L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 10 sur 16

Pages du PDF

L'Impasse-Temps

Le lendemain, c’est la sonnerie du réveil…

10.

 

Le lendemain, c’est la sonnerie du réveil qui m’a tiré du lit. J’ai eu les plus grandes difficultés à remettre mes idées en place. Je me sentais si fatigué… Puis mes yeux se sont dessillés, j’ai vu les monceaux de papier-monnaie qui couvraient le plancher, montaient à l’assaut de l’armoire. Il y en avait jusque dans le lit. Cette vision m’a requinqué – enfin, juste ce qu’il fallait pour que je puisse m’extraire de ma couche.

La tête que je me payais ! Des yeux rouges, cernés d’un bleu incertain, une peau grisâtre qu’une barbe de quelques jours marbrait de brun, des cheveux gras collés par paquets… Ah ! il avait fière allure, l’homme qui prétendait amasser la plus grande fortune de France !

Je consacrai donc la demi-heure qui suivit à me refaire une beauté (encore que l’expression convienne assez mal au résultat que j’obtins. Disons plutôt que je limitai les dégâts en me lavant les cheveux et en rasant ma barbe. Pour les cernes et la couleur de ma peau, je n’y pouvais pas grand-chose). Puis je gelai le temps, descendis à la cuisine de l’hôtel manger un morceau et traversai la rue Saint-Honoré à la recherche d’un bureau de poste. N’en trouvant pas, je dus reprendre le triporteur (toujours garé à sa place dans les sous-sols du ministère des Finances) pour rejoindre celui de la rue du Louvre. Là, je m’emparai d’une bonne cinquantaine d’emballages standard – les mêmes que celui que j’avais utilisé la veille à ma sortie du Crazy Horse – et regagnai l’hôtel muni de ce chargement. Presque tous y passèrent. Deux milliards, même en grosses coupures, ça fait du volume.

L’expédition, ensuite. Afin de limiter les risques, j’avais décidé de multiplier les points de départ, ce qui m’obligea à de nombreuses allées et venues entre mon hôtel et des bureaux de poste distants parfois de trois ou quatre kilomètres.

Au temps nécessaire pour accomplir ces parcours, il convient d’ajouter celui que je passais dans les cafés à m’empiffrer de croissants accompagnés de café au lait, toujours sans parvenir à assouvir ma faim.

Celui que je gaspillai à détrousser quelques promeneurs matinaux : je tenais absolument à remplir les six ou sept emballages demeurés vides.

Celui que je m’accordai, tenté par les silhouettes féminines que je croisais. Que je m’accordai non sans éprouver une sourde inquiétude, cependant. Étais-je atteint de priapisme ? Je me trouvais presque constamment en état d’érection, et la satisfaction physique que je retirais de ces viols à la sauvette décroissait au fur et à mesure des expériences…

Celui qu’il me fallut consacrer au sommeil, enfin. Un comble ! Il y avait à peine trois heures que je m’étais levé, et déjà la fatigue s’abattait sur moi. Là aussi, la progression était sensible : lors de ma tournée des boîtes de nuit, ce n’était que toutes les cinq ou six heures que j’éprouvais le besoin de faire une petite sieste.

Lorsque je rentrai à ma chambre, ayant expédié tous les colis, près de vingt heures avaient passé. Luttant contre l’envie de m’étendre sur le lit, je me rasai et me lavai.

Puis je libérai le temps. J’eus un mouvement vers le téléphone, mais me retins juste à temps ; j’aurais voulu appeler Lise, lui dire n’importe quoi, simplement écouter sa voix qui m’aurait prouvé que je faisais encore partie du monde des vivants, mais, détail essentiel, j’avais oublié de lui fixer un rendez-vous à un endroit où je pourrais la joindre. Essayer de l’appeler chez sa tante ? Oui, elle s’y trouverait peut-être. Ou peut-être pas. Tout dépendait de son degré d’inquiétude – et de la nature de cette inquiétude : si elle pensait que je filais le parfait amour, elle se débrouillerait pour que je ne puisse pas la joindre, c’était ainsi qu’elle se vengeait habituellement. Et je ne voulais pas courir le risque de tomber sur sa tante, d’avoir à débiter des fadaises, ou pis, de ne pas savoir quoi dire et de raccrocher comme un malfaiteur. Tant pis : si Lise voulait de mes nouvelles, elle n’avait qu’à téléphoner elle-même. Et elle avait intérêt à le faire très vite ; bientôt, j’allais quitter l’hôtel.

