L'Inconnu et les Problèmes psychiques
Le monde des rêves — Diversité indéfinie des songes — Physiologie cérébrale — Rêves psychiques — Manifestations de mourants ressenties pendant le sommeil — La télépathie dans les rêves
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
m’annonçant qu’il était décédé le matin à 6
heures.
Je n’ai jamais parlé de cela à qui que ce
soit, attribuant ce fait à une pure coïncidence,
et je n’en aurais certainement point parlé,
s’il ne s’agissait du témoignage de statistique
scientifique que vous désirez.
LEHEMBRE,
Interprète du tribunal, à Sousse (Tunisie).
[Lettre 562.]
XLVIII. — C’était pendant la grande
guerre de 1870-1871 ; mon fiancé était soldat
dans l’armée du Rhin, — si je ne me trompe, —
et depuis des jours et des jours on n’avait pas
de ses nouvelles. Dans la nuit du 23 août 1870,
j’eus un rêve singulier qui me tourmenta, mais
auquel je n’attachai pas grande importance. Je
me trouvais dans une chambre d’hôpital, au
milieu de laquelle était une espèce de table où
mon fiancé était couché. Son bras droit était
nu, et on apercevait une grave blessure près
de l’épaule droite ; deux médecins, une sœur
de charité et moi, nous étions auprès de lui.
Tout à coup, il me regarde de ses grands yeux
et me dit : « M’aimes-tu encore ? » Quelques
jours après, j’appris par la mère de mon fiancé,
qu’il avait été blessé mortellement à l’épaule
droite le 18 août près de Gravelotte et qu’il
était mort le 23 août 1870. Une sœur de cha-
rité qui l’avait soigné nous annonça, la pre-
mière, sa mort. L’image est encore présente à
mon esprit, comme si je l’avais rêvé et vécu
hier.
SUZANNE KUBLER,
Institutrice, Heidelberg. [Lettre 583.]
XLIX. — Dans la nuit du 30 au 31 juillet
1897, je rêvai que je traversais la place des
Quinconces où des ouvriers menuisiers tra-
vaillaient. L’un d’eux me prit la main gauche
et me scia le petit doigt : mon sang coulait en
abondance et j’appelais au secours.
À ce moment, je me réveillai dans un état
impossible à décrire, je me levai, et ma femme,
étonnée, me demanda ce que je faisais. La pen-
dule sonna 3 heures.
Quelques instants après, je me recouchai.
Je fis un nouveau rêve dans lequel je voyais
un navire traverser un canal ; au bout de ce ca-
nal, une embarcation se détachait du navire et
abordait au rivage. Des hommes descendirent,
creusèrent un trou, enfouirent quelque chose,
et après l’avoir recouvert se retirèrent.
En arrivant à mon bureau, je racontai à
mes camarades les deux rêves que j’avais faits
dans la nuit. Ils en furent très étonnés. L’un
deux déclara que lorsqu’on voyait en rêve son
sang couler, c’était présage de malheur dans la
famille.
J’avais alors mon fils aîné soldat au 11e ré-
giment de marine à Saïgon. Tombé malade, il
rentrait en France. Le 11 août, j’apprenais par
le commissaire de police de mon quartier la
mort de mon fils. Il était décédé dans le canal
de Suez le 31 juillet. Quelque temps après, je
recevais un extrait de l’acte de décès d’après
lequel mon fils était, en effet, mort le 31 juillet
à 3 heures du matin et avait été inhumé à
Port-Saïd.
R. DUBOS,
Commis principal des Douanes, à Bordeaux.
[Lettre 587.]
L. — Étant étudiant en médecine et sur
le point de terminer mes études, j’étais allé
passer dans ma famille les congés de Pâques
1895. Un soir (le jour exact m’échappe), nous
nous couchâmes comme à l’ordinaire ; le repas
avait été très gai et tous mes parents étaient
en parfaite santé. Vers 2 heures du matin, je
fis un rêve pénible : mon père était mort, je
pleurais à chaudes larmes en l’accompagnant
au cimetière. Ce cauchemar finit par me ré-
veiller et je pus constater que mon traver-
sin était mouillé de larmes. Ne croyant pas
aux songes et n’étant pas encore très initié
aux questions de télépathie, je me rendormis
paisiblement, en pensant que ce n’était qu’un
rêve. À 7 heures du matin, je dormais encore,
lorsque ma mère entra dans ma chambre pour
me dire d’aller voir mon père tout de suite, car
il était paralysé. Je courus vers lui et vis, en
effet, qu’il ne pouvait plus remuer le bras et la
jambe gauche devenus inertes.
Étant donné que les attaques de paralysie
se produisent souvent pendant le sommeil des
malades, qui se réveillent hémiplégiques, je
soupçonne que l’hémorragie cérébrale de mon
père s’est déclarée vers 2 heures du matin, au
moment de mon cauchemar !
(Mon père vit encore, mais il est infirme.)
Est-ce là un cas de télépathie ? Peut-être !
Je vous le livre pour ce qu’il vaut.
Dr DURAND,
à Saint-Pourçain (Allier). [Lettre 591.]
LI. — A. Il y a une quinzaine d’années, Mme
T. C... donnait à quelques jeunes demoiselles
un garden-party dans sa villa située à Dour-
bali Déré, sur la rive asiatique de la mer de
Marmara. On y servit entre autres choses des
sandwichs au jambon.
Cinq ou six ans après ce petit festival, l’une
des invitées, qu’elle connaissait à peine et dont
elle n’avait plus entendu parler, lui apparut en
rêve, la priant de lui donner un peu de ce jam-
bon qu’elle avait mangé à son garden-party.
Mme T. C... raconte à son mari le rêve qu’elle
a fait, et celui-ci y prête tout juste l’atten-
tion que d’ordinaire on accorde aux rêves. Mais
quel est l’étonnement de M. C... en arrivant à
son bureau d’y trouver le père de la demoiselle
que Mme T. C... a vue en rêve, et qui lui apprend
que sa fille se meurt de la poitrine et qu’elle
l’envoie vers lui pour le prier de lui procurer
un peu de cet excellent jambon qu’elle a goûté
au garden-party d’il y a quelques années !
