L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913

Chapitre I

 

LE VOYAGE EN CHINE

Tien Tsin, 21 mai 1912.

 

Le voyage en Chine par les Messageries Maritimes a ceci de charmant, sans parler des agréments du bord, qu'il est, en lui-même, un entraînement, une initiation. Les escales, à commencer par notre Marseille elle-même, en passant par l'infâme Port-Saïd, la sauvage Djibouti, Colombo tant vantée, Singapour au nom de féerie, Saigon la bien française (j'y ai vu une manifestation dans la rue, la veille des élections municipales du 5 mai), Hong-Kong et Changhaï, si britanniques, sont autant de doses d'exotisme habilement graduées, dirait-on, grâce auxquelles le plus emprunté des Parisiens peut, arrivé à Pékin, se donner des airs blasés de vieux globe-trotter. Il en a déjà vu de toutes les couleurs, c'est le cas de le dire. Et les cuisines infernales des Palace, Astor, Oriental ou European Hotels de ces pays merveilleux, lui ont été une école plus rude, peut-être, que les moussons, typhons, gros temps ou chaleurs tropicales; à ces derniers inconvénients on échappe souvent, à la cuisine en question, jamais.

Des Chinois, on commence à en voir à Singapour. Ils ont là leur ville à eux, avec les boutiques grandes ouvertes, derrière leurs enseignes verticales aux caractères si mystérieux et si passionnants, leur architecture, leurs costumes, aujourd'hui bien affolants: casquettes, chapeaux, vestons, pipes anglaises, lunettes d'auto, qui prennent à leurs yeux la valeur de symboles républicains. Avec cela, plus de nattes, ou presque. Il n'y a que les masques jaunes qui n'ont pas changé, mais patience!

Saigon, aussi, a sa ville chinoise. A Hong-Kong et à Changhaï les Chinois ont déjà l'air d'être un peu plus chez eux. Il est vrai que ces ports de mer sont en Chine. Mais la Chine appartient-elle aux Chinois? On ne le dirait guère, à voir ces garnisons, ces policiers, ces croiseurs, ces torpilleurs de toutes nations. Pour Hong-Kong, passe encore, puisque c'est une possession anglaise, un autre Gibraltar; mais à Changhaï, Tien Tsin, Oueï Haï Oueï, Tché Fou, sans parler de Pékin, on se demande qui est le véritable possesseur.

C'est un spectacle peu banal que celui de ces soldats allemands, américains, russes, anglais, français, japonais, autrichiens, italiens, belges, de ces matelots, marsouins, artilleurs, cosaques, tringlots, sikhs, inniskillings, etc., menant à la baguette les gens du pays qui trouvent cela tout naturel, ou font semblant.

 

Nos «forces navales» en Chine: la canonnière fluviale Peï-Ho à

Tien Tsin.

Mais ce qui surprend encore davantage, c'est de voir combien les Français tiennent peu de place par ici. Depuis Marseille, je n'ai aperçu qu'un navire de guerre de chez nous, le Kléber, en réparation à Saigon. Aussi, grande a été ma joie, à Tien Tsin, de découvrir, en passant sur les quais, devant notre consulat, un mât à la pomme duquel flottait gentiment une flamme tricolore,--c'était le Peï-Ho, un ancien remorqueur d'une centaine de tonneaux, peut-être, aménagé en canonnière fluviale, qui vient, de temps en temps, montrer nos couleurs aux populations, puis redescend à Tong Kou, son port d'attache, près de l'embouchure de la rivière. Comme force navale, ce n'est pas énorme; c'est de quoi, tout au plus, tenir en respect les jonques de guerre de la marine chinoise. Mais quel plaisir de voir, enfin, nos braves marins! Malheureusement, quelques mètres plus loin, on tombe sur un magnifique contre-torpilleur japonais avec son installation de télégraphie sans fil, son artillerie étincelante et son nombreux équipage; on se sent humilié un peu. Déjà, à Changhaï, j'avais éprouvé ce sentiment devant les croiseurs anglais, russes, allemands, autrichiens, américains, japonais et italiens, amarrés sur leurs coffres au beau milieu de la rivière, devant les banques, les hôtels, les clubs et les riches habitations du «Bund», sans oublier ceux qui sont mouillés à l'embouchure du Ouang Pou, à Ou Song... Nous, rien!

 

Recrues chinoises faisant l'exercice à la pagode de Long Fa,

près de Changhaï.

Pour les troupes, c'est la même chose. Notre corps d'occupation au Tché Li est un des moins nombreux parmi ceux qu'y entretiennent les diverses puissances. Est-ce par économie? par délicatesse envers les voisins? par crainte de mécontenter les groupes avancés du Parlement? Cette insuffisance est pénible pour l'amour-propre national et inquiétante pour la sécurité de nos compatriotes.

Mais je m'aperçois que je vais me lancer dans la politique... Le fait certain c'est qu'il y a ici beaucoup moins de soldats français que de japonais, d'anglais, d'allemands ou d'américains. Du reste, le commandant du corps français d'occupation du Tché Li est un simple lieutenant-colonel, alors que presque tous les autres corps étrangers sont commandés par des généraux. Si distingué que soit le colonel Andlauer, son rang hiérarchique a son importance, tant au point de vue de l'effet à produire sur les Chinois qu'à celui du prestige et du rôle à tenir dans la tragi-comédie internationale qui se joue ici. Ce n'est pas la compagnie des volontaires français de Changhaï qui, nonobstant sa bonne volonté, pourrait suppléer à la faiblesse notoire de nos forces militaires en Chine.

A Changhaï, où j'ai quitté l'Ernest-Simons en route pour Yokohama, sa dernière escale, j'ai vu, pour la première fois, des troupes régulières chinoises. Elles faisaient l'exercice au pied de la tour de la pagode de Long Fa, à quelques kilomètres de la ville. Cette pagode a été dernièrement convertie en caserne par les nouvelles autorités chinoises. Cette transformation des pagodes, bonzeries et autres établissements religieux, en magasins, poudrières ou casernements, a été un des premiers soins du régime républicain. Qui se fût attendu à trouver de l'anticléricalisme dans un pays aussi indifférent, aussi sceptique que l'est, dit-on, la Chine?