L'Impasse-Temps
La sonnerie de mon réveil me tira…
8.
La sonnerie de mon réveil me tira d’un sommeil de plomb. J’avais l’impression que j’aurais pu dormir ainsi pendant des heures. Je repartis néanmoins, juché sur la selle de mon triporteur. Mon retour en province était fixé pour le lendemain soir, et je voulais perdre le moins de temps possible. Il est vrai que pour moi, le temps était maintenant quelque chose d’extensible jusqu’à l’infini, mais je me faisais encore mal à cette idée.
Pour commencer, je remontai la rue de l’Opéra à petite vitesse, ne m’arrêtant que lorsque l’allure de tel ou tel piéton me paraissait aller obligatoirement de pair avec la possession d’un portefeuille bien garni. Quelques tentatives peu fructueuses finirent par me convaincre que les touristes ne constituaient pas une clientèle très intéressante pour moi.
Les abords de l’Opéra, ensuite, que je sillonnai selon le même principe. Le fond du coffre de mon triporteur se tapissait peu à peu d’une belle couche de papier-monnaie.
Mais d’autres raisons m’incitaient parfois à m’arrêter. J’avais en effet emporté mon Hasselblad et la première boutique de matériel photographique que je trouvai sur mon chemin me permit de faire provision de films adéquats. Il n’était pas rare que l’attitude de l’un des passants que je dévisageais méritât d’être immortalisée. Des attitudes anodines, pourtant, mais ce sont celles que la vue d’un objectif décourage le plus sûrement.
Ainsi, je photographiai un jeune garçon qui faisait éclater une bulle de bubble-gum sous l’œil mi-paternel, mi-scandalisé d’un vieil homme aux lourdes moustaches grises que soulignait une bouffarde d’écume. Peut-être ces deux personnages ne s’étaient-ils jamais vu, et pourtant la connivence entre eux était palpable – et comme j’échappais aux contraintes de l’instantané, j’eus tout loisir de cadrer cette scène de telle manière que le jeu des physionomies soit parfaitement rendu.
Une femme aussi, très bien mise, la quarantaine, et qui examinait la vitrine d’une agence de voyages en se curant le nez.
Du quotidien, rien que du quotidien. Mais cette forme de quotidien si furtive que l’œil, bien souvent, ne la remarque même pas.
Et puis l’étrange, mais toujours dans le cadre du quotidien. Un agent de police, qui se préparait à traverser la rue de la Paix afin de rejoindre un collègue. Il courait presque, car son pied gauche avait déjà quitté le trottoir alors que le droit flottait à quelques centimètres de la chaussée. Le sourire qu’il portait sur le visage s’adressait sans doute à son compagnon, mais comme son regard ne fixait rien en particulier, il évoquait irrésistiblement l’expression extatique d’un gamin en train de sauter dans une flaque d’eau. Ce cliché m’a occasionné pas mal de difficultés, pour des questions de cadrage, notamment.
Il y avait aussi l’ecclésiastique étranger figé au-dessus d’une grille de ventilation du métro. Surpris par le souffle chaud, son réflexe avait été de peser des deux mains sur sa soutane, rééditant le geste rendu célèbre par Marilyn Monroe – à ceci près que lui ne souriait pas.
Quelquefois, des attitudes incomplètes mais riches de potentialités réclamaient qu’on leur donne une signification. Ou alors des postures trop précises méritaient qu’on les détourne. Ainsi ces deux personnages, une jeune femme de l’armée du salut et un ouvrier africain, qui allaient se croiser sans même se gratifier d’un regard, et dont je me suis contenté d’ouvrir les bras. L’une de mes meilleures mises en scène, je crois, par l’ambiguïté même de la scène : ces deux individus accouraient l’un vers l’autre et leurs bras levés suggéraient l’urgence de l’étreinte, mais en même temps leurs regards restaient étrangers à cette passion simulée, ils continuaient à s’ignorer avec superbe. L’ensemble me parut si riche de symboles que j’en pris plusieurs vues, selon des angles différents.
