L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 16 sur 16

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L'Impasse-Temps

Je ne suis plus jamais retourné dans…

16.

 

Je ne suis plus jamais retourné dans l’univers chronologique. Pour moi, le temps s’est arrêté un jeudi 5 juin, aux alentours de quinze heures, et je vis au cœur de cet instant depuis maintenant plusieurs mois. Combien ? J’ai cessé de tenir le compte des durées passées dans le temps suspendu. D’ailleurs, je ne m’en étais jamais préoccupé vraiment, ce qui semble normal : l’étalonnage du temps ne présente d’utilité que pour la vie en société, et moi je vis seul, plus seul que ne l’a jamais été aucun être vivant. De plus, je ne possède même plus de montre ; j’ai dû m’en séparer, comme j’ai dû me séparer de tout ce que je portais sur moi : mes vêtements, ma chevalière, tout. Mais six mois me paraissent constituer une évaluation correcte.

Ce n’est pas seulement la peur qui me retient dans le temps figé. Que peuvent contre moi toutes les polices du monde ? Le commissaire qui venait m’arrêter n’avait aucune chance d’y parvenir, et je me sens de taille à rééditer ce genre d’évasion autant de fois que ce serait nécessaire. Mais je mésestime peut-être mon adversaire. Je doute qu’après avoir découvert ce que sont devenus les hommes chargés de se saisir de moi on me laisserait une nouvelle chance de me tirer d’affaire par les mêmes moyens. Il y a au contraire fort à penser qu’on ne prendrait plus de tels risques et qu’un tireur d’élite m’éliminerait d’une seule balle avant même que j’aie eu le temps de me réfugier hors de portée de leurs armes (c’est de portée temporelle que je parle, bien sûr).

Une solution serait de n’effectuer que de très courts séjours dans l’univers chronologique et de n’apparaître à chaque fois qu’en des endroits géographiquement très éloignés les uns des autres afin de mettre en échec toute tentative de recherche. Je serais à Lyon, par exemple, et j’arpenterais une demi-heure durant la rue de la République. Et l’instant d’après, alors qu’un piège m’y aurait été tendu, je me montrerais en plein centre de Perpignan, sirotant un apéritif à la terrasse d’un café. J’y ai souvent pensé, pas tellement parce que je souhaitais quitter le temps figé, mais à cause des répercussions que ces apparitions successives (mais apparemment simultanées) ne manqueraient pas d’avoir sur la société. Imaginez un peu : il a suffi d’un seul homme pour assassiner le président de la République et sa famille, pour tuer et dévorer des centaines de gens (y compris un commissaire de police et un escadron de C.R.S. au grand complet), pour mettre à mal des institutions qu’aucune secousse politique ou sociale n’était parvenue à ébranler, et cet homme se promène librement. Qui plus est, il paraît posséder le don d’ubiquité… Quelle société aurait pu résister à un tel assaut ? Oui, j’aurais aimé assister à son effondrement. Le goût du gag, sans doute. J’ai beaucoup changé, mais j’ai conservé le sens des mises en scène humoristiques.

J’y ai pensé, mais je n’ai rien fait. Comme je l’ai dit, depuis la tentative d’arrestation, je ne suis pas retourné une seule fois dans le monde du bruit et du mouvement. Ce monde n’est plus le mien. Il me faut l’immobilité et le silence. L’intangibilité. À présent, lorsque je m’endors, j’ai besoin d’être sûr que rien n’aura changé d’ici mon réveil, que le même nuage en forme de tête d’éléphant déterminera toujours le même espace d’ombre sur les prés, en dessous de chez moi.

Comment ai-je pu vivre aussi longtemps dans l’incertitude ? Voilà qui m’étonne. Que j’aie pu m’accommoder un jour de l’idée selon laquelle on ne peut pas savoir de quoi demain sera fait me dépasse.

Bref, ce monde où rien ne bouge si je ne l’ai décidé est le mien. Sans m’en rendre compte, j’y avais toujours aspiré. Si je m’agitais, à l’exemple de mes semblables d’alors, c’était pour oublier (pour essayer d’oublier) mon angoisse. Car l’incertitude est génératrice d’angoisse.

