L'Impasse-Temps
Dix heures dix, annonçaient les aiguilles du réveil.
6.
Dix heures dix, annonçaient les aiguilles du réveil.
La matinée (ce qui en restait, plutôt) s’annonçait dure ; une migraine insoutenable me vrillait les sinus, ma langue paraissait peser des tonnes et posséder la consistance de l’éponge, ce qui n’est incompatible qu’en apparence, et mes intérieurs semblaient s’être retournés sur eux-mêmes. Au premier geste que j’esquissai, ce fut encore pis : cette fois, le décor chavira. Le plafond, la table de chevet, l’applique, la porte coulissante du cabinet de toilette, tout ce que mon regard embrassait.
En mobilisant toute mon énergie, je parvins cependant à m’extraire de mes draps et à me lever. Deux pas pour aller jusqu’à la porte coulissante. Prendre appui contre la cloison, repousser le panneau de bois. Bien. J’avais un peu l’impression d’accomplir un exploit.
L’eau glacée que je me passai sur le visage aida le décor à retrouver sa stabilité mais n’eut aucun effet sur ma migraine ni sur mes autres malaises.
Il y avait de l’Alka-Seltzer dans mon sac. Je suis donc retourné dans la chambre d’un pas un peu plus assuré. Mon bagage était là, sur la table dépourvue de tiroir. J’y ai plongé la main. Des disques. Une feuille de carton où étaient épinglés de petits objets de forme circulaire.
Un réflexe irraisonné m’a fait repousser le sac loin de moi. Il est tombé avec un gémissement de chambre à air qui expire. Ça n’était pas mon sac. Et je refusais pour l’instant de réfléchir à tout ce qu’impliquait la présence de ce sac dans ma chambre. L’autre, le vrai, était poussé contre le mur. D’ailleurs, seuls mes maux de tête avaient pu me les faire confondre. Je n’ai jamais eu les moyens de m’offrir des bagages en cuir véritable.
Ah ! le doux chant des comprimés effervescents dans un verre d’eau ! Déjà, je me sentais mieux. (Je soupçonne en fait les laboratoires d’avoir fort bien retenu la leçon des placebos et de vendre au prix fort des produits dont le coût est constitué pour les neuf dixièmes par le conditionnement. Comme pour les lessives.)
Le test du petit déjeuner, à présent. J’ai décroché le combiné du téléphone. À l’autre bout, on a mis une bonne minute à répondre.
« Oui ? » a fait la voix de l’hôtelier. Pas vraiment revêche, mais pas aimable non plus.
« Heu… Vous pourriez me faire monter mon petit déjeuner ? »
Une seconde de silence, afin de bien marquer sa réprobation, comme s’il était inconvenant de présenter une telle sollicitation à dix heures dix.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » a-t-il fini par demander.
Je lui ai suggéré qu’un grand café noir accompagné de deux croissants… Mais comme les croissants paraissaient réservés aux gens qui se lèvent tôt, j’ai dû accepter les quinze centimètres de baguette qu’une femme de chambre m’a apportés quelques minutes plus tard.
Le café est passé sans encombre. Quant au pain, je n’y ai pas touché, me contentant du contenu d’un petit pot de confiture que j’ai mangé à la cuiller.
Puis j’ai posé le plateau sur la descente de lit et me suis rencogné dans mon oreiller. Tout allait à peu près bien, à présent ; ma migraine n’était presque plus qu’un mauvais souvenir. Dans un sens, ça me désolait. Parce que je n’avais même plus cette excuse pour éviter de penser aux événements de la veille.
J’ai élevé mon pouce gauche à la hauteur de mes yeux.
Un. Ce sac de cuir et ce qu’il contient. Ni l’ivresse ni la gueule de bois ne m’empêchent de me rappeler la façon dont je me les suis procurés. D’ailleurs, dans une situation normale, je ne les aurais jamais volés. Pas par honnêteté, mais… Bon. La peur du gendarme, oui.
L’index.
Deux. Une supposition, toujours la même. (Celle qui viendrait automatiquement à l’esprit de tout homme normalement constitué à qui je raconterais ce qui m’est arrivé hier soir.) Le délire. L’alcool – mais non, ça ne tient pas, tout a commencé bien avant que je boive le premier verre. Le délire sans cause extérieure, donc. J’aimerais bien y croire mais non, c’est impossible, mes souvenirs sont trop nets, trop précis. Donc…
Le médius.
Trois. Donc tout ce dont je me souviens est réellement arrivé. Le temps s’est arrêté – pour tout le monde, sauf pour moi. Et ma montre, qui a continué de fonctionner comme si de rien n’était. (Je l’ai remise à l’heure en arrivant à ma chambre d’hôtel. Enfin, à l’heure normale. Ce qui m’a permis de découvrir que j’avais vécu au moins cinq heures de plus que mes semblables : pour moi, la journée d’hier a duré vingt-neuf heures !)
