L'Impasse-Temps
« Michel ? »
14.
« Michel ? »
Un grognement impatient à l’autre bout du fil.
« C’est Serge. » Plutôt que de lui demander tout à trac ce qu’il pensait de ma petite mise en scène de l’avant-veille, je décidai de jouer les coquettes, préférant attendre qu’il confesse de lui-même combien son incrédulité était stupide. « Tiens ? Tu es chez toi ? Je pensais que tu préparais une exposition de tes toiles. À Chambéry. Ou Aix-Les-Bains. Enfin, dans ce coin-là.
— Annecy, marmonna-t-il. Bon Dieu ! Oui, je devrais y être ! S’il n’y avait pas ces fichus…» Il s’interrompit au milieu de sa phrase, changea de ton : « Tu téléphones d’où ?
— Du bistrot en face de chez toi. Pourquoi ?
— D’un bistrot ! Tu es fou, ou quoi ?… Pourquoi n’es-tu pas monté directement ?
— J’ai horreur de déranger les gens à une heure aussi matinale. En personne, je veux dire. Et toi, tu as des réveils particulièrement difficiles. » Une seconde d’hésitation. Puis un soupir : « Bon. Monte. Je t’attends. » Il devait surveiller l’escalier par le judas, car sa porte s’ouvrit à l’instant où je posais le pied sur le palier.
« Entre. »
Juste le temps de me laisser le passage, puis il referma à double tour. « Qu’est-ce qui t’arrive ? Tes créanciers te poursuivent jusqu’ici ?
— Les créanciers ! Les flics, oui ! Depuis hier, ils n’arrêtent pas de…» Ses yeux se posèrent sur mon visage ; je n’eus pas le temps de le détourner. « Bon Dieu ! Qu’est-ce… Tu as vu ta tête ?
— Oui », mentis-je. En réalité, cela faisait deux jours que je me rasais à l’aveuglette, que j’évitais les miroirs. Mais je ne pouvais pas empêcher mes doigts de se poser sur mes joues, sur mon front… Et mes doigts m’en apprenaient autant sinon plus qu’un miroir. Ma peau s’était encore desséchée. À présent, elle formait une sorte de carapace grise et dure. Des écailles, plutôt. « Mais je ne suis pas ici pour…» Ma patience avait des limites : « As-tu regardé la télévision avant-hier soir, comme je te l’avais demandé ?
— Oui, mais…
— Alors ? »
Il continuait à me regarder sans comprendre.
« Tu ne vas quand même pas me dire que tu n’as rien remarqué de spécial ? »
Il se laissa tomber sur son lit. (Une pièce qui doit faire pas loin de cent mètres carrés lui servait à la fois de chambre, de salle de séjour et d’atelier.) « Toi… !
— Ben merde ! » De mon index tendu, je traçai des lettres dans l’air. « Tu me crois, Michel ?
— Toi…, répéta-t-il stupidement.
— Bien sûr, moi ! Qui d’autre aurait…
— Et tu m’annonces ça comme s’il s’agissait de quelque chose d’anodin ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?
— Ah ! Tout de même ! Alors, tu me crois, maintenant ? » Je jubilais sans m’apercevoir que la colère le gagnait. Soudain, il se dressa et m’expédia son poing en plein visage. La table qui était derrière moi m’empêcha de tomber, et je m’y appuyai, massant de l’autre mon menton endolori.
Il détourna le regard. « Écoute, murmura-t-il. Je ne sais pas comment tu t’y
es pris, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as mal choisi ton moment !… Tu te rends compte ? Justement le soir de l’insurrection !
— L’insurrection ?
— Ne fais pas l’idiot. Tu es quand même au courant, non ? D’ailleurs, qui pourrait ne pas l’être ?
— Je t’assure…», murmurai-je.
Du coup, il retomba sur son lit. « Ça, c’est la meilleure ! Monsieur dépense son fric simplement pour que des filles se mettent à poil devant des caméras de télévision, et il ignore que le pays est au bord de la révolution !
