L'Inconnu et les Problèmes psychiques
L'action psychique d'un esprit sur un autre — Transmission de pensées — Suggestion mentale — Communications à distance entre vivants
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
XIV. — Une jeune femme de mes amies,
qui habitait Paris tandis que j’étais en pro-
vince, fut atteinte d’un mal qui la conduisit en
quelques heures aux portes du tombeau. Rien
absolument ne m’avait avertie de sa maladie,
cependant j’eus à ce moment exact un rêve, vé-
ritable cauchemar, pendant lequel j’assistais
au mariage de cette amie. Parents et amis,
tout le monde y était vêtu d’étoffes de couleur
brune et pleurait à chaudes larmes ! L’impres-
sion devint si douloureuse que je m’éveillai.
Quinze jours après, je sus le danger auquel
avait échappé cette personne.
Il m’arrive aussi, fréquemment, de penser,
sans motif apparent, à une personne dont je
contrôle la coïncidence de pensée par la ré-
ception d’une lettre que rien ne rendait né-
cessaire. Cela arrive si souvent que j’ai l’ha-
bitude d’attendre des nouvelles des personnes
auxquelles j’ai pensé involontairement. Ce-
pendant le fait n’est pas sans exceptions.
A. B.
à Chagny. [Lettre 382.]
XV. — Le fait suivant m’a été rapporté par
un de mes amis, professeur dans une faculté
de médecine de France, et présentant par sa
situation des garanties toutes spéciales. Je ne
puis, sans son autorisation, vous donner son
nom au sujet d’un événement qu’il m’a raconté
dans l’intimité et qu’il ne voudrait peut-être
pas voir publier. Nous le désignerons donc sous
l’initiale Z.
M. Z., qui se trouvait alors à Saint-Louis
du Sénégal, fut piqué à un orteil par un in-
secte du pays très dangereux, connu parmi
les Européens sous le nom de chique. À la
suite de cette piqûre, il fut pris d’une fièvre
intense qui le mit à deux pas du tombeau,
et le laissa pendant une vingtaine de jours,
je crois, absolument sans connaissance. Or,
quelques heures après qu’il eût perdu tout
sentiment, on lui apporta un télégramme de
sa mère, qui était en France, demandant ce
qui lui était arrivé. L’heure à laquelle avait
été lancé ce télégramme, en tenant compte du
temps nécessaire pour aller le porter au bu-
reau, coïncidait avec celle de l’évanouissement
de M. Z. Lorsque ce dernier, heureusement ré-
tabli ; rentra en France, sa mère lui raconta
que, sans motif apparent, elle avait soudain
éprouvé une sorte de secousse et qu’elle avait
eu immédiatement l’intuition que son fils cou-
rait un grand danger ; cette impression était
si puissante, qu’elle avait immédiatement fait
lancer un télégramme pour avoir de ses nou-
velles.
Pour donner plus d’authenticité à mon ré-
cit, je préfère signer ma lettre ; mais je suis
fonctionnaire de l’État, comme vous voyez, et
je vous serais reconnaissant, si par hasard
vous jugiez bon de reproduire les faits que
je cite, de ne pas publier mon nom et mon
adresse.
R.
Algérie. [Lettre 398.]
XVI. — J’avais autrefois un ami que les cir-
constances (c’était un explorateur) obligeaient
à vivre fort loin de chez nous. Nous avions pris
la douce habitude de correspondre très régu-
lièrement et, petit à petit, nos âmes avaient
acquis une telle affinité qu’il nous arrivait
constamment de nous écrire à la même heure,
de nous dire identiquement les mêmes choses,
ou encore de répondre à la même minute à
une question posée dans la lettre. Ainsi, un
jour, inquiet de n’avoir pas reçu de nouvelles,
je saisis la plume et traçai deux mots : « Es-
tu malade ? » Au même moment, nous l’avons
vérifié plus tard, il m’écrivait : « Sois sans in-
quiétude, le mal a passé. » Je ne dis pas que
ce soit là une vision, mais certes, dans les
moments tragiques de l’existence, deux âmes
unies par la plus profonde tendresse doivent
se « confondre », s’unifier à distance.
E. ASINELLI.
À Genève. [Lettre 443.]
XVII. — Un jour, ma femme s’est trouvée,
vers midi, prise d’un malaise indéfinissable
qu’elle n’a jamais ressenti depuis ; elle était
oppressée et ne pouvait rester en place. Invitée
à une collation, elle s’y rendit, mais ne put res-
ter ; elle alla se promener dans le jardin, cher-
cha à causer. Cette contrainte la suivait tou-
jours, et ce n’est qu’à 9 heures au soir qu’elle
s’est trouvée subitement soulagée, comme si
elle n’avait rien éprouvé.
Le lendemain, on est venu lui apprendre
que son père était décédé ce jour-là à 9 heures
du soir juste. Elle n’avait pas pensé à son père
du tout.
BUSIN.
À Neuville, par Poix-du-Nord. [Lettre 449.]
Le village que nous habitions était à 24 ki-
lomètres de celui de mon beau-père.
XVIII. — Il m’est arrivé souvent de chanter
mentalement un air connu, et quelques ins-
tants après mon mari chantait à haute voix
l’air que j’avais dans la tête. Cela nous occa-
sionnait quelques discussions qui finissaient
toujours par nous amuser.
M. C.
À Grenoble. [Lettre 467.]
XIX. — Ma tante (mère adoptive) m’aimait
extrêmement, si je puis m’exprimer ainsi, et
était très nerveuse. Moi-même je le suis as-
sez. Notre correspondance était très fréquente,
surtout dans les premiers temps de notre sé-
paration, et j’ai remarqué que, chaque fois que
je devais recevoir une lettre d’elle, ma pen-
sée se reportait avec une grande intensité vers
elle, la veille de l’arrivée de sa correspondance
dont la date n’avait rien de fixe. Ces observa-
tions m’ont souvent préoccupé.