Ou ce policier (l’uniforme, ce jour-là, parait avoir constitué l’une de mes sources d’inspiration) qui se penchait par la portière d’une 104 Peugeot pour parler à la conductrice, son calepin à la main. Il avait l’allure arrogante de ceux qui sont assurés d’avoir le dernier mot et se permettait même un demi-sourire plein de fatuité : j’ai remplacé le carnet de contraventions par une boite de bonbons à la liqueur prise dans une confiserie toute proche. Et cette substitution a suffi pour que la mine contrite de la jeune femme se mue en une sorte de tendre confusion…
Place Vendôme. Sur presque toutes les façades, les noms de bijoutiers prestigieux. Les bijoux eux-mêmes ne m’intéressaient pas. Trop faciles à identifier ; et puis on ne s’improvise pas voleur de bijoux, il faut savoir reconnaître les pièces de valeur du premier coup d’œil afin de ne pas s’embarrasser de simples copies, il faut aussi être bien introduit dans le milieu, savoir d’avance à quel acheteur s’adresser pour écouler la marchandise.
De toute façon, cette idée m’a à peine effleuré. Je ne me considérais pas comme un voleur. Ce que je faisais, en prélevant quelques billets par-ci par-là, c’était plus une forme de redistribution, de justice, qu’un acte délictueux. Comme les grands chefs de bande dont on raconte encore l’histoire dans les chaumières, je ne prenais qu’aux riches.
Les riches, c’est-à-dire en l’occurrence la clientèle des grands bijoutiers.
À mon grand dépit, je n’ai pas pu m’introduire partout. Rien à voir avec les petites bijouteries de province : les joailliers de la place Vendôme pratiquent le plus souvent en appartements et lorsque la porte de ceux-ci était close, je ne disposais d’aucun moyen de la faire ouvrir. Sauf à utiliser mon briquet pour que reprenne le cours du temps et à sonner, tel un vulgaire client. Mais ceci, je préférai l’éviter. Le portier eût pu se souvenir de mon visage, or je ne voulais laisser aucune trace de mon passage.
Des clients, cependant, j’ai pu en approcher pas mal. Mais pour moi, cela a constitué une nouvelle déception : la plupart n’avaient sur eux que des sommes tout à fait raisonnables en argent liquide. Mon appareil photo, que j’avais pris avec moi, est resté en bandoulière : cet endroit ne m’inspirait pas.
N’empêche que lorsque j’ai repris la route sur mon triporteur, mon chargement s’était encore alourdi. Pourtant, des billets de banque, ça ne pèse pas lourd.
Rue Royale, des jeunes filles très comme il faut sortaient d’un immeuble. Mettant pied à terre, je me suis approché d’elles, en quête d’un cliché intéressant. Sur la grande porte de chêne, une plaque de cuivre indiquait que le bâtiment était occupé par les cours Rotter.
Les salles de classe étaient situées au premier étage. Du moins, c’est ce que je m’attendais à y trouver. Mais passé une porte vitrée, je découvris un corridor à la décoration surannée donnant sur de petites pièces, toutes pareilles, dont l’aspect évoquait plus un boudoir qu’un lieu d’études. Dans la plupart de ces pièces, cinq ou six jeunes filles (j’hésitais à présent à voir en elles des élèves) et, parfois, des hommes ou des femmes plus âgés.
Le silence et l’immobilité n’étaient pas seuls en cause : chaque pièce visitée me donna l’impression de constituer un tableau agencé avec un soin maniaque. Et pourtant, la vie n’en était pas absente ; mais pour m’en assurer, je dus vérifier la tiédeur de ces corps si semblables à des mannequins de cire.
Perplexe, je déambulai de longues minutes d’un boudoir à l’autre, Hasselblad à la main, avant que la vérité ne se fasse jour en mon esprit : je m’étais introduit dans une école de maintien.