Pourquoi serais-je le seul dans ce cas ? Je pense que tous les hommes sont dans le même cas. Ils aspirent tous à la sécurité, or sécurité est synonyme d’immobilité. Dans un monde soumis à la loi du changement, il leur est impossible de la trouver, alors ils créent des leurres, des faux-semblants, mais l’angoisse subsiste. Moi seul suis parvenu à la calmer.

Attention. Je parle ici de sérénité, pas de bonheur. Quoique je pourrais fort bien vivre heureux si…

Mon apparence d’abord. Je ne subissais pas un vieillissement accéléré, ainsi que je l’avais cru. Ma peau se desséchait, c’est vrai, mais elle ne dépérissait pas. Elle mutait. Sa mutation s’est accélérée depuis que je me suis installé à demeure dans le temps suspendu. Au cours des premiers mois, du moins, car depuis quelques semaines, je n’ai observé aucune évolution.

Au début, donc, mon épiderme a continué à se rider. Mais ces rides avaient la particularité de ne pas se constituer en réseaux : elles quadrillaient ma peau. Celle-ci avait perdu toute couleur ; elle était grise, d’un gris qui s’assombrissait au fur et à mesure que les jours passaient.

(Par jour, j’entends le laps de temps compris entre deux de mes sommes. Ainsi aussi en ce qui concerne mes décomptes approximatifs des semaines et des mois. Mais ces évaluations, je crois, reflètent assez fidèlement la réalité. Dans ma nouvelle existence, j’ai conservé certaines habitudes de l’ancienne ; c’est notamment vrai pour la fréquence de mes périodes de sommeil : une toutes les vingt-quatre heures. S’il en allait différemment au cours de mes premiers séjours dans le temps figé, c’était probablement à cause de la faim : je n’avais pas encore trouvé une nourriture qui convînt à mon nouvel état.)

Puis mes cheveux et mes poils tombèrent. Je ne peux pas dire que leur perte m’ait chagriné ; j’avais depuis longtemps cessé de me préoccuper de mon physique. Quand il n’y a personne pour vous voir… Pour la barbe, ça a même été une délivrance. J’avais toujours considéré le rasage comme une insupportable corvée et les derniers temps, avec ma peau qui se racornissait, je n’y parvenais plus qu’avec d’extrêmes difficultés.

Dépouillé de toute pilosité, mon épiderme continua de se durcir. En même temps, il se fragmentait.

Ce fut à cette époque que je dus me résoudre à abandonner tout vêtement. Les écailles avaient commencé à se former, et le moindre frottement provoquait des démangeaisons insupportables. Par la suite, j’aurais bien sûr pu les remettre, mais je n’en vis pas l’utilité. Le soleil avoisine toujours le zénith, dans mon univers, je n’ai donc jamais froid. De plus, je suis assez fier de mon nouveau corps.

Un corps de lézard. Sa forme est restée humaine, mais les écailles grises et luisantes qui le recouvrent entièrement lui donnent des allures de monstre mythologique. (Monstre est à prendre au sens étymologique : je suis différent de tout ce qui a existé jusqu’à maintenant. Mais je ne ressens pas cette différence comme une difformité.)

À part la peau, juste des modifications mineures. Mes ongles ont été remplacés par des griffes rétractiles ; mes incisives se sont allongées et me paraissent plus aiguisées qu’avant, sans doute parce que mon régime alimentaire n’est plus le même. Quoique je supporte n’importe quel type de nourriture, seule la chair humaine est assimilée par mon organisme. Pour la même raison, je suppose d’ailleurs que d’autres transformations se sont produites à l’intérieur de mon corps, mais celles-ci, bien sûr, me demeurent inconnues.

J’aime ce corps pour sa dureté, sa résistance. Et en même temps, je regrette l’autre pour les raisons inverses. Mon sens tactile s’est émoussé, par exemple. Quelquefois, je donnerais n’importe quoi pour sentir une épine m’écorcher lorsque je traverse un buisson de ronces.

Et encore ne s’agit-il là que d’un regret fugace : la plupart du temps, dans de telles circonstances, je suis au contraire très content de voir les épines glisser sur mes écailles sans les entamer. Mais il est des domaines ou la quasi-disparition des sensations tactiles me laisse un arrière-goût de frustration.