— Je ne les ai pas payées, ces filles. J’ai…
— Mais bien sûr ! poursuivit-il sans m’écouter. Monsieur n’a jamais fait de politique, alors monsieur ne risque pas d’être emmerdé par les flics ! Moi, toute la journée d’hier…» Soudain, il s’interrompit. « Attends, reprit-il, la voix altérée. L’inscription qu’il y avait derrière les filles, elle est aussi de toi ?
— Bien sûr. C’est ce que je me tue à te dire.
— Oui. » Ses yeux se plissèrent dans un effort de mémoire. « Ça a été ma première idée. Mais je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. Aussitôt après, ils ont arrêté toutes les émissions pour passer des flashes d’information à jet continu. Tu parles ! Il y avait de l’information à revendre, ce soir-là. Le sac du ministère de la Défense…
— Ça aussi, c’est moi. »
Il secoua la tête. « Ne rigole pas avec ça. Une insurrection comme celle-là…
— En tout cas, le ministère de la Défense, c’est bien moi. Merde ! Il m’a fallu assez de temps pour balancer tous les papiers par les fenêtres ! »
Devant son incompréhension, je dus lui expliquer en quoi consistait le temps figé. Je me souvenais très bien lui avoir tenu à peu près le même langage quatre jours plus tôt, et j’étais un peu vexé de constater qu’il ne m’avait pas écouté. Mais c’est vrai qu’alors il pensait que je délirais.
« Pour moi, tout s’est étalé sur plusieurs jours, ai-je conclu. Mais pour l’observateur situé dans le temps normal, tout a paru se passer en un clin d’œil.
— Et c’est pour ça qu’on a immédiatement pensé à un complot tel que l’Histoire n’en a jamais connu…» Visiblement, il ne parvenait toujours pas à me croire. Des dizaines de milliers de conjurés œuvrant dans l’ombre pour qu’à la même seconde les institutions d’un pays s’effondrent en flammes, c’était pourtant encore moins crédible que ma propre version des faits, mais il s’agissait de l’explication officielle… Il fit une grimace : « L’incendie de l’Élysée, ce serait toi aussi ? »
J’acquiesçai.
« Dis-moi, tu sais qu’on a retrouvé dans les décombres les restes calcinés d’une trentaine de personnes – dont ceux du président et de sa famille ? »
Je me frappai le front : « Évidemment ! J’aurais dû y penser ! En temps figé, il n’y avait personne pour arrêter le feu… Tout devait déjà être consumé lorsque j’ai utilisé le briquet pour revenir dans l’univers chronologique ! »
Cette phrase fit plus pour emporter sa conviction que tous les arguments qui l’avaient précédée. Je suppose que le mystère que la police n’arrivait pas à débrouiller, c’était la question de savoir comment un incendie peut ravager un bâtiment de la taille du palais présidentiel avant même qu’on ait eu le temps de s’en apercevoir.
Il se leva et fit quelques pas à travers la pièce, désemparé. Finalement, il alla s’adosser au mur qui me faisait face.
« Il y a eu d’autres victimes, dit-il d’une voix cassée. Beaucoup plus. Des centaines, d’après la presse.
— Je regrette, marmonnai-je. Je me trouvais dans un état second. Je n’ai pas pensé à…
— L’armée a pris le pouvoir dans la nuit. Si elle ne l’avait pas fait d’elle-même, on le lui aurait offert le lendemain. Tout le monde crève de trouille.
— Je regrette, ne pus-je que répéter.
— Il y a eu d’autres meurtres. Je veux dire : toutes tes victimes ne sont pas mortes dans des incendies. On a retrouvé des corps déchiquetés, mutilés. En pleine rue, dans des restaurants, partout.
— Ce n’est pas moi ! » m’écriai-je. Mais des abîmes venaient de s’entrouvrir dans ma mémoire. Cette faim atroce qui me poursuivait tout au long de mes périples en temps figé…
« Tu te souviens du meurtre de la petite Clamart ? »
Je fis « non » de la tête.
