L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 5 sur 16

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L'Impasse-Temps

Sans cette idée, je crois bien que…

5.

 

Sans cette idée, je crois bien que le faux briquet fût demeuré à la même place jusqu’à mon départ de Paris. Bien sûr, j’en étais presque arrivé à me persuader que les événements auxquels j’avais cru assister, n’avaient pas vraiment eu lieu, donc que ce petit parallélépipède d’acier était réellement aussi anodin que son apparence le laissait penser, mais de là à m’en saisir pour vérifier cette thèse…

Non. Cet objet serait resté là, posé sur le couvre-lit dont je me serais contenté de rabattre un bout pour me glisser sous les couvertures, et lorsque j’aurais quitté l’hôtel, je l’aurais abandonné là, laissant à d’autres la responsabilité d’y toucher. Mais il y eut cette idée, et sans réfléchir, je le pris dans ma main.

Rien ne se passa.

À présent, j’avais bien conscience de ce que je risquais. Mais le briquet se trouvait au creux de ma paume, et j’étais en quelque sorte obligé d’aller jusqu’au bout de mon acte.

Du pouce, je cherchai la saillie, la pressai.

Le silence, brutal. Exactement comme la première fois.

Épouvanté, je répétai aussitôt mon geste. Et me retrouvai plongé dans le vacarme qui montait de la rue.

J’avais réussi ! L’espace d’une seconde à peine, et parce que j’en avais décidé ainsi et accompli le geste adéquat, le temps s’était figé pour tout le monde sauf pour moi. Dire que j’exultais relèverait de l’euphémisme. Pourtant, je n’ai pas osé recommencer tout de suite. J’ai glissé le briquet dans ma poche en prenant bien soin de tenir mes doigts loin de la saillie.

Puis je suis sorti de ma chambre.

Assis derrière son bureau, l’hôtelier faisait ses comptes. Il ne m’a pas entendu descendre et n’a relevé la tête qu’au moment où j’ai posé mes clefs devant lui. Il a haussé un sourcil en me reconnaissant, et sa bouche s’est entrouverte, mais il n’a pas osé me demander de mes nouvelles.

Dehors, la rue était conforme à la vision que j’en avais eue un peu plus tôt, à ceci près que les piétons y étaient moins nombreux, que les automobiles ne s’y suivaient plus pare-chocs contre pare-chocs – et, bien sûr, que la scène était animée.

J’ai refait en sens inverse le même chemin qu’après avoir quitté Marie. Passé la Seine, j’ai obliqué sur la gauche, choisissant les rues les plus étroites et les plus sombres : j’avais besoin de réfléchir. Pourtant, mes idées n’en finissaient pas de s’emmêler, et c’est l’esprit vide (ou peuplé de trop de pensées contradictoires, ce qui revient au même) que je suis parvenu au carrefour de Buci, puis au boulevard Saint-Germain.

Je n’étais sûr que d’une chose : Marie et moi, c’était fini. J’allais vers elle, mais pas dans l’intention de faire comme si rien ne s’était passé. Dans celle de récupérer la rupture à mon avantage. D’y jouer le grand rôle qui m’avait été refusé un peu plus tôt.

C’était cela, l’idée qui m’avait poussé à utiliser le briquet, juste avant de quitter l’hôtel. Dans une situation normale, je savais que Marie, quoi que je fasse, aurait le beau rôle. Comme je l’ai déjà confié ici, je me laisse facilement dépasser par les événements de ce genre, et la seule façon pour moi d’avoir l’avantage, c’était encore d’empêcher Marie de jouer…

Parvenu à la hauteur du Sans-Culotte, je n’avais toujours aucun plan précis. Seul le désir de me venger de Marie, et à travers elle, au-delà même des échecs féminins, de toutes les brimades que la vie m’avait fait subir, m’habitait. Mais l’excitation de ma découverte était retombée ; je recommençais à douter de mes sens.

Un briquet qui possède le pouvoir d’arrêter le temps… Inimaginable. Insensé.

Couverte de buée, faite d’un verre soufflé à l’ancienne qui déformait les perspectives de la salle, la vitre ne me permettait d’apercevoir qu’un conglomérat de silhouettes attablées. Marie en faisait-elle partie ? Pour le savoir, une seule solution. Entrer dans le restaurant.

Mais ce simple geste me répugnait. Si Marie était là, elle avait à coup sûr choisi une place qui faisait face à la porte ; elle me verrait bien avant que je ne la trouve ; en fait, dès mon entrée, je tomberais dans le piège de son regard. Impossible ensuite d’en sortir. Je me connaissais assez pour savoir qu’une fois que l’initiative m’aurait échappé, la force d’agir ne me reviendrait pas. Et si Marie n’était pas encore arrivée, il me faudrait choisir une table, l’attendre, m’ancrer en quelque sorte dans une situation de passivité dont il me serait tout aussi difficile de m’échapper.

