L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 2 sur 16

Pages du PDF

L'Impasse-Temps

C’est la fin du monde, ai-je pensé…

2.

 

C’est la fin du monde, ai-je pensé tout de suite. Tout s’est arrêté de vivre. Sauf moi.

Idiot ! La fin du monde, personne n’en réchappera, sinon ce ne serait pas une vraie fin du monde.

Donc :

C’est moi qui viens de mourir. Personne d’autre que moi. Le monde

continue à vivre, mais le lien qui me rattachait à lui a été tranché. Pas entièrement, puisqu’il me reste la vue.

Merde, me voilà un fantôme, à présent.

Tout cela en moins d’une seconde. Et bien entendu, l’hypothèse qui aurait dû me venir spontanément à l’esprit a été la dernière à se présenter. La surdité.

Quand même plus plausible que la mort subite – la survie dans un univers décalé où ne subsisteraient plus que des images. Ça ne m’a pas rassuré

pour autant : perdre l’un quelconque de ses sens, c’est en fait mourir un peu.

Mais cette hypothèse a eu le mérite de me tirer de mon engourdissement. J’ai levé la main vers mon oreille.

Et j’ai entendu l’étoffe de mon blouson se froisser, l’articulation de mon coude gémir.

Je suppose qu’il en avait été de même lorsque j’avais posé le combiné sur le lit et que je m’étais dressé. Mais les tympans encore pleins du brouhaha qui venait tout juste de prendre fin, je n’avais accordé aucune attention à ces bruits minuscules. Minuscules ? Pas tant que ça. Tout le contraire, en

fait. Tout est relatif. Dans le silence absolu qui baignait ma chambre, un froissement d’étoffe prenait des allures de vacarme.

Retour immédiat à la première hypothèse. La fin du monde. D’accord, ça ne correspondait pas à l’idée qu’on s’en fait habituellement, il y manquait le tonnerre et les tremblements de terre ou alors le sifflement des missiles intercontinentaux, les murs qui se désagrègent, le soleil qui s’obscurcit, enfin tout le fatras dont le cinéma (et la bande dessinée, mea culpa !) nous a gavés, mais les faits s’imposaient à moi. Un silence d’une telle qualité, ce quartier n’en avait pas connu depuis que Lutèce avait jeté des faubourgs de part et d’autre de l’île où ses premières maisons s’étaient construites. Quelque chose de définitif s’était produit, et quoi de plus définitif qu’une fin du monde ?

J’ai dû rester assez longtemps immobile, l’esprit en déroute, incapable d’assimiler les implications de cette nouvelle – incapable même d’y croire vraiment. Puis mon regard s’est porté sur l’applique fixée contre le mur à la tête du lit, et qui continuait imperturbablement à diffuser une lumière égale. Un instant, cette lumière m’a paru constituer une incongruité : si tous les hommes étaient morts, comment l’électricité pouvait-elle poursuivre sa course erratique d’une centrale inconnue jusqu’à cette ampoule ? Et pourquoi cette ampoule, justement ?

L’événement m’avait sonné, mais pas au point d’empêcher toute réflexion. Si le filament de cette ampoule brûlait, il devait en être de même de tous les filaments parcourus par un flux d’électrons au moment où la chose avait eu lieu. Il ne fallait surtout pas chercher à y voir un signe du destin. Quant au fait que l’électricité continuait à s’écouler le long des câbles d’E.D.F., eh bien ! c’était la preuve que les centrales d’aujourd’hui n’avaient pas besoin d’une assistance humaine pour fonctionner. Du moins tant qu’elles auraient quelque chose à transformer en énergie.

Occultée par des doubles rideaux de reps rouge, la fenêtre ne se trouvait qu’à deux mètres de moi, mais j’ai mis un long moment à me décider à m’en approcher. Telle quelle, si inhospitalière, si biscornue qu’elle fût, cette chambre me paraissait à présent constituer l’ultime rempart entre ce qui venait de détruire le monde et moi. Modifier un seul détail de son agencement pouvait suffire à faire s’évanouir le fragile sortilège qui m’avait valu de survivre, et entrouvrir les doubles rideaux, c’était pire : c’était laisser entrer dans ce lieu clos l’image de la désolation qui l’avait oublié. Il le fallait, pourtant ; passé les premiers instants d’hébétude, je savais que les ondes de peur qui battaient tout au fond de moi finiraient bien par me submerger, alors autant subir tout de suite le sort de mes semblables.

Du lit à la fenêtre, deux mètres donc. Trois enjambées. Les trois enjambées les plus douloureuses de mon existence. Celles qui m’ont demandé le plus grand effort. D’abord parce que chaque mouvement était accompli au prix d’une lutte entre ma volonté et les pulsions qui me poussaient à me précipiter sur le lit, dans le lit, et à chercher refuge sous les couvertures, ensuite à cause du parquet qui n’en finissait plus de grincer sous mon poids – et ces grincements assourdissants me semblaient propres à attirer sur moi l’attention de ceux par qui l’événement s’était produit.

Qui étaient-ils, ceux-là ? L’Armageddon. L’ange exterminateur. Cette conviction s’était fait jour à mon insu, mais elle me paraissait maintenant constituer la seule explication possible.