En descendant l’escalier, portant à bout de bras mes trois sacs de voyage entre lesquels j’avais réparti mes maigres bagages sans parvenir à masquer une vacuité qui me paraissait suspecte (pour quelle raison s’embarrasser de trois sacs lorsqu’on n’a rien à transporter ?), je dus convenir qu’il y avait fort peu de chances pour qu’elle appelle. Après tout, elle m’avait entendu la veille au soir, et je rentrais à Aubenas à la fin de la journée… Comment aurait-elle pu deviner que pour moi cette conversation datait de plus d’une semaine, et qu’il se passerait sans doute autant de temps avant que je ne débarque à la gare routière d’Aubenas ?

Plutôt que de prendre mon petit déjeuner dans ma chambre, j’avais préféré aller m’asseoir à une table de la salle d’hôte. Mais celle-ci était vide et, tout à ma soif de contacts humains, je ressentis ce vide comme une offense personnelle. Ils avaient compris que j’étais différent d’eux, alors ils avaient préféré se lever tôt dans le seul but de m’éviter. Bien sûr, je n’envisageai pas un seul instant que les touristes aient eu intérêt à prendre leur petit déjeuner de bonne heure afín de pouvoir visiter un plus grand nombre de monuments dans la journée…

Heureusement, l’hôtel n’était pas entièrement vide. Il restait une bonne, qui vint s’enquérir de mes désirs, et l’hôtelier, qui m’adressa un signe de tête du hall de réception avant de s’approcher, son livre de réservations à la main.

« Vous partez aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Oui. » D’un signe de tête, je désignai mes bagages entassés derrière la porte. « J’ai déjà libéré ma chambre.

— Ah bon. » Ma réponse parut le décontenancer. Sans doute avait-il cru que je voudrais rester plus longtemps. Maintenant, l’histoire qu’il avait préparée à mon seul bénéfice lui demeurait sur le cœur. « C’est que… Il y a pas mal de passage, en ce moment, vous comprenez. Et la chambre que vous occupiez est déjà retenue pour ce soir.

— Je comprends », l’ai-je rassuré, avant de répéter que la chambre était libre et que, du coup, son amabilité n’a plus connu de bornes, et il s’est cru obligé de me demander si je n’avais pas été dérangé dans mon sommeil, parce qu’avec tous ces touristes étrangers qui n’ont pas les mêmes habitudes que nous…

Donnant, donnant : j’y suis allé de mes dénégations, ajoutant que son établissement était bien l’un des plus calmes de Paris. Une conversation tout à fait banale, donc, empreinte d’une parfaite hypocrisie. Et pourtant, ces phrases machinales me ravissaient : entre deux plongées au sein du temps figé, c’était exactement ce dont j’avais besoin.

Au bout de deux ou trois minutes de ce petit jeu, il s’est éloigné, prétextant ma note à établir. « Remarquez bien, pour vous, il vaut peut-être mieux retourner en province », a-t-il ajouté avant de franchir la porte. Tout juste s’il n’a pas cligné de l’œil en contrepoint à son sourire égrillard. « Vous verriez votre mine ! La vie parisienne, en quelques jours, ça vous tue son bonhomme. Nous, on travaille, on n’a même pas le temps de sortir, mais vous, vous voulez mettre les bouchées doubles, alors bien sûr…»

Bien sûr. J’ai ricané en écho, mais au fond de moi, je recommençais à le détester. Que signifiait cette réflexion sur ma mine ? De toute façon, même si j’avais été assez aveugle pour ne pas me voir tel que j’étais dans le miroir de mon cabinet de toilette, le regard éloquent de la bonne qui avait pris ma commande aurait suffi pour m’alerter.

Onze heures. J’étais assez fier de moi : j’avais réussi à immobiliser toutes les horloges de la capitale au moment précis où la grande aiguille occupait une position strictement verticale. Pour fêter dignement cet événement, je résolus de commencer ma tournée par une visite à l’une des stars dont je possédais l’adresse.