Alors… Le briquet.

Paris s’est immobilisé pour la troisième fois. Le plus dur, ça a été de résister à l’envie de faire machine arrière, de presser à nouveau la minuscule saillie afin que tout rentre dans l’ordre. J’ai poussé la porte du Sans-Culotte. Je suppose que personne n’avait jamais remarqué qu’elle grinçait – peut-être même venait-on juste d’en graisser les gonds. En tout cas, le grincement qui, à ce moment, a déchiré le silence m’a paru digne des meilleurs films d’épouvante. Encore une chose qui a failli me faire renoncer à mon projet…

Mais j’étais dans la salle de restaurant, maintenant. Trop tard pour reculer ; trop tard pour réfléchir.

Et Marie, dans un coin, tout près de la porte. Marie qui me regardait sans me voir. Marie qui m’attendait.

Sur ses lèvres, l’ombre d’un sourire. Celui qu’elle gardait pour l’instant où j’apparaîtrais. Un sourire empreint d’une tendre contrition. Pas celui qu’on montre : celui qu’on retient pour soi, parce qu’il révèle trop de vous-même.

En la découvrant ainsi, j’ai eu honte de moi et de mes procédés machiavéliques. J’assistais à une scène qui ne m’était pas destinée, je transgressais tout un code de lois informulées. Je violais Marie – pas son corps, mais l’essence de sa personnalité, et ce crime était le pire de tous.

Je ne l’avais jamais vraiment aimée. Comme les adolescents, à travers l’admiration qu’elle me portait, c’était moi que j’aimais. Mais à ce moment, elle m’est apparue plus nue qu’elle n’avait jamais été, dépouillée de toute défense, d’une vulnérabilité telle que je ne pouvais pas m’obstiner à ne voir en elle que le personnage roué qui motivait ma vengeance. Et à ce moment, oui, je l’ai aimée. Vraiment.

Mais il était trop tard. Moi que de sourdes tendances paranoïaques incitaient à examiner chaque situation sous l’angle des attitudes qu’elles induiraient obligatoirement de ma part, moi qui avant de pénétrer dans le restaurant avais cru peser soigneusement le pour et le contre afin d’échapper au déterminisme de cette rencontre, je me retrouvais prisonnier du seul acte qui m’avait paru garantir ma liberté. En arrêtant le temps, je rompais avec l’ordre naturel des choses, et cette rupture en impliquait d’autres.

Un serveur en long tablier blanc façon Belle-Epoque était planté au milieu de l’allée séparant les tables, un plateau en équilibre précaire sur une main, dans l’autre une assiette contenant un onglet aux échalotes accompagné d’une pomme de terre cuite sous la cendre (l’une des spécialités de la maison – celle à laquelle j’avais fait honneur à chacune de mes visites, ce qui explique que j’aie reconnu le contenu du plat au premier coup d’œil). Au moment où je l’avais interrompu, il devait plaisanter avec des habitués, car sa bouche, tordue dans un demi-sourire, béait légèrement. De plus, il clignait des deux yeux. Comme la femme qui lui faisait face le considérait fixement en mâchonnant un morceau de pain, j’ai pensé que cette œillade peu discrète lui était adressée et qu’il s’agissait d’une banale histoire de drague. Puis je me suis souvenu de la physionomie que j’offrais, étant enfant, sur les photos de famille. Moi aussi, je choisissais le pire moment pour cligner de l’œil, et ce mouvement involontaire n’avait absolument rien à voir avec les sentiments que je portais à la personne qui prenait le cliché… Il me fallait me pénétrer de cette vérité : ce que j’avais sous les yeux, lorsque le temps se figeait, ce n’était rien d’autre qu’un instantané. En aucun cas je ne devais tenter de tirer des conclusions à partir d’attitudes prises sur le vif.

… Tout ceci à la lisière de ma conscience tandis que je contournais les tables afin d’éviter l’allée obstruée par le serveur et de me rapprocher de Marie.

Je m’assis en face d’elle, plaçant inconsciemment ma chaise de façon que mon visage se trouve dans le champ de son regard.

« Bonjour », ai-je murmuré niaisement, m’attendant presque à ce que le monde se remette en marche par la seule magie de ce mot. Mais rien ne s’est passé, bien sûr. Marie s’est obstinée à fixer la porte à travers moi, le serveur a continué de cligner de l’œil et la femme qui le regardait n’a pas avalé le morceau de pain qui lui encombrait le palais.

Ce regard qui me traversait me renvoyait au néant. Un comble, puisque j’avais la quasi-certitude d’être le seul à vivre pleinement cet instant… J’ai détourné les yeux afin de lui échapper, me suis concentré sur les poutres du plafond à la française.