M. C... satisfait au désir de la jeune fille, et
en rentrant chez lui raconte à sa femme ce qui
s’était passé, et tout est oublié.
Quelques jours plus tard, Mme T. C... revoit
en rêve la même jeune fille, qui cette fois lui
demande des fleurs de son jardin. À son réveil,
Mme T. C... raconte son rêve à son mari en lui
disant : « Je suis sûre que mademoiselle une
telle est morte ». En effet, le jour même, M. C...
reçoit le billet mortuaire : la jeune fille était
morte dans la nuit.
B. Mme T. C..., à la suite d’un jugement
rendu dans un procès en séparation, part pour
l’Égypte. Sa fille, âgée de 14 ans, est confiée
à un établissement scolaire religieux de cette
ville (Constantinople). Le 18 mars 1880, Mme
T. C... est assise à son balcon, à Alexandrie.
C’était après le coucher du soleil, au moment
où il commence à faire sombre. Tout à coup,
elle entend comme le bruissement d’une traîne
de robe en soie dans le hall derrière elle. Elle
se retourne et voit le fantôme d’une jeune fille
vêtue de blanc ressemblant à sa fille, qui tra-
verse le hall et disparaît.
Quelques jours après, un ami vient faire vi-
site à Mme T. C... Il est porteur de nouvelles
de Constantinople. Cet ami n’a pas fini de pro-
noncer le nom de sa fille que Mme T. C... l’ar-
rête en lui disant : « Ma fille est morte, je le
sais ; elle est morte le 18 mars vers 5 heures
du soir ». La lettre donnait la date et l’heure
du décès ; c’était précisément celles de l’appari-
tion.
ALPOURONI,
à Constantinople. [Lettre 524.]
LIII. — A. Le 23 mars 1884, dans la nuit,
je rêve que mon amie faisait sa partie d’échecs
avec le docteur D..., en famille, chez moi ; je
m’aperçois qu’elle avait un voile noir très épais
et je lui dis : « Tu vas perdre en restant ainsi
voilée. — C’est que je suis morte, regarde ! »
Elle soulève son voile de crêpe, et je vois une
tête de mort sans dents, les yeux creusés ! ! !
C’était horrible. Cette amie était chez moi
depuis huit jours, âgée de quarante-neuf ans,
en pleine santé et ne m’avait quittée qu’à l’oc-
casion des vacances de Pâques, pour rentrer à
Paris y chercher son fils au collège, puis reve-
nir avec lui finir son petit stage de plaisir en
ma maison, et la chambre qu’elle avait occu-
pée était restée telle et l’attendait. Donc, au-
cune supposition de mort, et pourtant, le ma-
tin même après cet affreux rêve que je racon-
tais encore toute émue au docteur, le facteur
apporte un télégramme ainsi conçu : « Venez
vite, Maria est morte dans la nuit... » et cela
était !...
B. De même à la mort de mon père, âgé de
soixante dix-neuf ans. Il nous quitte en bonne
santé, et nous nous étonnions même de sa vi-
vacité.... Dans la nuit du 17 octobre 1879, je
rêve que l’on a changé le bassin du jardin ; l’on
y a mis des fleurs et la terre est soulevée ; je
m’approche, me penche, regarde... jette un cri !
Car j’aperçois le cercueil de mon fils !.... Une
dépêche vient le matin même : « Votre père est
mort cette nuit.... » Et sa bière est maintenant
placée dans le même caveau, sur celle de mon
enfant chéri.
M me H. D.,
rue Du Couédie, Paris. [Lettre 599.]
LIV. — Un matin, à 9 heures, mon mari
était sorti pour aller vaquer à ses affaires, et
moi je me suis rendormie pour quelques mi-
nutes. Dans le bref espace de temps qu’a duré
mon sommeil, j’ai fait un songe qui m’a vive-
ment impressionnée. J’ai rêvé être sortie en
compagnie de mon mari. Il me quitta pen-
dant quelques moments pour entrer dans un
passage afin de causer avec quelqu’un, et moi
j’étais restée dehors à l’attendre. Quelques ins-
tants après, je le vois sortir tout pâle et tenant
sa main gauche appuyée sur son cœur. Je lui
demande anxieusement ce qu’il avait, il me ré-
pond : « Ne t’effraye pas, ce n’est rien. En sor-
tant du passage quelqu’un a tiré sur moi un
coup de revolver par accident, je suppose, mais
je n’ai qu’une légère blessure à la main. »
Je me suis réveillée en sursaut, et en m’ha-
billant je racontais mon rêve à ma femme de
chambre, lorsqu’un violent coup de sonnette
me fit tressaillir. Mon mari entra dans ma
chambre aussi pâle que je l’avais vu en songe
et, tenant sa main gauche enveloppée, me dit :
« Ne t’alarme pas, ce n’est rien. En allant à
mon bureau avec un ami, quelqu’un m’a tiré
un coup de revolver et la balle, en passant
dans mon bras, ne m’a fait qu’une légère bles-
sure au poignet. » Était-ce rêve, vision, ou un
cas de télépathie ?
Mme KRANSKOFT,
à Constantinople. [Lettre 606.]
LVI. — En 1866, j’étais dans un pensionnat
situé dans une petite localité de la Forêt-Noire.
Un matin, au moment où le professeur allait
commencer sa leçon, un élève se présenta de-
vant lui et lui demanda s’il avait de bonnes
nouvelles de son frère (également professeur
dans le même pensionnat, et qui était depuis
quelque temps en séjour dans sa famille, en
Suisse).
Le professeur ayant répondu qu’il n’avait
aucune nouvelle, l’élève lui raconta, à haute
voix, qu’il avait fait un rêve effrayant la nuit
précédente, et que, pendant ce rêve, il avait vu
le professeur absent, étendu sur l’herbe, avec
un trou noir au milieu du front.
Afin de dissiper l’émotion légitime ressen-
tie par tous ceux qui assistaient à ce récit, le
maître commença immédiatement la leçon, et
il ne fut plus question du rêve de toute la jour-
née.
