L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 13 sur 16

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L'Impasse-Temps

Un peu plus tard, j’abandonnai les lieux…

13.

 

Un peu plus tard, j’abandonnai les lieux aux extras qui venaient nettoyer la salle d’hôtes. Je quittai le château dès que je vis leur voiture s’engager sur le chemin d’accès ; ils avaient été les témoins de l’échec de ma soirée, et je redoutais leurs regards ironiques.

Que faire de mon week-end ? Pour le lundi, je m’étais créé une obligation, celle de fournir à Michel des preuves indiscutables. Mais les deux journées qui m’en séparaient s’annonçaient fort sombres. Compte tenu de ce qui s’était passé la veille, je pouvais difficilement me montrer à Aubenas. Restait la solution de vivre ces quarante-huit heures en reclus à Montjaloup ou dans la maison où Lise et moi avions habité si longtemps. Solution que je rejetai : les souvenirs qui hantaient ces lieux ne pourraient qu’aviver ma culpabilité.

En cours de route (je conduisais au hasard, simplement désireux de gaspiller quelques miettes des longues heures qui allaient suivre), je pris la décision de partir. Où ? Je ne savais pas exactement. Sur la Côte, peut-être. Ou dans une grande ville. Avignon. Ou Montpellier. Enfin dans un endroit où je pourrais me fondre dans la foule sans craindre d’y reconnaître un visage familier.

Je retournai donc à la maison afin d’y prendre quelques affaires. Là-bas, je trouvai le courrier de la veille et de l’avant-veille que le facteur avait laissé sous l’auvent de la porte d’entrée. Deux ou trois lettres sans importance, et un télégramme. C’était mon éditeur qui me l’adressait. Dans le cadre du pré-lancement de mon album, il organisait une exposition de mes clichés à la F.N.A.C.-Montparnasse. La chose avait été décidée très rapidement : le vernissage aurait lieu le lundi en fin d’après-midi. J’étais convié à me présenter sur les lieux de l’exposition dès le lundi matin afin de présider aux accrochages.

Bien entendu, l’intérêt de l’opération ne m’a pas échappé. Et tant pis si cet événement remettait en cause mes projets à moyen terme. Un moment, j’ai même envisagé de partir tout de suite pour Paris. J’avais déjà commencé à rassembler mes affaires de voyage lorsque je me suis souvenu que j’avais déposé mon briquet dans le coffre d’une banque qui resterait fermée jusqu’au lundi à huit heures…

C’est à cet instant que l’idée m’est venue qu’il y avait peut-être d’autres preuves à fournir à Michel qu’un objet dont l’apparence anodine risquait fort de ne pas le convaincre (et je ne pouvais pas prendre le risque de le laisser l’utiliser) et quelques clichés qui, pour lui, ressembleraient peut-être à des photomontages.

Restait donc le problème du week-end. Après avoir consulté une carte routière, je décidai de le passer à Saint-Tropez. En cours de route, je m’arrêtai dans un snack pour m’y restaurer. Je profitai aussi de cette halte pour procéder à diverses formalités. Je téléphonai à Michel pour lui annoncer que je ne pourrais pas le voir le jour prévu et pour lui conseiller de passer la soirée du lundi devant son poste de télévision. Puis je raccrochai sans attendre ses demandes d’explications et appelai l’aérodrome de Privas. Oui, il était possible de mettre un avion de tourisme et un pilote à ma disposition pour le lundi aux environs de dix heures. Tout s’arrangeait donc à la perfection. Au cours des dernières heures, mon moral était presque remonté au beau fixe.

À la sortie de l’autoroute, j’embarquai deux auto-stoppeuses. Elles étaient hollandaises, blondes à souhait, prêtes à s’esclaffer au moindre mot que je prononçais. Je pris une chambre au Byblos, les pilotai tout l’après-midi dans un Saint-Tropez qui se préparait aux grandes affluences de l’été. Puis je les invitai à dîner. Ce ne fut qu’ensuite que tout se gâcha. Chez Sénequier, l’une d’elles entreprit de m’expliquer, avec les ménagements que lui permettait une connaissance approximative du français, que j’avais l’âge d’être leur père, qu’elles étaient venues ici pour s’amuser et que. Pendant ce temps, l’autre engageait la conversation avec nos voisins de table, deux athlètes blonds et bronzés, des Américains, je crois.

