L'Impasse-Temps
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L’impasse-temps
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DOMINIQUE DOUAY
L’impasse– temps
Roman
DENOËL
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DU MÊME AUTEUR AUX MÊMES ÉDITIONS
Strates
Cinq solutions pour en finir
© © by Éditions Denoël, 1980
19, rue de l’Université, 75 007 Paris
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1.
Marie me quittait. Marie m’avait déjà quitté ; pour elle, je n’étais déjà plus qu’un souvenir gris et rose, couleur de carte postale pour conscrit de la Grande Guerre. Je le lisais dans ses yeux. Les paroles étaient inutiles.
« Je suis très triste, tu sais, se crut-elle pourtant obligée de dire.
— Erreur. » Le ton badin que j’affectais ne correspondait pas à mon humeur. Pas exactement. « Ce que tu prends pour de la tristesse, c’est une forme de pitié. Tu as pris ta décision, et… Bon, cette décision, quand tu as commencé à l’envisager, ça a peut-être été une sorte de déchirement, mais maintenant tu as dépassé ce stade, sinon tu aurais attendu encore un peu. C’est humain. On cherche tous à souffrir le moins possible… Seulement moi, tu penses que je n’étais pas préparé à cette nouvelle, alors tu as mal en songeant à la douleur que je dois éprouver. »
Ses lourdes boucles châtaines oscillèrent, amplifiant son geste de dénégation. Bien sûr, elle ne pouvait pas être d’accord avec ma vision des choses. Trop terre à terre. Il lui fallait le chant rauque et doux d’un violoncelle, je lui offrais le rapport froid et distancié d’un clinicien. « Tu as toujours cherché à disséquer les pensées des gens », murmura-t-elle, comme un reproche. Elle n’avait pas tort : j’aime bien donner des explications à tout, y compris à ce que mes semblables ont dans le crâne. Psychologie de pacotille à laquelle je ne crois pas moi-même : je suis tout à fait capable d’avancer une hypothèse à un moment pour soutenir son contraire dans les minutes qui suivent. Devant un auditoire différent, de préférence ; je déteste qu’on relève mes contradictions.
Sur ces entrefaites, le garçon est arrivé avec nos consommations. Il a posé devant moi un carré de carton portant Heineken en lettres gothiques, Marie a eu droit à une petite théière brune, à une tasse avec sous-tasse et à une sébile contenant trois cubes de sucre. Non raffiné, évidemment : cette saison-là, tous les bistrots de la rive gauche paraissaient s’être donné le mot. Pour finir, il m’a alloué un demi et a glissé la note sous le carton Heineken qui s’imbibait déjà de mousse. J’ai pris le verre et l’ai porté à la hauteur de mes yeux. À travers le liquide, le décor prenait des allures surréalistes, je n’aurais pas été surpris d’y voir surgir une montre molle échappée d’une toile de Dali. Des lignes courbes partout, des visages de poissons endimanchés ; un monde subaquatique glauque et flou, à l’image de mes pensées…
« O.K. », dis-je, et cette expression ne visait rien de précis, si ce n’est la constatation pure et simple d’un désaccord qui ressemblait à une défaite. « Il n’y a plus rien à dire. Plus rien à faire. Ça ne servirait à rien de déguiser cette scène en tragédie. » Pas brillant, mais je n’ai jamais eu le sens des formules définitives. En général, elles me viennent à l’esprit bien après l’instant où il m’aurait fallu les prononcer.
Là-dessus, je me suis levé. Je l’ai laissée là, avec son thé, mon demi, et l’addition. Et, je l’espère, dans la bouche le goût saumâtre de la frustration. Assez mesquin, d’accord, mais je n’avais pas le choix de la vengeance. Et, puérilement, je désirais me venger – même en sachant déjà que le moment arriverait fatalement où je le regretterais. Je me suis éloigné entre les tables sans lui accorder un regard. Elle ne me regardait pas non plus ; pas directement du moins, mais je savais qu’elle suivait mon reflet dans la vitre. Enfin, je peux me tromper, mais c’est ce que j’aurais fait à sa place.