« Tu devrais. Il n’y a qu’un mois de ça, et ça s’est passé ici, à Aubenas. Tout le monde en a parlé – on ne pouvait pas sortir dans la rue sans tomber sur des journalistes. »
Sortant une Gauloise de ma poche, je la tapotai sur la table afin de tasser le tabac. « Je ne lis plus les journaux, dis-je. Je n’écoute pas la radio non plus. Et ça fait plusieurs mois que mon poste de télévision est en panne. »
Mais je savais à quel fait divers il faisait allusion. Si je refusais de l’admettre, c’est que ce souvenir-là ne m’emplissait pas particulièrement de fierté. Pourtant, j’avais essayé de tenir bon, de vivre normalement sans m’échapper dans le temps figé. Et puis, un jour de spleen, j’avais flanché.
« Comme tu voudras. » Il haussa les épaules : « Tu tiens vraiment à me faire raconter ce qui s’est passé ?… C’était un lundi, je crois. Ou un mardi – enfin, un jour de classe. La petite Clamart était élève dans une institution privée, le genre de truc où on apprend à être une parfaite secrétaire en trois ans. Vers le milieu de la matinée, des cris ont ameuté tout le quartier. La classe à laquelle elle appartenait paraissait atteinte d’hystérie. Deux ou trois filles étaient complètement nues, et les autres n’avaient pas grand-chose sur elles. C’est sur elles que l’attention s’est d’abord portée ; tu penses, avec le raffut qu’elles faisaient… Il n’y en avait qu’une qui ne disait rien. Et pour cause : elle était morte, vidée de son sang. Ses seins avaient été dévorés, ainsi qu’une partie de cuisse, je crois. Et personne ne s’était rendu compte de rien ! Pas plus la prof que les élèves qui se souvenaient seulement de s’être retrouvées à poil tout d’un coup alors qu’elles suivaient le cours. Naturellement, on les a examinées sous toutes les coutures : la plupart avaient été violées, de même que la fille qui venait de mourir. On a pensé à un animal féroce – et comme on ne savait pas de quel animal il pouvait bien s’agir, on a puisé dans les vieilles légendes. Les loups-garous, les vampires… Mais même eux restent soumis au temps, et plusieurs heures leur auraient été nécessaires pour accomplir un tel forfait. À l’heure qu’il est, la police cherche toujours. Ou alors on a classé le dossier. Les flics ont mieux à faire, à présent. »
J’allumai ma cigarette. Les visages de ces gamines dansaient devant mes yeux. La petite Clamart… Non, je ne me la rappelais pas particulièrement. « Tu es un remarquable conteur, Michel », ai-je cherché à ironiser. Mais je n’ai pas pu empêcher ma voix de trembler.
« Tu es un monstre, Serge. »
Il me considérait avec haine, ce qui m’a surpris. Pas la haine elle-même, mais qu’il ose l’afficher ainsi. À sa place, je pense que j’aurais feint l’incrédulité. Et surtout, j’aurais eu très peur.
Tandis que lui, il me croyait à présent. Et il ne craignait pas de me montrer l’horreur que je lui inspirais. Son attitude ne pouvait s’expliquer que s’il se sentait plus fort que moi.
À côté de lui, il y avait une commode style 1900. Sur le plateau de marbre, un téléphone. Michel ne m’avait jamais dit posséder une arme, mais il y en avait peut-être une, cachée dans l’un des tiroirs de ce meuble. C’est cette hypothèse qui m’a forcé à agir. Mais il y avait aussi le téléphone – et là, il ne s’agissait plus seulement d’une hypothèse : je savais que dès mon départ, Michel appellerait la police.
Je n’avais pas le choix.
Nous nous mesurions du regard ; j’ai plongé la main dans ma poche, en ai ressorti le briquet.
« La preuve que tu me réclamais, lui ai-je dit en lui montrant l’objet. Tu te souviens ? »
Maintenant, oui, il avait peur. Il commençait à comprendre que mes pouvoirs pouvaient se tourner contre lui.
« Tu vois, je ne t’ai pas menti, on dirait vraiment un briquet. Même forme, mêmes dimensions… Ce sont les résultats qui diffèrent : ce briquet-là ne produit pas de flamme. Au contraire, il gèle le temps. Tu vois, il suffit d’appuyer sur la tranche, comme ceci…»
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