L’annulaire.
Quatre. Le briquet – le faux briquet, plutôt. Pas de doute, c’est bien de lui que je tiens ces pouvoirs. Mais comment est-il arrivé en ma possession ? Qui a mis ce briquet dans ma poche ?
Ma main est retombée sur le drap. Il était inutile de poursuivre l’inventaire des questions. Celle-ci était la question essentielle. Essentielle, peut-être parce que justement c’était la seule pour laquelle je ne pouvais émettre aucune hypothèse. Marie ? Non, définitivement. Pas seulement pour la sincérité de sa surprise lorsque j’avais mentionné le briquet au téléphone, mais parce que je la voyais mal m’offrant le moyen de contrôler toutes les situations et se livrant ensuite d’elle-même à mes jeux puérils par ce rendez-vous au Sans-Culotte…
Qui, alors ? En attendant Marie au bistrot, j’avais allumé une cigarette avec mon briquet de plastique orange, et il n’y avait rien d’autre dans ma poche. Et ensuite… Eh bien ! personne ne m’avait approché tandis que je regagnais ma chambre.
Ah si ! Je m’étais arrêté pour boire un café. Et place du Palais-Royal, j’avais joué des coudes pour acheter Le Monde.
Et… oui, maintenant, je me souvenais, alors que je traversais la Seine, je m’étais arrêté contre le parapet, et quelqu’un m’avait bousculé. Un homme, certainement, mais que je n’avais même pas vu. Je me rappelais seulement quelques mots d’excuse et les pas qui s’éloignaient.
Mais que ce soit dans le café, devant le kiosque à journaux ou sur le pont : un inconnu, ou quelqu’un qui me suivait déjà depuis longtemps ?
Et pourquoi ? Pourquoi m’avoir choisi, moi, pour me faire don de ce pouvoir ?
Je tournais en rond. Chaque question en amenait d’autres qui, elles-mêmes… Pour y mettre fin, au moins provisoirement, j’ai décidé de me lever et d’aller faire ma toilette.
Le miroir me renvoya un visage gris aux traits tirés, aux yeux soulignés de cernes brunâtres, mais après une cuite de la taille de celle de la veille, je ne pouvais pas m’attendre à mieux. Alors que je me rasais, j’ai pensé aux journaux du matin. Peut-être que l’un d’eux… ? Après tout, la pagaille que j’avais semée à Saint-Germain n’avait pas pu rester inaperçue !
Avant de sortir, j’ai enfilé mon blouson. Mais je me suis contenté de soupeser la poche pour vérifier que le faux briquet s’y trouvait bien. Je n’ai pas eu le courage de le sortir.
L’hôtelier me héla alors que je passais devant lui au pas de course :
« Vous ne laissez pas votre clé ?
— Juste une course, ai-je lancé. Je reviens tout de suite. »
Et j’ai filé sans attendre qu’il récrimine au sujet de ma chambre qui ne serait pas faite avant midi et que.
À mon retour, cinq minutes plus tard, il était absent de la réception, mais j’ai aperçu son dos par une porte entrebâillée. Une vague odeur de soupe aux choux flottait toujours au niveau du rez-de-chaussée.
Première constatation : aucun quotidien ne m’avait consacré ne fût-ce qu’un dixième de colonne de sa une. Dans les journaux étalés sur mon lit, on ne parlait que du sommet de Djibouti, des dernières déclarations du porte-parole de l’O.P.E.P., des rebondissements de l’affaire iranienne et du dernier scandale à émoustiller les milieux politiques. À part ça, pour Le Figaro de larges extraits d’un entretien avec le pape, où celui-ci s’élevait une nouvelle fois contre la pratique de l’avortement et conseillait à ses ecclésiastiques le port de la soutane, et pour L’Humanité une interview exclusive d’un dirigeant cégétiste.
Rien dans les pages intérieures du Figaro.
Ah ! Un entrefilet en dernière page du Matin, sous le titre :
Vandalisme chez Bleustein-Blanchet :
Paris – Des livres et des disques volés aux rayons du drugstore Saint-Germain ont été retrouvés, éparpillés sur les trottoirs devant l’établissement. Simple farce ou acte de nature politique ? Aucun groupe n’a pour l’instant revendiqué ces agissements. La police ne dispose pour l’instant d’aucun indice qui, etc.
Rien non plus dans L’Huma.
Mais dans Le Parisien Libéré, un encadré d’une quinzaine de lignes :
En plein Paris !
MISE À SAC DU DRUGSTORE SAINT-GERMAIN
Après Fauchon, les drugstores ? C’est la question que l'on peut se poser après la découverte, hier soir, d’un cambriolage commis, en pleine heure d’affluence, au drugstore Saint-Germain. Sûrs de leur impunité, des individus ont mis à sac plusieurs rayons du drugstore puis ont dispersé le produit de leur vol sous les yeux horrifiés des passants. Ils ont ensuite pu s’enfuir, mettant à profit l’absence de policiers à cet endroit. Nul doute, compte tenu de l’abandon des marchandises volées, qu’il ne s’agisse d’un nouveau méfait de la bande qui, naguère, avait dévalisé les magasins Fauchon. On se souvient qu’alors les malfaiteurs avaient déclaré agir dans des buts politiques… Que fait la police ? Nous ne le répéterons jamais assez, le quartier Saint-Germain est maintenant livré à la pègre, et, etc.