Le lendemain, ou le surlendemain (ma mé-
moire est indécise sur le jour précis), le pro-
fesseur reçut une lettre lui annonçant que son
frère était mort par suite d’un accident de
chasse : en voulant traverser un fossé, son
fusil était parti, et la charge tout entière lui
avait pénétré dans la tête.
A. H.,
à Genève. [Lettre 611.]
LVII. — Ma mère habitait Lille et avait en
Alsace un oncle qu’elle aimait beaucoup. Cet
oncle avait des doigts très fins et longs : or,
un jour que ma mère dormait, elle vit en rêve
cette main longue planer lentement au-dessus
d’elle, cherchant à saisir un objet quelconque.
Le lendemain, ma mère recevait la nouvelle de
la mort de l’oncle et, renseignements pris dans
l’entourage, le défunt avait, en effet, avant de
mourir, fait tous les mouvements vus par ma
mère.
A. P.,
rue des Plantes, Paris. [Lettre 616.]
LVIII. — Il m’est arrivé, bien des fois, de
constater une coïncidence frappante entre mes
rêves et des événements survenus au même
moment.
Je me permets de vous citer, comme
exemple, le dernier, celui qui est le plus pré-
sent à mon esprit. Toute une nuit, il m’arriva
de rêver d’une religieuse que j’ai eue autrefois,
comme institutrice.
Je la voyais bien malade, j’en éprouvais de
l’angoisse et cherchais, mais en vain, à la sou-
lager.
Le lendemain, j’apprends que les sœurs de
l’école communale sont à Mirecourt afin d’as-
sister aux obsèques d’une de leurs collègues.
Encore sous l’impression de mon rêve, je
dis aussitôt : « Sœur Saint-Joseph ! »
Et, en effet, c’était bien elle.
Pourtant je n’y avais pas songé, les jours
précédents, personne ne m’en avait parlé,
j’ignorais qu’elle fût malade.
G. COLLIN,
à Vittel. [Lettre 631.]
LIX. — C’était le 13 juin 1894. J’habitais à
ce moment-là Barbezieux (Charente). Je fis un
rêve dans lequel je voyais en toute occasion un
employé des postes et télégraphes porteur d’un
télégramme. Le lendemain, et malgré mes oc-
cupations, la vision de cet employé, papier bleu
en main, ne quitta pas ma pensée.
Pendant sept jours et sept nuits consécu-
tives, ce cauchemar me tyrannisa à tel point,
que le 20 au matin j’en étais véritablement
malade. À midi, ce même jour, mon malaise
disparut comme par enchantement et j’en
étais tout heureux ; mais à 3 heures après-
midi, on m’apporta la nouvelle de la mort de
mon père, décédé d’une attaque d’apoplexie
à Castillon-sur-Dordogne, à midi, heure à la-
quelle je m’étais trouvé subitement soulagé.
Je vis alors devant moi l’employé des postes
tel que mon imagination me l’avait représenté
— et que je n’avais jamais vu.
J’ignorais absolument que mon père fût
malade, et nous étions séparés par une dis-
tance de cent kilomètres.
ULYSSE LACOSTE,
cours Saint-Louis, 48, à Bordeaux. [Lettre 649.]
LX. — Je suis bien portant et de nerfs so-
lides. En 1894, le 20 avril, à 7 h. 1/2, est
morte ma mère Olga Nikadlevna Arbousova.
Elle avait 58 ans. La veille de sa mort, c’était
à Pâques, je suis allé voir des amis qui de-
meurent à 15 verstes de ma propriété. En gé-
néral, on reste pour la nuit, mais moi, par je ne
sais quel pressentiment, je ne voulus pas res-
ter, et pendant tout le chemin que je fis pour
rentrer, je n’étais pas dans mon état habituel.
Rentré, je vis ma mère jouer aux cartes avec
un monsieur, et je fus tranquillisé. Je me suis
couché. Le matin, 20 avril, je me suis réveillé
avec un frisson glacé sur tout le corps, d’un
rêve terrible, et je regardai l’heure : il était 7
h. 1/2 du matin. J’ai vu ma mère s’approcher
de mon lit, m’embrasser et me dire : « Adieu,
je meurs ». Ces mots m’ont complètement ré-
veillé.
Je n’ai pu me rendormir. Dix minutes
après, je vois que tout le monde court dans ma
maison. Entre ma femme de chambre qui me
dit : « Maître, madame est morte ».
D’après le récit des domestiques, ma mère
s’est levée à 7 heures, a été à la chambre
à coucher de sa petite-fille pour l’embrasser,
puis est rentrée dans sa chambre pour lire
des prières matinales ; ensuite elle s’est mise
à genoux devant des icônes, et aussitôt elle est
morte d’anévrisme. D’après ce qu’on m’a dit, il
était 7 h. 1/2 du matin (juste le moment de ma
vision).
ALEXIS ARBONSOFF,
à Pskoff (Russie). [Lettre 670.]
LXI. — En 1881, j’avais quitté la France
pour aller à Sumatra, où m’appelaient des
amis. Je laissai en France ma mère, d’une
santé peu robuste, mais non inquiétante, et
une sœur de vingt ans, fortement atteinte
d’une maladie incurable. La santé de cette der-
nière exigeait chaque année un voyage aux
eaux du Mont-Dore. De même chaque année,
je recevais régulièrement la nouvelle de leur
départ pour cette station.
Or en 1884, dans la nuit du 3 au 4 août,
dans un rêve, je recevais une lettre de ma
sœur, m’informant que ma mère était morte
subitement dans les Pyrénées.
Je me réveillai, très frappé de ce rêve, et
j’en parlai à deux Européens qui habitaient
l’un avec moi, l’autre dans mon voisinage. Le
souvenir m’en poursuivit sans relâche, c’était
une véritable obsession, me faisant désirer et
redouter en même temps la réception de la
poste pouvant m’apporter des nouvelles cor-
respondant à l’époque de ce rêve. Elle arriva
enfin, et je reçus une lettre de ma sœur m’ap-
prenant que le médecin l’avait envoyée à Lu-
chon et que ma mère, atteinte d’un refroidis-
sement, n’avait dû son salut qu’aux soins éner-
giques du docteur. Celui-ci avait déclaré, dans
la soirée du 3 août, que si ma mère vivait en-
core le lendemain, il pouvait répondre d’elle,
mais qu’il attendait le lendemain pour se pro-
noncer.