« Voilà, ai-je dit. Je suis venu pour te signifier que tout est fini entre nous. Curieux, d’ailleurs : en ce moment, je t’aime plus que je ne t’ai jamais aimée… Mais ça n’a pas d’importance. Je veux dire que ce moment ne fait pas partie de ce que nous avons en commun, alors il ne faut pas que j’en tienne compte…»

J’étais pleinement conscient des paroles que je prononçais, et je savais que celles-ci n’auraient eu aucun sens pour quelqu’un d’autre que moi. Mais c’était bien à moi-même que je les adressais, pas à Marie, je n’avais donc pas à me préoccuper de la clarté de mon discours. J’ai toujours considéré comme gentiment ridicules les gens qui profitent d’un instant de solitude pour monologuer à haute voix. Mais c’est peut-être parce que, dans le monde normal, on n’est jamais assuré de se trouver vraiment seul. Ici, dans cette salle de restaurant bondée, je me sentais plus seul que je n’avais jamais été. Et soliloquer était un moyen comme un autre de forcer mes idées à se mettre en place.

Tout y est passé, dans un désordre invraisemblable : l’histoire du briquet, les rancœurs que j’accumulais depuis une bonne trentaine d’années, celles plus particulières que je nourrissais à rencontrer des filles comme elle. Et d’autres choses encore, beaucoup d’autres. Je n’ai jamais été psychanalysé ; je ne connais donc de cette thérapie que les éléments folkloriques colportés par la presse, le cinéma… et la bande dessinée, bien sûr. Le divan, le vieil homme barbu avec son calepin… Si ça se trouve, tous ces trucs ont été abandonnés depuis belle lurette, mais je suis comme ça, moi, il me faut des clichés pour raisonner. Bref. Une belle séance de psychanalyse. Sans divan, sans vieillard aux allures de patriarche, sans calepin. Mais avec Marie qui était là, mais que mes paroles n’atteignaient pas : un rêve !

À un moment, je me suis levé pour aller me servir au bar. Parler donne soif. Parmi les bouteilles débouchées qui attendaient qu’on les porte aux hôtes qui les avaient commandées, j’ai jeté mon dévolu sur un sauvignon et un mouton-rothschild agrémenté d’un millésime dont la seule lecture suffit à me faire saliver.

Revenu à la table de Marie, j’ai repris mon discours, l’entrecoupant cette fois de longues pauses au cours desquelles je me donnais le temps de savourer chaque verre de vin. Le sauvignon, d’abord. Léger, presque acidulé, agaçant la langue. Rien de tel pour vous ouvrir l’appétit.

Le serveur aux yeux mi-clos n’était qu’à quelques pas de moi, et l’onglet aux échalotes qu’il s’obstinait à tendre au-dessus de la table me narguait : je l’en ai délesté. Trouvant que sa position n’avait plus aucune signification maintenant que j’avais ôté l’objet qui motivait son geste, j’ai remplacé l’assiette par une fleur cueillie dans un petit vase posé sur la table voisine. Ainsi, la scène prenait un tour tout à fait différent. Involontairement, je venais de renforcer l’impression ressentie lors de mon arrivée. Le serveur continuait de cligner désespérément de l’œil, mais cette mimique n’avait plus rien de grivois : c’était maintenant l’expression pleine d’emphase naïve que prennent les amoureux transis dans les films muets. Et la femme lui souriait toujours, mais ce sourire paraissait lui aussi transmué par la seule présence de cette fleur, un œillet je crois. Si ses yeux brillaient, ce n’était plus de gaieté, ou à cause des alcools qui s’étaient déjà bus à cette table, mais parce que l’émotion l’étreignait.

Je suis resté plusieurs secondes à les contempler, frappé par les changements qu’un seul détail avait pu provoquer. Un peu effrayé aussi, car cette scène, c’était moi qui venais de la modifier… Puis j’ai pensé à ce qui se passerait lorsque le temps reprendrait ses droits, la stupéfaction du serveur et des convives, et l’hilarité a pris le dessus.

Pas pour longtemps : une idée en amenant une autre, je me suis souvenu qu’avant de remettre le temps en marche, il me fallait découvrir la façon de quitter Marie avec les honneurs dus au premier rôle.

L’onglet et le mouton-rothschild se mariaient à la perfection. L’échalote vous dilatait les papilles et le vin s’y vautrait dessus que c’était un plaisir. Après la bouteille de sauvignon, celle-ci s’est tarie. J’étais bien ; pas exagérément gai ni stupidement somnolent. Bien. J’avais même l’impression que mes facultés intellectuelles enflaient à vue d’œil.

