L'Impasse-Temps
L’organisation, d’abord. Ne rien laisser au hasard.
7.
L’organisation, d’abord. Ne rien laisser au hasard.
Détachant une page de mon agenda, j’y inscrivis QUI ? en lettres capitales puis je glissai la feuille sous le combiné. Ainsi, lorsque je reprendrais la communication, je ne resterais pas bêtement muet.
Je fis un tas des journaux étalés sur le lit, résistant à l’envie de découper les articles où se trouvait indirectement relatée ma virée de la veille. Si quelque chose m’advenait au cours de mes pérégrinations en temps figé, je préférais ne laisser aucun indice derrière moi.
Pas beaucoup de monde, rue des Bons-Enfants. Cela me convenait : je n’avais pas envie de jouer les slalomeurs entre les piétons immobiles.
Ma première halte a été pour le bistrot du coin. Je m’y suis offert une bière allemande en contemplant le spectacle qu’offraient des beloteurs visiblement engagés dans une importante partie. L’un d’eux venait de lâcher une carte, et celle-ci flottait au-dessus du tapis vert frappé du sigle d’une grande marque d’apéritif. Le joueur suivant, d’un geste emphatique, s’apprêtait à saisir celle qui allait remporter le pli : cela se comprenait à l’éclat de ses yeux, à l’exclamation qui pointait à la commissure de ses lèvres.
Je n’ai pas pu y résister. J’ai interverti les deux cartes. Les beloteurs m’ennuient : ils me donnent toujours l’impression d’acteurs débutants s’essayant à du Pagnol. Après Raimu ! Un sacrilège.
Pour le reste, je commençais à m’habituer aux étrangetés du temps arrêté. Le café qui ne cessait de s’écouler du percolateur sans que la tasse débordât ne m’étonnait plus. Non plus que le vin blanc sec qui se déversait d’un verre intarissable dans le gosier d’un livreur des Galeries-Lafayette. Je n’en demeurais pas moins fasciné par des expressions saisies sur le vif, et qui n’avaient aucun rapport immédiat avec la situation affrontée par les intéressés. Tel ce jeune homme portant costume trois pièces et attaché-case, et qui remerciait d’un large sourire le serveur qui venait de lui apporter sa pression. Ses lèvres retroussées, sa bouche largement béante, sa tête penchée en arrière, suggéraient plutôt un immense éclat de rire, et le contraste de cette hilarité avec la mine renfrognée du serveur et l’indifférence des autres consommateurs était du plus haut comique. Cela me rappelait un peu une photo fort connue montrant un président de la Troisième République s’esclaffant au cours d’une cérémonie funèbre. Bien sûr, il avait été établi qu’une grimace instinctive provoquée par le froid peut fort bien ressembler au rictus du rire sur un instantané photographique, mais ce président (dont j’ai d’ailleurs oublié le nom) restera pour la postérité l’homme qui rit tandis qu’on enterre ses amis.
La bière terminée, je me suis remis en route, remontant la rue Saint-Honoré vers la place du Châtelet. Je ne me pressais pas : j’avais tout mon temps.
Vers la place Sainte-Opportune, la vitrine d’une de ces boutiques éphémères qui se succèdent tous les six mois dans les pas de porte laissés vacants lors de l’exode des Halles vers Rungis, m’a arrêté. À l’intérieur, des vêtements pour homme du style que je n’avais jamais osé porter, par peur du ridicule ou respect des convenances que je feins pourtant de mépriser. Des vestes de maffiosi new-yorkais, des pantalons semblables à ceux que l’on portait dans les comédies musicales de Broadway à la fin des années quarante, larges de fond et taillés dans des étoffes que l’on réserve d’ordinaire à l’ameublement, des chemises en provenance directe de Miami, des chaussures bicolores à la Rudolph Valentino.
Personne ne pouvait me voir. Pourtant lorsque je suis ressorti de la boutique, vêtu d’un blazer croisé jaune, d’un pantalon écossais à dominante orange et d’une chemise ornée de palmiers où se balançaient quelques minuscules chimpanzés, j’ai eu la détestable impression que tous les regards convergeaient sur moi.
Le sac contenant les effets avec lesquels j’avais quitté l’hôtel à la main, j’ai poursuivi mon chemin.
Le boulevard de Sébastopol. La F.N.A.C.
En moi, l’excitation croissait, mais j’ai préféré faire durer le moment délicieux de l’attente. Un peu comme, à quatre-cinq ans, je découvrais les cadeaux de Noël dans la cheminée : j’avais hâte de les déballer, mais je me contraignais à ralentir les pas qui me menaient vers eux, sachant déjà que la magie de cet instant s’évanouirait lorsque les rubans sauteraient, lorsque les papiers se déchireraient sous mes doigts.