Dehors, l’hiver n’en finissait plus de rendre l’âme. Il ne faisait pas très froid, mais l’humidité omniprésente vous collait à la peau. Impossible de dire si les gouttelettes microscopiques qui vous piquaient le visage provenaient des nuages gris fer qui occultaient le ciel ou si elles constituaient une sorte de brouillard très diffus. L’image d’une énorme et impalpable amibe phagocytant Paris quartier après quartier se forma spontanément dans mon esprit, et je l’examinai un instant avant de la faire disparaître. Rien de bien neuf, dans cette idée : je me souvenais avoir déjà lu un truc de ce genre quelque part. Dans un magazine américain des années soixante, probablement. Avec New York à la place de Paris, et les buildings de Manhattan en train de se dissoudre. Oui, la vignette contenant cette vision apocalyptique me revenait en mémoire, nantie de tous ses détails… à côté de ça, même si je dessinais un plan des tours de la Défense noyées dans la masse translucide d’un immense être protoplasmique, tout ce que je pourrais imaginer ne tiendrait pas la comparaison. Les Américains ne connaissent pas leur chance. Le gigantisme, ils le côtoient tous les jours. Pas étonnant s’ils tiennent le haut du pavé dans la bande dessinée-catastrophe. Ou dans le film-catastrophe, mais là on sort de mon domaine. Enfin, disons dans la catastrophe en tout genre. Sans gigantisme, pas de catastrophe exploitable sur le plan graphique. Une fois de plus, l’erreur que j’avais commise, à la suite d’un succès d’estime pris à tort comme une consécration, en me spécialisant dans ce genre, m’apparut comme une renonciation. Où en étaient-ils, ceux qui avaient débuté en même temps que moi, hein ? Certains passaient la moitié de leur temps aux États-Unis – là-bas, on se les arrachait à prix d’or – d’autres avaient choisi la sécurité et occupaient des places de responsabilité dans des magazines ayant pignon sur rue. Moi… eh bien ! j’en étais toujours au même point que dix ans auparavant. Les périodes de vache maigre, la hantise de voir refuser mes planches. Rien de changé. Des cheveux en moins, des pattes d’oie en plus, mais à part ça… Et il y avait tout à parier pour que dans dix ans, j’en sois encore au même stade. Avec encore moins de cheveux, encore plus de rides et des rhumatismes en prime.
Bien sûr, tout n’était pas aussi noir que je voulais bien le voir à cet instant. J’ai peut-être moins bien réussi que d’autres, mais je n’ai pas trop à me plaindre : j’en connais qui ont été obligés de laisser tomber la B.D. uniquement parce qu’il faut bien vivre. Non : si j’avais l’impression d’un immense ratage de toute mon existence, c’était peut-être à cause de la grisaille du ciel, mais surtout parce que Marie venait de me signifier mon congé. Je suis comme ça : le moindre échec, et j’ai l’impression d’avoir toujours tout raté. Une forme de masochisme, au fond, doublée d’une bonne dose d’égoïsme.
De l’autre côté du boulevard, le drugstore Saint-Germain luisait de tous ses feux, et je me suis souvenu que je n’avais pas encore acheté Le Monde. À cette heure, les kiosques venaient sans doute de réceptionner la dernière édition. Mais le kiosque installé sur ce trottoir-ci était pris d’assaut par la foule qui surgissait de la bouche de métro ou s’y engouffrait. Quand au drugstore, il me parut hors de portée. Le feu était au vert, et entre lui et moi il y avait le flot incessant et rageur des voitures. Vacarme des moteurs, friselis des pneus sur la chaussée humide. Je n’ai pas eu le courage d’attendre et lui ai tourné le dos. Rue des Saint-Pères, direction la Seine. Chemin faisant, ce serait bien le diable si je ne parvenais pas à me procurer le journal.