Auparavant, j’avais perdu une bonne heure (en temps réel) à parlementer avec le dirigeant d’un laboratoire photographique. D’abord pour qu’il accepte d’abandonner tous ses travaux en cours afin de donner la priorité à ceux que je voulais lui confier (je voulais que tout fût prêt pour midi, et lorsque je lui proposai dix fois ce qu’il demandait à ses clients habituels, il convint que c’était possible), ensuite pour lui expliquer ce que j’attendais exactement de lui.

Bien entendu, je ne lui donnai pas toutes les pellicules que j’avais impressionnées au cours de mes randonnées en triporteur. Celles qui risquaient de me compromettre, je les gardais pour moi, me réservant de les traiter moi-même – et dans mon propre laboratoire.

Le train-train habituel : les portefeuilles, les femmes, la bouffe. Et puis les photos, car j’avais toujours mon Hasselblad sur moi.

Les siestes aussi. De plus en plus lourdes, de moins en moins reposantes. À croire que durant ces séjours en temps figé j’accumulais sur mes épaules la fatigue de tous les gens auxquels je soutirais de l’argent. En un sens, ça n’aurait été que justice.

Lorsque je passais devant un bureau de poste, j’en profitais pour y déposer quelques colis. Afin de ne pas trop attirer l’attention, je ne les expédiai pas tous en exprès.

Puis je me rendis chez une autre star, le carnet d’adresses m’ayant appris que je me trouvais dans son quartier. C’est chez elle que j’eus un malaise. J’avais ma joue sur son sein tiède lorsque le décor a chaviré. J’ignore combien de temps je suis resté inconscient : ma montre paraissait indiquer que mon évanouissement n’avait duré que deux heures et demie, mais je soupçonne la petite aiguille d’avoir accompli un (et peut-être plusieurs) tour à mon insu.

Cet avertissement m’incita à la prudence. Après tout, ma fortune devait maintenant s’élever à près de trois milliards, je pouvais m’accorder un répit. Je restai quelques minutes à contempler le corps abandonné de l’actrice, puis je quittai l’appartement. Dans l’escalier désert, je remis le temps en route.

« Monsieur, s’il vous plaît…» Je relevai la tête avec difficulté. Une migraine atroce me vrillait les sinus. Cette tache blême qui oscillait au-dessus de moi, c’était un visage sans doute, mais mon regard ne parvenait pas à se fixer sur lui.

« Monsieur ! » Il me secouait, maintenant. Ou elle me secouait. Mais non, c’était bien une poigne d’homme. Et la voix qui me parvenait était indiscutablement masculine. J’ai émis un grognement – enfin, j’ai cru que je grognais, mais en fait je devais gémir car il a ôté sa main de mon épaule, brusquement alarmé. « Vous êtes malade ? »

Puis, s’adressant probablement à la cantonade : « Il doit être malade…» Des ricanements, des murmures étouffés. Une voix, plus forte que les autres : « Pensez-vous, il tient une cuite carabinée, c’est tout !

— Mais il n’a rien bu ! Enfin, juste une bière, c’est pas ça qui…

— Et alors ? Il y a d’autres bistrots, non ? »

Je me sentais vraiment très mal, mais pas au point de rester sans réaction devant ces insinuations perfides (qui m’ulcéraient d’autant plus que depuis mon réveil je menais un combat permanent contre mon penchant pour les boissons fortes). Mais je savais que ma bouche pâteuse m’interdirait de m’exprimer clairement et que mes dénégations n’auraient d’autre effet que de renforcer les soupçons. Restait donc la fuite. Et comme je ne me sentais pas non plus la force de me dresser et d’aller jusqu’à la sortie, j’ai plongé ma main dans la poche de mon blouson et j’ai pressé la saillie du briquet. Ensuite, de longues minutes m’ont encore été nécessaires pour reprendre le contrôle de mon corps.