(Ou alors, je me précipitais. À vrai dire, je ne sais plus. Mais je préfère penser que j’agissais ainsi, tout en sachant très bien quel profil psychologique cette conduite aurait impliqué – et impliquerait pour l’adulte que je suis, par-delà les années. Mais je ne garde pas non plus le souvenir d’avoir retardé mes défécations pour le seul plaisir d’être félicité plus chaleureusement par ma mère.)
Après avoir jeté un coup d’œil indifférent aux vitrines alentour, j’ai poussé la porte de la F.N.A.C. Le rayon réservé à la haute-fidélité se trouvait tout au fond. C’est vers lui que je me suis dirigé.
Le problème que je n’avais pas encore réussi à résoudre (ce n’était pourtant pas faute d’y avoir réfléchi pendant tout le chemin que je venais de faire), c’était celui du transport. Je me voyais mal entreposer des chaînes stéréo ou tétraphoniques, des téléviseurs et des appareils photo dans ma chambre d’hôtel. Et même si cela avait été possible, d’incessantes et exténuantes allées et venues auraient été nécessaires pour y porter tout ce dont je comptais m’emparer. Non, ce qu’il fallait, c’était que je trouve le moyen de faire parvenir tout ce matériel à Aubenas, où Lise le réceptionnerait. Ou moi, plutôt, puisque d’ici là je pensais bien être reparti de Paris.
Mais pendant quelques minutes, ce problème est passé à l’arrière-plan. Il y avait ici, rassemblé sur plusieurs dizaines de mètres carrés, tout un matériel trop onéreux pour que j’aie pu un jour en envisager l’achat, et tout ce matériel m’appartenait. Je courais des amplis aux platines, des platines aux enceintes, comparant les fiches techniques, m’extasiant sur les profilés d’aluminium, me penchant avec respect sur la courbe d’un woofer, incapable de comprendre quoi que ce soit aux spécifications chiffrées portées sur les notices mais me les répétant avec délectation, avec ferveur aussi, un peu comme l’alchimiste s’imprégnant d’une formule magique.
D’ailleurs, ce sont des formules magiques. Et pas seulement pour moi, pas seulement pour les néophytes de mon espèce. La fiche technique a remplacé le grimoire, mais l’esprit avec lequel on l’aborde n’a pas changé : il s’agit avant tout de conjurer le mauvais sort. Ou la mauvaise affaire – ça, c’est un signe des temps. Il n’y a pas de quoi en être fier.
Je m’égare ? Pas tant que ça. Ce que je voudrais qu’on comprenne, c’est qu’en me précipitant sur ces appareils offerts à ma convoitise, en caressant l’ébénisterie d’une enceinte ou en considérant avec perplexité l’intérieur d’un pré-amplificateur, j’agissais naturellement. Point d’infantilisme ou de gâtisme dans ma conduite. Je mettais simplement en concordance mes attitudes et mes sentiments. J’avais envie de battre des mains devant le dernier amplificateur sorti des ateliers Bang et Olufsen ? Je battais des mains. Et je suis persuadé que tous ces individus qui se pressaient devant les rayons de la F.N.A.C. en auraient fait autant s’ils avaient eu la certitude de ne pas être observés.
Ou alors je me trompe. Mes semblables sont vraiment aussi glacés, aussi insensibles qu’ils affectent de le paraître.
Fin de la parenthèse philosophico-psychologique.
D’ailleurs mes préoccupations, au moment où je papillonnais de Sony à Pioneer, étaient tout autres. Cette exposition n’était pas faite pour moi. Elle me permettait de choisir, certes, mais il n’y avait là rien que je puisse emporter. Or c’était pour cela que j’étais venu, pas pour me contenter de regarder (de regarder seulement, car les tuners restaient muets ; quant aux tables de lecture, elles demeuraient immobiles malgré mes efforts désespérés pour en faire démarrer le plateau.)
J’ai donc quitté les locaux réservés au public et me suis enfoncé dans la pénombre de l’entrepôt des stocks. Ici, point de matériel rutilant sous l’éclat flatteur des spots, mais des alignements de cartons de toutes dimensions dont le contenu n’était le plus souvent indiqué qu’à l’aide de formules réservées à la seule compréhension des employés de la maison. Plusieurs heures – au moins deux ou trois – m’ont été nécessaires pour réunir une chaîne haute-fidélité complète, un magnétoscope nanti de sa caméra, un téléviseur couleur et divers appareils de moindre importance. Je les entassai sur un chariot providentiel, puis me mis en quête de matériel photographique. Naturellement, je ne voulais qu’un Hasselblad, et bien sûr les Hasselblad se trouvaient rangés dans un coin perdu de la réserve. J’ai tout de même fini par mettre la main dessus, non sans m’être emparé dans l’intervalle de plusieurs reflex 24/36, dont un superbe Canon muni d’un moteur – un de ces trucs capables de prendre dix clichés par seconde qu’affectionnent les reporters. Et pour finir, j’ai ajouté un agrandisseur. Sans l’avoir cherché, simplement parce qu’il se trouvait sur le chemin de la sortie.