Dehors, le décor était tel qu’en mes souvenirs, et ceux-ci ne dataient que de la veille. Un décor banal et médiocre, à l’image de cette chambre, de cet hôtel. Un puits d’ombre entre quatre murs obscurs dans lesquels quelques fenêtres éclairées tentaient sans succès d’apporter une note de vie. Le fond de la fosse était tapissé de carreaux de verre censés procurer de jour un éclairage minimum au logement du propriétaire situé juste au-dessous ; la lumière qu’ils laissaient filtrer était trop chiche pour me permettre de distinguer autre chose que les gravats et les papiers froissés qui les recouvraient. Quant au coin de ciel que je pouvais apercevoir en me tordant le cou, sa couleur gris jaunâtre était seulement un peu plus sombre que celle que j’avais observée tout à l’heure en rentrant à pied.

Rien que de tout à fait ordinaire, donc. S’il n’y avait pas eu ce silence…

Le silence. Quelque chose me tracassait depuis plusieurs minutes sans que je parvienne à mettre le doigt dessus. Il s’était installé brutalement sans que rien ne l’ait annoncé, et ça, c’était troublant. Si troublant que mon hypothèse de fin de monde s’en trouvait remise en cause. Tout le monde meurt d’un coup, et cet événement a lieu dans le plus grand silence ? En pleine campagne, passe encore – à condition de s’être trouvé à ce moment-là très loin, non seulement de toute agglomération, mais aussi des routes nationales et des voies utilisées par le trafic aérien. Car on peut à la rigueur admettre que la mort frappe en même temps tout ce qui est organique, mais la mobilité et le bruit ne sont pas l’apanage des seuls êtres faits de chair. Ces dizaines ou ces centaines de milliers d’automobiles qui sillonnaient les rues de Paris au moment où la vie s’était retirée de leurs passagers…

Leurs moteurs auraient dû continuer de fonctionner, non ?

Et même. Supposons que quelque chose ait anéanti en une fraction de seconde toute énergie, organique et non organique (supposition gratuite, puisque l’ampoule de ma lampe de chevet n’avait pas cessé de briller. Mais supposons tout de même). Tout ce qui se trouvait en mouvement aurait poursuivi sa route sur sa lancée. Les voitures se seraient précipitées les unes contre les autres dans un gigantesque holocauste. Un hommage plutôt bruyant à l’humanité disparue. Sans compter le sous-sol où les rames de métro lancées à pleine vitesse auraient percuté celles à l’arrêt dans les stations. Et le ciel, d’où les avions se seraient mis à dégringoler dans de grands éclaboussements de kérosène enflammé.

Or rien de tout cela ne s’était produit. Impossible. En effet, en y réfléchissant un peu plus, il m’est apparu que mes souvenirs de physique élémentaire, trop lointains, ne me permettaient pas de mettre un nom sur la force qui aurait entraîné les mobiles à poursuivre leur route. Inertie ou énergie cinétique ? Bon, dans ce dernier cas, la disparition de toute énergie aurait figé voitures et rames de métro à l’endroit qu’elles occupaient au moment du phénomène. Mais les avions ?

À moins que la pesanteur ne soit elle aussi une forme d’énergie.

La peste soit de mon ignorance ! Je tournais en rond. Mais du moins ces réflexions présentaient-elles l’intérêt de me distraire et d’écarter la peur de moi.

Car je n’avais pas peur – du moins pas aussi peur que j’aurais dû. Pas pour longtemps : je sentais un nœud d’épouvante pure gonfler quelque part au fond de moi.

Pour l’instant, j’étais encore comme anesthésié par la brutalité et l’incrédibilité du phénomène ; cet individu qui raisonnait à peu près calmement, qui échafaudait des hypothèses, ça n’était pas vraiment moi ; il y avait aussi cette autre partie de moi-même qui gémissait sourdement à la périphérie de ma conscience. Il ne faudrait sans doute pas longtemps avant que les gémissements se muent en hurlements qui briseraient les fragiles remparts de rationalité que la part restée lucide de mon ego édifiait à la hâte.

C’est peut-être cette constatation qui m’a poussé à agir. Une sorte de fuite en avant.

Cette fois, je n’ai pas pris le temps de réfléchir ; pas pris non plus celui d’écouter le vacarme provoqué par le moindre de mes mouvements. Et pourtant, Dieu sait combien les échos éveillés par le grincement de ma porte ont résonné longtemps entre les murs de la cage d’escalier !

Passé la porte, c’était l’obscurité. J’ai pressé à plusieurs reprises l’interrupteur de la minuterie sans que la lumière vienne. Étrange : je me souvenais parfaitement d’avoir monté les marches de ce même escalier sans rien remarquer d’anormal. Mais puisque j’avais pu constater que l’électricité continuait d’alimenter les ampoules du quartier, cette anomalie ne me parut pas liée avec la disparition des bruits.