Sans cet incident, sans les railleries des consommateurs à mon encontre, il est probable que les Institutions n’auraient pas autrement souffert de mes incursions dans le temps gelé. Du moins dans l’immédiat, car je pense qu’un jour ou l’autre j’aurais bien fini par m’attaquer à elles. Mais je le jure, mon intention primitive, en quittant le logement de l’actrice, était bien d’abandonner le triporteur (comme j’avais renoncé pour le moment à accroître encore ma fortune, son utilité ne me paraissait plus aussi évidente) et de me rendre à pied au laboratoire auquel j’avais confié mes films. C’était bien contraint et forcé que j’avais utilisé le briquet…

Mais le mal était fait, et compte tenu de ma démarche hésitante qui eût risqué d’attirer l’attention sur moi, je jugeai préférable de conserver le statu quo. Je me trouvais alors dans le septième arrondissement, non loin de la Chambre des Députés. Je choisis de me diriger vers la Seine, poussant le triporteur à mon côté. Chemin faisant, je récupérai une partie de mes forces. Je traversai le fleuve, puis la place de la Concorde.

L’Élysée, j’étais déjà passé à proximité au cours de mes allées et venues hors du temps, mais sans lui accorder d’intérêt. J’avais d’autres buts alors, que le tourisme, et ces buts mobilisaient toute mon énergie. Mais cette fois, je n’avais aucun plan. J’étais libre de gaspiller à ma guise ces suppléments de temps que m’offrait le briquet. Libre de satisfaire ma curiosité.

Car au début, il ne s’agissait que de curiosité. On a beau mépriser les revues du style de celles qu’on trouve dans toutes les salles d’attente de médecins et de dentistes parce qu’ils les reçoivent gratuitement, on a tous au fond de soi une midinette qui n’aspire qu’à savoir comment vivent les grands de ce monde, histoire de se bâtir le décor de ses rêveries intimes.

Plutôt que de traverser le parc, j’entrai par la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Beaucoup de flics, avec ou sans uniforme, mais aucun verrouillage. De multiples systèmes de sécurité existaient sans doute, mais aucun ne joua à mon passage : leur déclenchement devait être subordonné à certains mécanismes mettant en œuvre l’électricité.

J’eus donc tout loisir de visiter le palais présidentiel des caves jusqu’aux greniers. J’y pris un grand nombre de clichés. Pas ces vues panoramiques style carte postale que l’on trouve dans n’importe quel Jours de France. Des scènes marquées au sceau de l’authenticité, au contraire. Un huissier bayant aux corneilles, avec ses pantalons tire-bouchonnés découvrant d’improbables chaussettes de tennis blanches ; un chef de cabinet se curant les narines sous l’œil sévère d’un officier de l’Ancien Régime figé à jamais sur la toile d’un petit maître ; une femme de ménage manœuvrant pour passer la serpillière entre les jambes écartées d’un athlète grec – une statue originale, sans aucun doute, quoiqu’elle ne possédât pas plus d’éclat qu’une vulgaire copie de plâtre. Et puis pas mal de portraits de chefs d’État, figés dans des attitudes propres à faire douter de leur aptitude à diriger un pays.

C’est vrai. Le détail a son importance : au hasard de ma visite, je débouchai en plein conseil des ministres. Le fait que celui-ci ne se réunisse qu’une fois par semaine ne doit pas faire douter de ma sincérité. Il n’existait aucune préméditation de ma part. Au moment où je décidai d’entrer dans le palais de l’Élysée, j’ignorais réellement que tous les ministres y étaient rassemblés. Aucun plan n’avait donc encore germé dans mon esprit.

Et d’ailleurs, ce ne fut qu’au bout de plusieurs dizaines de minutes de prise de vues que l’idée commença à naître. Oh ! au début, ça n’était pas méchant, il s’agissait simplement de préciser quelques attitudes, de donner un peu de sel à certaines situations qui en manquaient singulièrement…

Vous avez déjà vu un conseil des ministres siéger tout nu ?

Moi, je l’ai vu. Je l’ai même photographié.

Quoi que puissent en penser les intéressés, c’est-à-dire les messieurs compassés qui me servaient à ce moment de modèles, jusque-là, ça n’était pas encore très méchant. Juste une farce de collégien.

Mais comme aux Cours Rotter – et en de multiples endroits depuis – je n’ai pas su m’arrêter à temps. Une force obscure avait pris possession de mon corps, m’entraînait vers des abîmes que je n’aurais même pas soupçonnés.