J’entamai ensuite la tournée des bottes de nuit, déjà persuadé que le mieux que j’avais à faire était de rentrer au Byblos et de m’y coucher. Je me sentais moche, vieux et con. Je regardais les filles qui évoluaient, lascives et sûres de leur beauté, mais sans oser prendre le risque de leur adresser la parole ; je redoutais trop leur mépris – ou pis, qu’elles m’éclatent de rire au nez. Au surplus, je n’en éprouvais pas de réelle envie. Ces jeux me paraissaient puérils et inutiles. Je regrettais surtout de ne pas avoir mon briquet. Les seuls instants à peu près agréables que je passai ce soir-là furent ceux où je m’imaginai figeant le temps et traitant tout ce beau monde à ma convenance.

Le lendemain, je quittai Saint-Tropez pour la haute Provence. La solitude me semblait finalement plus facile à assumer dans un endroit où je ne me trouverais pas perpétuellement confronté à des regards qui me renvoyaient une si détestable image de moi. Il faisait un temps superbe et le ciel n’avait pas encore ce bleu d’une crudité inquiétante qui écrase les paysages durant l’été. J’aboutis ainsi aux Baux où je restai jusqu’à la nuit, l’esprit vacant, en osmose parfaite avec le décor.

Puis je rentrai à Aubenas. Dans la maison où Lise et moi avions passé

tant de jours ensemble. Mais je réussis presque à ne pas remarquer son absence. Je fus longtemps avant de trouver le sommeil, mais pas à cause de Lise, parce que je ne pouvais pas m’empêcher d’anticiper mon séjour parisien.

À huit heures tapantes, je me trouvais devant la porte de la banque. À dix

heures, mon avion décollait. Peu après midi, un taxi me déposait devant ma maison d’édition. L’employée installée à l’entrée sursauta lorsque je me présentai. Elle bondit sur un téléphone. En moins de deux minutes, je me trouvai entouré par une demi-douzaine de personnes. Les grands patrons de la maison, d’après les présentations faites par Hélène. On me congratulait, me félicitait, me reprochait avec gentillesse de ne pas avoir donné de mes nouvelles. Bref, je mesurais la distance d’avec mes précédentes visites. On misait des dizaines ou même peut-être des centaines de millions sur moi. J’étais devenu un personnage important.

Fort de cette certitude, je me permis quelques critiques sur la maquette

qu’on me présenta. En réalité, le travail avait été exécuté à la perfection, mais il fallait bien que je joue les vedettes…

Après un rapide déjeuner, on m’emmena à la F.N.A.C.-Montparnasse. « Au fait, pourquoi celle-ci ? » demandai-je alors que le chauffeur

cherchait une place pour stationner.

On me regarda sans comprendre.

« J’aurais préféré celle du boulevard Sébastopol, précisai-je. C’est

sentimental. » J’eus un vague geste de la main pour indiquer que la question n’avait que peu d’importance.

« Pour quelle raison ? » se crut pourtant obligé de demander l’homme qui se trouvait à ma droite.

« C’est là que j’ai acheté l’appareil avec lequel j’ai pris tous les clichés de mon album. Un Hasselblad. »

Celui qui occupait la place à côté du chauffeur se retourna. Je suppose qu’il était chef du service commercial ou de la promotion ou d’autre chose dans ce goût-là.

« Vraiment ?…» Il réfléchit un instant, échangea un regard avec mon voisin de droite. « On pourrait peut-être leur proposer de la pub sur ce thème…

— Pas question ! m’exclamai-je.

— On en reparlera plus tard », proposa mon voisin de droite dans un esprit de conciliation. « Qu’est-ce que vous avez contre la publicité, monsieur Grivat ? Après tout, il ne s’agit pas de vous faire vendre des paquets de lessive ou des robots ménagers. »

Je secouai la tête, intraitable.

Pendant tout l’après-midi, je fus d’une humeur de chien, et ceux qui m’aidèrent à accrocher les agrandissements de mes photos durent penser que cela faisait aussi partie de mon numéro de vedette. En réalité, je ne jouais pas ; si j’étais dans un tel état de nerfs, c’était à cause de ce briquet que je sentais battre sur ma cuisse à travers la poche de mon pantalon à chaque geste que je faisais. Je devais lutter à chaque seconde pour me retenir de le prendre au creux de ma paume.