Je pris une vue de chaque pièce, plus pour justifier à mes propres yeux ma présence ici que par intérêt véritable. Et puis une idée me vint. Les scènes toutes pareilles ou presque que je fixai sur la pellicule me faisaient trop penser à certaines gravures d’époque ornant Justine que je possédais en édition de luxe. Les vêtements avaient été changés, mais les attitudes restaient les mêmes. Ces yeux baissés, ces airs modestes, cette pudeur janséniste… Oui, c’étaient bien ces mêmes tableaux que Sade se plaisait à décrire pour mieux en exposer l’envers dans les lignes suivantes. Les corps soudain mis à nu, les croupes tressautantes, les marées de foutre et de merde…
Je ne les déshabillai pas toutes. Certaines conservèrent la totalité de leurs vêtements, à d’autres j’enlevai juste le slip. Et ceci dans chaque pièce. Avec méthode, car je m’entêtais à ne voir dans mon entreprise qu’une mise en scène à caractère strictement artistique.
Puis j’ai pris une nouvelle série de clichés. Contrairement à mon idée de départ, mes compositions n’évoquaient en aucune façon les fameux égarements sadiens. Dans l’une, trois personnes totalement nues buvaient le thé, le petit doigt levé, en considérant d’un œil terne le postérieur qu’une quatrième faisait saillir en offrant des gâteaux secs à deux autres personnages placés en retrait – mouvement que j’avais conservé tel quel, mais le seul fait que le postérieur soit à présent dénudé suffisait à créer une ambiance lourde d’ambiguïtés qui n’était pas sans me faire penser à des toiles de Labisse ou de Delvaux.
Dans une autre pièce, j’avais interrompu ce qui me parut être la répétition d’une scène de présentations. Deux jeunes filles aux sourires figés (peut-être figuraient-elles un couple ?) en considéraient une troisième légèrement inclinée en avant, la jambe ployée, dans l’attitude qu’adoptent en général les ballerines pour le salut final. Une autre, qui se tenait très droite à ses côtés, lui offrait l’appui de son poignet. Là aussi, les postures étaient d’une neutralité telle qu’elles autorisaient toutes les interprétations, et la nudité de la fille à la révérence (alors que j’avais laissé leurs vêtements aux trois autres personnages) suggérait à elle seule une sorte de marché aux esclaves. Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir travesti la réalité. Tout compte fait, entre les cérémonies mondaines qui président à l’entrée d’une jeune fille dans la société et une vente d’esclave, la différence est toute relative. Et qu’on ne me dise pas que ces pratiques (c’est de la présentation de la jeune fille que je parle !) n’ont plus cours : l’école Rotter existait, et elle ne manquait pas d’élèves.
Hypocrisie des mots, du style, de l’écriture ! La façon dont je raconte mes agissements pourrait laisser penser que je n’étais motivé que par le souci de réussir mes clichés, que je considérais mes compositions comme des sortes de natures mortes… C’est bien ce dont j’essayais de me persuader, en fait. Mais bien sûr, sans y parvenir.
En réalité, depuis le moment où le souvenir de Justine m’avait traversé, une sourde excitation m’habitait, et qui n’avait rien d’artistique. Ces filles, que j’avais déshabillées, je n’avais pas pu m’empêcher de les caresser. Avec des gestes beaucoup plus précis que ceux qu’auraient justifiés le simple fait d’ôter un slip ou un soutien-gorge.
Le scandale des Cours Rotter. Les journaux à sensation en ont assez parlé ; je passerai donc sur les détails.
Que le vacarme provoqué par ma petite bombe ait pu se faire entendre au-delà des remparts de plomb érigés par la bourgeoisie autour de ses petites turpitudes, voilà qui m’a passablement étonné. En bonne logique, tout aurait dû se passer comme dans le cas du Sans-Culotte : la bonne société craint trop le ridicule pour accepter de se donner en spectacle. Surtout lorsqu’il s’agit de mœurs.