Sur un plan, ça n’a l’air de rien, mais du Châtelet à la Gare de Lyon, il y a plusieurs kilomètres. Une bonne trotte. Surtout quand on pousse un chariot conçu pour ne rouler que sur le sol rigoureusement horizontal d’un entrepôt et qu’on doit sans cesse changer de direction pour éviter les piétons ou les automobiles qui encombrent le passage.
« Je suis nouveau, ai-je déclaré en préambule. C’est bien ici que je dois m’adresser pour expédier des colis en province ? »
L’employé de la S.N.C.F. n’a même pas songé à me demander de quelle nouveauté je voulais parler, fasciné qu’il était par mon blazer jaune et les cocotiers qui montraient quelques palmes agressives par son échancrure. J’ai mis quelques secondes à comprendre l’objet de sa surprise : je ne me souvenais même plus avoir changé de vêtements. Il a fini par hocher affirmativement du chef. Des formulaires sont apparus entre ses mains et il s’est levé de sa chaise. Mais je suppose que c’était moins pour m’aider qu’afin de voir à quoi ressemblait mon pantalon. Il n’a pas dû être déçu.
« C’est pour quelle destination ? a-t-il demandé.
— Aubenas. » Il a transcrit fidèlement.
« Nom du destinataire ?
— Soucholles. Georges Soucholles. (J’ai épelé.) 52, rue d’Hauteville. » Identité et adresse totalement inventées, cela va de soi. Pendant que je poussais mon chariot, j’avais eu le temps de réfléchir au danger qu’il y aurait à révéler mon véritable nom. Et je ne voulais pas non plus donner celui d’un ami ou d’une vague connaissance.
Le temps de noter tout ça, et il a relevé la tête :
« Vous payez, ou c’est en port dû ? »
Une seconde d’hésitation. Mais je n’avais sans doute pas assez d’argent liquide, et tirer un chèque serait revenu à avouer mon identité. « Port dû.
— Entreprise ? »
Là, je n’ai pas compris. Il m’a fixé droit dans les yeux : « Pour qui travaillez-vous ? »
Je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être son regard inquisiteur. Ou simplement l’incapacité d’improviser au fur et à mesure des questions dont il m’assaillait. J’ai plongé la main dans la poche de mon blazer.
Le temps s’est arrêté dans la seconde qui a suivi.
Bien sûr, le mouvement de panique qui avait été à l’origine de ce réflexe s’est estompé au bout de quelques secondes. Mais une vague de mécontentement lui a succédé. Je détenais le pouvoir suprême et je me laissais arrêter par des considérations subalternes ? Un comble !
Pas si subalternes que ça, en fait. Dans le monde figé, tout m’était permis, dans l’autre je n’étais qu’un homme perdu dans la masse, avec les mêmes droits et les mêmes obligations que ses semblables. Et il est en général déconseillé d’avoir recours aux services publics pour transporter le produit d’un vol. Enfin, pas de la façon dont je m’y étais pris.
Il fallait une cible à ma colère, et comme c’était mes vêtements qui avaient d’emblée attiré l’attention du fonctionnaire, je décidai d’en changer. Je me trouvais bientôt en slip et chaussettes au milieu du hall de la Gare de Lyon – et là, malgré le froid humide qui me faisait frissonner, j’éprouvai une étrange satisfaction. Rien que des gens habillés, autour de moi, et moi presque tout nu…
Presque ?
Tout nu, oui ! Le slip et les chaussettes rejoignirent mes autres effets sur le guichet, en plein sous le nez de l’employé de la S.N.C.F. Ensuite, je parcourus le hall de long en large, exhibant mes génitoires sous les yeux des ménagères qui examinaient le tableau des départs de trains de banlieue, montrant mon cul à un groupe d’hommes d’affaires qui m’avaient tout l’air de se rendre à un séminaire en province. Je tiens cependant à le préciser : à aucun moment je n’eus d’érection. Ceci pour bien signifier qu’il ne s’agissait pas seulement d’exhibitionnisme. Et je me suis déjà expliqué sur l’infantilisme que ma conduite ne manquerait pas, pour certains, de dénoter : je ne suis pas sûr que la plupart de mes semblables, dans des circonstances identiques, n’eussent pas agi comme je le faisais. Oui, même ces hommes d’affaires aux allures compassées. Même ces ménagères, si sages, si insignifiantes dans leurs popelines aux couleurs délavées. D’ailleurs l’un deux – ou l’une d’elles – l’a peut-être fait. Ce serait bien le diable si mon faux briquet n’existait qu’en un exemplaire unique.