Le rez-de-chaussée était éclairé par le hall de réception. J’ai laissé la porte de ma chambre grande ouverte afin de voir où je posais les pieds, puis j’ai entamé la descente. À chaque niveau, j’ai observé une pause, l’oreille collée au chambranle des portes les plus proches, sans rien entendre d’autre que le battement régulier de mon sang dans la région des tympans. Toutes ces chambres étaient-elles inoccupées ? Probablement pas. D’ailleurs, sous certaines portes filtrait un rai de lumière. Mais ma main est restée suspendue à l’aplomb du loquet : j’avais peur de savoir.

Toujours plus bas. Mes yeux s’étaient accoutumés à l’ombre, et j’ai dévalé les deux dernières volées de marches.

Mes narines se sont emplies de l’odeur de soupe aux choux. Bon sang, comme elle me paraissait agréable, à présent ! J’aurais tout donné pour qu’au moment où je posais les pieds au rez-de-chaussée, le propriétaire apparaisse dans l’encadrement de sa porte vitrée et me jette l’un de ses regards chargés d’indifférence bovine.

Il y était. Non pas dans l’encadrement de sa porte, mais devant le casier contenant les clés des chambres. Il discutait avec un gros homme en costume brun dont une valise posée à ses côtés dénonçait la qualité de touriste.

Pour un peu, j’aurais défailli de bonheur.

« Ah, me suis-je écrié. Vous avez… ? »

Mais ma question m’est restée dans la gorge. Les deux personnages ne discutaient pas. Ils…

Ils ne faisaient rien. Ils étaient debout, l’un en face de l’autre, ils se regardaient dans les yeux, le client avait la bouche entrouverte comme s’il se préparait à dire quelque chose, mais tous deux demeuraient strictement immobiles.

L’impression de vie qui émanait d’eux était telle que l’on s’attendait à les voir s’animer d’un coup. Ils se foutent de moi, ai-je pensé en m’approchant d’eux avec répugnance. Ils vont attendre que je sois tout près d’eux, et puis ils vont se tourner vers moi d’un bloc, et moi je ferai un bond en arrière, et ils éclateront de rire.

En réalité, je crois que j’espérais follement que les choses se passent ainsi.

Mais ils n’ont bougé ni l’un ni l’autre. J’étais proche d’eux à les toucher, à présent ; je voyais bien qu’il ne s’agissait pas d’une sinistre comédie montée à mes dépens. Leurs membres étaient figés dans des attitudes qui n’avaient rien de théâtral et (signe qui m’a paru constituer une preuve déterminante) leurs paupières ne cillaient pas.

Le musée Grévin, je n’y ai jamais mis les pieds, alors j’ai pensé à celui de Mme Tussaud, à Londres. Pur automatisme, car ces deux personnages n’avaient à l’évidence rien de commun avec des mannequins de cire glacés dans des positions emphatiques. Aucun artiste n’aurait pu rendre l’impression de vie qui émanait d’eux.

Seulement voilà : ils ne vivaient plus.

Leur peau était tiède, pourtant, ainsi que j’ai pu le constater en saisissant (avec quelle répugnance !) la main de l’homme au complet brun. Tiède et élastique. De plus, le poignet joua sans difficulté lorsque j’accentuai ma pression.

Normal, ai-je pensé, ils viennent de mourir. La rigidité cadavérique n’a pas encore fait son œuvre.

Ils étaient bien morts, en effet. Je l’ai vérifié l’instant d’après en glissant ma main sous le veston de l’homme. Le cœur ne battait plus.

Je n’ai jamais aimé l’idée de la mort (je devrais plutôt dire qu’elle me fait horreur), et les cadavres m’emplissent de répulsion parce qu’être confronté à eux me contraint à penser que moi aussi, un jour… Mais de tous les cadavres que j’ai pu voir, ces deux-ci étaient les plus obscènes : ils faisaient semblant d’être toujours vivants. Quel que fût mon désir de mettre fin à cette odieuse mascarade, je n’ai pas pu trouver le courage de les étendre sur le sol et de leur clore les paupières.

À nouveau, j’ai senti le nœud d’épouvante se contracter au cœur de ma poitrine, à nouveau des hurlements se sont élevés à la périphérie de ma conscience. Ce n’était pas la tempête, pas encore, peut-être à cause de l’aspect anodin, quotidien qu’offraient les protagonistes de ce drame immobile. Ce n’était pas encore la tempête, seulement les signes annonciateurs, mais il me fallait agir, sinon…

À présent, je me faisais une vague idée de ce qui m’attendait dans la rue.

Pour sortir de l’hôtel, j’ai dû me faufiler entre trois jeunes femmes qui encombraient le trottoir. Leur allure décidée suggérait la marche ; sans doute avaient-elles été surprises par cette étrange mort alors qu’elles se hâtaient vers la bouche de métro sise de l’autre côté de la rue Saint-Honoré, à l’angle des anciens Magasins du Louvre.

Le visage tourné vers les deux autres, l’une d’elle souriait, la bouche à demi ouverte. Ses cheveux cendrés, mi-longs, lui couvraient une partie du visage, comme si…

Comme si eux aussi s’étaient trouvés figés dans le mouvement interrompu de la jeune femme. Disparition brutale de l’énergie, ai-je pensé, me souvenant de mes interrogations de tout à l’heure. Y compris de l’énergie cinétique.