Mais parmi mes figurantes involontaires, il y avait paraît-il la fille d’un ministre en fonction et celle d’un conseiller d’État. Ceci explique peut-être cela. Non qu’un ministre accepte de gaieté de cœur de voir son nom mêlé à un scandale bien croustillant, mais les règlements de comptes entre hommes politiques empruntent souvent des voies détournées…
En tout cas, quelqu’un a parlé. L’une des élèves, sans doute, traumatisée par les amoncellements de chairs qui se sont offerts à ses regards lorsque le temps a repris son cours. Traumatisée ? Sur le moment, trompé par l’immobilité, la vacuité de mes modèles, grisé par ma toute-puissance, emporté par la logique d’une progression qui voulait qu’après les érotismes surréalisants viennent des compositions de plus en plus charnelles au bout desquelles se profilait une pornographie dénuée de toute justification artistique, je n’ai pas songé à cette conséquence possible de mes actes. Et les scènes saphiques se sont succédé au gré de ma fantaisie, de moins en moins allusives.
Finalement, ma seule erreur a été de ne pas remettre toute chose en l’état où je l’avais trouvée. Ainsi personne ne se serait rendu compte que des événements défiant la logique (la chronologie, plutôt) venaient de se produire ici. On n’aurait pas parlé de filles droguées soumises au bon-vouloir de riches dépravés. La presse ne se serait pas hâtée de tirer des oubliettes de l’histoire ces Ballets roses qui ont déjà causé (ou contribué à causer) la chute d’une République.
À part le traumatisme éventuel infligé à l’une de mes figurantes involontaires, je n’ai aucun remords. Mais des regrets, si. À la lumière de ce qui a été dit à propos de cette affaire, je m’en veux de n’être pas allé jusqu’au bout de mes fantasmes. À peine si j’ose avouer que je n’ai pénétré aucun de ces corps offerts à ma concupiscence. Voilà de quoi défriser les lecteurs de la presse à sensation.
Sur le moment, j’ai trouvé cette délicate attention digne d’éloges.
À présent, je me dis que j’ai agi comme un âne.
Sortant du Cours Rotter, je suis allé à pied jusque chez Maxim’s. Pure curiosité : à cette heure-ci, je savais que j’avais peu de chances d’y trouver la clientèle propre à me permettre de lester le coffre de mon triporteur… Mais j’ai pu y calmer une petite faim naissante en puisant le caviar à la louche directement dans les boites de fer-blanc.
En débouchant de l’avenue Matignon sur le rond-point des Champs-Élysées, j’eus un éblouissement. Tant de monde, sur une aussi vaste surface ! Des dizaines de milliers de portefeuilles… J’abandonnai mon véhicule sur un coin de trottoir et profitai de la proximité d’un drugstore pour m’y procurer un grand sac de voyage ultra-léger. Puis je commençai une épuisante quête.
Il y avait à présent près de sept heures que le temps s’était arrêté.
Dieu sait par quel hasard mes yeux se sont posés sur cette plaque. Elle était en plastique et ne différait en rien de la bonne douzaine d’autres qui tapissaient l’entrée monumentale de l’immeuble. Ah si ! Elle portait un nom connu. Enfin, pas vraiment célèbre, plutôt l’un de ces noms que vous entendez prononcer à la radio sans bien savoir quelles fonctions peut bien exercer leur possesseur.
La plaque n’en révélait pas plus. Juste un prénom et un nom, rien d’autre.
C’est moins la curiosité que la fatigue qui m’a poussé à entrer, à consulter le plan de l’immeuble qui figurait à l’intérieur, et à parcourir ensuite des enfilades de corridors – sans compter trois étages qu’il m’a bien fallu gravir à pied puisqu’il n’était pas question d’emprunter un ascenseur d’ailleurs probablement coincé quelque part entre deux niveaux. Je ne sais pas pourquoi, ce nom évoquait pour moi une ambiance luxueuse, fauteuils profonds et lumières tamisées.