O.
Commandant retraité, à Riversé. [Lettre 507.]
XX. — Une nuit, il y a plusieurs années
de cela, je suis réveillé brusquement, ayant
conscience qu’un de mes clients, M. X..., de-
meurant à trois kilomètres de chez moi, al-
lait venir me chercher. Je saute de mon lit, je
me mets à la fenêtre, et... je le vois arriver
quelques minutes plus tard. Sa femme était
malade et il me priait de venir la voir.
Il m’est arrivé plusieurs faits de ce genre.
D r N.... [Lettre 517.]
XXI. — Dans cet ordre d’idées, voici la
seule remarque que j’aie faite, intéressante
seulement à cause de sa régularité : j’ai deux
amies à l’étranger, qui m’écrivent assez fré-
quemment, mais non à date fixe. Quand je rêve
à l’une ou à l’autre, il est rare que le cour-
rier du matin ne m’apporte pas une lettre de
celle à laquelle j’ai rêvé. Tout d’abord je n’y ai
pas pris garde, mais la remarque s’est imposée
et, depuis, j’ai vérifié le fait très souvent. De
plus, le rêve n’est généralement pas précédé
d’une pensée plus particulière qui pourrait en
quelque sorte le préparer et l’expliquer.
CL. CHARPOY.
À Tournus. [Lettre 551.]
XXII. — Mon amie intime a souffert pen-
dant une journée d’une angoisse physique in-
tense et qu’aucune cause connue ne lui expli-
quait, le jour où j’étais, moi, frappée du plus
grand chagrin, sans qu’elle pût d’ailleurs se
douter de ce qui se passait : j’étais à Nantes,
elle à Genève.
CH. CHAMPURY.
À Genève. [Lettre 589.]
XXIII. — En 1845 et 1846, j’étais élève
(classe de français) au collège d’Alais ; quoique
protestant, j’étais dans les meilleurs termes
avec M. Barély, abbé du collège, et, lors des
fêtes religieuses, j’étais, avec quelques cama-
rades, chargé des décors de la chapelle.
Nous profitions de notre liberté momenta-
née pour descendre dans le caveau funéraire
qui se trouve sous la sacristie et où l’on accède
par une trappe et un escalier, placés sous la
stalle des professeurs, dans la chapelle. Ce ca-
veau renfermait les restes de trois ou quatre
anciens abbés du collège, dont les cercueils dé-
couverts et à moitié brisés étaient déposés sur
le sol ; la voûte basse était constellée de noms
d’anciens élèves tracés à la fumée des bougies ;
j’avais gardé, de ce caveau, un souvenir ineffa-
çable.
Plus tard, en 1849 et 1850, j’habitais
Nîmes. M. Maulins Salles, libraire, s’occupait
de magnétisme, nous en causions souvent ; il
aurait voulu m’enrôler dans sa compagnie, di-
sant qu’étant dans l’architecture je pourrais,
magnétisé, détailler les monuments des villes
où l’on me conduirait par la pensée. J’accep-
tai, mais il eut beau faire, il ne put parvenir à
m’endormir.
Un jour, j’assistai à une séance fort inté-
ressante à laquelle il m’avait invité ; je trou-
vai là une femme d’une soixantaine d’années,
domestique probablement.
Il la magnétisa, me mit en communication
avec elle, les mains dans les mains, et on nous
laissa seuls.
Le souvenir du caveau de la chapelle me re-
vint à la mémoire et je me décidai d’y conduire
le sujet. Je lui dis que nous prenions le train
d’Alais : elle balança le haut du corps pendant
tout le trajet.
En arrivant, et jusqu’à notre entrée dans
le collège, elle me détailla parfaitement tout
ce qui se trouvait sur notre passage ; nous en-
trons dans le vestibule, ensuite dans la cha-
pelle ; elle se signa en voyant l’autel ; nous al-
lons vers la stalle de gauche, elle fait des ef-
forts pour la déplacer et m’aide aussi à soule-
ver la dalle de la trappe ; j’allume une bougie,
je lui donne la main pour descendre le petit es-
calier, et nous voilà dans le caveau ; elle trem-
blait de peur et voulait s’en aller.
Je la tranquillisai, et l’amenant devant les
cercueils je la priai de me les dépeindre.
« Il y a de la neige sur celui-là, me dit-
elle !... » La bière avait été remplie de fleur de
chaux.
« Quelle belle chevelure a celui-ci ! » Le
crâne, en effet, était entouré d’une forêt de
cheveux.
« Soulevez le vêtement de celui d’à côté, lui
dis-je....
— Oh ! exclama-t-elle, que c’est beau ! c’est
de la soie et de l’or !... » C’était un des abbés
enseveli en habits sacerdotaux !
« Regardez la voûte, je vais vous éclairer ;
que voyez-vous ?... — Des noms, me dit-elle. —
Lisez-les. » Elle en lut cinq ou six dont je me
souvenais fort biens.
Nous regagnâmes la chapelle et je lui dis
que nous allions aller à pied à Anduze.
En chemin, elle me donna une masse de dé-
tails sur le pays que nous parcourions, et tous
parfaitement véridiques.
Arrivés à Anduze, je l’introduisis dans une
maison amie ; il est huit heures du soir ; elle
me dépeint la maison, l’escalier, le salon....
Je lui demande alors de me désigner les per-
sonnes présentes. Elle me répond qu’elle ne
le sait pas.... Je réfléchis alors que je l’igno-
rais moi-même et qu’il m’était impossible de
lui transmettre ma pensée.