Celui de l’érotisme, en particulier. Mon activité sexuelle s’est maintenue au niveau qu’elle avait atteint au cours de mes randonnées dans un Paris immobilisé.

C’est dire qu’elle est bien supérieure à celle que je déployais dans l’univers chronologique. C’est bien simple : je ne lui connais pas de limite.

Sans ces besoins tyranniques, je crois bien que je serais d’ailleurs resté à Aubenas. C’est la nécessité de trouver des femmes – de nouvelles femmes – qui m’a incité à accomplir des périples de plus en plus longs. Avignon. Lyon. Aix-en-Provence. Marseille… Le tout à pied. Ou en vélo, mais de plus en plus rarement. L’exercice a dû tonifier mes muscles, car je suis capable de marcher dix heures d’affilée à une allure qui approche les vingt kilomètres à l’heure – une vitesse que j’atteignais tout juste à la course.

Mon nouveau corps présente une autre particularité, négative celle-là : il ne supporte pas l’eau. Ce qui me parait étrange, puisqu’il possède une peau de saurien. Mais il s’agit là d’un interdit sans appel. Un jour, traversant un champ, j’ai posé le pied dans le lit d’un ru qui filait entre les herbes, invisible… Une vive douleur m’a envahi la jambe, semblable à celle qu’aurait causée une brûlure. À l’endroit où le pied avait été au contact de l’eau, les écailles semblaient avoir fondu. J’ai réussi à me traîner jusqu’à une ferme voisine et y suis resté jusqu’à ce que de nouvelles écailles aient poussé, c’est-à-dire l’équivalent d’une quinzaine de jours. Les infortunés fermiers m’ont permis de subsister pendant tout ce temps-là.

Cette précision n’est pas sans importance : je compte en effet exploiter cette particularité pour mettre fin à mes jours.

Voilà qui peut surprendre, compte tenu de ce qui précède. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si j’évoque mes crimes avec une indifférence quelquefois teintée d’autosatisfaction, c’est le plus souvent pour me rassurer moi-même. En fait, leur accumulation n’a pas réussi à faire de moi un être blasé. Au début, j’avais la chance d’agir dans un état proche du somnambulisme ; mais à présent, je reste tout à fait conscient – et jusqu’au bout. Et à chaque personne que j’égorge, à chaque femme que je viole croît ma culpabilité.

Soyons juste : il m’arrive aussi de m’enorgueillir de mes crimes. L’humanité n’a que ce qu’elle mérite ! Mais ces instants de haine sont finalement assez rares.

Et ensuite, la culpabilité revient, encore plus aiguë.

J’ai donc décidé de me suicider. Pas de gaieté de cœur, mais parce qu’il n’y a pas d’autre solution si je veux éviter à l’humanité un holocauste définitif. Je me demande en effet si, en quittant le temps, je n’ai pas acquis du même coup l’immortalité. Enfin, je n’en sais rien, mais l’hypothèse mérite qu’on s’y attarde un peu. Car l’immortalité, cela signifie une consommation infinie de nourriture.

Je ne possède pas le sens des chiffres, et il m’est difficile d’évaluer le nombre d’années (ou de siècles ?) qu’il me faudra pour venir à bout de la réserve de nourriture que constitue la France. Après elle, je dépeuplerai les autres pays d’Europe, ce qui me permettra de tenir encore plusieurs siècles, mille ans peut-être. Puis ce sera au tour de l’Asie. Là, j’aurai de quoi subsister plus longtemps. Mettons deux mille ans. Ensuite, je me rendrai en Afrique.

L’Amérique, ce sera plus difficile, puisqu’il me sera nécessaire de traverser un océan. Mais un océan figé ne recèle pas plus de dangers qu’un étang, et avec une bonne barque…

De même pour l'Océanie. En tout, j’ai de quoi vivre pour au moins dix mille ans. Ce n’est pas si mal.

Dix mille ans pour moi. Pour l’humanité défunte, il sera toujours ce fichu jeudi 5 juin à quatorze heures et des poussières.