Un fabricant de meubles ? Un psychanalyste ? Cette dernière hypothèse ne m’aurait pas déplu. Je me voyais bien déloger un patient et m’installer à sa place sur le divan…
Aucune autre précision dans le libellé de la plaque apposée sur la porte d’entrée de l’appartement. Toujours rien qu’un prénom et un nom. Par bonheur, cette porte n’était pas fermée ; il m’a suffi de la pousser pour pénétrer dans une petite antichambre entièrement tapissée de moquette. Dans un coin, une secrétaire lisait un roman posé à plat sur son bureau entre un téléphone et une machine à écrire. Tout ceci, cette femme trop belle, cette I.B.M. à boule trop neuve, évoquait un décor planté là pour rassurer le visiteur et lui donner une certaine idée de l’efficacité qu’on déployait en ces lieux.
Sur la moquette rase qui recouvrait les murs, un nombre impressionnant de photographies d’artistes de cinéma, de music-hall ou de théâtre, toutes dédicacées au personnage qui régnait en cet endroit. Des extraits de lettres, aussi, émanant d’autres célébrités, et qui toutes remerciaient mon hôte pour les services qu’il leur avait rendus. Un tantinet ostentatoires, ces témoignages – ou plutôt l’usage qui en avait été fait, peut-être à l’insu de leurs expéditeurs. Cela me faisait penser à la fois à ces restaurants où l’on tient à toute force à vous prouver que des fesses autrement célèbres que les vôtres se sont posées sur la chaise que vous occupez, et à ces publicités pour la croix porte-bonheur, où de prétendus initiés de la première heure tentent, par un effet d’accumulation, de vous prouver que vous restez pratiquement le seul à ne pas bénéficier encore de la protection de ce talisman.
En tout cas, ces dédicaces m’avaient permis de me faire une idée plus précise de la fonction sociale de mon hôte. Un imprésario – enfin, j’ignore la dénomination exacte, il se peut que ce terme ne soit utilisé que dans le music-hall. Disons plutôt une sorte d’agent d’affaires pour gens du spectacle.
La pièce attenante était constituée par une salle d’attente. Le décor y était le même – mais cette fois, des fauteuils assez semblables à ceux que j’avais imaginés en entrant le complétaient. Pas vraiment des fauteuils, mais une série de chauffeuses sur tout le pourtour de la pièce. Au centre, une table basse avec des piles de revues professionnelles. Toutes les salles d’attente ont un air de parenté…
Dans un coin, une femme blonde, la tête baissée. Je me suis assis à côté d’elle, frappé par une impression de déjà vu. C’était… Tout compte fait, non. Je préfère taire son nom. Je ne voudrais pas que mes révélations fassent d’elle l’objet d’une malsaine curiosité. Je lui dois bien ça. Je me bornerai donc à dire qu’elle travaille dans le cinéma et y a acquis, malgré sa jeunesse, l’une des toutes premières places.
Sa posture m’a donné l’idée d’une nouvelle photographie. Comme je n’avais pas pensé à prendre un pied pour mon Hasselblad, j’ai calé l’appareil sur la table basse, essayant de cadrer au mieux la star. Ou plutôt le groupe qu’elle et moi allions former. Puis je suis revenu m’installer à ses côtés. J’ai pris sa main pendante entre mes doigts ; mon autre bras est venu se poser sur ses épaules…
Juste à temps : à cet instant précis, j’entendis le claquement discret de l’objectif à rideau.
J’étais bien. Au départ, l’idée de nous photographier dans cette position conventionnelle tenait plutôt du gag, mais à présent, je commençais à me sentir plutôt ému. Je crois que je tombais amoureux, tout bonnement.
Peut-être pas de la vedette elle-même ; plutôt de ce qu’elle représentait. Une autre de mes faiblesses, que je n’ai peut-être pas encore eu l’occasion d’évoquer ici : tout ce qui touche au star-system me fascine.
Mon front est allé se nicher dans l’angle que délimitaient son épaule et sa nuque. Une mèche de ses cheveux me chatouillait les narines.
Je me suis endormi sans même m’en apercevoir.
Ou alors je m’en suis bien aperçu, mais cette information n’a pas pu parvenir à ma conscience. À ce moment-là, je crois bien que rien de ce qui était susceptible de me rappeler l’irréalité de cette situation n’aurait pu m’atteindre.