Tout cela, bien sûr, à cause du vernissage. C’était mon exposition, et je tenais à y faire bonne figure. Il était hors de question de m’y présenter dans l’état de lassitude extrême où m’avaient jusqu’ici plongé mes promenades dans le temps figé.

Vers dix-sept heures, un taxi vint me prendre pour m’emmener à mon hôtel où je me changeai. Un autre me ramena à la F.N.A.C. au milieu des encombrements. La presse s’y trouvait déjà. On me photographia, m’interviewa, puis je dus me consacrer aux invités qui commençaient à arriver. Pris dans un tourbillon incessant, grisé par un succès auquel, je m’en apercevais soudain, je n’avais jamais cru vraiment, je cessai de penser au briquet. Pendant deux bonnes heures, je connus un bonheur sans mélange.

Je n’avais pas tout prévu ; à l’issue du vernissage, on m’annonça qu’une table avait été retenue, à mon intention et à celle des organisateurs de l’exposition, dans un grand restaurant parisien. Je ne pouvais pas faire autrement que d’accepter. Mais déjà je savais que je n’aurais pas la force d’attendre jusqu’à la fin de la soirée.

Cette certitude hâta les choses : je cessai de lutter. À ce moment, la voiture qui m’emmenait remontait le boulevard Saint-Germain. Le théâtre de mes premiers exploits en marge du temps…

Lorsque le silence tomba sur Paris, je compris que ce monde était le mien. Ici, rien ne s’opposait à ma volonté ; j’étais le maître de tout et de tous. Personne pour juger mes actes – et personne ne pouvait s’y soustraire.

J’ignore combien de temps a duré cette escapade. Au moins une semaine, en tout cas.

Ce qui me surprend le plus c’est, dans les premières minutes, alors que mon euphorie était à son point culminant, d’avoir songé à certains détails qui risquaient d’attirer l’attention sur moi. Comme par exemple de quitter veste, pantalon et chemise et de les étendre sur la banquette de la voiture afin de les retrouver en parfait état lorsque je déciderais de faire repartir le temps. Qu’auraient en effet pensé mes compagnons en s’apercevant soudain que mes vêtements, naguère propres et repassés de frais, s’étaient tachés et froissés le temps d’un rapide parcours en automobile ? Ou pire, que j’avais réussi à me changer à l’insu de tous, même de ceux qui ne m’avaient pas quitté d’une semelle ?

Je n’eus que quelques centaines de mètres à parcourir en sous-vêtements avant de trouver une boutique pour hommes encore ouverte. De toute façon, ce n’était pas vraiment un problème. Aucun magasin n’était définitivement fermé pour moi. Une vitrine, ça se brise. Je ne m’en suis d’ailleurs pas privé par la suite.

Habillé de neuf, je me lançai une nouvelle fois à la conquête de Paris. Mais mon état d’esprit était à présent très différent de ce qu’il avait été quelques semaines auparavant. Cette fois, j’entendais me venger de toutes les frustrations, de toutes les humiliations.

Outre des actes semblables à ceux que j’avais déjà commis lors de mes précédentes incursions hors du temps, je me livrai au vandalisme, mettant à sac ces temples de la consommation que sont les grands magasins. Passant par hasard devant le ministère de la Justice, j’y entrai et y allumai plusieurs incendies. De même au ministère de l’Intérieur, puis à l’Élysée, tout proche. Je me souviens aussi être passé au ministère de la Défense nationale et y avoir complètement détruit le bureau du ministre, puis avoir jeté par les fenêtres, méthodiquement, tous les papiers trouvés à l’intérieur du bâtiment. Je doute toutefois que parmi eux s’en soient trouvés certains sur lesquels étaient consignés des secrets d’État, ainsi que la presse l’a depuis laissé entendre. Ou alors cela revient à dire que les secrets d’État traînent vraiment n’importe où.

Et beaucoup d’autres choses encore. Des choses dont je ne conserve le plus souvent qu’un souvenir extrêmement vague, comme si je me trouvais dans un état second au moment où je les ai accomplies.

Mais il y avait aussi la promesse faite à Michel. Je lui avais conseillé de suivre attentivement les programmes de télévision sans avoir mis au point un projet précis, simplement parce que je m’étais dit que si je faisais quelque chose devant les caméras (quelque chose qui lui serait personnellement adressé et qui porterait ma signature), il ne pourrait plus douter de mes pouvoirs.