Tout de même. Ces mèches de cheveux me fascinaient ; elles défiaient ma compréhension. Autant pour ma réflexion relative aux avions : aucun d’eux n’a dû s’abattre en flammes. Ils sont demeurés à l’endroit qu’ils occupaient au moment où la mort s’est emparée du monde. Comme cette chevelure, ébouriffée par un vent qui n’existe pas.

Il n’y avait d’ailleurs pas que les cheveux. La femme qui se trouvait au centre du groupe, la trentaine, l’allure compétente et décidée, probablement une secrétaire de direction, n’avait pas attiré mon attention d’emblée, peut-être parce qu’elle paraissait nettement moins vivante que sa compagne de droite. Ses yeux regardaient dans le vague, ses traits n’exprimaient aucun sentiment. Mais elle marchait – ou du moins elle était en train de marcher lorsque la mort l’avait figée. Comme les deux autres. Mais les deux autres avaient été saisies à un moment où leurs deux pieds reposaient sur le sol de la pointe ou du talon. Elle, non. Sa jambe droite était lancée en avant, et déjà le poids du corps s’était porté sur elle, anticipant d’un dixième de seconde l’instant où son talon prendrait appui sur l’asphalte du trottoir. Oh ! Il ne manquait presque rien, un ou deux centimètres, mais ces deux centimètres suffisaient pour conférer à cette scène un caractère résolument surréaliste. Aucun doute : mon corps continuait à être soumis à la pesanteur, il ne manifestait aucune velléité d’aller planer à la hauteur des toits. Et à moins d’un mètre de moi, les lois de la physique devenaient folles, une femme demeurait strictement immobile alors que son corps se trouvait en position de déséquilibre.

J’ai réussi à vaincre l’impulsion qui me commandait de pousser ce cadavre en avant afin de permettre à la nature de reprendre ses droits. Ce qui m’y a aidé, c’est la conscience de la gratuité de ce geste. Quelque chose d’inconcevable venait de se passer, et moi je me laissais aller à des tentations puériles. J’agissais comme l’enfant qui vient de briser un vase et qui en cache les morceaux, croyant ainsi effacer sa faute. Sauf que dans mon cas, la faute, ça n’était pas moi qui l’avais commise. Quelqu’un d’autre avait brisé le vase. Mais obscurément, je sentais que le fait d’avoir été épargné par la catastrophe qui venait de survenir me désignait comme le coupable idéal.

D’autres éléments du décor forçaient d’ailleurs mon attention, l’éloignant du trio féminin et refoulant les spéculations à l’arrière-plan de ma conscience.

Les automobiles, par exemple. Alignées d’un bout à l’autre de la rue des Bons-Enfants, privées elles aussi de mouvement. Dans la plus proche, je voyais un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un trench-coat au col relevé. Il fixait avec intensité les feux arrière du véhicule qui le précédait. Au coin de ses lèvres pendait une cigarette éteinte ; mais dans sa main droite levée vers son visage, il tenait un allume-cigare. De là où j’étais, je distinguais la surface rouge vif de la résistance…

Des allume-cigares, les différentes voitures que j’ai possédées en étaient toutes équipées. Je n’ignore donc pas que le rougeoiement de la résistance dure une dizaine de secondes, pas plus. Passé ce délai, votre cigarette ne s’allumera pas, il vous faudra réintroduire l’ustensile dans son logement et répéter l’opération.

Or celui-ci paraissait tout à fait apte à remplir son office. Et pourtant, cela faisait maintenant une bonne demi-heure que l’événement qui me précipitait maintenant dans la rue avait eu lieu.

Et d’autres découvertes encore, sur les dix ou quinze mètres qui me séparaient de la rue Saint-Honoré : une habitante du quartier, descendue dans la rue pour faire accomplir à son chien sa promenade vespérale ; elle le surveillait d’un regard protecteur tandis que, debout entre deux voitures en stationnement, il levait la patte contre le bord du trottoir ; mais la patte restait désespérément dressée en l’air, et un flot d’urine s’écoulait sans intermittence ; ou plutôt non, ai-je constaté après m’être approché : rien ne s’écoulait, en fait de flot, il s’agissait plutôt d’une stalactite d’urine ; une Volkswagen blanche, légèrement en biais dans la file des véhicules en stationnement ; apparemment, son conducteur avait dû chercher à l’insérer dans la circulation, car le clignotant (qui ne clignotait plus, mais émettait une lueur continue) était mis ; du tuyau d’échappement sortait un petit nuage de fumée bleuâtre, signe que le starter était enclenché ; mais ce petit nuage demeurait stationnaire, comme un toupet de plumes diaphanes attaché à l’arrière de la Coccinelle ; une foule agglutinée au bar du café qui fait l’angle de la rue Saint-Honoré et de la rue des Bons-Enfants ; une sorte de condensé de toutes les observations que je venais de faire. Ici aussi, du liquide coulait. Dans les gosiers et dans les verres. Il coulait interminablement – à tel point que, malgré ce que je venais de voir, j’ai failli m’étonner que les verres ne débordent pas et que les consommateurs résistent aussi bien à l’étouffement. Et puis il y avait le serveur qu’on venait de bousculer alors qu’il transportait un plateau chargé de verres et de carafes vides. Il resterait pour l’éternité avec ce regard éperdu fixé sur son chargement en perdition et la verrerie qui menaçait de s’écrouler demeurerait aussi longtemps en situation de déséquilibre.