Plus la Seine approchait, plus l’atmosphère se gorgeait d’humidité. Putain de printemps ! ai-je pensé avec hargne en considérant les gouttes qui dégoulinaient de mon blouson et dessinaient de larges traînées sombres sur mon pantalon. Au coin de la rue de l’Université, j’ai hésité à prendre sur la gauche. À une centaine de mètres de là, il y avait une maison d’édition avec laquelle je travaillais assez régulièrement. Des couvertures de romans, des illustrations… enfin, de quoi arrondir les fins de mois. Une petite visite de courtoisie ? Avec ça, ils étaient toujours en train de fêter quelque chose, là-bas, un prix littéraire par-ci, un anniversaire par-là, à croire qu’on sortait automatiquement les verres en fin d’après-midi. Il devait faire chaud, dans les bureaux soudain convertis en arrière-salles de bistrots, et je commençais à sentir la brûlure de l’alcool sur mon palais. Oui, un petit whisky pourrait suffire à me faire voir la vie sous des dehors plus roses. Et puis il y a des femmes, des tas de femmes, peut-être que. Mais j’ai poursuivi ma route en direction de la Seine. Tant pis pour le whisky, tant pis pour les femmes supposées faciles et sans histoires. D’ailleurs je me demande si je n’avais pas envisagé cette possibilité uniquement pour savourer le douloureux plaisir de me la refuser. Sans que j’en aie vraiment conscience, ce dont j’avais envie, c’était de solitude. Le goût du pathos. Être seul, non pas pour faire le point, raisonner en adulte, mais pour m’enfermer dans mon cinéma miteux, passer et repasser en esprit la rupture d’avec Marie, m’apitoyer sur mon sort. Quand je parlais de masochisme…
Et encore maintenant, au moment d’écrire ces lignes, c’est encore du masochisme qui me fait me dépeindre plus ridicule que je ne suis. En réalité, je crois constituer, sur ce plan comme sur d’autres, une sorte de stéréotype. L’individu moyen, c’est moi. L’adulte dont je parlais, celui qui s’analyse froidement, qui agit en toute logique, cet être-là n’existe pas. C’est nous qui l’avons créé, nous les adolescents perpétuels, parce que cette image nous réconforte. Qu’elle donne un sens au vieillissement. Qu’elle nous permet d’affronter des situations pour lesquelles nous ne sommes pas faits. Ou alors, s’il existe, cet adulte au regard tourné vers l’avenir, aux mâchoires serrées, je le plains. Sincèrement.
Bref. J’ai continué à marcher comme un somnambule, à peine conscient des voitures qui me frôlaient, de la foule qui s’agitait en tous sens autour de moi, pressée d’échapper à l’humidité glauque de ce début de soirée. Je me souviens de m’être étonné de l’ombre qui tombait déjà sur la capitale – en novembre, d’accord, mais en avril, les jours sont plus longs. Mais il ne s’agissait là que d’une pensée parasite, machinale. Mon cerveau fonctionnait au ralenti autour de quelques idées-force. Marie. Moi. L’échec.
J’ai dû me tromper de rue, car à un moment je me suis rendu compte que je marchais tout droit vers l’esplanade des Invalides. Cette découverte m’a empli de perplexité, et j’ai rebroussé chemin, déboussolé, soudain incapable de me souvenir du trajet à parcourir pour regagner ma chambre d’hôtel. Heureusement, il y avait un bar-tabac, à quelques dizaines de mètres de là, et sa carotte rouge et luisante m’est apparue comme un phare dans cet univers qui se refusait soudain à ma compréhension. Je m’y suis engouffré, me suis faufilé jusqu’au bar. Le café brûlant m’a remis les idées en place.
« Sale temps », m’a dit le serveur en poussant vers moi la boule contenant les dominos de sucre. J’ai acquiescé de la tête en m’emparant de deux parallélépipèdes. Ce n’est qu’après avoir ôté son emballage de papier au premier que je me suis rappelé que j’avais déjà bu mon café. Mon expression déconfite a ramené sur moi l’attention du serveur.
« Vous en prenez un autre ? »
J’ai donc bu un second café avant de repartir affronter les brumes de cet hivernal début d’avril. Cet intermède dans le bruit et la chaleur du café était parvenu à me faire oublier quelques instants Marie et mon narcissisme. Les lueurs estompées et la bruine glaciale les firent resurgir.
L’ombre avait fait place à la nuit lorsque j’atteignis la Seine. De l’autre côté du fleuve, c’est à peine si l’on pouvait distinguer la lourde masse obscure des Tuileries, nimbée d’un halo vaguement luminescent.