Une des meilleures siestes que j’aie jamais faites, en tout cas. Légère, peuplée de rêves roses… À mon réveil, j’eus bien quelques frayeurs rétrospectives à la pensée de ce qui aurait pu m’arriver pendant mon sommeil dans cet univers immobile dont les lois m’étaient encore en grande partie inconnues. Un faux mouvement, par exemple, et le temps risquait de repartir alors que je me trouvais sans défense.
Mais à l’effroi succéda très vite la curiosité. Qu’aurait fait la star, en prenant soudain conscience de la présence contre elle d’un homme qu’elle n’avait même pas vu entrer ? De la peur, sans doute, dans un premier temps. Mais je l’aurais calmée, je lui aurais raconté une histoire à dormir debout avec une telle conviction qu’elle n’aurait pas pu la mettre en doute. Ensuite, nous serions allés prendre ensemble un pot dans un bar proche, parce que tout de même, des rencontres aussi étranges que la nôtre, on n’en fait pas tous les jours…
Ouais. Je continuais à rêver, bien sûr. En réalité, elle se serait mise à hurler, tout l’immeuble serait accouru, et moi je n’aurais même pas eu le temps de m’enfuir.
Et puis, il y avait mon triporteur, là-bas, au bout des Champs-Élysées. Le contenu de son coffre, surtout. Je n’aurais pas accepté de perdre le résultat de plusieurs heures de travail pour une seule seconde d’égarement.
C’est à cet instant, je crois, que j’ai vraiment pris conscience de la fatalité attachée à ma toute-puissance. Je pouvais posséder toutes les femmes ; elles n’étaient que des jouets entre mes mains. Mais aucune d’elles ne connaîtrait jamais mon existence. Aucune d’elles, jamais, ne m’aimerait.
À moins, peut-être, d’une machination. Comme de prendre l’un des objets que contenait son sac – un objet auquel elle serait particulièrement attachée, bien sûr – et de lui téléphoner plus tard pour lui annoncer que je l’avais retrouvé… Un peu simpliste, tout ça, elle n’aurait pas manqué de flairer le coup fourré. Mais il y avait peut-être une idée à creuser, tout de même. Il faudrait que j’y réfléchisse sérieusement.
J’ai pris d’autres photos. D’elle seule. D’elle et de moi. Pas simplement des images destinées à me rappeler cet instant : je pense avoir réussi des clichés qui sont parmi les meilleurs qu’on ait fait d’elle. Pourtant, je n’arrive pas à la cheville des professionnels ; mais moi, j’ai eu la chance de disposer d’un modèle qui se pliait à toutes mes exigences, qui pouvait conserver une pose tout le temps qui m’était nécessaire pour découvrir le meilleur angle de vue.
Pas qu’un modèle. Ce qui s’était passé le matin dans un hôtel de la rue Saint-Denis s’est reproduit dans la salle d’attente de l’imprésario. Et ce qui a suivi a été encore pire. Pour moi, je veux dire. Car cette femme, c’était autre chose qu’une prostituée anonyme – et par anonymat, je ne parle pas seulement de son nom et de son visage que tout le monde connaît : j’avais dormi sur son épaule, pendant mon sommeil je m’étais imprégné de son parfum, de la tiédeur de son corps…
Il n’était plus question de machination, maintenant. Bien au contraire, je devais tout faire pour qu’elle ignore toujours que, tandis qu’elle attendait d’être reçue par son agent, un viol avait été commis dont elle était la victime. Je l’ai rhabillée avec un soin maniaque, puis ai recomposé son attitude avec le plus de fidélité possible.
Oui, à l’aide de mon mouchoir, j’avais même traqué jusqu’à la moindre goutte de mon sperme, tenaillé par la terreur irraisonnée d’apprendre plus tard par les journaux que la star était enceinte.
Après un dernier regard destiné à m’assurer que tout avait bien été remis dans l’état exact où je l’avais trouvé, je suis enfin entré dans le bureau de l’imprésario.
