L'Impasse-Temps

Dominique Douai · Chapitre 15 sur 16

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L'Impasse-Temps

Le sentiment de toute-puissance amène à commettre…

15.

 

Le sentiment de toute-puissance amène à commettre des erreurs. Moi, c’était toujours la même erreur que je commettais, en l’amplifiant à chaque fois.

De l’ostentation. Oui, je pense que ce terme convient. Au début, j’avais souffert de ne pas avoir de public. Puis j’en avais trouvé un. À présent, il me fallait l’étonner, le tenir constamment en haleine. Du cabotinage, plutôt.

Bien entendu, il n’y avait pas que ça. Il y avait aussi un besoin purement physique. Cette faim qui me torturait durant mes séjours dans le temps figé n’était pas une création de mon esprit. Je l’éprouvais dans ma chair.

On prétendra peut-être que j’étais fou et que c’est la démence qui m’a conduit à accomplir des actes dont la seule description m’eût auparavant empli d’effroi. Je maintiens que l’inverse s’est passé : les actes d’abord, la folie ensuite. Parce que j’étais incapable de les assumer, bien sûr. Une sorte de réaction d’auto-défense. Je perpétrais mes forfaits dans une sorte d’état second, et ensuite je les oubliais.

Ceci jusqu’à ma dernière rencontre avec Michel. Là, plus d’état second ni d’oubli. La conversation que nous avons eue m’a mis en face de mes propres actions et je n’ai pas pu faire autrement que les assumer.

Les assumer seulement. Mais une partie de moi-même, quoique de plus en plus réduite, de plus en plus menacée, continuait de se révolter contre cette fatalité qui faisait de moi un être à part, un monstre. Au stade où j’en étais arrivé, une telle révolte passait nécessairement par le suicide. Rien de bien nouveau : à plusieurs reprises déjà, j’avais eu l’occasion de me rendre compte que les erreurs qu’il m’arrivait de commettre au cours de mes séjours en temps figé ne s’expliquaient pas uniquement par l’étourderie. Ni par celui de voir reconnue ma toute-puissance. Chez Michel, l’instinct suicidaire fut plus nettement marqué encore ; sans lui, la police ne se serait peut-être jamais intéressée à moi.

« Vous le connaissiez bien ? »

Il s’était présenté sur le pas de ma porte : il était commissaire et venait de Paris. Devant mon expression de surprise (pourquoi un commissaire ? Pourquoi de Paris ?), il m’avait expliqué que le meurtre de Michel présentait de curieuses analogies avec certaines affaires dont la police parisienne avait actuellement à s’occuper. Aucune précision sur ces « affaires ». Je n’avais pas insisté : j’étais bien placé pour savoir desquelles il s’agissait.

« Comme ça, répondis-je. Nous étions au lycée ensemble, puis nous avons fait les Beaux-Arts en même temps. »

Un froncement de sourcils : « Vous aviez le même âge ?

— Oui… Oh ! Je sais, je parais beaucoup plus âgé, mais…» Une vague histoire de maladie de peau me vint tout naturellement aux lèvres.

« Je comprends. » Il hésita un instant. « Vous avez lu les journaux de ce matin ? Vous connaissez les circonstances du meurtre de Vetulli ?

— Non. Ils en ont aussi parlé à la radio, mais sans donner de détails. Ça m’a un peu étonné – qu’ils en parlent, je veux dire –, car Michel n’était pas encore très connu dans le monde de la peinture.

— Tiens…» Il s’est caressé le menton, l’air pensif. « Vous entendez la radio annoncer le meurtre de votre meilleur ami, et vous n’avez même pas la curiosité d’aller voir ce qui s’est passé ?

— Mon meilleur ami ?… Non, je viens de vous le dire. On se voyait de temps en temps, c’est tout. » J’esquissai un sourire : « Aubenas est une petite ville, on n’y a pas le choix de ses relations.