Tout de même, il faisait bien trop froid pour se balader longtemps à poil dans ce hall qui, si le temps n’avait pas été arrêté, eût été parcouru par des vents coulis. Mon enthousiasme est très vite retombé, et je me suis rhabillé, mais cette fois avec mes vêtements que je tirai du sac en plastique où je les avais enfournés quelques heures plus tôt.
Puis je suis reparti, égayé par la tête que ne manquerait pas de faire le bonhomme lorsqu’il découvrirait ce blazer jaune et ce pantalon à carreaux orange, qui l’avaient tant intrigué, pliés avec soin sur son guichet. Peut-être même se mettrait-il à hurler, persuadé d’avoir assisté à l’une de ces mystérieuses disparitions que certaines revues relatent à longueur de colonne. J’espérais tout de même qu’il n’était pas cardiaque.
La splendide chaîne haute-fidélité que j’avais mis si longtemps à rassembler, je l’ai abandonnée là, elle aussi, sur le chariot de la F.N.A.C., avec le magnétoscope, le téléviseur couleur et une bonne dizaine d’appareils photographiques. Je n’ai emporté que le Hasselblad. Sur le moment, j’aurais été bien en peine de dire pourquoi.
De l’autre côté du hall, vers la sortie, il y avait un kiosque à journaux. Je m’y suis arrêté, m’attendant à y trouver les premières éditions des quotidiens du soir. Mais même si plusieurs heures avaient passé pour moi depuis mon lever tardif, il n’était encore que onze heures et demie, et dans les présentoirs ne figuraient que des journaux déjà lus.
Me retournant, j’ai bousculé un homme que j’avais dû contourner pour m’approcher du kiosque. Oh ! Je l’ai simplement effleuré du coude, mais le choc a suffi pour qu’il parte en arrière. Je n’ai eu que le temps de le rattraper par le col de son pardessus de demi-saison, et ensuite j’ai éprouvé les plus grandes difficultés à lui faire retrouver – et conserver ! – une position verticale. C’est délicat, l’équilibre d’un homme en station debout. Soi-même, on ne s’en rend pas compte, et pourtant le moindre de nos muscles joue. Pour compenser une légère inégalité du sol, par exemple. Ou pour résister à une brise insignifiante.
Un discret parfum de violette s’échappait de ses vêtements coûteux. À vue d’œil, il avait une soixantaine d’années, peut-être un peu plus. Rosette à la boutonnière, parapluie à cheval sur l’avant-bras, bref, tout à fait l’allure d’un dirigeant du C.N.P.F.
Mais tout cela, je ne l’ai remarqué qu’après. Ce qui m’a frappé d’emblée, avant même d’avoir réussi à rétablir son équilibre, ça a été le portefeuille qu’il tenait à la main. Sans doute se préparait-il à acheter une revue pour meubler les heures creuses d’un voyage, car ce portefeuille, il en tirait un billet de cent francs au moment où le temps s’était arrêté. Un portefeuille de lézard avec monogramme, si je me souviens bien. Abondamment garni, cela se jugeait à son épaisseur. C’est drôle : trompé par de mauvaises lectures ou des lectures fallacieuses, j’avais toujours cru que, parvenu à un certain niveau de vie, il était de bon ton de n’avoir qu’un minimum d’espèces sur soi et de tout régler à l’aide de sa carte d’American Express. Cet homme (et de nombreux autres du même standing) devait me permettre de constater qu’il n’en était rien. Le bon vieux billet de banque conservait le haut du pavé, même dans les milieux les plus huppés. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.
Dix billets de cinq cents francs, dix billets de cent. Sur chaque liasse, je n’ai prélevé que la moitié. Question de justice, en quelque sorte.
Lorsque je suis enfin sorti de la gare, j’avais complètement oublié le matériel haute-fidélité abandonné à quelques dizaines de mètres de là. Qu’était-ce qu’un amplificateur Pioneer, alors qu’à mon retour à Aubenas je pourrais m’offrir toute la production des ateliers Pioneer si cela me chantait ? Cet homme aux senteurs de violette, je lui devais plus que les trois mille francs dont je l’avais délesté, finalement. Je lui devais la solution à mes problèmes de transport. Car même une énorme somme d’argent, cela se transporte aisément dans une valise.
Tout de même, je me voyais mal continuer à arpenter les rues de Paris à pied. Surtout nanti d’une valise. Cette pensée, à cet instant précis, n’était pas fortuite : j’avais, juste sous les yeux, une pancarte Hertz. Dans le parking réservé à l’agence de location attendaient huit ou dix automobiles. Des Renault, surtout, mais aussi des voitures de marques étrangères.