Parvenu au milieu du pont, j’eus soudain l’impression que celui-ci s’était évanoui, me déposant à la surface de l’eau. Je n’étais pas dupe de cette illusion, bien sûr : j’entendais mes pas résonner sur l’asphalte du trottoir, sur ma droite se trouvait toujours la large balustrade de pierre de taille supportant, à intervalles réguliers, les lampadaires très fin de siècle qui éclairaient ma progression. Mais la luisance de la chaussée bitumée égalait celle de la Seine ; des plages d’un noir profond que réveillait çà et là un reflet diffus.
Mon métier exigeait que je sois sensible aux images : je précise cela pour éviter le contresens. Même sans Marie et mes doutes existentiels, je me fusse arrêté pour m’imprégner de cette vision déformée du paysage, par souci esthétique certes, mais surtout parce qu’un jour ou l’autre je pouvais avoir à dessiner une telle scène et qu’alors ce souvenir me permettrait d’en brosser directement le tableau sans avoir à en passer par de multiples esquisses. De l’utilitarisme, si on veut.
Je me suis arrêté, appuyé des deux mains à la balustrade parce que l’impression d’irréalité était si forte qu’il me fallait disposer d’un contact avec un élément dont la matérialité ne pouvait pas être discutée. Quelqu’un, qui devait me suivre d’assez près, surpris par mon arrêt inopiné, m’a heurté, si légèrement que mon attention en a à peine été distraite. J’ai entendu un « Excusez-moi » étouffé, puis les pas se sont éloignés, remplacés par d’autres.
Place du Palais-Royal, les deux kiosques à journaux étaient pris d’assaut, tout comme celui de Saint-Germain un peu plus tôt. Mais la clientèle, cette fois, était du genre costume gris et porte-documents. Des fonctionnaires du Conseil d’État et du ministère des Finances, sans aucun doute, qui achetaient là de quoi meubler une demi-heure ou plus de métro et de train de banlieue. Je me suis faufilé au sein de cette foule et ai réussi à m’emparer d’un numéro du Monde et à battre en retraite sans que personne ne s’aperçoive que je n’avais pas payé. Très puéril, je sais, mais cet exploit anodin m’a revigoré quelques minutes.
Le temps que j’atteigne la rue des Bons-Enfants et entre dans le couloir qui sert de réception à l’Hôtel de Lorraine. Là, la médiocrité du décor et l’odeur de soupe aux choux qui émanait des quelques pièces que se réservait le propriétaire ont fait réapparaître les idées noires. J’ai pris ma clé au tableau. À ce moment, un visage s’est montré dans l’encadrement d’une porte.
« Monsieur Grivat ? » s’est-il enquis. Puis, sans attendre de réponse, signe que sa question n’était que de pure forme et qu’il m’avait reconnu : « On a cherché à vous joindre au téléphone.
— Qui ? »
Il a haussé les épaules. À la main, il tenait une serviette à carreaux ; j’avais dû l’interrompre pendant qu’il prenait son repas, « Une dame. Elle n’a pas dit son nom. Elle a seulement dit qu’elle rappellerait plus tard.
— Elle a précisé quand ? »
Un autre haussement d’épaules, accompagné d’un signe de dénégation. Visiblement, une seule chose l’intéressait : retourner à sa soupe aux choux. Je me suis détourné avec au ventre l’envie de le repousser à l’intérieur de la cuisine et de lui enfoncer la tête dans sa soupière. Non qu’il me fût spécialement antipathique, mais il était là, avec son regard indifférent, ses bajoues et sa tignasse rousse, et moi j’avais besoin de me venger de Marie, fût-ce au travers d’un tiers.
« Bon. Eh bien, j’attendrai. » Je me suis éloigné en direction de l’escalier.
« C’est ça », a-t-il marmonné dans mon dos.