Très drôle. Enfin, je me disais que c’était très drôle, mais sans avoir le cœur d’en rire. Je me sentais plutôt déçu, en fait. Toujours honteux d’avoir pu me laisser aller à de telles puérilités, mais déçu de constater le peu de remous que mes actes avaient provoqués.
Ce qui me chagrina le plus, ce fut qu’aucun journal n’ait mentionné l’essentiel. Les vols aux étalages du drugstore Saint-Germain, le déballage de livres et de disques sur les trottoirs, tout cela était très contingent. Mon œuvre, c’était au Sans-Culotte que je l’avais réalisée…
Ma grande erreur, je le compris à cet instant, avait été de ne donner aucun témoin à cette œuvre. Il y avait eu d’une part le créateur, de l’autre les acteurs. Tous les gens qui se trouvaient la veille au Sans-Culotte avaient participé involontairement à ma mise en scène et, compte tenu du ridicule dans lequel ils avaient dû se trouver plongés à la seconde où le temps avait repris son cours, aucun d’eux n’avait dû se précipiter au téléphone pour alerter la presse… Tous avaient au contraire intérêt à ce que l’affaire ne s’ébruite pas. À commencer par Marie. Comment avait-elle réagi à ce décor fellinien imaginé pour elle ? Elle n’avait pas pu ne pas comprendre que cette phrase qui se répétait sur chaque élément du décor s’adressait à elle. Elle savait aussi que c’était moi qui l’avais écrite – elle possédait une des clés du mystère dans lequel les convives du Sans-Culotte s’étaient trouvés plongés. Mais je doutais qu’elle en ait parlé autour d’elle. Trop peur de se voir imputer la responsabilité de ce crime contre la bienséance. Elle s’était tue, elle avait profité de l’affolement général pour fuir. Avec les bijoux ? Sans doute – je ne la voyais pas prendre le temps de dégrafer un à un tous les clips et les camées dont j’avais constellé son tailleur. Ce matin, je l’imaginais sans peine penchée sur eux, la main posée sur le téléphone, essayant de trouver la force de m’appeler. À ce moment précis de mes réflexions, le téléphone s’est mis à sonner.
La coïncidence était si troublante que je n’ai pas douté un seul instant que ce fût Marie. J’ai même failli prononcer son nom lorsque le standardiste (mon ami l’hôtelier, encore lui) s’est effacé pour laisser parler mon correspondant.
C’était Lise.
Elle était surprise de me trouver à l’hôtel. Elle venait rendre visite à sa tante Angèle, celle qui a tout plein de chats et dont la voix haut perchée me met les nerfs à vif (ces précisions avaient leur utilité : la famille de Lise ressemble pour moi à une sorte de labyrinthe parsemé d’embûches), et comme celle-ci possède le téléphone, elle avait appelé à tout hasard.
« Je viens tout juste de me lever », plaidai-je.
Un silence. « Tu sais quelle heure il est ? Onze heures passées !
— Je sais. J’ai passé une très mauvaise nuit. Il fait très froid à Paris. Froid et humide. J’ai dû attraper une grippe ou quelque chose comme ça. »
Une nouvelle pause, destinée cette fois à bien me montrer qu’elle n’était pas dupe de mes excuses. D’ailleurs, elle n’avait pas tort. Mais quand je suis de mauvaise foi, je vais jusqu’au bout.
« Je t’assure, affirmai-je. Je dois avoir de la fièvre ; j’ai les jambes en coton. »
Ce détail, un cliché pourtant, a emporté ses doutes. D’un coup, elle s’est faite inquiète : « Tu devrais peut-être consulter un médecin…
— J’irai voir un pharmacien. Je ne suis pas à l’article de la mort, tout de même ! »
En prononçant ces mots, je pensais à tout autre chose. La veille, lorsque le temps s’était arrêté pour la première fois, j’étais assis sur le lit dans la même position et Lise me parlait aussi, à l’autre bout du fil… Le faux briquet s’est retrouvé dans le creux de ma paume sans que j’aie vraiment décidé de m’en saisir.
« Si tu n’es pas trop fatigué, il faudrait que tu ailles voir ce Delplas…
— Qui ? » ai-je demandé.
Question inutile. La monosyllabe a longuement résonné dans le silence. Un silence dont la qualité ne trompait pas.
Mais lorsque j’avais pressé la saillie du briquet, ce n’était pas par hasard ou sur une vague idée. Cette fois, mes buts étaient bien précis.
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