Au moment où je l’avais immobilisé, un homme portant une valise et une gabardine pliée sur le bras s’approchait d’une R18, une clé à la main. Je l’en ai délicatement ôtée, ai déverrouillé la portière, me suis installé à la place du chauffeur.
Mes sollicitations n’ont eu aucun effet. Je n’en ai pas été déçu : je m’y attendais.
Pourtant, ma montre marchait, elle, ce qui signifiait que dans certaines conditions, je pouvais emporter avec moi dans le temps figé des instruments mécaniques en état de marche.
Emporter avec moi : là se trouvait peut-être la solution. Après tout, aucun des objets mécaniques que j’avais touchés lors de mes incursions hors du monde normal ne s’était mis à fonctionner. Seules les aiguilles de ma montre avaient continué à avancer, imperturbablement… Mais c’était peut-être parce que cette montre, je la portais à chaque fois que je faisais usage de cet objet en forme de briquet…
J’aurais pu rétablir le temps afin de faire démarrer le moteur de la R18. Une seconde, à peine, puis je l’aurais figé à nouveau – et alors j’aurais bien vu si mon hypothèse était fondée ! Mais je ne l’ai pas fait : entre-temps, j’avais découvert que cette tentative (risquée, car l’homme que j’avais dépossédé de sa clé était peut-être doté de réflexes très rapides, et alors il pouvait me sauter dessus avant que je n’aie eu le temps de manœuvrer à nouveau mon briquet…) ne présentait aucune utilité pratique. À quoi aurait bien pu me servir une voiture, fût-elle en parfait état de marche, dans ce Paris immobile dont chaque rue était obstruée par des véhicules à l’arrêt ?
Ce qu’il me fallait, c’était un moyen de transport susceptible de se faufiler partout, que je puisse éventuellement soulever afin de lui faire franchir un obstacle.
Un vélo. Nanti de vastes sacoches : c’était une condition impérative étant donné l’usage que je comptais en faire.
Je trouvai mieux, alors que je remontais la rue Saint-Honoré en direction du Palais-Royal : un triporteur.
Sur fond de croissants et de bâtards (l’imagerie commerciale brille rarement par son originalité) se détachait l’inscription Boulangerie Angot. Par un heureux hasard, les mêmes mots étaient peints sur le fronton du fonds de commerce devant lequel le véhicule était garé. J’en ai donc déduit que si le vélo disparaissait, la faute n’en serait pas immédiatement imputée au coursier puisque aussi bien le patron lui-même pouvait le surveiller de sa boutique. C’est en conséquence sans le moindre remords que je m’en suis emparé.
Un peu plus loin, nouvelle halte, devant une droguerie cette fois. Pas pour visiter le tiroir-caisse, mais parce que je tenais à faire disparaître les armoiries compromettantes qui ornaient le coffre du triporteur. À l’usage, ce véhicule se révélait en effet idéalement adapté à la situation, son faible encombrement me permettant de me faufiler à peu près partout. J’envisageais donc de le conserver jusqu’à mon départ de Paris, et même si je ne l’utilisais qu’au cours des périodes de temps figé, je devais le rendre méconnaissable afin que son propriétaire ou la police ne le récupèrent pas pendant l’une des pauses que je m’accorderais en temps normal. La boulangerie Angot et mon hôtel n’étant situés qu’à environ cinq cents mètres l’un de l’autre, ce risque n’était pas à mésestimer.
J’ai jeté mon dévolu sur un jaune pas trop criard. Outre son air de parenté avec la couleur adoptée par les P. et T., cette teinte présentait l’avantage de n’être pas trop différente du beige d’origine. Une seule couche suffirait. Je me suis mis au travail tout de suite, au beau milieu du trottoir, sous l’œil indifférent d’un groupe de Japonais. Il m’a fallu un peu plus d’une demi-heure pour le mener à bien. Oh ! ce n’était pas du fignolage, mais je n’étais pas trop mécontent de moi. Il faut dire que la peinture, c’est un peu ma partie.
La laque étant certifiée sécher en moins d’une heure, j’ai commencé à mettre mes plans en pratique. Puisqu’un hasard malheureux les avait immobilisés sur mon passage, les touristes japonais ont constitué mes premières victimes. Ce qui m’a permis de me faire une petite idée des raisons pour lesquelles la France ne cessait de régresser sur l’échiquier international alors que le Japon se taillait la part du lion dans le domaine de l’économie. Eux, ils étaient de leur temps, ils n’avaient dans leurs poches que des cartes de crédit et des traveller’s checks, presque pas de liquide. (Par la suite, je devais d’ailleurs rapidement me rendre compte que les touristes, quelle que fût leur nationalité, ne présentaient aucun intérêt pour moi : je me voyais mal négociant des traveller’s checks dans une banque.)