MELVIL ROUX.
Architecte, à Tornac, par Anduze (Gard).
[Lettre 650.]
XXIV. — Dernièrement, j’ai soigné et guéri,
par le magnétisme, la femme d’un de mes
amis qui souffrait d’une pénible affection de-
puis près de dix-huit ans. Le traitement qu’elle
suivit journellement avec moi dura environ six
mois et, comme cela arrive en pareil cas entre
magnétiseur et sujet, elle était tombée sous
ma dépendance absolue. Je ne veux point vous
rapporter ici tous les phénomènes que je pou-
vais faire naître chez elle, tels que aberrations
du goût, sensation de chaud et de froid, etc.,
ils sont trop connus et trop facilement impu-
tés à l’imagination. Mais outre cela elle perce-
vait, involontairement de ma part, toutes mes
sensations, même à distance, et ici l’imagina-
tion ne peut être invoquée comme entrant en
jeu. C’est ainsi qu’il lui arrivait de me dire :
« Hier vous vous êtes querellé à telle heure »
ou bien : « Vous étiez triste, que vous est-il ar-
rivé ? » Bref, j’ai pu m’assurer qu’elle sentait
toutes mes impressions à une très grande dis-
tance ; j’ai pu le vérifier du moins pour un es-
pace de 15 kilomètres.
J’ai eu aussi un autre sujet, un homme
celui-là, que je faisais venir à volonté chez moi.
Il suffisait pour cela que j’y pense fortement.
« Pourquoi, lui dis-je un jour, êtes-vous venu
par un temps si affreux ? — Eh bien, je n’en
sais rien, cela m’a pris tout d’un coup, j’ai eu
envie de vous voir, et me voici. » Où est l’ima-
gination dans tout cela ?
De même qu’il y a un somnambulisme na-
turel et un somnambulisme provoqué, il y a le
magnétisme volontaire et l’involontaire, ce qui
explique les sympathies et les antipathies na-
turelles.
Dr X....
À Valparaiso. [Lettre 675.]
Ces cas ne peuvent raisonnablement pas plus
être attribués au hasard que les précédents.
(Quelques-unes des rencontres devinées peuvent
l’avoir été par une ressemblance fortuite des ren-
contres qui les ont précédées, mais c’est évidem-
ment l’exception). Ils prouvent la communication
des pensées. Nous en présenterons encore quelques autres à l’attention de nos lecteurs. Le suivant est
extrait de l’ouvrage Phantasms of the Living.
M. A. Skirving, maître maçon à la cathédrale de
Winchester, écrit aux rédacteurs de ce recueil :
XXV. — Je ne suis pas savant. J’ai quitté
l’école à l’âge de douze ans, et j’espère que
vous pardonnerez mes fautes contre la gram-
maire. Je suis maître maçon à la cathédrale de
Winchester et je demeure dans cette ville de-
puis neuf ans. Il y a plus de trente ans, j’habi-
tais à Londres, tout près de l’endroit occupé à
présent par le Great Western Railway. Je tra-
vaillais à Regent’s Park pour MM. Mowlem,
Burt et Freeman. La distance de ma maison
étant trop grande pour rentrer pour les repas,
j’emportais mon déjeuner et je ne quittais pas
mon travail dans la journée.
Un certain jour, cependant, je sentis brus-
quement un désir intense de rentrer chez moi.
Comme je n’avais rien à faire chez moi, je
tâchai de me débarrasser de cette obsession,
mais il me fut impossible d’y réussir. Le dé-
sir de rentrer chez moi augmenta de minute
en minute. Il était 10 heures du matin, et il
n’y avait rien qui pût me rappeler de mon tra-
vail à cette heure-là. Je devins inquiet et mal à
l’aise ; je sentis que je devais m’en aller, même
au risque d’être ridiculisé par ma femme ; je ne
pouvais donner aucune raison de quitter mon
travail et de perdre six pences l’heure pour
une bêtise. Toutefois je ne pus rester ; je par-
tis pour la maison.
Lorsque j’arrivai devant la porte de ma
maison, je frappai ; la sœur de ma femme
m’ouvrit. Elle parut surprise et me dit : « Eh
bien, Skirving, comment est-ce que vous le sa-
vez ? — Savez quoi ? lui dis-je. — Eh bien, à
propos de Mary Anne. » Je lui dis : « Je ne
sais rien sur Mary Anne (ma femme). — Alors,
qu’est-ce qui vous ramène à cette heure-ci ? »
Je lui répondis : « Je n’en sais rien. Il me sem-
blait que l’on avait besoin de moi ici. Mais
qu’est-ce qui est arrivé ? »
Elle me raconta qu’un fiacre avait renversé
ma femme, il y avait peut-être une heure, et
qu’elle était gravement blessée. Elle n’avait
cessé de m’appeler depuis son accident. Elle
me tendit les bras, les enlaça autour de mon
cou et posa ma tête sur sa poitrine. Les crises
passèrent immédiatement et ma présence la
calma ; elle s’endormit et reposa. Sa sœur me
raconta qu’elle avait poussé des cris à faire
pitié pour m’appeler, bien qu’il n’y eût pas la
moindre probabilité que je viendrais.
Ce court récit n’a qu’un mérite : il est stric-
tement vrai.
ALEXANDRE SKIRVING.
P.-S. — L’accident avait eu lieu une heure
et demie avant mon arrivée. Cette heure coïn-
cidait exactement avec celle où j’éprouvai l’ob-
session de quitter mon travail. Il me fallait
une heure pour arriver chez moi, et avant de
partir j’avais bien lutté une demi-heure pour
vaincre le désir de m’en aller.
Tous ces exemples montrent qu’il y a comme des
courants entre les cerveaux, entre les esprits, entre
les cœurs, courants dus à une force encore inconnue.