Dans ma chambre, ça a été pire. Les chambres d’hôtel ont le don de me déprimer, et celle-ci possédait une sorte de raffinement dans la médiocrité qui lui faisait atteindre à la quintessence de l’art hôtelier. Un bric-à-brac de meubles disparates l’encombrait, reliquats d’héritages auxquels les propriétaires successifs avaient participé, ou, plus probablement, occasions rassemblées au hasard des arrivages dans les salles des ventes. Passé la porte, on découvrait d’abord le lit – à condition d’avoir réussi à éclairer le plafonnier ou les appliques placées à la tête du lit, ce qui, à cause de l’interrupteur à moitié cassé, était loin de constituer une évidence. Un lit faussement ventru, mais dont les ressorts vous meurtrissaient les côtes sitôt que vous tentiez de changer de position. Une armoire des années quarante nantie d’une grande glace aux reflets éteints et qui me donnait l’impression de flotter dans une eau malsaine à chaque fois que mon attention se relâchait et que mes yeux s’y posaient. Une table privée de son tiroir. Et le plus beau, enfin : un canapé à trois places, qui devait pouvoir se déplier s’il s’agissait d’héberger une famille entière, et qui mangeait l’essentiel de la place restée disponible. Ah ! J’oubliais deux tables de nuit dépareillées style Belle-Epoque, avec dessus de marbre et compartiment réservé au pot de chambre. Et puis il y avait ce plancher, couvert d’une moquette élimée et qui, affaissé au centre de la pièce, remontait en pente douce jusqu’aux murs. L’absence d’horizontalité du plafond se remarquait moins, peut-être parce que les fissures qui le traversaient de part en part accrochaient d’emblée les regards.
Tel était le point de chute que je m’étais trouvé pour ce court séjour à Paris. Dans mes moments d’euphorie, je parvenais à considérer ce décor avec humour. La veille, tandis que Marie et moi attendions le petit déjeuner, j’avais même trouvé le moyen de lui parler de Lovecraft et des angles obscènes qui délimitent les passages entre univers voisins. Aujourd’hui, il ne subsistait plus qu’un réduit sournoisement maléfique qui m’apparaissait comme l’expression métaphorique de mon existence.
J’ai jeté Le Monde sur la table et me suis couché sur le lit sans même quitter mon blouson ni défaire mes chaussures. Puis j’ai éteint.
Quelques secondes ont passé, une minute peut-être, et la sonnerie grêle du téléphone m’a fait sursauter. Me redressant, j’ai cherché d’une main le combiné, de l’autre l’interrupteur. Bien entendu, j’ai trouvé le combiné avant d’avoir éclairé. À l’autre bout, il y a eu un déclic (le taulier retourne à sa soupe, ai-je songé machinalement), puis plus rien que des parasites et une conversation fantôme, très loin, entre deux personnages à l’existence incertaine. J’ai prononcé le « allô ? » d’usage.
« Serge ? »
C’était Lise. Pas Marie, Lise. Elle me téléphonait d’une cabine publique, a-t-elle précisé en préambule, et elle ne disposait que d’un petit nombre de pièces, alors il ne fallait pas perdre de temps parce que.
Un éditeur m’avait écrit chez moi pour me proposer une collaboration à une nouvelle série de B.D. Un éditeur parisien : il valait peut-être mieux que je profite de mon séjour ici pour le rencontrer, non ?
« Une seconde, j’éclaire, l’ai-je interrompue. Tu as ses coordonnées ? »
Pendant que je les notais, mes pensées continuaient à tourner autour de Marie et de Lise. Pourquoi avais-je été déçu de reconnaître la voix de Lise – pourquoi m’étais-je attendu à entendre celle de Marie ? Marie et moi, la seule chose qui nous avait liés, finalement, c’était le lit – une fois tous les mois ou tous les deux mois, au hasard de mes déplacements à Paris. Tout le contraire d’une passion dévorante et tumultueuse. On se téléphonait de temps en temps, histoire de rappeler son existence à l’autre, de fixer la date d’une nouvelle rencontre. Je ne l’aimais pas. Je la trouvais intelligente, jolie, excitante, mais je ne l’avais jamais aimée, même si à l’occasion de ces rendez-vous prévus dans leurs moindres détails il m’était arrivé de me leurrer sur mes propres sentiments. Et elle ne m’aimait pas ; tout au plus éprouvait-elle un peu de tendresse pour ce type de douze ans son aîné qui, lors de ses rares apparitions, ne manquait pas une occasion de se conduire comme un gamin. Je ne l’ignorais pas, ce qui l’avait attirée en moi, au départ, c’était le personnage qui vît de son art. Certains hommes d’affaires aiment à se montrer en société accompagnés d’un mannequin de mode ; elle, elle m’exhibait de la même façon auprès de ses amis étudiants – mais si je me prêtais à ce jeu, c’était en toute connaissance de cause. J’aime être entouré, admiré, même si ça ne dure pas longtemps parce qu’à la longue il n’y a rien de plus lassant pour les uns et les autres. N’empêche qu’il m’arrive de me demander si ma vocation n’aurait pas été la photo de mode, en fait. Bon, je m’égare. Toujours ce besoin de me dévaluer à mes propres yeux.