Mais j’avais beau me creuser l’imaginaire, l’idée ne venait pas.

Le plat terminé, j’ai desservi moi-même la table, posant avec précaution l’assiette et les couverts sur le plateau du serveur, puis j’ai chapardé quelques morceaux de fromage ici et là et me suis mis en quête d’un dessert. Non loin, un homme ventru convoitait justement une écuelle posée devant lui, pleine à ras bord d’une épaisse mousse au chocolat…

Le café, ensuite. Je l’ai trouvé sur le bar, encore chapeauté d’un petit nuage de vapeur qui s’était figé là au moment où j’avais décidé de suspendre le cours du temps.

Pour clore le repas, un alcool blanc. Après en avoir essayé plusieurs, j’ai happé la bouteille de poire Williams et suis retourné vers Marie qui n’avait pas cessé de m’attendre. Bien obligée, mais sur l’instant, je ne me suis plus souvenu que c’était moi qui détenais la clef de sa mobilité. J’ai cru qu’elle m’attendait vraiment.

Une bouffée de tendresse m’a fait me précipiter vers elle. Au moment de l’atteindre, je suis pourtant parvenu à me ressaisir. Il ne s’agissait que d’une rémission, et je le savais : l’alcool que contenait mon sang continuerait à m’embrumer le cerveau jusqu’à ce que la plus petite pensée s’y trouve engluée. Déjà mes jambes flageolaient et l’envie de dormir alourdissait mes paupières.

Dormir ? Après tout, pourquoi pas ? Il me suffisait de me rasseoir en face de Marie et de poser ma tête sur mes bras repliés…

Pas si simple. Le phénomène que j’avais provoqué en utilisant le briquet, je n’étais pas encore sûr de le contrôler entièrement. Il se pouvait par exemple que cet appareil fût muni d’un système de sécurité qui réenclencherait automatiquement le temps passé une certaine durée, et moi je poursuivrais mon somme sous les yeux effarés de Marie. Ou alors il n’y avait pas de système de sécurité, mais alors si je négligeais de rétablir à temps les lois naturelles, le briquet devenait inutilisable et je restais prisonnier à vie de ce monde privé de bruit et de mouvement.

Il me fallait partir. J’ai posé la bouteille de poire Williams au centre d’une table voisine et ai contemplé Marie pour la dernière fois.

Une idée est parvenue à se frayer un chemin au milieu des vapeurs de l’alcool. Oh ! pas l’idée que j’avais attendue vainement toute la soirée. Une idée minuscule, bête à en pleurer. Mais je n’acceptais pas de repartir sans laisser une trace de moi, un signe qui prouverait à Marie que j’étais venu ainsi que je le lui avais promis au téléphone et que j’étais reparti de ma propre initiative, non pas parce qu’elle avait décidé de me chasser de sa vie.

J’ai fait une boule de la nappe en papier tachée de vin et de sauce par ma faute, l’ai remplacée par une neuve prise sur une table inoccupée. J’ai tiré un stylo de ma poche.

Marie, ai-je écrit.

Mais ce prénom suivi d’une virgule faisait trop penser à l’en-tête d’une lettre – et écrire une lettre était la dernière chose que j’avais envie (et la capacité !) de faire. Heureusement, la poche intérieure de mon blouson contenait aussi un gros marqueur à pointe de feutre, utilisé deux jours auparavant lors d’une animation dans une Maison des Jeunes de banlieue.

Marie, ai-je écrit pour la seconde fois, effaçant ma première tentative sous des lettres de quinze centimètres de haut.

Je te quitte.

J’aurais voulu ajouter une phrase percutante, mais vu mon état, j’ai compris qu’il était inutile d’insister.

Signer ou ne pas signer ? Marie ne pouvait pas ne pas comprendre qui avait inscrit ces quatre mots devant elle. Inutile donc d’ajouter mon nom à cette prose désastreuse. Après avoir tourné la nappe afin que le texte lui saute immédiatement aux yeux, je me suis levé, pas très fier de moi. Inutile de me leurrer, certes l’alcool que j’avais avalé occultait mes pensées, mais ce n’était qu’un incident mineur. L’essentiel se situait ailleurs, dans mon incapacité à mettre à profit toutes les possibilités que m’offrait une situation hors du commun. Peut-être est-ce cette conscience aiguë d’un échec qui n’admettait aucune excuse. Ou le désir de transcender cet échec par la dérision, la démesure. J’avais gardé le marqueur dans ma main, j’en ai appuyé la pointe sur le mur :

Marie, je te quitte.

Sur le tablier blanc du serveur :

Je te quitte, Marie !

Sur la grande glace suspendue derrière le bar.

Sur les épaules nues d’une jeune fille aux allures de starlette hollywoodienne des années cinquante.