C’est cela que je veux éviter. De toute façon, je suis persuadé que l’homme finira bien par se détruire tout seul, mais je refuse d’endosser la responsabilité de sa fin.

Je connais un endroit, pas très loin d’Aubenas. Le Rhône y a creusé un lit dans des roches dures. Certaines étaient même si dures qu’il n’a pas pu en venir à bout. Une dizaine d’îlots subsistent, égrenés sur moins d’un kilomètre. À l’aide d’une barque, je rejoindrai l’un d’eux. Puis je repousserai la barque vers le milieu du fleuve, ou alors je la saborderai. Risible, non ? L’être le plus puissant que la Terre ait jamais porté incapable de rejoindre le rivage pourtant si proche parce que l’eau constitue un poison mortel pour son organisme, qu’il s’y dissoudrait plus sûrement que dans un acide…

Auparavant, j’aurai terminé ce manuscrit. Je l’aurai déposé à la poste d’Aubenas, accompagné de toutes les photos que j’ai prises et qui attestent l’authenticité de mon récit. Celles des Cours Rotter, entre autres. Celles de l’Élysée aussi. Nul doute que mon éditeur ne fasse diligence pour le publier. Un best-seller en puissance, dont il n’aura aucune difficulté à négocier la vente à l’étranger.

Il est possible que je flanche en cours de route, mais je ne crois pas. Cette forme alambiquée de suicide, je l’ai choisie à dessein. Je manque de courage, voilà la vérité. Par exemple, je sais que je n’aurais pas celui de retourner vers moi le canon d’une arme à feu. Là, sur mon îlot, je conserverai jusqu’au bout l’espoir de m’évader.

Mais je mourrai. Inévitablement, puisqu’il n’y aura plus rien pour me nourrir. Je mourrai, et alors l’ordre naturel des choses se rétablira de lui-même. Par ma mort, j’aurais clos l’impasse temporelle qui n’appartenait qu’à moi.

On peut en effet considérer le temps comme une sorte d’avenue qu’arpente une foule marchant dans une seule et même direction. Perpendiculaires à cette avenue s’ouvrent d’autres artères, mais pour les emprunter, il est nécessaire de posséder une clé. Une clé qui aurait la forme d’un briquet, par exemple. Muni de cet instrument, vous pénétrez dans la ruelle – et à ce moment votre geste fige tout mouvement dans l’avenue.

Cependant, gardez bien cette idée à l’esprit : la ruelle n’existe que pour et par celui qui l’emprunte. Que vous utilisiez à nouveau la clé pour retourner dans l’avenue, et les murs qui délimitent le cours de celle-ci se refermeront. De même si, par votre mort, vous assignez une limite à l’impasse. Dans un cas comme dans l’autre, la foule des piétons reprendra sa marche, comme si rien ne s’était passé.

Le jour où je suis allé reconnaître le lieu de ma mort, j’avais pris le faux briquet dans une sacoche où je range habituellement les outils qui me sont nécessaires pour pénétrer dans les maisons verrouillées. Arrivé au bord du Rhône, je l’en ai sorti et l’ai jeté vers le milieu du lit. Si tout se passe bien, personne ne devrait jamais le retrouver.

Le briquet disparu, moi hors d’état de nuire, l’humanité est donc sauvée. L’impasse-temps que j’avais créée aura disparu. La foule pourra recommencer à s’écouler sur l’avenue.

Du moins, c’est ce que je lui souhaite.

Mais ce briquet, justement, j’ignore toujours comment il a pu entrer en ma possession. Peut-être y en a-t-il des milliers dans son genre en circulation…

Et puis il y a ces milliers de femmes qui n’ont même pas eu conscience que je déposais mon sperme en elles. Du sperme de lézard gris qui possède la particularité de vivre hors du temps… Parmi elles, il y en avait sans doute un bon nombre qui n’utilisaient aucune méthode anticonceptionnelle et qui se trouvaient en période favorable pour la fécondation…

Un conseil : surveillez les naissances. Et si un nouveau-né disparaît en cours d’accouchement, alors…

Mais c’est vrai. Vous n’aurez probablement rien le temps de faire. Il vous aura déjà dévorés.

Dieu vous garde ! Votre avenir risque de n’être pas tout rose.

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