La rue Saint-Denis, fief des prostituées et des sex-shops était toute proche. Pas question de toucher à la tirelire d’une pute (me fiant aux lectures que j’avais pu avoir sur le sujet, j’imaginai les sévices sordides qui ne manqueraient pas de lui être infligés si les recettes s’avéraient de beaucoup inférieures à celles des autres jours). Mais il y avait les clients et les macs. Ces derniers m’intéressaient en priorité : en prélevant ma dîme sur les profits ramenés par leurs protégées, j’aurais eu la satisfaction de ne léser personne – voire même d’introduire une once de justice dans un système qui m’en paraissait totalement dépourvu. Hélas ! Les macs dormaient encore, ou alors ils n’avaient pas pour habitude de se promener avec de fortes sommes sur eux. Ma tournée des bistrots du quartier ne m’a permis de découvrir que cinq portefeuilles abondamment garnis. Et pour deux d’entre eux au moins, je suis sûr qu’ils appartenaient à des bourgeois de province venus là prendre un alcool pour se donner le courage d’aborder une pute.
Du côté des sex-shops, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Une des plus grosses déceptions de ma vie, en fait. Comme je n’y avais jamais mis les pieds, intimidé par les lourds rideaux de drap qui en occultent l’entrée, je m’attendais à des choses pas croyables, à des débauches de cuirs et de dentelles noires, à une pénombre luxueuse et feutrée peuplée d’instruments aux formes étranges et exotiques sculptés dans l’ivoire ou le bois précieux… Au lieu de cela, je découvris une succession d’épiceries genre self-service où le plastique était omniprésent. Rien n’y manquait, des bacs grillagés surmontés d’une étiquette à la caissière qui meublait ses temps morts en se peignant les ongles, en passant par l’inévitable promotion du jour, une sorte de tige filetée baptisée excitateur anal (une notice d’emploi illustrée conseillait de fixer l’instrument sur un tabouret, de s’asseoir dessus, puis d’entamer un mouvement de giration autour du siège, ceci apparemment afin de justifier l’existence du pas de vis. Suivait la description détaillée des satisfactions que l’on pouvait en attendre. Mais j’ai vainement cherché le bon de garantie). Tout cela baignait dans l’ambiance impersonnelle d’un supermarché. À croire que tous les sex-shops de la rue Saint-Denis appartenaient à une seule et même chaîne de distribution.
Je n’ai même pas eu le cœur à feuilleter les revues qui étalaient leurs profusions de chairs blêmes. La collection de godemichés que j’envisageais de me constituer, j’y ai renoncé avant même de l’avoir commencée – c’était pourtant dans ce domaine que la créativité m’avait paru se donner cours le plus librement. Tout cela était d’une banalité et d’une sordidité affligeantes. Moi qui avais si souvent pris la défense de la pornographie au cours de discussions datant de l’époque où l’on parlait de libéralisation des mœurs, j’y vis une manière d’affront personnel.
Un moment, je pensai introduire l’imagination dans ces lieux où elle faisait si cruellement défaut. Remplacer par exemple une prostituée par une poupée gonflable en face du client qui se renseignait sur les prix. Ou placer des godemichés en forme de concombre ou de banane dans le cabas du retraité qui, de retour du marché, déchiffrait avec perplexité et convoitise le programme d’une salle de cinéma spécialisée. Ôter les films qui se déroulaient à cet instant dans les cabines de projection individuelles et faire passer à leur place un documentaire sur les gazelles du lac No que je pouvais me procurer à la F.N.A.C. toute proche. Ou intervertir les articles exposés dans la vitrine d’une boutique de lingerie pour femmes fortes et les slips fendus, les martinets, les ceintures de chasteté d’un rayon réservé aux sado-masos. Sans rien dire des mille et une utilisations des godemichés…
Mais toutes ces idées, et d’autres encore, beaucoup d’autres, j’y renonçai avant même un début de réalisation. Il m’aurait fallu l’enthousiasme frénétique et la verve qui m’avaient guidés, la veille, au Sans-Culotte, et encore… Je sentais ma chair se faire triste, à l’image de celles qui s’ébattaient laborieusement sur l’écran des scopitones.
Et puis j’avais laissé mon Hasselblad dans le coffre du triporteur. (Il n’était d’ailleurs pas chargé, mais une pellicule 6/6, ça doit pouvoir se trouver même dans les débits de tabac.) Or une telle mise en scène ne se serait justifiée que si j’avais pu l’immortaliser, les personnages que j’y aurais mêlés ne se trouvant pas en situation d’apprécier ma création à sa juste valeur. Ainsi des occupants des cabines de projection individuelles, par exemple, qui se seraient retrouvés en pleine activité masturbatoire alors qu’auraient défilé sous leurs yeux des troupeaux de gazelles. Ou de ce retraité, bien en mal d’expliquer à sa femme la présence de vibromasseurs à l’apparence végétale au milieu des fruits et des légumes du cabas. Non, de telles situations doivent avoir des spectateurs pour que s’exprime tout leur sel.