Lorsque j’arrivai dans les studios de la première chaîne, on procédait à la réalisation d’une émission de variétés. Sur le plateau, une quinzaine de filles en corsaires et bustiers de couleurs éclatantes s’étaient immobilisées en pleine évolution. La plupart étaient très belles, et je leur consacrai de longues heures. Mais le désir que j’éprouvais, c’était sans doute moins leurs corps qui le provoquaient que les caméras braquées sur le groupe que nous formions. De l’exhibitionnisme, oui. Je savais que je n’avais qu’un geste à faire pour que plusieurs millions de téléspectateurs me voient soudain forniquer sur leur petit écran, et cette sensation m’électrisait. Bien entendu, ce geste, je n’osai pas l’accomplir. En un sens, j’ai eu tort.

Je préférai me manifester de façon plus anonyme – sauf pour Michel, mais Michel n’était qu’un téléspectateur parmi des millions. Je laissai les filles, totalement dévêtues, à l’endroit du plateau qu’elles occupaient au moment de mon arrivée dans le studio. Mais les postures étaient différentes. D’abord, je n’avais pas pris la précaution de noter les positions, et mes souvenirs ne m’auraient permis qu’une reconstitution approximative ; mais surtout, un rien d’obscénité me semblait de nature à attirer l’attention d’un téléspectateur comme Michel qui, s’il était bien en train de regarder cette chaîne, devait suivre les évolutions peu originales de ces danseuses d’un œil plutôt distrait.

À l’aide d’une bombe de peinture que je trouvai dans un magasin d’accessoires, je traçai des lettres d’un mètre de haut sur le fond lisse et rose du plateau : ALORS, MICHEL, TU ME CROIS ?

Dans les locaux qu’occupait la deuxième chaîne, je m’y pris à peu près de la même façon. Mais il n’y avait pas de danseuses, alors j’y passai moins de temps. Six personnages à l’allure compassée étaient réunis sous les feux des projecteurs. Une émission de vulgarisation scientifique, à ce que m’apprit une inscription en relief portée sur la cloison de contre-plaqué qui prétendait figurer le fond du plateau. Quatre ou cinq heures me furent tout de même nécessaires pour recomposer entièrement cet intitulé, alors, Michel, tu me crois ? Le style de cette phrase me plaisait. Personne n’y comprendrait rien, sauf bien sûr celui à qui elle s’adressait, et uniquement parce qu’il était prévenu.

Après réflexion, et quoique l’idée ne m’enthousiasmât cette fois que modérément, je déshabillai les six personnages qui animaient l’émission. Mais il s’agissait moins de réveiller la libido du téléspectateur que de lui montrer à quoi ressemblaient vraiment les hommes qui, en monopolisant le petit écran, prétendaient lui imposer un mode de pensée.

La troisième chaîne, enfin. Là, pas mal de difficultés m’attendaient. Des difficultés d’ordre technique. On y passait un film. L’Homme des vallées perdues, je crois. Ou Règlement de comptes à O.K. Corral. Enfin, un western de la grande époque. D’abord, il me fallut trouver l’endroit où ce film était projeté – rien de moins évident ! Saboter le projecteur, ensuite. Enfin, remplacer l’habituel panonceau d’excuses par un autre de mon cru. Oui, la même inscription, toujours.

Puis je m’en retournai vers Saint-Germain, où m’attendait une voiture lancée à quatre-vingts kilomètres à l’heure et pourtant immobile. Il y avait si longtemps que je l’avais abandonnée que je me demandais si je saurais la reconnaître parmi toutes celles qui fonçaient au même moment dans la même direction. Je ne me souvenais ni des personnes qui m’accompagnaient, ni de ce qu’elles faisaient à l’instant où… Peut-être mon voisin de banquette m’avait-il posé une question à laquelle je me trouvais dans l’obligation de répondre alors que ma mémoire n’en conservait aucune trace…

Je me rappelais pourtant avoir réagi à une pulsion quasi instinctive en passant devant le drugstore Saint-Germain. Cela facilita mes recherches. J’examinai une vingtaine de véhicules seulement avant d’identifier celui qui m’avait transporté jusqu’ici grâce à mes vêtements, pliés sur la banquette.