Peut-être pas de la même nature que celle dont j’avais déjà éprouvé les effets, cette force. Aux Cours Rotter ou ailleurs, c’était le désir (ou une forme dévoyée de désir) qui m’avait poussé à agir. Ici… non, je ne crois pas. Outre le fait que je n’aie jamais remarqué de pulsions homosexuelles en moi (mais je reconnais volontiers que c’est peut-être parce que je les ai refoulées assez profondément), ces hommes aux muscles flasques, à la peau blême, ne me paraissaient pas susceptibles d’éveiller un quelconque désir. C’était donc autre chose. À travers eux, je voyais leurs fonctions. Ce groupe d’hommes dirigeait un pays ; si grands que fussent mes pouvoirs, ceux qu’ils détenaient leur étaient supérieurs. Ou plutôt, ils se situaient sur un autre plan : eux pouvaient les exercer à la face du monde, alors que moi, je me trouvais condamné à l’obscurité, au silence. Dans un sens, le désir n’était donc pas exclu, même s’il n’était plus d’ordre sexuel.

Alors je me laissai une nouvelle fois aller à ma passion de la mise en scène. Mais celle-ci n’avait ni la fraîcheur naïve ni les prétentions esthétiques de mes compositions précédentes. Ceux qui ont vu les Cent Vingt Journées de Sodome de Pasolini comprendront ce que je veux dire.

Pas jusqu’au meurtre, tout de même. Je ne cherchais qu’à rabaisser, qu’à humilier ces personnages qui avaient le tort de posséder des pouvoirs que je n’avais pas ; à aucun moment l’idée ne m’est venue de les tuer. Mais dans la frénésie iconoclaste qui s’était emparée de moi, un tel accident aurait fort bien pu se produire.

Après avoir déposé mes bagages à la consigne automatique de la Gare de Lyon (je ne gardai avec moi que le fourre-tout de cuir volé le premier soir au drugstore Saint-Germain), je décidai de rendre le triporteur à son propriétaire. Je le laissai devant la boulangerie, à la place exacte où je l’avais pris, poussant le tact jusqu’à déposer deux billets de cinq cents francs au fond du coffre à titre d’indemnisation. Puis je réamorçai le temps et hélai un taxi qui m’amena au laboratoire.

Le directeur me reçut avec déférence – et dès le premier regard que je jetai aux clichés, je compris que ce n’était pas uniquement à cause du prix fort que je lui avais offert. C’était le respect d’un professionnel pour un de ses pairs. Visiblement, il pensait que je lui avais été envoyé par un photographe de renom qui n’avait pas le temps de traiter lui-même ses films et préférait garder l’anonymat. J’estimai inutile de le détromper.

D’ailleurs, ces soupçons l’avaient incité à aller au-delà de la tâche que je lui avais confiée. Pour un amateur, il se fût contenté d’un travail irréprochable. Pour moi, il avait recherché la quintessence de chaque négatif, gommant ici des contrastes trop appuyés, rectifiant là un cadrage aléatoire. Il s’excusa presque de ces modifications apportées aux prises de vues originales. Je l’en félicitai avec un rien de condescendance. Cela suffit pour ancrer sa certitude qu’il venait de travailler pour une vedette de l’objectif.

Je choisis un bar proche de l’Opéra pour y établir mon quartier général. Il présentait l’avantage essentiel d’être constitué, outre la grande salle qui suivait l’entrée, par une succession de petites pièces meublées de tables de chêne et de profondes banquettes de cuir. L’une d’elles était vide de consommateurs : je la choisis pour en faire ma demeure. Je crois en effet que je n’aurais pas supporté longtemps de travailler face à des tiers même en sachant que ces derniers ne pouvaient pas me voir. Aux Galeries-Lafayette toutes proches, je m’emparai d’une machine à écrire, d’une rame de papier et de menues fournitures de bureau que j’installai à mon nouveau domicile.