Ce rêve n’était pas exact dans le dénoue-
ment annoncé par lui : la mort de ma mère.
Mais il n’en est pas moins remarquable :
1° Que le rêve signalait un danger concer-
nant ma mère et non ma sœur dont la santé
préoccupait mon esprit bien davantage ;
2° Que le rêve relatait une station bal-
néaire différente de celles où elles allaient or-
dinairement, ce qui s’est trouvé parfaitement
exact ;
3° Que si le rêve a induit en erreur quant
à la mort elle-même, l’imminence de la mort a
parfaitement existé et le rêve a coïncidé avec
cette imminence, comme j’ai pu le vérifier par
les dates et par les détails que j’ai demandés à
ma sœur pour contrôler la coïncidence.
Enfin, n’est-il pas étrange qu’un rêve pré-
occupe l’esprit à tel point que je l’ai encore
présent à la mémoire après quinze ans écou-
lés ? Je vous fais cette relation sans le secours
d’aucune note et je pense m’en souvenir toute
ma vie, tant l’empreinte en est demeurée pour
ainsi dire ineffaçable en moi. Tout le monde
convient qu’il n’en est pas de même de tous les
rêves. Autant en emporte le vent.
J. BOUCHARD,
Mocara Enim, Palembang (Sumatra). [Lettre 678.]
LXII. — Le 16 juin 1870, je dormais pro-
fondément quand quelqu’un m’a réveillé en me
touchant le dos. J’ouvre les yeux et je vois ma
sœur, âgée de quinze ans, assise sur mon lit.
« Adieu Nadia », me dit-elle. Puis elle disparut.
Le même jour, j’appris qu’elle était morte à
cette même heure où j’ai eu ce réveil et cette
vision (5 heures).
H.-N. UBANENKO,
à Moscou. [Lettre 822.]
Voilà une série de rêves relatifs à des manifesta-
tions de mourants, et devant, nous semble-t-il, être
classés dans la même catégorie que les cas de té-
lépathie qui ont fait l’objet du chapitre III. Ils in-
diquent une action psychique du mourant sur l’es-prit du dormeur, ou, dans tous les cas, des courants
psychiques entre les êtres ; mais j’ai cru ne devoir
leur donner qu’une seconde place, parce que l’on est
moins sûr de ce que l’on rêve que de ce que l’on voit
à l’état normal, et que les rêves étant innombrables
et étant souvent dus à des préoccupations, les cas
de coïncidences fortuites ne peuvent pas être élimi-
nés par le calcul des probabilités, comme dans les
faits observés à l’état éveillé avec la plénitude de la
raison.
Il n’en est pas moins vrai qu’un grand nombre de
ces rêves doivent être acceptés comme témoignant
aussi d’une relation certaine de cause à effet entre
l’esprit du mourant et celui du percipient. Quelques-
uns sont d’une précision de détails absolument pro-
bants, notamment les cas VIII, IX, XI, XVII, XX,
XXVI, XLVIII, LVI. Au moment même où je rédige
ces pages, le récit suivant vient de m’être apporté
par M. Daniel Beylard, architecte, élève distingué
de l’École des Beaux-Arts, fils du statuaire bien
connu. L’impression télépathique n’a pas été ressen-
tie en rêve, mais dans un état mental qui offre avec
le sommeil une certaine analogie, l’état d’enfance
assez souvent observé dans l’extrême vieillesse.
LXIII. — Mes deux grands’mères vivent
ensemble à Bordeaux depuis de longues an-
nées : l’une a quatre-vingts ans ; l’autre, ma
grand-mère paternelle, en a quatre-vingt-sept.
Cette dernière ne jouit plus, depuis longtemps,
de ses facultés intellectuelles : depuis deux ans
surtout elle a perdu la mémoire, à ce point
qu’elle ne se souvient pas du nom des objets les
plus usuels et qu’elle ne nous reconnaît pas.
Le 10 octobre dernier, selon son habitude,
ma grand-mère passa la matinée dans sa
chambre. La domestique qui la surveille la
voyait très occupée à couper du carton et à
s’arranger les cheveux : satisfaite de sa tran-
quillité, elle la laissa faire jusqu’à l’heure du
déjeuner. En se mettant à table, on s’aper-
çut que ma grand’mère avait attaché sur ses
cheveux, derrière la tête, à l’aide de fils et
d’épingles, une photographie : c’était le por-
trait, carte album, de son unique neveu, ha-
bitant Madrid. On en rit d’abord, et ensuite on
voulut la lui enlever : elle s’y opposa, résista,
et alla jusqu’à pleurer quand on fit mine d’em-
ployer la force : on la laissa donc tranquille.
À quatre heures de l’après-midi de ce même
jour, nous recevions un télégramme de Ma-
drid, nous annonçant la mort de ce neveu, dé-
cédé le matin même. Cette nouvelle nous sur-
prit d’autant plus que personne à Bordeaux ne
le savait malade.
Je dois ajouter que ma grand’mère avait
élevé ce neveu jusqu’à l’âge de cinq ans et
qu’ils avaient l’un pour l’autre une profonde
affection.
Voilà, cher maître, les faits tels qu’ils se
sont produits en ma présence, et tels que pour-
raient vous les certifier ma grand’-mère mater-
nelle, mes parents et la domestique.
DANIEL BEVLARD,
rue Denfert-Rochereau, 77, à Paris [Lettre 845.]
J’ai prié le narrateur de ce très intéressant cas
de télépathie de demander aux témoins de vouloir
bien le certifier et le signer aussi, et ils se sont em-
pressés de le faire.
Quoique ce soient là des témoignages aussi nom-
breux qu’irrécusables, nous leur en adjoindrons
quelques-uns encore. Il faut qu’aucune place ne
reste au doute.
Le maréchal Serrano est mort en 1885. Sa
femme a écrit la relation suivante d’un curieux inci-
dent relatif à cette mort.