Mais Lise. Lise, c’était bien autre chose. Lise faisait partie de mon existence, tout comme, je le pense du moins, je faisais partie de la sienne. Un couple, quoi. On a beau s’escrimer à se défaire des attitudes mentales héritées de nos ancêtres, on finit toujours par se faire avoir. Et le pire, c’est que l’on sait qu’on se fait baiser par le système social en place, mais qu’on ne fait rien pour lui résister. On s’invente des trucs à côté, de petites histoires sans lendemain, on pense que ça va vous aider à sortir de l’embourgeoisement, et juste après on s’aperçoit qu’on s’est fait baiser une seconde fois. Très au point, le système judéo-chrétien revu façon petite bourgeoise du XIXe siècle : plus vous cherchez à lui échapper, plus il se débrouille pour vous enfermer dans des schémas combinés d’avance. Ainsi moi, à ce moment, débordant soudain de culpabilité parce que, pendant les dernières heures, je n’avais pas eu une seule pensée pour Lise alors qu’elle mettait ce temps à profit pour tenter de me joindre au téléphone à propos d’une ténébreuse affaire d’édition dont, j’en aurais mis ma main à couper, il ne sortirait jamais rien de concret.
« C’est toi qui as cherché à m’appeler tout à l’heure ? » lui ai-je demandé.
Non, ce n’était pas elle. Du coup, mon sentiment de culpabilité s’est envolé. Marie. Ça ne peut être qu’elle, je n’ai donné le numéro de l’hôtel à personne d’autre.
Pourquoi désirait-elle me parler ? Des remords… non, ça ne lui ressemblait pas.
Le rire de Lise a éclaté dans l’écouteur :
« Tu sais quoi ? Le compteur du taxiphone a dû se bloquer, la dernière pièce que j’ai mise ne tombe pas. On va pouvoir se parler tant qu’on voudra. C’est chouette, non ? »
J’ai acquiescé sur le même ton, et elle a commencé à me lire un article paru dans Le Provençal au sujet de mon dernier album. L’auteur du papier s’était pour l’essentiel contenté de reprendre mot pour mot la prière d’insérer en l’amortissant de commentaires de son cru, et le tout avait été remanié par un claviste probablement porté sur la boisson qui avait transformé un mot sur trois et coupé des membres entiers de phrases. L’ensemble, pratiquement incompréhensible, ressemblait à du Pierre Dac.
Saisissant une cigarette dans le paquet glissé dans la poche intérieure de mon blouson, je l’ai portée à mes lèvres et me suis mis à la recherche de mon briquet. L’objet que je ramenai avait la forme et les dimensions d’un briquet, mais ça n’était pas mon briquet. D’abord, je n’utilise que des briquets jetables en plastique, à cause de ma propension à les abandonner à chaque endroit où je passe, et celui-ci était en métal argenté. Ensuite, il ne ressemblait à aucun de ceux qu’on peut voir dans les vitrines des buralistes. Il est vrai que je n’accorde à ces objets qu’une attention distraite.
Le briquet de Marie ? ai-je pensé, non sans ironie. Voilà l’explication de son appel. Ni du remords ni des regrets. Simplement le désir de récupérer un objet auquel elle doit tenir.
Je l’ai tourné et retourné plusieurs fois dans ma paume sans parvenir à comprendre comment il fonctionnait. Puis je me suis aperçu qu’une pièce de métal saillait sur l’une des faces. Je l’ai pressée.
Aucune flamme n’a jailli.
Mais au moment précis où mon doigt appuyait sur la touche, la communication téléphonique s’interrompit net. Ni grésillement ni bourdonnement. Plus rien. Le silence.
Je posai le combiné sur l’oreiller et me dressai, submergé par une angoisse folle. Le téléphone n’était pas seul en cause. Le silence était partout.
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