Combien de temps y suis-je resté ? Difficile à dire. J’avais cessé de consulter ma montre à tout bout de champ, m’étant peu à peu fait à l’idée que dans le monde figé, je pouvais disposer de tout le temps que je désirais. Mettons une quinzaine d’heures, guère plus, pour le travail proprement dit (après tout, il ne me restait que peu de chose à faire, l’essentiel était constitué par le paquet de clichés que j’avais ramené du laboratoire). Pour le temps passé à dormir, là je peux difficilement me prononcer. Trente heures peut-être. Ou plus. Et puis, il y eut les nombreuses pauses que je consacrai à me nourrir ou à boire. Toujours sans parvenir à me rassasier ni à étancher ma soif. Et les promenades à travers Paris, avec ou sans but. Ce but étant généralement de rendre visite à l’une des personnalités figurant dans le carnet d’adresses que je conservais toujours dans la poche de mon blouson. Je retournai plusieurs fois à l’appartement de l’actrice américaine, sans résultat. Mais je ne me résolvais pas à l’idée qu’elle pût être aux États-Unis aux côtés de son Américain de mari.

En tout cas, malgré cette fatigue immense qui me collait aux paupières et alourdissait mes gestes, mon travail avançait rapidement. Il faut dire que l’idée de base avait germé au moment même où j’avais pressé pour la première fois le déclencheur de mon Hasselblad et qu’elle s’était si bien précisée par la suite que sa réalisation s’effectuait sans heurt.

L’album s’appellerait Promenade au bord d’un gouffre, puisque l’impression générale de mes clichés était celle d’une réalité en porte à faux. Dans le contexte, même mes photos-gags provoquaient un sentiment indéfinissable où l’angoisse tenait une bonne part. Un rien, et tout pouvait basculer dans l’inconnu. Et les textes très courts que j’écrivais en regard des photos n’avaient d’autre utilité que de contraindre le lecteur à pénétrer de plain-pied dans cette réalité aléatoire. Des phrases-pièges en quelque sorte.

J’avais pensé à des collages. Tickets de métro, notes de supermarchés, petites annonces de journaux. Mais à la réflexion, le procédé m’apparut bien usé. D’autre part, plus mon travail avançait, plus se renforçait au contraire l’idée que la mise en page devait avoir la clarté, la netteté d’une brochure technique. Du clean, du léché, voilà ce qu’il me fallait. Le lecteur devait comprendre dès le premier regard que les images qu’on lui montrait concernaient moins le présent qu’un avenir très proche, froid et machinal, dans lequel les sentiments humains prendraient des allures d’incongruités.

Au cours de cette période, un événement survint, tout à fait inexplicable. J’étais alors au plus bas de ma forme. Je me sentais même si mal en point que renonçant à travailler, j’avais décidé de faire quelques centaines de mètres à pied dans l’espoir que la marche me redonnerait quelques forces. Mes pas m’entraînèrent dans une direction que je n’avais encore jamais empruntée.

En plein milieu d’un carrefour, un cyclomotoriste s’était fait renverser par une Opel noire. L’homme était allongé par terre, mais la position de ses bras indiquait qu’il s’apprêtait à se relever. La jambe de son pantalon relevée laissait apercevoir un bout de peau blafarde que zébrait une longue estafilade. En somme, un incident comme il s’en produit des milliers chaque jour.

Je me suis approché, mû par la curiosité du badaud. Je me suis penché sur la blessure.

À cet instant précis, je ne sais pas ce qui m’a pris. Tout s’est mis à tourner devant mes yeux, mais ce n’était pas un malaise dû à la fatigue. Mon regard ne pouvait se détacher de la blessure. J’ai avancé mon visage jusqu’à toucher le mollet découvert.

Puis j’ai léché le sang qui avait coulé.

Mes gestes ne m’appartenaient plus. Une force avait jailli en moi, qui commandait à mes muscles, à mes nerfs.

Mes dents se sont plantées dans la chair sanguinolente, en ont arraché un lambeau qu’elles se sont mises à mastiquer.

Je crois bien avoir dévoré toute la partie inférieure de la jambe, laissant l’os aussi net que si un chien l’avait rongé. Mais je n’en suis pas sûr. D’abord, je me trouvais dans un état second. Ensuite, lorsque j’ai repris mes esprits, quelques minutes après avoir quitté le théâtre de cette scène de cannibalisme, mes souvenirs s’étaient déjà brouillés. Une réaction d’autodéfense, je suppose : ces actes, j’étais encore incapable de les revendiquer comme miens, alors mieux valait les enfouir dans les profondeurs de l’inconscient…

De plus, je me sentais beaucoup mieux, à présent. Ma fatigue s’était atténuée, de même que ma faim. Je me sentais capable de terminer la mise en page de mon album en une seule traite. Mes pensées se sont donc tournées vers ce projet, laissant de côté cet événement, favorisant sa disparition de ma mémoire.