Car, suite à toutes ces observations, une nouvelle hypothèse venait de remplacer les autres dans mon cerveau aux trois quarts anesthésié par l’ampleur du désastre. La mort ? Non, décidément, ça n’était pas aussi simple. Une fin du monde, certes, mais différente de celles qu’on avait pu imaginer jusqu’ici. La Terre était entrée dans un gigantesque nuage de poussière cosmique, et cette poussière possédait la propriété de geler instantanément tout ce qu’elle touchait. Ou alors il s’agissait d’une nouvelle arme, dont personne n’avait entendu parler et dont la France (entre autres : elle n’était certainement pas le seul pays à avoir été détruit) venait de faire les frais. Cette dernière supposition me plaisait moins : à tant faire, je préférais l’holocauste universel.

Une nouvelle hypothèse, mais qui ne changeait rien à ce qui constituait le cœur de mon problème :

Pourquoi pas moi ?

Des histoires de fin du monde, j’avais bien dû en dessiner quatre ou cinq, parfois sur des scénarios qu’on me fournissait tout prêts, parfois en partant d’une de mes propres idées. À chaque fois, il y avait un survivant – au moins un survivant, car sinon il n’y avait pas d’histoire exploitable. Mais ce survivant, ça n’était pas n’importe qui… Même chose pour les romans que j’avais lus. Un survivant, ça ne se choisit pas au hasard. Il faut qu’il porte en lui, au moins à l’état latent, des qualités proprement surhumaines. Enfin non, peut-être pas surhumaines, mais il doit être capable d’affronter le désastre en face et de réagir, sinon, incapable d’assumer sa solitude, il se suicide, et alors on en revient au schéma précédent : pas d’histoire possible. C’est du moins comme cela que j’avais lu les romans en question, c’est ainsi que j’avais imaginé mon héros dans les histoires que j’avais moi-même mises au point.

Or il m’apparaissait à présent clairement que j’étais à l’opposé de ce genre de personnage. Prise de conscience qui ne manquait pas de sel puisque, comme on s’en doute, c’est moi-même que j’avais dessiné dans la peau de mes héros…

Oh ! je savais à peu près ce qui allait se passer. J’aurais beau me forcer à l’action, le moment arriverait fatalement où mon esprit refuserait de se laisser distraire, et alors… Le suicide, oui. Et, comme je le disais plus haut, plus d’histoire possible.

Heureusement, j’étais encore loin d’avoir épuisé toutes les surprises que me réservait ce monde figé. Je l’ai compris en découvrant la place du Palais-Royal.

D’ordinaire, à cette heure-ci, on ne s’y entend pas à deux mètres tant le trafic y est intense. Là, il n’y avait que le bruit de mes pas sur le bitume mouillé tandis que je me faufilais au milieu de la foule.

À présent, je ne m’arrêtais plus à chaque personnage immobile pour l’examiner sous toutes les coutures. L’insolite ne me suffisait plus, il me fallait du sensationnel, du jamais vu. Comme ce pigeon, par exemple, paralysé en l’air au moment où il s’apprêtait à se poser. Il était suspendu à la hauteur de ma tête, aussi n’ai-je eu aucune difficulté à l’examiner en détail, de ses yeux exorbités qui me parurent alors emplis de stupeur quand ils ne reflétaient vraisemblablement que l’incommensurable stupidité de ce volatile aux rémiges écartées par l’effort fourni pour briser l’élan qui l’avait porté jusqu’ici et atterrir en douceur.

Un peu plus loin, une femme avait le haut du corps engagé par la portière arrière d’une CX, et j’ai pensé qu’elle avait été surprise au moment où elle chargeait des paquets sur la banquette arrière. Dans ce mouvement, sa hanche saillait de façon provocante, et par l’entrebâillement de sa jupe haut fendue, je pouvais apercevoir un bout d’étoffe blanche que je supposai être son slip. Je suis resté quelques minutes à regarder ce liséré de tissu, sans m’approcher. Bizarrement, quoique le contexte ne s’y prêtât pas, cette situation m’inspirait du désir. Je crois qu’il y a toujours eu du voyeur en moi, mais il y a tant de choses, tant de pulsions qu’on tient cachées, qu’on refuse même de s’avouer à soi-même parce que la société a réussi à vous gaver d’interdits qui débouchent sur la honte… Bref, je regardais le dos de cette femme (je n’ai jamais su à quoi ressemblaient ses traits), j’admirais ce déhanchement qui tendait le tissu de sa jupe… Je sais : tout à l’heure, j’ai parlé de sensationnel, de jamais vu. Eh bien ! pour moi, à l’instant où je la vivais, cette scène justifiait l’emploi de tels qualificatifs. Si la même vision se fût présentée alors que le monde n’était pas encore figé (et pour autant que je l’eusse remarquée, ce qui n’a rien d’évident : je suis en général assez distrait), sans doute aurais-je détourné les yeux d’instinct, mû par un de ces automatismes hérités de la pudibonderie du dix-neuvième siècle. De toute façon, une seconde aurait suffi pour que la femme dépose ses paquets, se redresse et referme la portière…