Je suis donc redescendu vers la rue Saint-Honoré avec quelques illusions en moins mais nanti d’une recette qui avoisinait le million ancien. En un peu moins d’une heure, et pourtant j’avais eu l’impression de perdre mon temps.
Avant de quitter la rue Saint-Denis, je me suis toutefois offert la visite d’un hôtel de passe. Peu de chose à en dire. Un hôtel, quoi. Simplement un peu plus animé que la plupart des hôtels à cette heure. Ah si ! pas mal de glaces dans les chambres (et encore, pas dans toutes), mais moins tout de même que je ne me l’étais imaginé. Il est vrai que les plafonds-miroirs et les glaces sans tain, ça ne doit exister que dans les maisons dont on se transmet l’adresse sous le manteau, pas dans les hôtels toujours à la merci d’une descente de police.
Dans l’escalier, une femme montait, flanquée, à quatre ou cinq marches derrière elle, de son client. Elle était grande, sculpturale, brune, toute de noir vêtue. Lorsque je la dépassai, je pus lire dans ses yeux, noirs eux aussi, de l’ennui teinté de fatigue. Si ça se trouve, elle ne pensait qu’à la facture d’électricité qu’elle avait oubliée de payer, mais sur le moment, son expression m’émut : je l’imaginai songeant à sa fille en pension chez une nourrice de province. Encore un cliché que je devais à des lectures douteuses…
Pour tout vêtement, elle portait de longues cuissardes noires et un manteau de fourrure très court. Et aussi un minuscule short de satin que je découvris en glissant ma main sous le manteau. Elle n’était appuyée que sur un pied et s’apprêtait à poser l’autre sur la marche suivante : mon geste suffit à la déséquilibrer, et elle tomba lentement en avant. Je n’eus que le temps d’amortir sa chute.
Jusqu’à cet instant, je n’avais aucune idée précise à son égard. Pas encore. Enfin, au niveau conscient, je veux dire. Mais de la voir étendue à mes pieds, son manteau de fourrure soulevé sur son postérieur potelé…
Je tentai de la porter, mais n’y parvins pas. Alors je la traînai jusqu’au palier tout proche. Là, je lui ôtai ses vêtements, ce qui ne me prit guère de temps, ne lui laissant que ses cuissardes. Par fétichisme, peut-être. Puis je disposai son corps à mon gré. Aucune raideur dans ses membres ; les articulations jouaient librement. Je lui fermai les paupières : son regard ennuyé paraissait me traverser, me renvoyer au néant.
Elle était chaude et ferme. J’espère qu’elle exige beaucoup d’argent pour accepter que des chairs flasques et transpirantes se frottent à la sienne.
Ce fut très bref. Non pas parce que j’étais très excité, mais au contraire à cause de la certitude que si je tardais trop à conclure, je passerais inévitablement de l’état d’acteur à celui de spectateur, qu’alors je ne pourrais m’empêcher de me voir tel que j’étais en réalité : un onaniste de la même espèce que ceux que j’avais vus tout à l’heure comparer les modèles de poupées gonflables. À ceci près qu’eux au moins présentaient le mérite d’avoir su reconnaître leurs désirs profonds.
Dès que j’eus éjaculé, les remords m’envahirent. Puis la honte. Pour un peu, j’aurais fait repartir le temps rien que pour pouvoir m’excuser auprès d’elle du viol que je venais de lui faire subir. Car il s’agissait bel et bien d’un viol, et le fait qu’il eût été commis sur une prostituée aggravait ma culpabilité. Une autre femme, j’aurais peut-être hésité. Elle, non. Une pute, c’est fait pour être baisé, n’est-ce pas ? L’argument classique des violeurs : pour elle, qu’est-ce que ça peut foutre, une fois de plus ou de moins…
Je l’ai rhabillée tant bien que mal. La remettre debout s’est avéré plus délicat, mais j’y suis finalement parvenu en usant d’un subterfuge : je l’ai adossée au mur. Ainsi, elle donnait l’impression d’attendre son client. (Pas question, bien sûr, de la replacer dans la position exacte qu’elle occupait avant que je ne provoque sa chute.) Avant de redescendre, j’ai glissé quelques billets de cinq cents francs dans la poche de son manteau. En me traitant de tous les noms, parce que j’avais bien conscience de chercher ainsi à atténuer ma faute à mes propres yeux, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
D’ailleurs, je me suis rattrapé sur son client. Sa mine chafouine, ses yeux qui lorgnaient encore la croupe (maintenant pour lui hors de vue) de la fille à travers d’épais verres de myope, m’ont déplu. Et puis, je ne supportais pas l’idée qu’il puisse la toucher et qu’elle vive sous ses doigts, alors que moi… Bref, je l’ai délesté de tout l’argent liquide qu’il portait sur lui, et il y en avait pas mal.