En voici d’autres non moins évidents.
Le professeur Silvio Venturi, directeur de l’asile
d’aliénés de Girifalco, écrivait le 18 septembre
1892 :
XXVI. — En juillet 1885, j’habitais Nocera.
Un jour, j’allai, avec un compagnon, faire une
visite à mon frère à Pozzuoli, à trois heures de
chemin de fer.
Je laissai chez moi tout le monde en bonne
santé. D’habitude je restais deux jours à Poz-
zuoli, quelquefois un peu plus. Nous arrivâmes
à 2 heures après-midi. Après le repas, nous
avions l’intention de faire une partie de ba-
teau avec mes parents. Tout d’un coup je m’ar-
rête pensif, prenant une résolution énergique,
je déclare ne plus vouloir aller en barque mais
au contraire revenir tout de suite à Nocera. On
me questionna, disant que j’étais bizarre. Je
sentais moi-même toute l’extravagance de ma
résolution, mais je n’hésitai pas, car j’éprou-
vais un besoin irrésistible de retourner chez
moi.
En voyant ma résistance, on me laissa par-
tir. Mon compagnon me suivit malgré lui. Je
louai une petite voiture avec un cheval maigre
et lent qui allait au pas au lieu de trotter. Tout
à coup, craignant de manquer le train de 7
heures du soir (c’était le dernier) je pressai le
cocher, mais la pauvre bête épuisée n’avançait
pas. Finalement nous descendîmes et pûmes
trouver une autre voiture à temps pour le
train.
Ma maison à Nocera est située à trois cents
mètres de la gare, mais je n’eus pas la patience
de faire le trajet à pied et montai dans la voi-
ture d’un ami, laissant mon compagnon ren-
trer à pied. Arrivé chez moi, je pâlis en voyant
quatre médecins : MM. Ventre, Canger, Ros-
cioli et celui de la ville ; tout le monde était
autour du lit de ma chère enfant atteinte du
croup et menacée de mort.
La maladie n’était pas dans la région. Le
croup s’était déclaré à 7 heures du matin,
peut-être à l’heure même où je subis l’obses-
sion de retourner au plus vite chez moi. J’ai
eu la joie d’avoir contribué ainsi à sa guérison.
Ma femme avant mon arrivée criait et m’appe-
lait avec angoisse 15.
Tous ces faits si nombreux n’indiquent-ils pas
l’existence de courants psychiques entre les êtres vi-
vants ? Ces constatations sont de la plus haute im-
portance pour la connaissance que nous cherchons à
acquérir, par ces études, de la nature et des facultés
de l’âme humaine.
Autre document tout à fait du même ordre : ils
se confirment ainsi les uns par les autres.
M. Lasseron, greffier à Châtellerault, écrit, à la
date du 31 janvier 1894 16 :
XXVII. — Un avoué, faisant partie de la
15. Annales des sciences psychiques, 1893, p. 331. 16. Même Revue, 1894, p. 268.
garde nationale, se trouvait dans le corps de
garde. Tout à coup, il lui prend la fantaisie
de sortir, sans prévenir personne. Étant sous
les armes, pas même le chef de poste n’aurait
pu le lui permettre ; d’ailleurs, il n’avait aucun
motif plausible à donner. C’était une lubie qui
lui passait par la tête, et malgré la prison qui
lui incombait (en effet, il a attrapé, pour ce fait
d’indiscipline, huit jours de prison), il dépose
son fusil et s’en va chez lui, en courant.
En arrivant, il trouve sa femme en larmes,
environnée de médecins qui entouraient le lit
de sa fille, âgée de six ans, atteinte du croup et
proche de la mort.... Cette maladie n’était pas
dans la ville.
La vue inopinée de son père sembla pro-
duire une réaction d’autant plus favorable que
l’enfant survécut. Elle s’est mariée avec le
frère de la femme du juge qui m’a raconté ce
fait extraordinaire ; elle est morte avant sa
vingt-cinquième année.
Il a fallu employer les plus grandes protec-
tions pour lever la punition des huit jours de
prison, et c’est plutôt en considération de cet
étrange fait de télesthésie.
LASSERON.
Greffier, à Châtellerault.
Le Dr Aimé Guinard, chirurgien des hôpitaux de
Paris, habitant à Paris, rue de Rennes, expose le fait
suivant (octobre 1891) :
XXVIII. — J’ai habituellement pour den-
tiste un de mes amis installé loin de chez moi,
dans le quartier de l’Opéra. Comme sa clien-
tèle a pris une extension considérable, je n’ai
pas le temps de faire de longues stations dans
son salon d’attente, et je me suis décidé à de-
mander quelques soins à un de ses collègues
qui exerce à quelques pas de chez moi, M. Mar-
tial Lagrange.
Je donne ces détails pour bien montrer que
je n’étais pas en relations avec ce dernier, car
je l’ai vu pour la première fois au début de
cette année.
Un soir du mois de septembre, je me couche
comme d’ordinaire, vers onze heures et demie :
je suis pris vers deux heures du matin d’une
rage de dents des plus insupportables, et je
reste éveillé toute la nuit. Je souffrais assez
pour ne pas pouvoir m’endormir, mais non pas
au point d’être dans l’impossibilité de penser
à mes affaires courantes. Comme j’étais sur
le point de terminer un mémoire sur le trai-
tement chirurgical du cancer de l’estomac, je
passai une partie de la nuit à méditer sur ce
sujet et à faire le plan de mon dernier chapitre.
Souvent mon travail de tête était interrompu
par une poussée douloureuse, et je prenais la
résolution d’aller dès le lendemain matin trou-
ver mon voisin, M. Martial Lagrange, pour ar-
racher la dent malade.