LXIV. — Depuis douze longs mois, une
maladie bien grave, hélas ! puisqu’elle devait
l’emporter, minait la vie de mon mari. Sentant
que sa fin approchait à grands pas, son neveu,
le général Lopez Dominguez, se rendit auprès
du président du conseil des ministres, M. Ca-
novas, pour obtenir qu’à son décès Serrano fût
enterré, comme les autres maréchaux, dans
une église.
Le roi, alors au Prado, repoussa la de-
mande du général Lopez Dominguez. Il ajouta
pourtant qu’il prolongerait son séjour dans le
domaine royal, afin que sa présence à Madrid
n’empêchât pas que l’on pût rendre au maré-
chal les honneurs militaires dus au rang et à
la haute situation qu’il occupait dans l’armée.
Les souffrances du maréchal augmentaient
chaque jour ; il ne pouvait plus se coucher et
restait constamment dans un fauteuil. Un ma-
tin, à l’aube, mon mari, qu’un état de com-
plet anéantissement, causé par l’usage de la
morphine, paralysait entièrement, et qui ne
pouvait faire un seul mouvement sans l’aide
de plusieurs aides, se leva tout à coup, seul,
droit et ferme, et d’une voix plus sonore qu’il
ne l’avait jamais eue de sa vie, il cria dans le
grand silence de la nuit :
« Vite, qu’un officier d’ordonnance monte à
cheval et coure au Prado : le roi est mort ! »
Il retombe épuisé dans son fauteuil. Nous
crûmes tous au délire, et nous nous empres-
sâmes de lui donner un calmant.
Il s’assoupit, mais quelques minutes après,
de nouveau, il se leva. D’une voix affaiblie,
presque sépulcrale, il dit :
« Mon uniforme, mon épée : le roi est
mort ! »
Ce fut sa dernière lueur de vie. Après avoir
reçu, avec les derniers sacrements, la bénédic-
tion du pape, il expira. Alphonse XII mourut
sans ces consolations.
Cette soudaine vision de la mort du roi par
un mourant était vraie. Le lendemain, tout
Madrid apprit avec stupeur la mort du roi, qui
se trouvait presque seul au Prado.
Le corps royal fut transporté à Madrid. Par
ce fait, Serrano ne put recevoir l’hommage qui
avait été promis.
On sait que, lorsque le roi est au palais
de Madrid, les honneurs sont seulement pour
lui, même s’il est mort, tant que son corps s’y
trouve.
Est-ce le roi lui-même qui apparut à Ser-
rano ? Le Prado est loin ; tout dormait à Ma-
drid ; personne, si ce n’est mon mari, ne savait
rien. Comment apprit-il la nouvelle ?
Voilà un sujet de méditation.
Comtesse de SERRANO, duchesse de la
TORRE.
M. G. J. Romanes, membre de la Société royale
de Londres, a consigné le fait suivant qui lui a été
rapporté par un de ses amis :
LXV. — Pendant la nuit du 26 octobre 1872,
je me sentis tout à coup mal à l’aise, et j’al-
lai me coucher à 9 heures 1/2, environ une
heure plus tôt que d’habitude ; je m’endormis
presque aussitôt. J’eus, alors, un rêve très in-
tense, qui me fit une grande impression, si
bien que j’en parlai à ma femme à mon réveil ;
je craignais qu’il m’annonçât un malheur.
Je m’imaginai que j’étais assis dans le sa-
lon près d’une table, en train de lire, quand
une vieille dame parut tout à coup, assise de
l’autre côté, tout près de la table. Elle ne parla,
ni ne remua, mais me regarda fixement, et je
la regardai de même pendant vingt minutes
au moins. Je fus très frappé de son aspect ;
elle avait des cheveux blancs, des sourcils très
noirs et un regard pénétrant. Je ne la recon-
nus pas du tout, et je pensai que c’était une
étrangère. Mon attention fut attirée du côté
de la porte, qui s’ouvrit, et, toujours dans mon
rêve, ma tante entra. En voyant cette vieille
dame, elle s’écria fort surprise, et sur un ton
de reproche : « John, ne sais-tu donc pas qui
c’est ? » et sans me laisser le temps de ré-
pondre, ajouta : « C’est ta grand’mère. »
Là-dessus l’esprit qui était venu me visiter
se leva de sa chaise et disparut. À ce moment-
là je m’éveillai. L’impression fut telle que je
pris mon carnet et notai ce rêve étrange, per-
suadé que c’était un présage de mauvaises
nouvelles. Cependant quelques jours se pas-
sèrent sans en apporter. Un soir, je reçus une
lettre de mon père, m’annonçant la mort su-
bite de ma grand’mère, qui a eu lieu la nuit
même de mon rêve et à la même heure, 10
heures 1/2 5.
Le D r Oscar Giacchi a publié les trois cas sui-
vants dans les Annales des sciences psychiques
(1893, p. 302).
LXVI — 1er CAS (personnel). En 1853,
5. Hallucinations télépathiques, p. 329.
j’étais étudiant à Pise, j’avais dix-huit ans,
tout me souriait alors, et je n’étais troublé par
aucun souci de l’avenir.
Une nuit, le 19 avril (je ne peux pas pré-
ciser si c’était dans un rêve ou dans un demi-
sommeil), je vis mon père étendu sur son lit,
pâle, livide, et qui me dit d’une voix à demi
éteinte : « Mon fils, donne-moi le dernier bai-
ser, car je vais bientôt te quitter pour tou-
jours » ; et je sentis le froid contact de ses
lèvres sur ma bouche, et je me rappelle si bien
ce triste épisode que je pourrais répéter avec le
divin poète : « che la memoria il sangue ancor
mi scipa ».
Depuis quelques jours j’en avais reçu d’ex-
cellentes nouvelles et, pour cette raison, je
n’attachai pas d’importance à ce fantôme de
mon esprit ; mais un tourment terrible s’em-
para de mon âme et grandit avec tant de per-
sistance que le matin suivant, résistant au
raisonnement et aux prières de mes amis, je
pris la route de Florence, abattu comme un
condamné que l’on conduit au supplice. Mes
angoisses étaient fondées, car à peine avais-
je franchi le seuil de la maison que ma mère,
courant à ma rencontre, m’annonça, désespé-
rée, au milieu de ses baisers et de ses larmes,
que la nuit précédente, à l’heure même de ma
vision, mon père nous avait été ravi par une
subite maladie de cœur.