— Ce n’est pas ce que pense Mlle Maison.

— Lise ? Vous l’avez vue ?

— Elle est venue sur les lieux de l’enquête, elle. »

Je haussai les épaules : « Qu’est-ce qu’elle peut en savoir ? Elle s’est toujours tenue à l’écart des gens que je fréquentais. » Rien de moins vrai. En fait, c’était même l’inverse : si quelqu’un avait fait le vide autour de nous, c’était bien moi. Mais sur le moment, je ne trouvai pas d’autre argument.

Il se désintéressa brusquement de la question : « Ce crime présente une particularité, monsieur Grivat. On ne s’est pas contenté de tuer Michel Vetulli…» Et il me raconta le squelette reconstitué sur le lit, les os propres et brillants. Rien qui me surprit, bien sûr, mais je me sentis obligé de feindre la stupeur et l’incrédulité. « Un travail extrêmement long et délicat, poursuivit-il. Certains os portent des traces de dents, comme s’ils avaient été rongés avant qu’on ne les fasse bouillir pour en détacher les lambeaux de chair. Bref, ça a demandé au moins quatre ou cinq heures. Or sa voisine de palier affirme l’avoir entendu mettre la radio, répondre au téléphone… et ceci une demi-heure avant que Muriel Delarme – c’était sa, euh, sa petite amie – ne rentre dans la chambre et ne découvre le squelette.

— Ce squelette… Non, ce n’est pas possible ! Pour une raison ou pour une autre, il a dû décider de ficher le camp… Ce genre de mise en scène lui ressemble assez !

— Malheureusement, ce n’en est pas une. Un squelette, ça peut s’identifier. Grâce à la mâchoire, par exemple. Vetulli avait une couronne et un bridge ; le dentiste qui les avait posés les a formellement reconnus. Et les os eux-mêmes… Au fil des années, ils subissent des déformations. Vetulli souffrait d’une scoliose, et il avait chez lui des radiographies récentes de son dos…»

Nous restâmes silencieux quelques instants. Pour ma part, je réfléchissais. La situation m’intéressait. Comme un problème de mathématiques : je ne m’y sentais pas du tout impliqué, et je l’abordais avec logique. Tout commissaire qu’il fût, le personnage que j’avais devant moi ne m’impressionnait pas. Il l’ignorait, mais les rôles étaient inversés. Pour une fois, le policier tenait celui de la souris. En tant que chat, je pouvais me permettre de jouer un peu.

« Il y a une autre explication, dis-je. La voisine a pu se tromper. Le bruit venait d’un autre étage…» Je fis une pause, ménageant mes effets : « Ou alors elle s’est trompée sur la personne. Oui, bien sûr ! Elle a entendu du bruit dans la chambre de Michel, et elle en a déduit que c’était lui qui le produisait – en réalité, Michel était déjà mort, et sans doute depuis longtemps. C’est l’assassin qu’elle entendait ! »

Le commissaire sourit : « Franchement, monsieur Grivat, vous pensez que cette hypothèse nous a échappé ? Ça nous aurait arrangé : pas de mystère, une enquête de routine… Seulement voilà : Muriel Delarme ne s’est rendue chez Vetulli que parce que celui-ci venait juste de lui téléphoner pour le lui demander. Il… Enfin, la police l’avait assigné à résidence, comme tous les militants politiques en ce moment, et il avait besoin d’elle pour préparer une exposition à Grenoble. »

À Annecy, ai-je pensé. Mais je me suis bien gardé de rectifier.

« Mais il y a l’autre coup de téléphone », continua le policier, comme s’il profitait de la conversation pour mettre de l’ordre dans ses idées. « Car la voisine a bien entendu sonner… Là, j’avoue que nous avons eu de la chance : l’appel provenait du bar d’en face. C’est le patron lui-même qui est venu nous le dire. Il ne pourrait pas le jurer, bien sûr, il n’écoutait pas vraiment ce qui se disait. Par contre, il se souvient très bien avoir vu l’homme qui venait de téléphoner traverser la rue et entrer dans l’immeuble de Vetulli.