En sortant, j’ai évité de regarder les filles qui stationnaient dans le couloir. Après ce qui venait de se passer, toute pensée de nature sexuelle me rendait plutôt nauséeux, mais je commençais à me méfier de mes impulsions. En fait, je savais déjà que ce viol ne constituait qu’une sorte d’initiation. Après lui, il y en aurait d’autres. C’était si facile ! Et je savais aussi que les remords iraient en s’atténuant. Déjà, je commençais à justifier mes actes en me disant que ce viol n’existait que dans ma tête. Même ma victime ignorerait toujours que je l’avais forcée.
La publicité n’avait pas menti : la peinture du triporteur était sèche. Ma montre marquait déjà dix-sept heures trente. Rien d’étonnant donc à la faim qui commençait à me torturer. Un peu avant la place du Palais-Royal, il y a Le Pot bourguignon, un petit restaurant où j’avais déjà mangé à plusieurs reprises. Je m’y suis arrêté. La salle était encore vide puisque dans le temps normal il n’était pas encore midi, mais je suis allé me restaurer à l’office, à la table où les deux serveuses étaient en train de prendre leur casse-croûte.
Retour à l’hôtel, ensuite. J’éprouvais le besoin de me reposer un peu et, alors que toutes les chambres d’hôtel de Paris m’étaient ouvertes, même les plus luxueuses, je n’ai rien trouvé de mieux que de rentrer dans mon taudis. À vrai dire, ce réflexe n’était pas entièrement irraisonné : même si tout s’était jusqu’à présent très bien passé pour moi, toute crainte n’était pas apaisée et l’idée ne me serait même pas venue de relâcher ma vigilance tant que je vivais dans cet univers immobile, alors pour ce qui aurait été de m’y accorder une sieste !…
Sur l’autre bord de la rue des Bons-Enfants, un plan incliné menait à un parking installé dans les sous-sols de l’annexe du ministère des Finances. Il m’a paru judicieux de choisir ce parking pour y garer mon triporteur. Qui s’aviserait de rechercher un véhicule volé dans les sous-sols d’un ministère ? Il y avait peu de risques pour que la police mène une enquête en règle sur ce vol anodin, mais enfin…
Puis je me suis caché dans le couloir d’un immeuble voisin pour rétablir le cours du temps. Comme j’avais laissé la porte ouverte, j’ai vu les piétons et les automobiles se remettre en mouvement comme si de rien n’était (mais il est vrai que pour eux il ne s’était réellement rien passé. Au début, même si j’avais parfaitement compris le phénomène, il m’arrivait encore de raisonner en inversant la situation : c’était moi qui continuais à vivre normalement, c’était le monde qui se figeait, qui s’immobilisait). Rien de bien phénoménal dans cette scène qui pour moi prenait des allures de naissance ; c’était un peu comme lorsqu’on arrête un film sur une image et qu’ensuite la pellicule se remet à défiler.
L’hôtelier m’a interpelé alors que je passais devant lui :
« Monsieur Grivat ! Vous aviez oublié de laisser votre clé au tableau…»
Je me suis confondu en excuses. Un rendez-vous urgent…
« Mais c’est très ennuyeux, vous savez. Comment voulez-vous qu’on puisse nettoyer votre chambre, dans ces conditions ? »
Le nettoyage ? C’était bien le cadet de mes soucis. Prétextant un travail qui requérait ma présence dans ma chambre pendant le reste de la journée, je l’ai assuré que je parviendrais à faire mon lit tout seul.
« Tout de même…» Il secouait la tête ; ma bonne volonté ne l’avait visiblement pas convaincu. « Tout de même, vous auriez pu raccrocher le téléphone avant de partir ! »
Lise. Au fil des heures, j’avais oublié notre conversation interrompue.
Je me revoyais devant l’employé de la S.N.C.F., avec mon blazer jaune et mon pantalon à carreaux orange. Tandis que je me décomposais sous les questions imprévues, elle avait dû s’acharner sur le téléphone, penser à une fausse manœuvre de ma part, refaire le numéro de l’hôtel.
« La dame a dit que vous pourriez la rappeler dans l’après-midi. Tenez ! Elle a même laissé son numéro. » Il m’a tendu un morceau de papier. Je l’ai remercié. Je me sentais vraiment très, très las.
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