J’insiste sur ce point : pendant cette longue
insomnie, ma pensée a été absolument concen-
trée sur ces deux sujets (et cela avec d’autant
plus d’intensité que tout était dans le calme et
l’obscurité autour de moi), d’une part mon mé-
moire sur le traitement chirurgical du cancer
de l’estomac où j’étudie l’extirpation de la tu-
meur au bistouri, et de l’autre le dentiste en
question et l’ablation de ma mauvaise dent.
Dès dix heures du matin, j’arrive dans le
salon d’attente, et, dès que M. Martial La-
grange soulève la portière de son cabinet, il
s’écrie : « Tiens, comme c’est bizarre, j’ai rêvé
de vous toute la nuit. »
Je lui réponds en plaisantant : « J’espère
au moins que votre rêve n’a pas été trop désa-
gréable, bien que j’y fusse mêlé. »
Mais, au contraire, reprend-il, c’était un
horrible cauchemar ; j’avais un cancer de l’es-
tomac, et j’étais obsédé de l’idée que vous alliez
m’ouvrir le ventre pour me guérir.
Or, j’affirme que M. Martial Lagrange igno-
rait absolument que, cette nuit-là, j’étudiais
précisément cette question ; je ne l’avais pas
rencontré depuis plus de six mois, et nous
n’avons aucun ami commun.
J’ajouterai que c’est un homme de 45 ans
environ, névropathe, très émotif.
Voilà le fait dans toute sa simplicité, ce
n’est pas un racontar de seconde ou de troi-
sième main, puisque c’est de moi-même qu’il
s’agit. Est-ce une simple coïncidence ? Cela me
paraît bien improbable.
Ne serait-ce pas plutôt une observation à
rapprocher des cas authentiques de télépa-
thie ? Ce qu’il y a de particulier ici, c’est mon
état de veille à moi, et c’est la pensée du
dentiste influencé ou suggestionné pendant le
sommeil.
On dit couramment, probablement depuis
des siècles, lorsqu’on s’occupe avec insistance
de quelque absent : « Les oreilles ont dû lui
tinter. » Ce dicton serait-il basé sur des faits
de télépathie analogues au mien ?
Ces observations ne datent pas d’aujourd’hui.
Voici une expérience rapportée par mon ami re-
gretté le Dr Macario dans son livre si intéressant
sur 17 Le Sommeil :
XXIX. — Un soir, le Dr Grosnier, après
avoir endormi par la magnétisation une
femme hystérique, demanda au mari de cette
femme la permission de faire une expérience,
et voici ce qui se passa. Sans mot dire, il
la conduisit en pleine mer, mentalement bien
entendu. La malade fut tranquille tant que
le calme dura sur les eaux ; mais bientôt le
magnétiseur souleva dans sa pensée une ef-
froyable tempête, et la malade se mit aussi-
tôt à pousser des cris perçants et à se cram-
ponner aux objets environnants ; sa voix, ses
larmes, l’expression de sa physionomie indi-
quaient une frayeur terrible. Alors il ramena
successivement, et toujours par la pensée, les
vagues dans les limites raisonnables. Elles
cessèrent d’agiter le navire, et, suivant le pro-
grès de leur abaissement, le calme rentra dans
l’esprit de la somnambule, quoiqu’elle conser-
17. 1857, p. 186.
vât encore une respiration haletante et un
tremblement nerveux dans tous ses membres.
« Ne me ramenez jamais en mer, s’écria-t-elle
un instant après avec transport, j’ai trop peur ;
et ce misérable de capitaine qui ne voulait pas
nous laisser monter sur le pont ! » Cette ex-
clamation nous bouleverse d’autant plus, dit
M. Grosnier, que je n’avais pas prononcée une
seule parole qui put lui indiquer la nature de
l’expérience que j’avais l’intention de faire.
Le Dr Macario rapporte aussi les faits suivants :
XXX. — Un terrain était à vendre judiciai-
rement dans une commune des environs de
Paris. Personne n’y mettait l’enchère, quoique
la mise à prix fut excessivement minime, parce
que ce terrain était saisi au père G... qui passe
parmi les paysans pour un sorcier dangereux.
Après une longue hésitation, un cultivateur
nommé L..., séduit par le bon marché, se ris-
qua et devint acquéreur du champ.
Le lendemain matin, notre homme, la
bêche sur l’épaule, se rendait en chantant à
sa nouvelle propriété, quand un objet sinistre
frappa ses regards ; c’était une croix de bois à
laquelle était attaché un papier contenant ces
mots : « Si tu mets la bêche dans ce champ,
un fantôme viendra te tourmenter la nuit. » Le
cultivateur renversa la croix et se mit à tra-
vailler la terre, mais il n’avait pas grand cou-
rage ; il pensait, malgré lui, au fantôme qui
lui était annoncé, il quitta l’ouvrage, rentra
chez lui et se mit au lit ; mais ses nerfs étaient
surexcités, il ne put dormir. À minuit, il vit
une longue figure blanche se promener dans
sa chambre et s’approcher de lui en murmu-
rant : « Rends-moi mon champ. »
L’apparition se renouvela les nuits sui-
vantes. Le cultivateur fut saisi par la fièvre.
Au médecin qui l’interrogea sur la cause de sa
maladie, il raconta la vision dont il était ob-
sédé, et déclara que le père G... lui avait jeté
un sort. Le médecin fit venir cet homme, et,
en présence du maire de la commune, il l’in-
terrogea. Le sorcier avoua que chaque nuit, à
minuit, il se promenait chez lui revêtu d’un
drap blanc, afin de faire endêver l’acquéreur
de son champ. Sur la menace de le faire arrê-
ter s’il continuait, il se tint tranquille. Les ap-
paritions cessèrent et le cultivateur recouvra
la santé.