2e CAS (dans ma clientèle). — J’ai ici, dans
ma maison d’aliénés, depuis plus de trois ans,
une vieille femme affectée de délire sénile
qui lui laisse pourtant de longues périodes de
calme, durant lesquelles elle est intelligente et
tranquille, de manière à laisser croire à ses
assertions. C’est une pauvre veuve qui, lors-
qu’elle était en liberté, était généreusement
secourue par le curé de Saint-Jean de Rac-
conigi, qui avait pitié de sa misère. Dans la
nuit du 17 novembre 1892, cette femme qui,
généralement, — elle était alors sans agita-
tion, — dort d’un sommeil ininterrompu, à mi-
nuit commença à hurler, à se désespérer et à
alarmer, le dortoir entier, sans en excepter les
sœurs de la section des tranquilles, en assu-
rant à ces religieuses, qui voulaient la calmer,
qu’elle avait vu le prieur tomber par terre,
jeter une écume sanglante par la bouche et
mourir en peu d’instants. Le rapport du mé-
decin de tournée mentionnait cet épisode de
la nuit tandis qu’en même temps se répandait
dans le pays la douloureuse nouvelle que le
curé de Saint-Jean était vraiment mort d’apo-
plexie foudroyante, à l’heure même où la vieille
femme avait eu son cauchemar.
3e CAS (idem). — Un nommé G. C..., de Got-
tasecca, commune de Monesillio, avait été reçu
depuis deux mois dans une maison de santé.
Son état s’était amélioré et tout faisait espé-
rer la guérison avec cette promptitude qui se
vérifie dans les maladies mentales sans élé-
ments héréditaires ni marche dégénérative.
La santé physique était parfaite, bien qu’il eût
des signes d’athérome vasculaire. Mais, dans
la nuit du 14 septembre 1892, il fut frappé
d’une hémorragie cérébrale qui l’enleva le len-
demain. Le 16, je reçus de sa femme, qui jus-
qu’alors avait gardé le silence, une carte pos-
tale par laquelle elle me demandait, par des
phrases anxieuses, des nouvelles de son mari,
me priant de lui répondre tout de suite parce
qu’elle craignait un malheur.
Une telle coïncidence de faits et de date
ne pouvait passer inobservée ni me laisser in-
différent. J’écrivis donc aussitôt à l’éminent
D r Dhiavarino, médecin soignant cette famille,
en le priant de rechercher la raison qui avait
poussé cette femme à m’écrire d’une manière
si alarmante. Le docteur me répondit qu’il
avait fait les recherches nécessaires et avait
recueilli les détails suivants : « Dans la nuit
du 14, et précisément à l’heure à laquelle C...
fut frappé d’apoplexie, sa femme (qui est douée
d’un tempérament éminemment nerveux et
était alors enceinte de 7 mois), après avoir
éprouvé un malaise moral pendant toute la
soirée, se réveilla en sursaut, désespérée du
sort de son mari ; et telle fut l’émotion qu’elle
en éprouva qu’elle fut obligée de réveiller son
père pour lui raconter le triste pressentiment
et le conjurer de l’accompagner aussitôt à Rac-
conigi, persuadée que quelque malheur était
arrivé. »
Ces trois cas me semblent dignes d’être
pris en considération. Les attribuer unique-
ment à une coïncidence fortuite me paraî-
trait d’un scepticisme méprisable, et ce serait
même, selon moi, un faux orgueil de persister
à nier qu’ils puissent être l’effet d’une loi bio-
logique, par la raison que nous ignorons cette
loi, comme malheureusement nous ignorons
tant d’autres mystères de la psychologie.
L’hypothèse d’une transmission mysté-
rieuse du cerveau de celui qui souffre, ou se
trouve en grand danger, à celui de la personne
aimée est séduisante, car dans un moment de
péril suprême ou d’affreux malheur, la pensée,
pourrait faire un effort assez puissant pour
vaincre les distances ; mais dans mon 2 e cas et
dans le 3 e, cette théorie ne peut être admise,
par la raison que ni le prieur de Saint-Jean, ni
G. C., frappés comme ils le furent tout à coup
par l’apoplexie, ne purent avoir la force de pen-
ser à leurs chers absents, et certainement la
vieille femme ne pouvait être aimée à ce point
par son curé que ce fût vers elle que se tournât
la suprême invocation du mourant.
Je signalerai encore ici, à propos de ce genre
de rêves, un cas bien remarquable, observé par M.
Frédéric Wingfield, à Belle-Isle-en-Terre (Côtes-du-
Nord), déjà publié dans les Hallucinations télépa-
thiques (p. 101) :
LXIX. — Ce que je vais écrire est le compte
rendu précis de ce qui s’est passé, et je dois
faire remarquer, à ce propos, que je suis on ne
peut moins disposé à croire au merveilleux et
que, bien au contraire, j’ai été accusé, à juste
titre, d’un scepticisme exagéré à l’égard des
choses que je ne puis expliquer.
Dans la nuit du jeudi 25 mars 1880, j’al-
lai me coucher après avoir lu assez tard,
comme c’était mon habitude. Je rêvai que
j’étais étendu sur mon sofa et que je lisais,
lorsque levant mes yeux, je vis distinctement
mon frère, Richard Wingfield-Baker, assis sur
une chaise devant moi. Je rêvai que je lui par-
lais, mais qu’il inclinait simplement la tête, en
guise de réponse, puis se levait et quittait la
chambre. Lorsque je me réveillai, je consta-
tai que j’étais debout, un pied posé par terre
près de mon lit et l’autre sur mon lit, et que
j’essayais de parler et de prononcer le nom
de mon frère. L’impression qu’il était réelle-
ment présent était si forte, et toute la scène
que j’avais rêvée était si vivante, que je quit-
tai la chambre à coucher pour chercher mon
frère dans le salon. J’examinai la chaise où je
l’avais vu assis, je revins à mon lit et j’essayai
de m’endormir, parce que j’espérais que l’appa-
rition se produirait de nouveau, mais j’avais
l’esprit trop excité. Je dois cependant m’être
endormi le matin. Lorsque je me réveillai, l’im-
pression de mon rêve était aussi vive, et je dois
ajouter qu’elle est toujours restée ainsi dans
mon esprit. Le sentiment que j’avais d’un mal-
heur imminent était si fort que je notai cette
« apparition » dans mon journal de chaque jour,
en l’annotant ainsi : « Que Dieu l’empêche ! »
Trois jours après, je reçus la nouvelle
que mon frère, Richard Wingfield-Baker, était
mort le jeudi soir, 25 mars 1880, à 8 heures 1/2,
des suites de blessures terribles qu’il s’était
faites dans une chute en chassant.