Sur des additions pliées dans des soucoupes et des carnets de chèques étalés à côté. Sur des billets de banque.

Sur le carrelage du sol, non plus à l’aide du marqueur cette fois, mais avec de la crème chantilly qui s’écoulait en ruban d’un chinois prélevé dans les cuisines.

Sur le plafond, aussi, grimpé au milieu d’une table, un pied posé dans une assiette de crudités, l’autre pesant sur la main endiamantée d’une demi-mondaine qui n’en continuait pourtant pas moins de sourire aux anges.

Sur le fac-similé d’un avis de conscription datant de l’An Deux, juste sous l’impératif Aux armes, citoyens !, mais en lettres deux fois plus grandes.

Sur le front d’un homme qui avait commis l’erreur de poser son regard sur Marie au moment où le temps s’était arrêté.

Sur la vitre de la porte du restaurant, enfin, juste avant de quitter les lieux. Mais cette fois, peut-être parce que la vague de frénésie qui m’avait emporté se calmait déjà et que naissaient les remords, je n’ai pas pu me résoudre à n’inscrire que cette phrase.

Je t’aime, ai-je ajouté.

La porte s’est refermée sur moi. J’avais sorti le briquet de ma poche, mais au moment d’en faire usage, l’idée m’est venue qu’un homme qui se matérialise d’un coup au beau milieu d’une rue, ça ne passe pas inaperçu… Pour procéder sans risque d’éveiller l’attention au rétablissement du temps, il me fallait un lieu désert et sombre. Le couloir d’un immeuble, par exemple.

À nouveau, j’ai enfoui le briquet au fond de ma poche, et je me suis éloigné. Mais loin d’éclaircir mes pensées, la fraîcheur humide de l’extérieur avivait ma migraine. Au lieu de rechercher un endroit discret, je me suis dirigé vers la rue des Canettes que j’ai descendue vers le boulevard Saint-Germain.

Beaucoup de monde, bien sûr, comme d’habitude. Ma marche s’en trouvait perturbée ; je devais contourner les individus ou les groupes, parfois même descendre sur la chaussée parmi les automobiles figées tant le trottoir était encombré.

Cet étrange slalom avait un but : le drugstore Saint-Germain, mais ce but, je l’ignorais encore.

Les vitrines du boulevard étaient toutes brillamment illuminées, mais les portes étaient closes, à l’exception de celles des bars et des restaurants. Mais le drugstore, ça n’est pas seulement un bar, et il demeure ouvert jusqu’à une heure avancée de la nuit…

Je le jure : je n’avais aucune intention particulière. Ou alors cette intention restait à la lisière de ma conscience. Mais dès que la porte de verre donnant accès à la galerie des boutiques s’est ouverte devant moi, j’ai compris les raisons qui m’avaient amené ici. La même frénésie s’est emparée de moi que celle déjà éprouvée au Sans-Culotte lorsque je biffais d’une phrase vengeresse mon aventure minable avec Marie.

Une frénésie de liberté, peut-être. Depuis l’enfance, j’avais vécu à coups d’ordres et d’interdits, tant et si bien que j’en étais arrivé à considérer qu’il était normal qu’il en fût ainsi, que la vie en société imposait des contraintes contre lesquelles on ne pouvait rien. Ces contraintes, je m’y étais si bien plié, et pendant si longtemps, que je les avais oubliées : elles étaient là, tout simplement, elles jalonnaient mon existence, et moi je suivais ce parcours étroitement surveillé sans me poser trop de questions…

Mais là, c’était différent. Plus de contraintes, une liberté pleine et entière. Personne pour réprimer, juger, sermonner. La boutique-cadeaux se trouvant juste en face de moi, c’est par elle que j’ai commencé. Les foulards de grands couturiers qui pendaient à un présentoir, je les ai arrachés par poignées pour les enfouir dans mes poches. Un nombre impressionnant de ceintures signées Lanvin ou Cardin est venu entourer mon abdomen. Comme mes poches étaient pleines, je me suis emparé d’une grande sacoche de cuir et y ai jeté pêle-mêle des cravates (moi qui n’en porte jamais !), des pochettes de soie, des porte-clés, des boutons de manchettes, des trousses de toilette, de manucure, de couture, des chausse-pieds, des bracelets-montres, des bracelets sans montre, des pendentifs, des breloques, des camées, des bagues fantaisie, un assortiment complet de badges portant les personnages de Walt Disney, des agendas, des carnets d’adresses, des répertoires, des mémentos.