N’exagérons pas : si je m’étends sur le détail anodin que constituait cette femme penchée à l’intérieur de sa voiture, c’est uniquement pour préciser l’état d’esprit dans lequel je me trouvais. Que l’on ne se figure pas que la vue de cette croupe tendue m’a fait saliver ! Mais elle ne m’était pas indifférente, et cela me parait encore plus significatif. Quoi ! Toute vie venait de s’éteindre, hormis la mienne, et je persistais à trouver de l’intérêt aux charmes féminins…

Je commençais à m’habituer à cette situation hors du commun, voilà ce qui se passait. Tout était si conforme au quotidien que les hurlements d’épouvante ne formaient plus qu’un vague lamento à la périphérie de mon esprit. Conforme au quotidien… à l’exception du mouvement, bien sûr. Mais sur le moment, son absence m’a paru plutôt reposante.

Un répit de plus, donc. Depuis que la chape de silence était tombée sur Paris, je vivais une succession de répits.

À croire que, finalement, j’étais bien ce Superman capable de survivre à la fin du monde.

Un répit, seulement, car au moment où je pensais cela, je sentis le nœud de peur se reformer dans ma poitrine.

De l’autre côté de la place, la foule s’agglutinait autour des deux kiosques à journaux – et cette fois, ce n’était pas une simple figure de rhétorique ! J’ai eu une illumination : les journaux ont dû publier une édition spéciale sur le désastre qui se préparait, me suis-je dit. C’est ce qui explique cette ruée. Je me suis approché, traversant la place en diagonale comme je l’avais fait une ou deux heures plus tôt mais en sens inverse, du kiosque qui se trouve en face du ministère des Finances. De près, l’impression était encore plus curieuse. Cette foule (une trentaine de personnes au moins, dans un espace exigu) était si compacte qu’elle paraissait constituée d’un seul être multicéphale.

Cette masse formait un véritable rempart entre le marchand de journaux, à peine visible dans sa guérite chichement éclairée, et moi. Impossible de m’y faufiler comme je l’eus fait au sein d’une foule vivante.

J’ai donc opté pour la solution de facilité. Avisant un homme chapeauté qui s’éloignait du kiosque, Le Monde sous le bras, je me suis emparé de son quotidien. Dans sa main droite à la paume dirigée vers le ciel, il tenait trois pièces de un franc. Ou plutôt il ne tenait rien du tout. Au moment où la mort l’avait saisi, il devait être en train de faire sauter ces pièces d’un geste machinal. Les trois disques de métal étaient suspendus en l’air, à quelques centimètres de sa paume.

À la première page du Monde, aucun titre n’évoquait l’imminence d’un conflit mondial ou d’une catastrophe planétaire. Il y était question d’une mise en garde du Numéro Un chinois à l’égard des soviétiques et d’une déclaration du président des États-Unis relative à la crise du dollar. J’ai donc sauté à la dernière page où s’étalait en bonne place le compte rendu du dernier conseil des ministres.

Rien qui pût satisfaire ma curiosité… Mais alors, pourquoi cette ruée vers les kiosques, pourquoi ces corps agglomérés contre la planche où s’étalaient les dernières éditions du soir ?

En réalité, seule l’absence de mouvement était responsable de ma méprise. Cette scène-là se répétait quotidiennement, et je n’y avais prêté aucune attention. C’est qu’alors les gens se succédaient trop rapidement au guichet du kiosquaire pour donner une impression de masse ; aujourd’hui, ils y étaient demeurés collés les uns aux autres. La scène n’était pas sans me rappeler un film de Charlie Chaplin tourné pendant la Grande Crise et dans lequel on voyait des centaines de chômeurs se précipiter sur une baraque en planches abritant un bureau de placement à chaque fois que le guichet s’entrouvrait.

Laissant derrière moi la place du Palais-Royal, j’ai pris la direction de l’Opéra. Penché sur l’étal de livres soldés qu’un libraire surveillait de la porte de sa boutique, un jeune homme s’était immobilisé au moment où il glissait un opuscule dans l’échancrure de son imperméable. Curieux, j’ai cherché à savoir de quel titre il s’agissait. C’était Par-delà le bien et le mal. Étrange coïncidence… Au passage, ma main a effleuré celle qui tenait le livre. Cette fois, la tiédeur de la chair ne m’a pas étonné.

Cette tiédeur, comme d’autres caractéristiques de ce monde d’après la fin, éveillait en moi des sentiments mêlés. Elle me rassurait sans conteste : quelles que fussent les suppositions logiques émises par mon cerveau, elle m’empêchait de croire vraiment à la mort. Mais elle avait aussi quelque chose d’inquiétant ; elle signifiait que tout allait demeurer ainsi, intangible, jusqu’à la fin des temps. Et je me voyais mal supporter, jour après jour, la présence inchangée de ces êtres dotés de toutes les apparences de la vie hormis du mouvement.