M. Wingfield a envoyé avec cette lettre son car-
net dans lequel, parmi bon nombre de notes d’af-
faires, on lit cette mention : « Apparition, nuit du
jeudi 25 mars 1880. R. B. W. B. Que Dieu l’em-
pêche ! »
La lettre suivante était jointe à cette note :
Coat-an-nos, 2 février 1884.
Mon cher ami, je n’ai aucun effort de mé-
moire à faire pour me rappeler le fait dont
vous parlez, car j’en ai conservé un souvenir
très net et très précis. Je me souviens parfai-
tement que le dimanche 4 avril 1880, étant ar-
rivé de Paris le matin même pour passer ici
quelques jours, j’ai été déjeuner avec vous. Je
me souviens aussi parfaitement que je vous
ai trouvé fort ému de la douloureuse nouvelle
qui vous était parvenue de la mort de l’un de
vos frères. Je me rappelle aussi, comme si le
fait s’était passé hier, tant j’en ai été frappé,
que quelques jours avant d’apprendre la triste
nouvelle, vous aviez un soir, étant déjà couché,
vu ou cru voir, mais en tout cas très distincte-
ment, votre frère, celui dont vous veniez d’ap-
prendre la mort subite, tout près de votre lit
et que, dans la conviction où vous étiez que
c’était bien lui, vous vous étiez levé et lui aviez
adressé la parole, et qu’à ce moment vous aviez
cessé de le voir comme s’il s’était évanoui ainsi
qu’un spectre. Je me souviens que sous l’im-
pression bien naturelle qui avait été la suite
de cet événement, vous l’aviez inscrit dans un
petit carnet où vous avez l’habitude de noter
les faits saillants de votre très paisible exis-
tence et que vous m’avez fait voir ce carnet.
J’ai été d’autant moins surpris de ce que
vous me disiez alors, et j’en ai conservé un
souvenir d’autant plus net et précis, comme je
vous le disais en commençant, que j’ai dans ma
famille des faits similaires auxquels je crois
absolument.
Des faits semblables arrivent, croyez-le
bien, bien plus souvent qu’on ne le croit géné-
ralement. Seulement, on ne veut pas toujours
les dire, parce que l’on se méfie de soi ou des
autres.
Au revoir, cher ami ; à bientôt, je l’espère,
et croyez bien à l’expression des plus sincères
sentiments de
Votre tout dévoué,
FAUCIGNY, prince de LUCINGE.
M. Wingfield ajoute en réponse aux questions :
Je n’ai jamais eu d’autre rêve effrayant de
la même espèce, ni d’autre rêve d’où je me
sois réveillé avec une pareille impression de
réalité et d’inquiétude, et dont l’effet ait duré
longtemps après mon réveil ; je n’ai jamais eu
d’hallucinations.
Il faut remarquer que ce rêve n’a eu lieu que plu-
sieurs heures après la mort.
Les documents de ce genre sont si nombreux que
le difficile est de s’arrêter. Nous ne pouvons pour-
tant nous empêcher de signaler encore un rêve non
moins remarquable, qui a été publié récemment,
avec tous les documents susceptibles d’en garantir
l’absolue véracité, dans l’excellente revue spéciale
les Annales des Sciences psychiques, de M. le doc-
teur Dariex :
LXX. — Dans les premiers jours de no-
vembre 1869, je partis de Perpignan, ma ville
natale, pour aller continuer mes études de
pharmacie à Montpellier. Ma famille se com-
posait, à cette époque, de ma mère et de mes
quatre sœurs. Je la laissai très heureuse et en
parfaite santé.
Le 22 du même mois, ma sœur Hélène, une
superbe fille de dix-huit ans, la plus jeune et
ma préférée, réunissait à la maison maternelle
quelques-unes de ses jeunes amies. Vers trois
heures de l’après-dîner, elles se dirigèrent, en
compagnie de ma mère, vers la promenade des
Platanes. Le temps était très beau. Au bout
d’une demi-heure, ma sœur fut prise d’un ma-
laise subit : « Mère, dit-elle, je sens un frisson
étrange courir par tout mon corps ; j’ai froid, et
ma gorge me fait grand mal. Rentrons. »
Douze heures après, ma bien-aimée sœur
expirait dans les bras de ma mère, asphyxiée,
terrassée par une angine couenneuse que deux
docteurs furent impuissants à dompter.
Ma famille, — j’étais le seul homme pour
la représenter aux obsèques, — m’envoya té-
légramme sur télégramme à Montpellier. Par
une terrible fatalité, que je déplore encore au-
jourd’hui, aucun ne me fut remis à temps.
Or, dans la nuit du 23 au 24, dix-huit
heures après la mort de la pauvre enfant, je
fus en proie à une épouvantable hallucination.
J’étais rentré chez moi à deux heures du
matin, l’esprit libre et encore tout plein du
bonheur que j’avais éprouvé dans les journées
des 22 et 23, consacrées à une partie de plaisir.
Je me mis au lit très gai. Cinq minutes après,
j’étais endormi.
Sur les quatre heures du matin, je vis ap-
paraître devant moi la figure de ma sœur, pâle,
sanglante, inanimée, et un cri perçant, répété,
plaintif, venait frapper mon oreille : « Que fais-
tu mon Louis ? mais viens donc, mais viens
donc ! »
Dans mon sommeil nerveux et agité, je pris
une voiture ; mais hélas malgré des efforts sur-
humains, je ne pouvais pas la faire avancer.