Déjà, la sacoche débordait. Je l’ai posée au beau milieu de l’allée, en ai pris une autre, un vaste fourre-tout, cette fois. Renonçant à y empiler des pull-overs et des chemises qui eussent tenu trop de place, je me suis avancé jusqu’à la boutique suivante, un rayon épicerie apparemment spécialisé dans les plats exotiques. L’estomac bien plein, légèrement nauséeux de surcroît, je ne m’y suis intéressé que le temps de déposer dans mon bagage quelques fioles de nuoc-nam et des conserves de pousses de soja. Et une bouteille de Glenfiddish, parce que, tout de même.

Plus loin, le rayon des disques, surveillé par une matrone peu amène qui pour l’instant n’en pouvait mais. C’est à cet endroit, je crois, que ma frénésie a atteint son point culminant. Je passe toujours beaucoup de temps chez les disquaires. D’abord parce que j’aime la musique (tous les genres de musique ou peu s’en faut), ensuite parce que les pochettes de disques me fascinent. J’y passe beaucoup de temps, donc, mais j’y achète peu – du moins pas autant que je le désirerais : Lise accepte très mal les difficultés de fins de mois lorsque je les lui annonce avec sous le bras les derniers albums de Costello ou de Dury tout frais importés d’Angleterre.

Là, ce fut l’inverse. À peine le temps de consulter la pochette, et le disque se trouvait déjà dans ma sacoche. J’ai dû en empiler ainsi une bonne centaine, quelques quarante-cinq tours, mais surtout des L.P.

Comme le bureau de tabac ne se trouvait qu’à deux mètres de là, j’ai comblé les vides avec des paquets de cigarettes, des bottes de cigares et des briquets. De vrais briquets. Plaqués or ou en argent massif.

Puis j’ai abandonné le sac au milieu de l’allée, comme le précédent.

Le temps de m’emparer d’un autre, et je suis allé faire un tour du côté de la librairie. Là, je ne me suis intéressé qu’aux livres d’art, aux albums de grands photographes, notamment. Le genre de truc devant lequel je rêve sans pouvoir généralement me l’offrir. Ensuite, je me suis senti très las. Mais mon enthousiasme n’était pas encore retombé. Il me fallait, ai-je décidé, combattre le mal par le mal. Or, cela ne faisait pour moi aucun doute, ma lassitude était la conséquence directe des alcools avalés au Sans-Culotte.

Rebroussant une nouvelle fois chemin, j’ai jeté mon dévolu sur une bouteille de Chivas. La première rasade a manqué me faire étouffer, mais la seconde est passée sans histoire. J’allais laisser le flacon entamé sur le comptoir lorsqu’une meilleure idée m’est venue. Un homme était là, la mine revêche, la main tendue dans l’attente d’un paquet que la vendeuse était en train de ficeler. J’ai glissé le goulot entre le pouce et l’index et ai resserré les doigts afin d’assurer la fermeté de la prise. Ainsi, outre l’effarement du quidam dont je me délectais d’avance, j’eus la satisfaction de me dire que la vendeuse ne serait pas suspectée. Malgré la sensation de liberté que me procurait la certitude d’être le seul à vivre réellement dans cet univers figé, malgré tout l’alcool ingurgité, un obscur désir de justice demeurait ancré en moi.

Les quelques dix ou quinze minutes qui ont suivi (et dont le cours ne pouvait être suivi que sur la montre accrochée à mon poignet, puisque toutes les autres étaient arrêtées), je ne me souviens plus très bien comment je les ai passées. Vautré dans les tissus de prix, peut-être, des chemisiers de femme ou bien des foulards qui avaient échappé à ma rafle de tout à l’heure. Avec, vissé au coin des lèvres un Corona épais comme une bite de bande dessinée. Des foulards, je ne suis pas sûr. Du cigare, si : après boire, je ne les supporte jamais. Ça n’a pas loupé ; ces dix ou quinze minutes de nirvâna précaire se sont terminées dans les odeurs de bile et de vomissures.

Tandis que je contemplais avec une morne désolation le produit de mes régurgitations, un signal d’alarme minuscule s’est mis à grésiller au fond de ma mémoire. Le briquet. Qui était peut-être réglé pour ne répondre aux sollicitations de l’utilisateur que pendant un court laps de temps. Donc…

Ça allait vraiment mal. Autour de moi, c’était la tempête. Le drugstore Saint-Germain s’éparpillait dans toutes les directions. Même le sol dallé paraissait vouloir s’enfoncer dans les entrailles de la Terre. Du moins, c’est ainsi que j’interprétai le lent mouvement de rotation qui l’emportait loin de moi.

Je ne sais pas très bien comment j’ai réussi à franchir les quelques mètres qui me séparaient de la porte de verre et à escalader les marches qui menaient au boulevard. Lorsque j’ai repris mes esprits, j’étais allongé à plat ventre sur le bitume du trottoir, le nez dans de nouvelles vomissures et je transpirais par tous mes pores malgré le froid humide de la nuit.