Comment ce sorcier, se promenant chez lui,
pouvait-il être vu du paysan dont la demeure
est à un kilomètre de distance ? Nous n’expli-
querons pas ce phénomène, nous dirons seule-
ment que ce fait n’est pas sans précédents
et qu’il s’appuie sur une autorité, irrécusable,
celle du célèbre Dr Récamier.
XXXI. — M. Récamier venait de Bordeaux,
il traversait en chaise de poste un village ; une
des roues de la voiture vint à se briser ; on
courut chez le charron dont la demeure était
près de là. Mais cet homme était malade au
lit, et l’on fut obligé d’aller chercher un de ses
confrères qui demeurait dans le village voi-
sin. En attendant que l’accident fût réparé, M.
Récamier entra chez le paysan malade, et lui
adressa des questions sur l’origine de son mal.
Le charron répondit que sa maladie provenait
du manque de sommeil : « Il ne pouvait dor-
mir, parce qu’un chaudronnier qui demeurait
à l’autre bout du village, à qui il avait refusé
de donner sa fille en mariage, l’en empêchait
en frappant toute la nuit sur ses chaudrons. »
Le docteur alla trouver le chaudronnier, et
sans préambule, il lui dit :
« Pourquoi frappes-tu toute la nuit sur ton
chaudron ?
— Pardienne, répondit-il, c’est pour empê-
cher Nicolas de dormir.
— Comment Nicolas peut-il t’entendre,
puisqu’il demeure à une demi-lieue d’ici ?
— Oh ! oh ! reprit le paysan en souriant
d’un air malin, je savons ben qu’il entend. »
M. Récamier enjoignit au chaudronnier de
cesser son tapage en le menaçant de le faire
poursuivre si le malade venait à mourir. La
nuit suivante, le charron dormit paisiblement.
Quelques jours après, il reprit ses occupations.
Dans les considérations dont il accompagne
le récit de ce fait, le Dr Récamier l’attribue
au pouvoir de la volonté, dont on ne connaît
pas encore toute l’énergie, et qui s’était spon-
tanément révélé à un paysan inculte. Le phé-
nomène, du reste, ne semblera pas extraordi-
naire à ceux qui connaissent le magnétisme.
Le général Noizet, l’un des auteurs les plus sé-
rieux et les plus précis qui aient écrit sur le magné-
tisme, rapporte l’histoire suivante 18 :
XXXII. — Vers 1842, je fus invité à passer
chez un de mes anciens camarades une soirée
18. Mémoire sur le somnambulisme et le magnétisme animal,
adressé en 1820 à l’Académie de Berlin, et publié avec additions en 1854.
dans laquelle on devait étaler les merveilles
du somnambulisme. Je m’y rendis ; c’était la
première fois que j’assistais à ce genre de spec-
tacle, assez commun cependant dans les sa-
lons de Paris, et depuis je n’y ai pas assisté
de nouveau.
Je trouvai là une quarantaine de per-
sonnes, quelques adeptes plus ou moins exal-
tés, et beaucoup d’incrédules, parmi lesquels
on pouvait compter au premier rang le maître
de la maison. J’augurais mal de la séance, et,
en effet, toutes les expériences de vue à dis-
tance, de lecture de billet cacheté, tous les mi-
racles en un mot échouèrent complètement, et
il ne resta plus assez de faits saillants pour
qu’une réunion aussi nombreuse et dans des
dispositions diverses pût sagement les appré-
cier.
En causant dans un groupe à l’issue de
cette déconvenue, je fis observer au maître de
la maison que ce n’était pas par de semblables
représentations que l’on pouvait se convaincre
de la réalité des phénomènes ; que les ex-
périences eussent-elles même réussi, chacun
dans une réunion nombreuse de personnes
étrangères les unes aux autres pouvait suppo-
ser quelque compérage, quelque supercherie,
et que, pour bien observer les faits, il fallait
les voir en tête-à-tête ou en petit comité, les
examiner sous toutes les faces et les répéter
souvent.
Un de nos interlocuteurs applaudit à
mes paroles, dit qu’il connaissait une excel-
lente somnambule, et nous proposa de tenter
quelques essais avec elle, en présence seule-
ment du maître de la maison et chez un ami
commun. Nous acceptâmes et prîmes jour à un
délai rapproché.
J’arrivai chez mon ami avant le magnéti-
seur et sa somnambule, et j’appris qu’entre
autres facultés extraordinaires qu’on prêtait à
cette somnambule était celle de pouvoir dire ce
qu’une personne avec qui on la mettait en re-
lation avait fait dans la journée. Il se trouvait
justement par hasard que ce jour-là j’avais fait
une démarche peu ordinaire. J’étais allé dans
les combles de l’hôtel des Invalides, avec le duc
de Montpensier, pour lui montrer les plans-
reliefs des places fortes. Je proposai de faire
sur moi l’essai de la faculté de la somnambule,
et cette proposition fut acceptée par mes deux
amis.
La somnambule arrivée et endormie, je me
mis aussitôt en rapport avec elle et lui deman-
dai si elle pouvait voir ce que j’avais fait dans
la journée.
Après quelques détails assez insignifiants
et péniblement obtenus sur l’emploi de ma ma-
tinée, je lui demandai où j’étais allé après dé-
jeuner. Elle me répondit sans hésitation : aux
Tuileries ; ce qui pouvait fort bien s’entendre
d’une simple promenade. J’insistai en deman-
dant par où j’étais entré ; et elle répondit fort
bien encore : « Par le guichet du quai, auprès
du pont Royal. — Puis ensuite ? — Vous êtes
monté dans le château. — Par quel escalier ?