Et je voyais toujours ma sœur pâle, san-
glante, inanimée, et le même cri perçant, ré-
pété, plaintif, venait frapper mon oreille :
« Que fais-tu, mon Louis ? mais viens donc,
mais viens donc ! »
Je me réveillai brusquement, la face
congestionnée, la tête en feu, la gorge sèche, la
respiration courte et saccadée, tandis que mon
corps ruisselait de sueur.
Je bondis hors de mon lit, cherchant à me
ressaisir.... Une heure après, je me remis au
lit ; mais je ne pus retrouver le repos.
À onze heures du matin, j’arrivai à la pen-
sion, en proie à une insurmontable tristesse.
Questionné par mes camarades, je leur racon-
tai le fait brutal tel que je l’avais ressenti. Il
me valut quelques railleries. À deux heures, je
me rendis à la Faculté, espérant trouver dans
l’étude quelque repos.
En sortant du cours, à quatre heures, je vis
une femme en grand deuil s’avancer vers moi.
À deux pas de moi, elle souleva son voile. Je
reconnus ma sœur aînée qui, inquiète sur moi,
venait, malgré son extrême douleur, demander
ce que j’étais devenu.
Elle me fit part du fatal événement que
rien ne pouvait me faire prévoir, puisque
j’avais reçu des nouvelles excellentes de ma fa-
mille le 22 novembre au matin.
Tel est le récit que je vous livre, sur l’hon-
neur, absolument vrai. Je n’exprime aucune
opinion, je me borne à raconter.
Vingt ans se sont écoulés depuis lors, l’im-
pression est toujours aussi profonde — main-
tenant surtout — et si les traits de mon Hé-
lène ne m’apparaissent pas avec la même net-
teté, j’entends toujours ce même appel plaintif,
multiplié, désespéré : « Que fais-tu donc, mon
Louis ? Mais viens donc, mais viens donc ! »
LOUIS NOELL,
Pharmacien, à Cette.
Ce récit est accompagné de documents destinés
à en confirmer l’authenticité. Nous citerons de ces
documents la lettre suivante de la sœur de l’obser-
vateur :
Mon frère m’a priée, sur votre demande ;
de vous envoyer le récit de l’entrevue que j’eus
avec lui, à Montpellier, après la mort de notre
sœur Hélène. Selon votre désir et le sien, je
viens, malgré l’amertume de souvenirs aussi
douloureux, vous apporter mon témoignage.
En voyant dans la rue mon frère, qui fut
le premier à me reconnaître, malgré mes vê-
tements de deuil, je compris qu’il ignorait en-
core la mort d’Hélène. « Quel malheur nous
frappe encore ? » s’écria-t-il. Apprenant de ma
bouche la mort d’Hélène, il me serra les bras
avec une telle violence que je faillis tomber à
la renverse. Rentrée à la maison, j’eus à sup-
porter une scène terrible. Fou de colère, mon
frère, très nerveux, très ardent, mais très bon
aussi, me maltraita presque. « Quelle fatalité,
s’écriait-il, quel malheur ! Oh ! les dépêches,
pourquoi ne les ai-je donc pas reçues ? » Et
il frappait violemment la table avec les deux
mains.... Coup sur coup il avala trois grandes
carafes d’eau. Un moment, je le crus fou, telle-
ment son regard était égaré....
Quand il eut repris ses esprits, quelques
heures après, il dit : « Oh ! j’en étais sûr, un
grand malheur devait fondre sur moi. » Il me
raconta alors l’hallucination qu’il avait éprou-
vée dans la nuit du 23 au 24.
THÉRÈSE NOELL.
Ce rêve, comme le précédent, a été éprouvé après
la mort du sujet qui paraît l’avoir déterminé. Nous
n’analyserons pas ici les causes immédiates de ces
sensations, car plus tard nous aurons à distinguer
les manifestations de morts de celles des mourants,
des vivants ; mais ce que nous devons retenir, c’est le
rêve lui-même, quelle que soit la nature de l’action
psychique. Plusieurs explications pourront être pro-
posées. L’esprit de l’auteur s’est-il transporté vers
sa sœur et n’a-t-il trouvé qu’une morte ? Sa sœur,
au contraire, l’a-t-elle cherché avant de mourir, et
cet appel aurait-il mis dix-huit heures à amener la sensation ? N’y a-t-il pas eu simplement un courant
psychique de nature inconnue entre le frère et la
sœur ? Autant de questions à étudier. Nous entrons
dans un nouveau monde qui n’est pas près d’être ex-
ploré.
Mais déjà, en lisant ces rêves, on s’aperçoit, on
sent, que la force en action ne va pas toujours du
mourant au percipient, mais plutôt parfois du rê-
veur au mourant, ressemblant à une vue à distance.
Les cas nos VIII (grand’mère emmenant ses
enfants à travers un pré), XI (frère mourant à
Saint-Pétersbourg, avec ses enfants à genoux près
du lit), XII (long convoi mortuaire), XV (mort
d’un chien), XVII (enfant mourant sur un édredon
rouge), XX (cinq cercueils), XXI (mort de Carnot),
XXXIX (vue du convoi d’une jeune fille, de Cartha-
gène à Nantes), XLVI (le général de Cossigny tom-
bant dans un escalier), XLVIII (blessure à l’épaule
droite), LV (coup de revolver reçu dans la main),
LVI (élève voyant le frère d’un professeur tué d’une
charge de plomb dans la tête), LXIV (le maréchal
Serrano annonçant la mort du roi), LXVII (vieille
femme voyant la mort de son curé), etc., donnent
cette impression. Il semble qu’ici l’esprit du dor-
meur ait vraiment vu, perçu, senti des choses se pas-
sant au loin.
Cette constatation de la vue à distance, en rêve,
fera l’objet de notre prochain chapitres.
Mais nous tenons comme autant de documents
absolument démonstratifs les 70 cas qui viennent
d’être rapportés et qui confirment, sous un autre as-
pect, les 186 manifestations de mourants exposées
plus haut. Pour nous, ces phénomènes psychiques
sont certains et incontestables. Ils doivent désor-
mais, constituer une nouvelle branche de la Science.