Le briquet, ai-je pensé tout de suite, et je me suis relevé à grand-peine, m’agrippant pour ce faire à la gabardine d’un homme aux allures de président-directeur général qui s’apprêtait à entrer chez Lipp. Comme sa physionomie ne me revenait décidément pas, je lui ai pris sa pochette pour m’en essuyer le visage et l’ai ensuite remise à sa place, soigneusement pliée, mais tout imprégnée de l’odeur de mes sécrétions gastriques.

Debout, je me suis dit qu’après tout j’avais maintenant tellement attendu que quelques minutes de plus ou de moins, ça n’avait pas grande importance. En réalité, je crois bien qu’à ce moment le contenu des sacs abandonnés au hasard des allées du drugstore comptait plus pour moi qu’un éventuel retour au monde normal.

Un livre, même un album grand format à la couverture cartonnée, ça n’a l’air de rien, ça ne pèse pas grand-chose. Comment se fait-il alors qu’un sac empli de livres devienne pratiquement intransportable ? Le temps de parvenir en haut des marches, et j’en avais déjà les bras coupés – et il y en avait encore deux autres qui m’attendaient en bas… J’étais ivre, mais pas assez tout de même pour prétendre m’opposer à l’entêtement de la pesanteur : j’ai compris que ces livres, il me serait impossible de les ramener dans ma chambre d’hôtel. Alors je les ai sortis du sac et les ai alignés en bordure du trottoir. D’autres que moi en profiteraient, ce n’était pas plus mal. En les disposant sur le bitume, j’avais un peu l’impression d’accomplir une bonne action.

En ce qui concerne les disques, ça a été plus dur – pour accepter de m’en défaire, je veux dire. Je n’en ai gardé que deux, une symphonie de Mahler et un Frank Zappa que des critiques désastreuses m’avaient jusqu’à présent découragé d’acheter. Le reste, je l’ai dispersé de la même façon que les livres. Les abords du drugstore Saint-Germain commençaient à prendre des allures de marché aux puces…

Le dernier sac (le premier, chronologiquement, à avoir été rempli) pesait beaucoup moins lourd que les deux précédents ; je l’ai donc conservé, non sans en avoir extrait deux trousses de toilette et une trousse de couture qui l’encombraient sans présenter de réelle utilité, ce qui m’a permis d’y ranger les deux disques. Voilà. J’étais maintenant prêt. Je pouvais faire repartir le temps.

Mais j’ai pensé à Marie.

Et j’ai voulu la revoir une nouvelle fois.

Une dernière fois, me suis-je dit en guise d’excuse.

Retour au Sans-Culotte. L’ivresse m’avait fait oublier mes inscriptions de tout à l’heure ; je les ai redécouvertes avec un sentiment proche du ravissement. J’étais très content de moi – pas de la pauvreté de mon imagination qui m’avait poussé à répéter à l’infini une phrase qui n’avait finalement aucune utilité (dans la mesure où Marie, après m’avoir attendu quelques dizaines de minutes, ne pourrait pas ne pas aboutir à cette conclusion que j’avais décidé de ne pas la rejoindre) ; ce qui me comblait d’aise c’était, considéré sous l’angle du spectateur et non plus de l’acteur, le sens esthétique très sûr qui avait guidé cette manière de création artistique.

La salle du Sans-Culotte n’était plus une banale salle de restaurant décorée avec plus ou moins de goût : par la grâce de mon ivresse frénétique, elle avait été transmuée en une œuvre d’une indéniable originalité digne d’être minutieusement recomposée dans un salon d’art moderne. Le titre de cette œuvre me vint spontanément à l’esprit : Projet pour une rupture un soir de Saint-Sylvestre. Pourquoi justement la Saint-Sylvestre ? À cause de la chantilly répandue sur le sol, je crois, et qui évoquait ces inscriptions à la peinture blanche auréolées de givre en trompe l’œil que font surgir les fêtes de fin d’année sur les vitrines des commerçants.

Oui, l’ambiance de fête morne correspondait tout à fait à celle d’un réveillon. À la réflexion, il y manquait tout de même quelque chose : les guirlandes. Mais le contenu de mon sac me permettait de remédier à cet oubli : il me suffisait de nouer les foulards bout à bout.

Dix minutes plus tard, deux guirlandes aux tons chatoyants traversaient la salle en diagonale. Par un heureux hasard, elles se croisaient juste à l’aplomb de la tête du serveur à l’œillet. Il me restait un surplus de foulards. Je choisis les plus beaux pour les accrocher à une gravure suspendue à la droite de Marie, créant ainsi l’illusion d’une cascade immobile où les ors jouaient dans toutes leurs nuances.