Est-ce celui du milieu ? — Non, c’est par celui
du coin, près du guichet. » Là, elle se perdit
dans les escaliers, et il y a lieu en effet de s’y
perdre, car il y en a plusieurs : le grand es-
calier de service du pavillon de Flore, et l’es-
calier des appartements du roi, avec des pa-
liers et des marches de raccordement menant
de l’un à l’autre. Enfin elle me laissa dans une
grande salle où il y avait des officiers. C’était
une salle d’attente au rez-de-chaussée. « Vous
avez attendu, me dit-elle. — Et puis ? — Il
est venu un grand jeune homme vous parler.
— Quel était ce jeune homme ? — Je ne le
connais pas. — Cherchez bien ? Ah ! C’est un
fils du roi. — Lequel ? — Je ne le connais pas.
— Ce n’est pas bien difficile à savoir, il n’y en
a que deux à Paris : le duc de Nemours et
le duc de Montpensier ; est-ce le duc de Ne-
mours ? — Je ne le connais pas. » Je lui dis
que c’était le duc de Montpensier. « Après ?
— Vous êtes monté en voiture. — Tout seul ?
— Non, avec le prince, — Comment étais-je
placé ? — Au fond, à gauche. — Étions-nous
seuls dans la voiture ? — Non, il y avait en-
core devant un gros monsieur. — Quel était ce
monsieur ? — Je ne le connais pas. — Cher-
chez ? » Après avoir réfléchi : « C’était le roi. —
Comment ! lui dis-je, j’étais dans le fond de la
voiture et le roi devant, cela n’est pas raison-
nable. — Je ne sais pas, je ne connais pas ce
monsieur. — Eh bien ! c’était l’aide de camp du
prince. — Je ne le connais pas. — Où avons-
nous été ? — Vous avez suivi la rivière. — Et
puis ? — Vous êtes allés dans un grand châ-
teau. — Quel était ce château ? — Je ne sais
pas, il y a des arbres avant d’y arriver. — Re-
gardez donc bien, vous devez le connaître ? —
Non, je ne sais pas. » J’abandonne cette ques-
tion et je lui dis de continuer. « Vous avez été
dans une grande salle. » Là, elle me fait une
description imaginaire de la salle où elle voit
briller des étoiles sur un fond blanc. Enfin elle
me dit : « Il y avait de grandes tables. — Et
qu’y avait-il sur ces tables ? — Ce n’était pas
haut, ce n’était pas plat tout à fait. » Je ne
puis pas l’amener à me dire qu’il y avait des
plans-reliefs, objets que sans doute elle n’avait
jamais vus. « Qu’avons-nous donc fait devant
ces tables ? — Vous montriez. Vous êtes monté
sur un siège et avec une baguette vous fai-
siez voir quelque chose. » Cette particularité
remarquable était parfaitement exacte. Enfin,
après bien des lenteurs, elle nous fit remonter
en voiture et partir. Je lui dis alors : « Mais
regardez donc en arrière, vous devez recon-
naître l’endroit d’où nous sortons. — Ah ! dit-
elle comme étonnée et un peu confuse, c’est
l’hôtel des Invalides. » Elle ajouta encore que
le prince m’avait laissé à ma porte, ce qui était
vrai.
Quelque familiarisé que je fusse avec les
phénomènes du somnambulisme, cette scène
me frappa néanmoins beaucoup, et je ne pus
raisonnablement attribuer qu’à la faculté de
lire dans ma pensée ou sur des impressions
existantes encore dans mon cerveau l’espèce
de divination dont venait de faire preuve la
somnambule. C’est encore la seule explication
que je puis lui donner aujourd’hui.
Voici un second fait rapporté par le même au-
teur.
XXXIII. — Il y a deux ans environ, une
somnambule me conseilla pour des douleurs
de prendre des bains de vapeur sèche sulfu-
reuse, et m’indiqua un établissement de la rue
de la Victoire comme le seul de Paris où on les
administrât bien. Je suivis ce conseil, qui me
parut raisonnable.
Le maître de l’établissement, qui est assez
causeur, mais qui est un vieillard à la mine
et aux allures franches, me demanda un jour
qui m’avait indiqué ces bains. Comme j’évi-
tais de répondre, il me dit : « Ne serait-ce
pas une dame D... ? » Là-dessus je lui deman-
dai s’il connaissait cette dame. Il me répon-
dit que non, mais qu’il désirait beaucoup la
connaître, et qu’il se proposait d’aller un jour
la voir, parce qu’elle lui avait rendu service et
d’une manière tout à fait extraordinaire. Voici
ce qu’il me rapporta à ce sujet.
Une personne à qui il administrait des
bains depuis quelque temps lui dit un jour : « Il
vient de m’arriver quelque chose de bien éton-
nant relativement à vous. Je vais quelquefois
consulter une somnambule pour ma maladie,
et j’y suis retournée hier après une interrup-
tion assez longue. Aussitôt qu’elle m’eut recon-
nue, elle me dit : « Vous allez beaucoup mieux,
qu’avez-vous donc fait pour vous remettre en
si bon état ? — Cherchez ! lui répondis-je. —
Vous avez pris des bains, mais ce ne sont pas
des bains ordinaires, ce sont des bains secs sul-
fureux. Où donc avez-vous pris ces bains ! —
Cherchez ! — Ah ! je vois, c’est de l’autre côté
des boulevards. Ce n’est pas dans la rue de
Provence, mais dans la rue après. — À quel
numéro ? — Cherchez encore ! — C’est au nu-
méro 46, la maison des bains, mais non pas
dans l’établissement même : c’est au fond de
la troisième cour, au rez-de-chaussée. » Toutes
ces indications étaient parfaitement exactes.