À moitié levé de son fauteuil, il tendait la main à un très jeune homme dont le visage m’était inconnu. Sans doute un débutant qu’il congédiait, ayant appris par la secrétaire placée à l’entrée qu’une célébrité d’une autre envergure attendait qu’il la reçoive.
Négligeant le visiteur (je supposai peut-être à tort qu’il n’avait que peu d’argent sur lui), je fouillai le portefeuille du propriétaire des lieux. Plus d’un million en coupures de cinq cents francs. Par exception, je ne fis pas de détail et enfournai toutes les coupures dans mon sac : si je me fiais aux lettres affichées un peu partout avec une rare complaisance, la perte, pour lui, serait insignifiante.
Mais je cherchais autre chose que de l’argent. Toujours mon vieux problème : certaines situations me culpabilisent, mais alors même que les remords me torturent encore, je mets tout en œuvre afin qu’elles se rééditent.
Je n’eus pas longtemps à chercher : son carnet d’adresses se trouvait sur son bureau, à la droite de son sous-main. Je commençai à le feuilleter, m’extasiant sur les noms qui s’y trouvaient, mais très vite, mon idée de départ (y recopier tout ce qui pouvait m’intéresser) me parut nécessiter une tâche trop longue et fastidieuse, et le carnet d’adresses élut domicile dans la poche intérieure de mon blouson.
Puis les Champs-Élysées, à nouveau, pendant de longues, de très longues heures. Pour que je me décide à rentrer à mon hôtel, il fallut que je m’endorme à nouveau à la terrasse d’un café où je m’étais accordé une petite pause.
Après avoir laissé le triporteur (dont le coffre était à présent aux trois quarts plein) dans le parking du ministère des Finances, j’ai regagné ma chambre. J’avais décidé de dormir en temps suspendu. Après tout, chez l’imprésario, il ne s’était rien passé, et pourtant j’avais multiplié les risques. Ici, il me suffisait d’ôter mon blouson, ainsi le briquet ne se réenclencherait pas à la suite d’un faux mouvement. De plus, même si le temps repartait à mon insu, je n’avais à redouter que la visite inopinée d’une femme de chambre (incident peu probable au demeurant puisque j’avais pris la peine d’avertir l’hôtelier que je ne quitterais pas les lieux de tout l’après-midi).
Ah si ! Il y avait le triporteur, ou plutôt le contenu de son coffre. Mais je n’ai pas eu le courage de redescendre et d’effectuer les voyages qui auraient été nécessaires pour procéder au transport de tous les billets. Le seul risque que je courais, finalement, c’était de me voir dépouillé de ceux-ci. Quant à retrouver l’utilisateur du triporteur, je souhaitais bien du plaisir aux enquêteurs !
L’appareil photo et les films impressionnés, j’avais pris la précaution de les monter avec moi et de les glisser sous mon lit. Seuls ces objets pouvaient constituer une preuve contre moi. Surtout les clichés pris aux Cours Rotter ou chez l’imprésario…
Je me réveillai normalement, ce qui voulait dire que j’étais toujours en temps suspendu. Il ne fait en effet aucun doute que, le retour du temps signifiant aussi celui du bruit, le vacarme soudain m’eût tiré du lit en sursaut.
Après m’être lavé – et rasé, car si une demi-journée à peine avait passé depuis mes précédentes ablutions, ainsi que me l’indiquait le réveil placé sur la table de nuit, pour moi cela représentait plus de vingt-quatre heures –, je descendis, nanti de mon sac et de celui que j’avais rapporté de mon équipée au drugstore Saint-Germain. Ces deux bagages, plus celui utilisé pour parcourir à pied les Champs-Élysées suffirent à peine à contenir tous les billets entassés dans le coffre du triporteur. Je dus d’ailleurs m’y prendre à deux fois pour parvenir à remonter le tout dans ma chambre.
Trier les billets de cinq cents francs et ceux de cent puis compter rapidement les uns et les autres me prit beaucoup plus de temps que je n’aurais pensé. Au moins une heure. Mais cela en valait la peine. J’arrivais à un total de près du million. Soit à peu près dix fois ce que j’aurais cru.