Juste devant l’entrée du Globe, une femme entre deux âges prenait pied sur le trottoir après avoir traversé l’avenue. L’enfant qu’elle tenait par la main avait agi comme tous ceux de son âge : au lieu d’allonger la jambe comme l’aurait fait un adulte, il avait sauté à pieds joints de la chaussée sur le trottoir. Mais il n’avait pas atteint celui-ci ; il s’était figé en plein vol, le visage tendu par l’effort. Et sa mère – ou sa grand-mère –, tournée vers lui, lui souriait. Le genre de chose à laquelle on peut assister dix fois par jour, en somme, mais si fugitive qu’on n’y prête aucune attention.

Au-delà, un flot de véhicules stoppés net en plein démarrage. Alors que je m’engageais devant le bus qui venait en tête de la file la plus proche, une pensée m’a traversé : et si ce phénomène n’était que provisoire ? Et si, au lieu d’une fin du monde en bonne et due forme comme je l’avais imaginé jusqu’ici, il ne s’agissait que d’un malaise temporaire ? Poe, d’après ce que j’ai pu lire, était hanté par la peur d’être enterré vivant. Chez moi, il ne s’agit pas d’une hantise, mais tout de même, je crois que je détesterais ce genre d’impair. Disons que le sujet ne me laisse pas tout à fait indifférent ; lorsque, dans un quotidien ou un magazine, je tombe sur la relation d’un fait divers qui s’y rattache, je le lis. Eh bien ! Ce genre d’incident est plus fréquent qu’on ne pourrait le penser. Il arrive que la vie se retire d’un corps pour le réinvestir dans l’instant ou dans l’heure qui suit. (Je suis plus sceptique en ce qui concerne les histoires de tombes où l’on découvre des squelettes hors de cercueils et des griffures d’ongles sur les pierres : si des découvertes macabres de cette sorte ont pu être faites, c’est que la médecine de l’époque à laquelle remontent les faits n’était pas tout à fait au point – ou que le médecin a délivré un peu vite le certificat de décès.) Dans ces conditions, pourquoi ce qui est valable pour l’homme ne le serait-il pas pour l’univers ? Je sais : un tel raisonnement n’a rien de scientifique ; l’anthropocentrisme, c’était bon pour le Moyen Âge…

Mais voilà : aussi tordue qu’elle fût, cette hypothèse me paraissait mieux convenir que toutes celles qui l’avaient précédée à la réalité qui se trouvait sous mes yeux.

Toujours est-il que je me suis prudemment reculé. Sur le trottoir, je ne risquais pas grand-chose, tandis qu’au milieu de l’avenue…

Si tout repart d’un coup, ai-je pensé, personne ne se sera aperçu de rien, personne n’aura souffert de cette stase universelle. Personne, durant tout le temps qu’elle aura exercé son effet, n’aura couru le moindre danger. Sauf moi, parce que tout, en ce moment, me semble inanimé, mais que j’ignore l’instant où cette immobilité cessera. Si cela a lieu au moment où je passe devant une voiture que je crois en stationnement alors qu’elle roule à vive allure, je me retrouve à l’hôpital ou, plus vraisemblablement, à la morgue.

Je ne tenais pas à être l’unique victime de cette anomalie à l’échelle planétaire : j’ai donc jugé plus sage de regagner ma chambre d’hôtel. Et d’y attendre que ça se tasse.

Au passage, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un nouveau coup d’œil à la femme à demi engagée à l’arrière de sa CX. Jamais elle ne se doutera des regards concupiscents que je lui ai imposés, songeais-je.

Et cet enfant, lorsqu’il tombera à pieds joints sur le trottoir, il ne se souviendra pas avoir été stoppé en plein bond. Pour lui, il n’y aura pas eu de solution de continuité.

L’homme qui s’apprêtait à allumer sa cigarette accomplira son geste sans cesser de surveiller l’arrière du véhicule qui le précède. Il consultera sa montre et pestera machinalement parce que, c’est sûr, il sera en retard, et.

Le pigeon terminera son vol plané.

Le serveur laissera échapper son plateau. Ou bien il parviendra de justesse à rétablir son équilibre. Le barman finira de verser les doses de pastis. Quelques consommateurs reposeront leurs verres après avoir avalé une gorgée de liquide.

Le chien s’arrêtera de pisser. Il remontera sur le trottoir, reniflant au passage les roues des automobiles en stationnement. Sa maîtresse jugera que la promenade a assez duré et tirera sur la laisse pour l’entraîner vers l’entrée d’un immeuble.

Tout rentrera dans l’ordre. Personne ne se souviendra de cet instant. Sauf moi.

Pas tout à fait. Il y aurait au moins un personnage pour qui les choses, au sortir de cette stase, ne seraient pas tout à fait les mêmes qu’avant : l’homme à qui j’avais pris Le Monde. Que penserait-il, en s’apercevant qu’il n’y avait plus rien sous son bras ? Probablement que le quotidien avait glissé. Il le chercherait du regard sur le sol puis, mécontent de lui-même et de sa fichue distraction, il retournerait au kiosque et en achèterait un autre exemplaire. Peu de chances pour qu’il soupçonne la vérité. Ce genre d’incident m’est arrivé assez souvent, et je ne suis jamais allé jusqu’à imaginer que…

Mais j’avais peut-être tort, en fait. Si ça se trouve, tous les objets que j’ai perdus au cours de mon existence m’ont été subtilisés au cours de stases telles que celle-ci.

