installée dans des bâtiments bien chinois, où l'on pénètre par une grande porte sur les battants de laquelle sont peints deux mandarins géants autant que rébarbatifs, chargés d'en interdire l'entrée aux mauvais esprits. Çà et là, de petites cours, de petits jardinets bien tranquilles et agréablement ombragés, à l'usage des convalescents.

L'arsenal de l'Est (à 6 kilomètres de Tien Tsin) avait été construit sous le vice-règne de Li Hung Tchang. Il comprend, dans une enceinte de plusieurs kilomètres de tour, des magasins, des poudrières, des casernements, un parc d'artillerie, une machine à distiller, des logements d'officiers, des bureaux, télégraphes, etc., et le lieutenant-colonel Andlauer remplit ici les fonctions très enviables d'un véritable commandant de corps d'armée. Un beau petit corps d'armée, vraiment, car, si nos soldats ne sont pas nombreux, ils sont bons, et, ô prodige! ils sont sportifs aussi. Au jeu bien anglais du tug of war, la lutte à la corde, ils battent couramment l'équipe britannique qui, pourtant, est d'une belle force.