« Ça ne signifie pas grand-chose. Cet immeuble comprend pas mal d’appartements. » Avec irritation, je constatai que j’étais à présent sur la défensive. Mon petit jeu, sans que je m’en rende compte, avait tourné à mon désavantage. C’était lui, à présent, qui jouait avec moi.

« Aubenas est une petite ville, dit-il en me paraphrasant. Les gens s’y connaissent plus ou moins tous de vue, surtout les patrons de cafés, qui passent leur temps à regarder les gens dans la rue… S’il pense que cet homme se rendait chez Vetulli, c’est qu’il les avait déjà vus ensemble. »

Je secouai la tête : « C’est idiot. Visiteur ou pas, votre histoire ne tient pas debout. Tant que vous ne m’aurez pas expliqué que Michel ait pu être tué et… désossé en si peu de temps…

— C’est effectivement ce qu’il nous reste à éclaircir », admit-il. Une nouvelle fois, il me parut se parler à lui-même. Il avait soudain cessé de jouer. Et moi, je commençais à ressentir une vague inquiétude. « Voyez-vous, il y a seulement quelques jours, j’aurais traité la voisine de Vetulli et le patron de bistrot de mythomanes et j’aurais demandé que l’affaire soit classée. Mais depuis, il s’est passé tellement d’étranges choses… À Paris, bien sûr, mais pourquoi ne s’en produirait-il pas aussi en province ?… Et d’ailleurs, il s’en est déjà produit ici même ! Une gamine que l’on découvre à moitié dévorée alors que, la seconde d’avant, elle suivait sagement un cours… À chaque fois, les mêmes atrocités, et surtout le même mystère : comment ces actes ont-ils pu être commis en moins de temps qu’il n’en faut pour qu’on les remarque ? »

J’abandonnai moi aussi le jeu :

« Vous allez m’arrêter ? »

Il hocha affirmativement la tête. « Vous êtes mon seul suspect, monsieur Grivat. Nous allons vous confronter au patron du bistrot, puis nous vérifierons vos empreintes. Il y en a partout, là-bas. Une vraie mine. À croire que l’assassin s’est vraiment donné du mal pour nous faciliter la tâche.

— Une sorte de suicide, dis-je. Il éprouvait sans doute le besoin d’en finir.

— Vous croyez ? Je pense plutôt qu’il s’enfonce chaque jour davantage dans sa mégalomanie.

— Et s’il avait des raisons d’être mégalomane ? S’il possédait des pouvoirs susceptibles entre autres de le soustraire à la justice des hommes ? »

Ce fut à son tour de prendre peur. « Je vous préviens, Grivat, je ne suis pas venu seul. Votre maison est cernée. Ne faites pas l’idiot et sortez vos mains de vos poches. »

À ce moment, la porte de la salle de séjour s’ouvrit brusquement. Les flics avaient dû entrer par le garage tandis qu’il me faisait la conversation.

Je levai les mains pour montrer que je ne tenais pas d’arme. L’éclat du briquet niché au creux de ma paume ne parut pas l’émouvoir.

« Vous avez de la chance, ironisai-je. Vous désiriez savoir comment je m’y suis pris avec Vetulli ? »

Il n’eut pas le temps de saisir son arme.

Ni ses hommes celui de faire usage des leurs.

Tout de même, j’étais un peu triste. C’était un homme intelligent, et pourtant, il n’avait rien deviné. Pis, il ne m’avait pas laissé le temps de m’expliquer, il avait raisonné en fonction de schémas préétablis. Pas une seconde il n’avait soupçonné ma toute-puissance. Pour lui, je n’étais qu’un assassin ordinaire, un peu porté sur les mises en scène grand-guignolesques, mais rien de plus. Finalement, il méritait son sort.

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