Ce n’est qu’à présent que je peux le reconstituer. À présent, de tels interdits n’oblitèrent plus ma mémoire.

« Serge ? » Hélène hésita une fraction de seconde. Puis elle se reprit : « Oh ! Excuse-moi, je ne t’avais pas reconnu. » Mais ses yeux continuaient de me dévisager, emplis de perplexité.

« Oui, je sais. » J’avançai la tête pour l’embrasser, notant son léger mouvement de recul. Un baiser sur chaque joue, plus un pour faire bonne mesure et parce que certaines traditions veulent qu’on s’embrasse au moins trois fois. « J’ai une sale mine, hein ? La vie parisienne ne me vaut rien. » Puis je ricanai, m’apercevant que je venais de répéter, presque mot pour mot, la réflexion que m’avait faite l’hôtelier, juste avant mon départ.

« Oui…» Elle détourna les yeux. Mais son réflexe et ce que j’avais lu dans son regard était suffisamment éloquent. Elle pense que je suis malade. Le cancer, sans doute.

« Tu m’apportes un album ? Tu aurais pu me prévenir. Mon planning est plein jusqu’à la fin de l’année. » Très boulot-boulot. Elle est comme ça, Hélène. L’édition étant un monde fait par et pour les hommes, elle sait qu’il lui faut déployer une efficacité double de celle de ses collègues directeurs de collection si elle veut conserver son poste.

« C’est bien un album, mais il n’est pas pour toi. J’ai décidé de me reconvertir. La bande dessinée, décidément, ça ne paie pas assez. »

Je tirai la maquette de mon sac de voyage, étalai quelques feuillets sur le bureau. « Qu’est-ce que tu en penses ? »

Pour quelqu’un qui ne l’aurait pas connue, son silence aurait pu ressembler à une réaction négative. Mais moi, il y a longtemps que je la pratique, Hélène. Quand elle n’aime pas quelque chose, elle le dit carrément, sans fioritures inutiles.

Elle prit les autres feuillets, les examina un à un avec attention.

« Je ne sais pas, dit-elle enfin. Tu comprends, moi je ne m’occupe que de la bande dessinée. Il faut que j’en parle à…» Elle bondit sur le téléphone, forma un numéro à deux chiffres. « Tu peux venir ? C’est Hélène. Oui, ça presse. » Là aussi, c’était un bon signe. Si Hélène prenait le risque de brusquer un de ses collègues, c’est qu’elle se sentait sûre de son coup.

Une minute après, un type s’est pointé, la pipe agressive. En quelques mots, Hélène a fait le point de la situation. Puis elle a procédé aux présentations. La pipe est descendue d’un cran, signe de condescendance. Dans ces milieux, on se méfie des gens qui changent de spécialité. Lorsqu’on vous a collé une étiquette, vous avez intérêt à la garder jusqu’à la fin de vos jours, sinon on vous met plus bas qu’un débutant.

« J’aime beaucoup ce que vous faites », m’a-t-il confié, avant de préciser : « dans la bande dessinée. » Un soupir : « Alors comme ça, il paraît que vous avez quelque chose à me proposer ? »

Mon manuscrit était resté sur le bureau. Il examina tous les feuillets dans le plus grand silence. « Pas mal, dit-il enfin. Euh… Très intéressant. Oui, je crois qu’on peut tenter le coup. »

J’exultais. Mais je me forçai à rester de marbre. « Vous croyez ? Écoutez, je veux des certitudes, pas de vagues promesses ! Des éditeurs, si j’en veux, j’en trouve à la pelle ! » Je me radoucis, lui adressai un sourire enjôleur : « Voici mes conditions. Pas de tirage de luxe à cinq cents exemplaires : on tire à cinquante mille, et chaque exemplaire est vendu à un prix raisonnable, de façon que le stock soit épuisé en six mois.

— Mais c’est la première fois que… Vous n’y pensez pas ! Jamais un album de photos n’a atteint ce tirage !

— Ce n’est pas simplement un album, fis-je remarquer d’une voix douce.