Et tout cela en quelques heures…
Du coup, j’oubliai les courbatures occasionnées par l’emploi intensif du triporteur. Je mis les billets en tas au milieu du lit et pliai le couvre-lit en une sorte de baluchon que je fourrai dans l’armoire. J’étais prêt à repartir. Mais avant…
Lise. Il fallait que je la rappelle.
Pour cela, il me fallait d’abord reprendre pied dans le temps réel. Cela ne m’enchantait pas. Pas le fait de quitter le temps suspendu, plutôt celui d’affronter une angoisse toujours présente mais qu’au fil des heures j’avais réussi à refouler à la lisière de mes pensées : et si rien ne se passait, et si tu te trouvais bloqué pour toujours dans ce monde voué à l’immobilité et au silence ?
Mais une fois de plus, tout a fonctionné normalement. J’avais pris la précaution de plaquer mes mains sur mes oreilles, mais cette protection n’a pas suffi ; j’ai eu soudain l’impression qu’une bombe explosait à côté de moi. Une déflagration sans fin. J’ai titubé, au bord de la nausée.
Heureusement, mon malaise n’a été que passager. Dès que mes forces me sont revenues, j’ai tiré de ma poche le billet froissé que l’hôtelier m’avait remis il y avait pour moi si longtemps et ai demandé le numéro. Puis j’ai reposé le combiné et me suis allongé sur le lit. Je tremblais d’excitation : il m’a fallu plusieurs secondes pour comprendre que c’était la hâte de repartir sur mon triporteur dans les rues paralysées.
La sonnerie, enfin. J’ai décroché. Tout de suite, j’ai eu Lise. Sans doute avait-elle attendu mon appel, et j’ai eu honte de ne pas lui avoir téléphoné tout de suite après que l’hôtelier m’eut fait part de son message.
J’ai commencé à lui raconter une histoire compliquée, totalement improvisée.
« Écoute, m’a-t-elle interrompu. Ça commence à bien faire ! Qu’est-ce qui te prend, de ficher le camp à chaque fois que je te téléphone ? Si tu ne veux pas que je t’appelle, tu ferais mieux de me le dire. Mais s’apercevoir tout à coup qu’il n’y a plus personne à l’autre bout du fil…
— Je sais. » J’ai décidé de laisser tomber les faux-fuyants : « Je suis sur quelque chose de vraiment important, quelque chose dont je ne peux pas te parler comme ça, au téléphone. Je t’expliquerai tout ça demain soir, à mon retour.
— Demain ! » Elle essayait de rire, mais sa voix manquait de conviction. « Tu es bien sûr que tu rentres demain, comme prévu ?
— Sûr et certain. » À son ton, j’avais compris qu’elle pensait à une aventure amoureuse, mais je résolus de ne pas la suivre sur ce terrain. Je la connais, Lise. Quand elle me suspecte de quelque chose, la faire changer d’avis est une tâche de longue haleine. « Je peux te rappeler, d’ici là ?
— Quand ? Et puis, si c’est pour me jouer encore le même tour…
— Non, je t’assure, j’ai besoin d’entendre ta voix. Huit heures, ça te va ? Tu seras toujours chez ta tante ?
— Huit heures ? Mais c’est seulement dans deux heures, ça ! Qu’est-ce que… ?
— Je t’assure, ai-je répété. C’est important. »
C’était vrai, je le ressentais profondément. Ces coups de fil, aussi anodins qu’ils fussent, revêtaient pour moi une importance capitale. Je les voyais comme une sorte de bouée à laquelle je pouvais m’accrocher. De la même façon, Lise avait tort de penser que je puisse envisager de retarder mon retour. Cette limite (il ne me restait maintenant plus qu’une vingtaine d’heures à passer à Paris, en temps réel), je la considérais un peu comme un garde-fou.
Déjà, mes pouvoirs me faisaient peur. Je commençais à y discerner confusément une malédiction.
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