L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913
De Changhaï A Pékin
Pour aller de Changhaï à Pékin on a le choix entre la voie de mer et celle de terre. Cette dernière entraîne à un voyage de trois jours en bateau sur le Yang Tze Kiang, en passant par Nankin, jusqu'à Han Kéou, où l'on prend le train pour Pékin,--au total cinq jours au moins, si l'on ne s'arrête nulle part. Pressé de voir la capitale, je me suis embarqué sur un des petits vapeurs qui font le service de Tien Tsin et qui, en moins de trois jours, en touchant à Oueï Haï Oueï et à Tché Pou, où nous sont apparus de nouveau des croiseurs étrangers, nous a amenés à Ta Kou, à l'embouchure du Peï Ho. Là nous devions subir un bon coup de vent, un demi-typhon, qui nous a empêchés de franchir la barre, dont le chenal est très étroit. Après avoir fortement dansé pendant vingt-huit heures, nous avons pu passer à la troisième marée et gagner Tien Tsin après six heures de navigation sur le fleuve sinueux.
Village et jonques sur le Peï Ho.
Passagers chinois à bord du Feng-Tien
Ah! ce Peï Ho! Une eau limoneuse, épaisse et lourde qui va salir la mer jusqu'à 20 ou 30 milles au large de l'embouchure, et qui, tourmentée par la bourrasque, a l'air d'une coulée de glaise liquide.
Le long des berges, incessamment rongées par la vague qui nous suit, se succèdent les villages aux maisons en torchis de boue et de paille, dont quelques-unes, peu à peu, retombent par morceaux dans le fleuve qui en a fourni la matière et dont elles ont la couleur. Quand elles sont tout à fait dévorées par le courant, on les reconstruit (ce n'est pas la place qui manque) en arrière des autres, qui sont, à leur tour, appelées à disparaître. Le paysage, à perte de vue, n'est qu'une vaste nappe de verdure d'un vert tendre à faire pleurer.
D'ailleurs, ce n'est pas beau, beau. De nombreuses jonques circulent sur cette boue mouvante où nous flottons nous-mêmes. Elles ont beaucoup de caractère et leur aspect barbare, un peu théâtral, est des plus impressionnants.
Notre bateau, le Feng-Tien, monté par un équipage chinois et commandé par des officiers anglais, transportait, outre ses passagers européens, une grande quantité de Chinois parqués dans le faux pont. Nous avons eu, grâce à eux, un avant-goût des parfums de Pékin. Bien d'enivrant, je vous assure. Mais quel grouillement, quelles têtes, quelle couleur! Pendant le coup de vent que nous avons essuyé devant Ta Kou, ces malheureux n'en menaient pas large; leur faux pont à claire-voie était, à chaque instant, balayé par les lames; l'eau, embarquant plus rapidement qu'elle ne s'écoulait, roulait constamment d'un bord à l'autre, comme dans un tonneau qu'on rince. Et, malgré que nous ne fussions pas, non plus, sur un lit de roses, nous ne pouvions nous empêcher de plaindre ces pauvres gens.
LA CHINE COSMOPOLITE.--Fête sportive donnée par les
troupes françaises, à l'Arsenal de l'Est, près de Tien Tsin.
Dessin de L. Sabattier.
A part sa fin un peu mouvementée, notre traversée fut la plus agréable qu'on puisse souhaiter. Nous avions eu, à Changhaï, la bonne fortune d'être reçus à la table--délicieusement française--du docteur Fresson, établi là depuis plusieurs années. Célèbre dans tout l'Extrême-Orient pour sa science et son habileté, ce chirurgien reçoit, même d'Amérique et du Japon, des malades qui viennent se faire soigner par lui. Parisien et artiste, collectionneur au goût raffiné, savant modeste et bienfaisant, le docteur Fresson est, à mes yeux, le type du Français d'élite représentant dignement et brillamment, à l'étranger, nos compatriotes et leurs bonnes qualités. Sa mère, qui vit là-bas avec lui, le seconde, à cet égard, avec la plus exquise bonne grâce et notre pays bénéficie de la considération dont jouit cette aimable femme.
A notre départ de Changhaï, Mme Fresson eut la charmante attention de venir nous serrer la main à bord du Feng-Tien. Nous en fûmes d'autant plus heureux qu'elle nous fit faire connaissance avec deux ménages français des plus sympathiques se rendant, comme nous, à Tien Tsin et à Pékin.
Il est, hors de France, beaucoup de bons Français; ce n'est pas aux étrangers que je prétends faire cette révélation: ils le savent; mais on l'ignore trop dans notre pays d'«antodébinage», si j'ose dire, et je considère comme un devoir--très agréable--de le crier bien haut chaque fois que j'en ai l'occasion. MM. O'Neil et Charrey, qui voyageaient avec leurs charmantes femmes, nous furent des compagnons de route à souhait. Le premier, ancien lieutenant; de vaisseau, quitta récemment, tout jeune encore, la marine qu'il adorait pour se mettre à la tête d'une entreprise financière, aujourd'hui des plus importantes en Chine--le Crédit Foncier d'Extrême-Orient--en compagnie de son ami, M. Bourboulon, ancien officier, lui aussi. L'activité et l'énergie de ces jeunes hommes n'ayant pas trouvé leur emploi dans leurs carrières militaires, ils les utilisèrent à poursuivre la fortune, et c'est toujours servir la France que de créer, à l'ombre de son drapeau, des maisons de commerce ou des comptoirs dont la prospérité est liée à l'intérêt national et dont les bilans ou les inventaires ont la valeur de bulletins de victoire.
Les Allemands l'ont bien compris, eux!
Maison européenne en toilette
d'été, à Tien Tsin.
Une cour de l'infirmerie de
l'Arsenal de l'Est (Tien Tsin).