Cette vision paranoïaque m’a égayé. J’en ai presque oublié de prendre toutes mes précautions avant de traverser la rue Saint-Honoré. Comme tout allait repartir d’un coup, ce n’était pas le moment de passer devant une voiture lancée à pleine vitesse. J’ai choisi un endroit où la circulation était plus fluide qu’ailleurs et me suis engagé sur la chaussée le plus loin possible du capot des véhicules qui s’y trouvaient, prêt à bondir au moindre bruit qui aurait signifié que la stase avait pris fin.

Dans l’entrée de l’hôtel, le propriétaire poursuivait sa conversation immobile et silencieuse avec le client. Je les ai contournés pour prendre ma clé au tableau, mais ma case était vide. Où ai-je bien pu mettre cette fichue clé ? me suis-je demandé en explorant mes poches.

Puis je me suis souvenu de l’escalier obscur. Ma porte était restée grande ouverte pour me permettre de distinguer les premières marches. Dans ces conditions, je n’avais certainement pas enlevé la clé…

Mais, tandis que ce souvenir revenait à la surface de ma mémoire, mes doigts se refermaient sur un objet métallique et plat. Un briquet ? En tout cas, ça n’était pas le mien. Moi, je ne…

Une vague de bruit m’a submergé. C’était comme une explosion, l’éclat du tonnerre, mais ça ne décroissait pas, ça se maintenait au même niveau sonore.

J’ai chancelé, les poings pressés sur mes oreilles, avec l’impression que cet odieux tintamarre prenait naissance à l’intérieur de mes tympans.

Au bout d’un laps de temps indéterminé, j’ai pris conscience qu’on me secouait. J’ai ouvert les yeux. Le propriétaire de l’hôtel m’avait pris par les épaules. « Hé ! criait-il en continuant de me secouer. Hé ! » Puis il a dû s’apercevoir que mes pupilles étaient posées sur lui, et il s’est écarté :

« Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ? » Oh si ! ça allait ! Pour un peu, je l’aurais embrassé. Heureusement, je me suis souvenu à temps que j’avais été l’unique témoin de la paralysie universelle. Si j’en parlais, personne ne me croirait. Peut-être même me prendrait-on pour un fou. Mieux valait donc se taire.

« Ça va », répondis-je, songeant vaguement que les rôles étaient inversés, que c’était à moi qu’aurait dû revenir celui de lui demander si tout allait bien.

Le client s’était approché ; ils échangèrent un sourire de connivence. Ils me croient saoul ! ai-je pensé. Réagissant stupidement à cette accusation informulée, je me suis dégagé :

« Lâchez-moi ! Je suis capable de tenir debout tout seul ! »

Bien entendu, cette affirmation leur parut constituer une preuve supplémentaire de mon ébriété. Tous les ivrognes ne mettent-ils pas un point d’honneur à montrer publiquement que l’alcool n’entame pas leurs facultés ? Leurs sourires se sont élargis. L’homme au complet brun a posé à son tour sa main sur mon épaule : « Vous devriez aller vous reposer », a-t-il dit, paternel.

Je l’ai repoussé d’un geste brusque : « Laissez-moi ! Je n’ai besoin de conseils de personne ! »

Pour le coup, les sourires se sont effacés : mon élocution n’était à l’évidence pas celle d’un homme ivre. Le client a haussé les épaules ; il est retourné à sa valise et a fait mine de compulser des dépliants touristiques en attendant le tenancier. Les yeux de ce dernier s’étaient étrécis. Je lui posais manifestement un problème inhabituel.

« Vous êtes sûr que vous n’auriez pas besoin d’un médecin ? » a-t-il fini par dire.

Son inquiétude n’était pas feinte, mais j’ai tout de suite compris que je n’en étais qu’indirectement l’objet. À ses yeux, puisque la thèse de l’ébriété paraissait devoir être écartée, mon attitude irrationnelle traduisait une anomalie mentale. Or il y a une clientèle que les hôteliers redoutent par-dessus tout, c’est celle des dépressifs. Ils ont toujours des idées de suicide, ces gens-là ! Mon cas ne s’arrangeait pas : un ivrogne, passe encore ; ça fait partie des risques du métier, on s’excuse auprès des clients des chambres voisines du bruit qu’il a fait, on nettoie plus attentivement la sienne ; mais un dépressif… Rien de pire qu’un suicide, pour un hôtel. Les flics viennent, et comme ils ne se soucient pas de discrétion, les langues vont bon train. On parle d’assassinat, d’affaires de mœurs… Bref, la clientèle s’effarouche.

« Ça va très bien », ai-je affirmé en essayant de lui sourire.

Il a hoché la tête, l’air pas convaincu du tout. Mais comme il ne trouvait pas de prétexte pour insister, il s’est écarté, me laissant le passage.

Machinalement, j’ai pressé l’interrupteur de la minuterie : une lueur blafarde a inondé la cage d’escalier.

« Bonsoir ! », ai-je dit sans me retourner.

Ni l’hôtelier ni son client n’ont répondu.

OceanofPDF.com