Au moins la moitié du temps que j’étais resté hors de l’univers chronologique, je l’avais consacrée au sommeil. Et pourtant, lorsque je me fus changé, lorsque j’eus refermé la portière sur moi, je m’effondrai sur le siège et m’endormis comme une masse.

On me secouait, mais je m’obstinai à garder les paupières closes.

« Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ? Vous ne vous sentez pas bien ?

— Fatigué…, murmurai-je.

— Fatigué ? » Une voix sarcastique ; pas la même que celle qui venait de s’enquérir de ma santé. « Il est ivre mort, oui !

— Ne dites donc pas de bêtise ! À quel moment aurait-il pu boire ? Non, c’est l’épuisement, la tension nerveuse. Il faudrait un médecin. »

On me prit sous les bras et on me fit franchir plusieurs dizaines de mètres à l’issue desquelles, me retrouvant allongé dans les profondeurs moelleuses d’un sofa, je m’endormis à nouveau.

L’arrivée d’un médecin, puis l’examen qui s’ensuivit, troublèrent à peine mon sommeil. Je l’entendis diagnostiquer un cas banal de surmenage et conseiller de me laisser dormir – en attendant des mesures plus sérieuses dont il laissait à mon médecin traitant le soin de décider lui-même.

« À l’âge qu’il a, il devrait tout de même faire attention, ajouta-t-il à mi-voix en refermant sa serviette. Son cœur risque de ne pas résister à la fatigue qu’il lui impose.

— Mais… Il n’a pas quarante ans ! s’exclama quelqu’un.

— Lui ? Allons donc ! Il en a au moins soixante, oui ! »

Je lui pardonnai ce manque de discernement : grâce à lui, je coupais au repas. Un taxi me ramena à mon hôtel.

Le lendemain, je me surpris moi-même en n’utilisant pas le briquet. Manque de discernement ou pas, les paroles du médecin avaient porté. Après avoir pris un copieux petit déjeuner dans ma chambre, je téléphonai à mon éditeur pour m’excuser. On me pardonna d’autant plus volontiers qu’une importante maison d’édition américaine venait de les appeler pour négocier les droits de mon album. Mon interlocuteur se lança ensuite dans des considérations générales auxquelles je ne compris rien. Je raccrochai.

Puis je m’enquis auprès de la réception des trains en partance pour le Midi.

Je pouvais m’accorder une confortable grasse matinée : le Mistral ne partait qu’à treize heures trente.

Le taxi me laissa au milieu de la tour de la Gare de Lyon : une rangée ininterrompue de cars de police interdisait à tout autre véhicule de s’approcher du trottoir. Entre les cars, des chicanes avaient été établies, par lesquelles les piétons qui désiraient entrer dans la gare devaient obligatoirement passer. Là, on vérifiait systématiquement l’identité de chacun. C’était une opération d’une tout autre envergure que celle à laquelle j’avais assisté plusieurs semaines plus tôt. Les visages des policiers étaient vides d’expression, mais on les sentait tendus, prêts à réagir par la violence à tout incident.

Incident bien improbable, d’ailleurs : les postulants aux transports ferroviaires se laissaient ranger en file indienne. Aucun ne bronchait. Je ne suis pas assez vieux pour avoir connu les années de guerre, mais la morne résignation qui imprégnait ces attroupements silencieux me fit penser aux films que j’avais pu voir sur l’occupation allemande.

Je prenais place dans une file lorsque le jeune homme qui se trouvait en tête fut tiré avec brutalité dans l’un des cars. Je m’aperçus alors que ceux-ci étaient pleins d’hommes et de femmes assis dos aux vitres. Des suspects ? Mais suspects de quoi ? Et où les emmenait-on ?

La peur s’installa en moi d’un coup. Je plongeai ma main dans la poche de mon pantalon. Tant pis pour le médecin et ses conseils, tant pis pour mon délabrement physique – d’ailleurs, sur le moment, je n’y pensai pas.

Des flics, il y en avait aussi sur les quais. Mais pas dans le Mistral, ou alors des flics en civil. Je m’installai dans un compartiment vide et fis repartir le temps – mais en conservant le briquet en main afin d’être sûr de pouvoir réagir immédiatement en cas de danger.

Mais j’avais tort de m’inquiéter : le convoi s’ébranla à l’heure prévue. Le Mistral est un train d’hommes d’affaires. Et les hommes d’affaires, selon les instructions que la police avait reçues, étaient censés être au-dessus de tout soupçon.

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