— Oui…» Les yeux au plafond, il médita quelques minutes. Pas besoin d’être télépathe pour suivre ses pensées. De son point de vue, c’était un coup de poker.

« La décision ne m’appartient pas, déclara-t-il finalement. Mais c’est peut-être un truc à tenter. Après tout…» Il sortit après nous avoir salués. J’ignorais si la décision finale me serait favorable, mais j’étais sûr d’une chose : il se battrait de toutes ses forces pour faire réussir mon projet.

Hélène esquissa une grimace admirative : « Eh bien ! Tu es devenu un vrai lion, à ce qu’on dirait !… Je commence à comprendre pourquoi tu as aussi sale mine ! »

À seize heures trente, je compostais mon billet au bout du hall de la gare de Lyon. Pas très loin de l’endroit d’où j’avais cherché à faire expédier une chaîne haute-fidélité, quelque vingt-neuf ou trente heures auparavant. Mais de mon point de vue, il y avait plus de quinze jours de cela, et je ne parvenais pas à me faire à l’idée que l’employé de la S.N.C.F. chargé de la réception des marchandises pût encore se souvenir de moi. Et puis la possession du briquet me rendait invulnérable…

Enfin, c’est ce que je me disais. Mais je me demande si ce n’est pas au contraire le désir obscur d’être reconnu (et celui d’être puni) qui m’a conduit jusqu’au guichet où j’avais tenté de jouer mon rôle de coursier de la F.N.A.C. Quoi qu’il en fût, je ne risquais rien : l’homme qui se tenait ce jour-là derrière la vitre m’était parfaitement inconnu. Il ne m’a adressé qu’un regard indifférent lorsque j’ai avancé la tête vers l’hygiaphone et s’est contenté de hausser les épaules quand je m’en suis détourné, pensant probablement s’être trouvé en face d’un voyageur en quête d’un renseignement.

Tout de même, la police se faisait ce jour-là singulièrement présente. Des flics, il y en avait aux abords de la gare, dans le hall et même sur les quais. Ils se contentaient de dévisager les gens qui se préparaient à prendre le train, mais je ne les ai pas vus une seule fois procéder à une vérification d’identité. En tout cas, moi, ils ne m’ont rien demandé. Ce n’est pourtant pas faute de m’être promené avec ostentation devant eux.

Bien sûr, mon égocentrisme n’allait pas jusqu’à me faire croire que l’incident de la veille était seul responsable de ce quadrillage policier. C’est quotidiennement que les autorités responsables de la sécurité de la capitale doivent se trouver confrontées à des incidents apparemment inexplicables. Alors, quand ces incidents ne présentent aucune gravité particulière, on doit les classer sans suite…

Ce n’est qu’en montant dans mon compartiment que je me suis souvenu de ma visite au palais de l’Élysée. Oui, finalement, cette surveillance était peut-être due à mes agissements. Cette pensée m’a flatté, puis elle m’a étonné : j’aurais été prêt à parier que des personnages aussi sérieux, aussi jaloux de leur honorabilité que le président et ses ministres, se seraient gardés de parler de leur petite mésaventure.

Mais il y avait les rapports, étalés sur les tables (je me souvenais vaguement en avoir conchié quelques-uns). Je n’avais même pas eu la curiosité d’y jeter un coup d’œil. Qui sait si ne s’y trouvaient pas consignés des secrets intéressant la défense nationale ?

Ainsi que l’étiquette placée au-dessus du siège me l’a appris, la place qui jouxtait la mienne était réservée de Paris à Marseille. Quelques minutes après que je me fus assis, une grand-mère au parler indubitablement méridional est venue s’y installer. Je l’ai aidée à poser ses bagages dans le filet – en l’occurrence une étagère de plastique qui courait sur toute la longueur du compartiment – puis ai profité de l’occasion pour lui demander de me réveiller en gare de Valence. Ensuite, je me suis endormi, sans même attendre le départ du train.

Elle a tenu parole et a commencé à me secouer alors que nous avions à peine traversé Vienne. À Valence, je n’ai, même pas eu à me mettre à la recherche du car pour Aubenas : Lise m’attendait dans notre vieille 304. Pourtant, elle a horreur de conduire de nuit.

OceanofPDF.com