Les cadeaux, pour finir. (Je sais, ils évoquent plus Noël que la Saint-Sylvestre, mais la métaphore ne me paraissait pas devoir en souffrir ; de plus, je n’étais pas encore assez dessoûlé pour établir une claire distinction entre les deux fêtes.) Des agendas, des chausse-pieds à manche de corne, des cravates, des montres, des carnets reliés en cuir fin, des pochettes de soie ont surgi sur les tables, à la droite des convives. Des porte-clés, aussi : j’en avais assez pour que chaque client du Sans-Culotte puisse en recevoir au moins un. La seule chose qui me désolait, c’est que ces objets étaient tous ornés d’un monogramme. Or, à supposer que chaque convive fût en possession de papiers me permettant de lui décerner l’initiale adéquate, l’ampleur de la tâche était telle que j’y renonçai.

Au surplus, le caractère aléatoire de ma distribution me parut propre à créer vraiment l’atmosphère de fête dont je venais de tracer le décor. Dans mon esprit saturé d’alcool, il ne faisait en effet aucun doute que, s’apercevant que le porte-clés placé à leur côté ne leur était pas destiné, les hommes et les femmes actuellement attablés ne se lèvent d’un même élan pour se mettre à la recherche de celui ou de celle dont l’initiale correspondait. L’idée me sembla d’ailleurs si bonne que je la mis en pratique pour les autres cadeaux. Précédemment, je m’étais attaché à doter chacun d’un objet correspondant à sa personnalité : à l’homme d’affaires, une cravate sobre ou un agenda, à la jeune fille, le carnet d’adresses où elle pourrait consigner l’itinéraire de ses aventures sentimentales… Passant à nouveau de table en table, je brouillai les cartes : à la jeune fille, la cravate, à l’homme en costume gris la trousse de manucure. Une telle entreprise n’était bien entendu pas dénuée de machiavélisme : je jouais en quelque sorte les divinités matrimoniales. Sur le plateau du serveur qui avait déjà eu à subir mes ardeurs créatrices, je plaçai par exemple un bouton de manchette ; l’autre, je le posai dans la paume de la femme qui lui souriait. Afin de réduire encore la marge d’impondérables qui pouvaient venir contrecarrer mes plans, je glissai dans la serviette de cette même femme une trousse de couture après en avoir ôté les ciseaux qui rejoignirent le bouton de manchette sur le plateau du garçon.

Les bijoux, je les réservais pour Marie. Je superposai les colliers autour de son cou, constellai son tailleur prune de broches, de camées, de barrettes. Comme le nombre de bagues dépassait de beaucoup celui que ses doigts pouvaient supporter, j’ai disposé le reste sur la table, autour de ma phrase d’adieu.

Je me reculai pour juger de l’effet de cette composition. Toutes les pierres, vraies ou non (fausses sans doute, pour la plupart), se mirent à scintiller pour moi. Pour parfaire l’impression, je modifiai l’angle d’éclairage de certains spots, allumai une bougie que je posai sur la table en face d’elle. J’eus le sentiment exaltant d’avoir ainsi apporté l’ultime touche à mon œuvre en en précisant la signification. Je venais de transformer Marie en un arbre de Noël surréaliste.

Je suis resté assez longtemps sur le pas de la porte, incapable de détacher mes yeux de ce tableau. Ce que je regrettais le plus, c’était de ne pas avoir songé à me munir d’un appareil photo au drugstore tandis que j’en pillais les rayons. Une telle scène méritait d’être immortalisée. Songer qu’elle se trouverait chamboulée dans la seconde qui suivrait le retour du temps me désespérait.

Et puis je suis enfin sorti du Sans-Culotte, toujours nanti de ma sacoche qui ne contenait plus que deux disques et la série de badges de Walt Disney que, Dieu sait pourquoi, je n’avais pas cru devoir intégrer à ma composition.

Au coin de la rue, je me suis glissé entre deux fourgonnettes stationnées le long du trottoir et, dans l’ombre, j’ai récupéré mon faux briquet au fond de ma poche et ai remis le temps en marche.

Le choc provoqué par le retour du mouvement et du bruit a été plus fort que prévu. Mes nausées sont revenues. Plié en deux, je cherchais désespérément quelque chose à vomir au fond de mon estomac quand un couple de jeunes gens s’est arrêté à ma hauteur. L’homme a émis une plaisanterie à mon sujet, et la fille a ri en écho, puis ils se sont éloignés. Tremblant de honte et de fatigue, j’ai ramassé mon sac et ai filé sans demander mon reste. En sortant du restaurant, j’avais eu l’intention de demeurer dans les parages pour constater l’effet de ma mise en scène. À présent, même cela ne m’intéressait plus. Je n’avais plus qu’une hâte : regagner ma chambre d’hôtel. Et dormir.

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