Je parlai de ce fait à la somnambule pen-
dant son sommeil, elle le confirma, en le pre-
nant d’ailleurs sur un ton d’une parfaite indif-
férence ; et, ce qui m’étonna de sa part, c’est
que je savais qu’elle répugnait, par habitude
sans doute ; à s’occuper de toute autre chose
que de ce qui concerne les malades. Dans le
cas présent, elle avait lu dans le cerveau de la
dame qui la consultait.
Voici un fait encore plus curieux rapporté par le
Dr Bertrand :
XXXIV. — Un magnétiseur fort imbu
d’idées mystiques avait un somnambule qui,
pendant son sommeil, ne voyait que des anges
et des esprits de toute espèce : ces visions ser-
vaient à confirmer de plus en plus le magné-
tiseur dans sa croyance religieuse. Comme il
citait toujours les rêves de son somnambule à
l’appui de son système, un autre magnétiseur
de sa connaissance se chargea de le détromper
en lui montrant que son somnambule n’avait
les visions qu’il rapportait que parce que le
type en existait dans sa propre tête. Il proposa,
pour prouver ce qu’il avançait, de faire voir au
même somnambule la réunion des anges du
paradis à table et mangeant un dindon.
Il endormit donc le somnambule, et au bout
de quelque temps lui demanda s’il ne voyait
rien d’extraordinaire. Celui-ci répondit qu’il
apercevait une grande réunion d’anges. « Et
que font-ils ? dit le magnétiseur — Ils sont au-
tour d’une table et ils mangent. » Il ne put
indiquer cependant quel était le mets qu’ils
avaient devant eux.
Indépendamment de ces faits remarquables, et
de bien d’autres encore, un grand nombre d’observa-
tions générales concourent à prouver que les idées,
et principalement les opinions des magnétiseurs,
peuvent être perçues par les somnambules.
On a remarqué, par exemple, que tous les som-
nambules endormis par la même personne ont les
mêmes idées sur le magnétisme, et précisément
celles de leur magnétiseur. Ainsi, lorsqu’un ma-
gnétiseur persuadé de l’existence d’un fluide ma-
gnétique demande à son somnambule s’il ressent
l’action de ce fluide, celui-ci répond qu’il la sent
et assure en outre voir le magnétiseur environné
d’une atmosphère lumineuse tantôt brillante, tan-
tôt azurée, etc. Les somnambules, au contraire, en-
dormis par des personnes qui n’admettent aucun
fluide particulier, prétendent qu’il n’existe pas de
fluide magnétique. Ceux qui sont endormis par des
hommes superstitieux voient des démons, des anges
qui viennent communiquer avec eux et leur font
des révélations ou leur apportent des secrets. Les
somnambules observés par la Société swedenbor-gienne de Stockholm se croyaient tous inspirés par
des esprits revenus de l’autre monde, et qui, pen-
dant quelque temps, avaient habité des corps hu-
mains. Ces revenants donnaient des nouvelles de ce
qui se passait en paradis ou en enfer et répétaient
mille contes, qui remplissaient d’une sainte admi-
ration ceux qui les écoutaient. Les catholiques qui
croient au purgatoire voient des âmes demandant
des messes et des prières et conversent avec elles
par le magnétisme et le spiritisme. Les protestants
jamais.
Il ne peut donc y avoir de doutes sur la trans-
mission des idées et surtout des opinions les plus
prononcées des magnétiseurs. Mais il est assez sin-
gulier que ces magnétiseurs ; qui reconnaissaient,
depuis l’origine de l’observation du somnambulisme
artificiel, l’influence que leur volonté exerce sur les
somnambules, aient été si longtemps sans découvrir
le phénomène de la transmission des idées, et l’igno-
rance dans laquelle beaucoup sont restés à cet égard
est une des causes qui les ont jetés dans l’exagéra-
tion et dans l’erreur, car, accordant une confiance
sans bornes à leurs somnambules, ils les interro-
geaient sur tous les systèmes qu’ils s’étaient forgés,
et, les réponses se trouvant toujours d’accord avec
ces systèmes, les opinions les plus absurdes deve-naient pour eux des certitudes, ce qui les éloignait
de plus en plus du chemin de la vérité.
La sympathie a été admise par tous les peuples
de toutes les époques. Cependant, ce mot est en-
core vide de sens pour ceux qui ne croient pas à
l’influence réciproque et mystérieuse que deux êtres
peuvent exercer l’un sur l’autre. Il est peu de per-
sonnes qui n’aient fait dans leur vie quelques re-
marques sur la sympathie et les affinités. C’est en-
core là de la transmission de pensée, une commu-
nication harmonieuse entre les cerveaux et entre
les âmes. Le monde psychique est aussi réel que le
monde physique. Seulement, il a été moins étudié
jusqu’ici.
Peut-être sommes-nous, vis-à-vis des manifes-
tations de l’énergie psychique, dans l’état des ani-
maux inférieurs qui n’ont pas encore nos sens. Mais
quelle difficulté y a-t-il à admettre que cette force,
comme toutes les autres, agisse à distance ? Le point
le plus curieux, le plus inadmissible, serait que cette
force, si elle existe, ne pût agir à distance : ce serait
là un paradoxe unique.
Nous avons déjà dit cent fois que c’est une
étrange présomption, pour ne pas dire une profonde
ignorance, de supposer qu’il n’existe autour de nous
en fait de mouvements que ceux que nous sommes capables de percevoir. Nos sens sont évidemment
bien grossiers, si l’on compare la somme de ce qu’ils
nous transmettent à la masse probable de ce qu’ils
sont incapables de recevoir. Nous savons qu’il y a
des couleurs, des sons, des courants électriques, des
attractions et des répulsions magnétiques qui nous