L’Iroko

Mélissa Lavergne · Chapitre 9 sur 10

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L’Iroko

Tiriba

 

Rythme traditionnellement joué avant l’excision,

un rituel qui marquait jadis pour les jeunes filles

le passage de l’enfance à l’âge adulte.

 

Enfermée dans ma chambre depuis cinq jours, j’ai recommencé à payer le gros prix à Rima pour être nourrie sans avoir à quitter la maison. Je préfère souffrir d’empoisonnement alimentaire que recevoir une balle perdue à travers la nuque, au hasard d’une intersection. Pas question de sortir d’ici, pas même pour faire les quelques pas qui m’amèneraient de l’autre côté de la rue, chez Hadja, comme me l’a formellement ordonné l’ambassadeur canadien : « Surtout, ne pas sortir. » Finies les répétitions avec Momo, les Ama zones ou Gangan Percussions. Plus de cérémonies non plus, de visites au marché ni de balades en ville. Plus de visites à Binti qui me faisait corriger ses dictées, de rencontres avec les jumelles qui commençaient à m’enseigner les pas de base de la danse traditionnelle mandingue, de lavage de vaisselle avec la vieille qui ne me parlait qu’en soussou, de leçons quotidiennes avec le vieux qui, lui, se plaisait à me faire connaître le plus d’expressions populaires possibles avant mon retour. « Tu dois partager notre culture partout », qu’il me répétait, son sourire dévoilant quelques rares pépites d’émail bien droites. J’en suis à me demander s’il y en aura un, retour.

J’ai peur.

Personne ne sait quand ni comment ce soulèvement militaire se terminera. En attendant, tous les commerces sont fermés, certains ont été vandalisés, et les grandes artères de la ville sont barrées par les policiers. Eux-mêmes à dé couvert, ils empêchent les déplacements de la population, question de réduire le plus possible le nombre des blessés, victimes collatérales d’une guerre de pouvoir qui utilise comme levier les tirs à blanc qui se comptent par milliers. Le prix de l’essence grimpe en flèche sur le marché noir, les stations-services étant désormais fermées. La rumeur d’un manque d’approvisionnement en riz court au-delà de la ville, et les Guinéens, normalement si cools et nonchalants, commencent à perdre leur sang-froid. Momo me dit qu’il ne craint rien, pourtant son regard s’est assombri. Exit les préoccupations amoureuses et autres batailles d’ego avec Abou, Ignace ou Hadja, il n’espère maintenant pour moi qu’une seule chose : que je puisse rentrer saine et sauve à la maison, quitte à me renvoyer du pays plus tôt que prévu. Momo dit que jamais Ousmane ne réussira à lui pardonner s’il m’arrive quoi que ce soit sous sa tutelle.

Le soir, alors que l’occupation est à son paro xysme dans la ville, je me terre sous les draps, un toutou de mon enfance, apporté en cas de force majeure, cramponné au corps comme seul réconfort. Les écouteurs vissés aux oreilles, la musique au plus fort, je ne parviens pourtant pas à masquer le bruit des tirs répétés. C’est celui des mitraillettes qui m’effraie le plus. À chaque saccade qui éclate, mes membres se crispent, mon cœur tressaute.

Pour apaiser mon angoisse, j’ai pris l’habitude de m’éplucher l’intérieur des mains, sorte d’exercice antistress malsain. Peu à peu, l’épaisse couche de pelure africaine, que je me suis pourtant appliquée si fort à tricoter, s’effrite. Tombe en poussière sur le sol. Toute cette corne fabriquée à bout de bras et de souffle court diminue, callosités raides sur lesquelles j’urine pourtant toujours, suivant, docile, la prescription de mes maîtres dévoués, la chaleur du liquide giclant sur des doigts de moins en moins bouffis.

La douleur de l’effort désormais disparue, ne reste plus que la peur viscérale de ne jamais repartir.

Chez moi.

*

Kipra kipra ! Pracapi pracapi ! Poucra piniapa piniapa !

Les claquements aigus du tambour de Salif emplissent le vaste rez-de-chaussée de la maison d’Ousmane, créant avec les tirs des mutins en grève un canon anarchique.

— Martine, descends là ! Viens me rejoindre !

Pouca karaca karaca !

Un instrument, emballé dans un sac de nylon foncé, surplombe le salon presque vide. Salif ôte de ses épaules musclées les sangles de son djembé, puis il se penche pour me révéler l’objet empaqueté. Dans ses mains, un chef-d’œuvre. Taillé avec soin dans le tronc d’un iroko noir, le mastodonte est monté d’une peau rare d’âne tacheté, conférant au son des frappes une projection plus intense que celle de la peau mince de chèvre et moins douloureuse pour l’épiderme que celle, épaisse, de veau. La tête d’une vingtaine de clous d’acier larges et clairs enjolive la base surmontée de six bandes sculptées, chacune évoquant des scènes de la vie quotidienne. Un savant cordage mauve, auquel on doit le degré de tension de la peau, couronne la finition im peccable du tambour que Salif tient contre lui devant mes yeux ébahis.

— Tu veux l’essayer ? qu’il m’offre de sa voix joyeuse.

Je m’approche de la bête tel un chat devant sa proie, à la fois intimidée et hypnotisée par elle. Puis, la tête du tambour coincée entre mes genoux, je lève bien haut mes paumes massacrées et crache une logorrhée bruyante qui arrache à Salif un sourire énorme.

— Mais c’est qu’il te va bien ce tambour, Martine ! Ça sonne, dê ! Je l’ai apporté pour que tu voies comment est fabriqué un bon djembé. Parce que, tu sais, je connais mes frères : quand ils vont apprendre que tu pars, ils vont se passer le mot, et tu vas recevoir chez toi tous les facteurs de Matoto. Tous, ils vont parader avec leurs instruments, tous uniques, tous spéciaux, tous-à-bon-prix-pour-toi-mon-amie… Si tu veux un tambour, tu m’en parles d’abord, awa ?

— D’accord.

Salif approche deux chaises et, défiant le couvre-feu nouvellement imposé en raison du re gain des tensions militaires, il m’offre un cours, bref exutoire me permettant d’échapper à ce sentiment d’effroi qui m’assaille les tripes depuis le début du soulèvement militaire.

*

— Pourquoi tu pleures ? me demande Ignace, de passage dans la cour malgré l’interdiction aux citoyens de circuler dans la ville.

— J’ai l’impression que je retournerai jamais chez moi. Et j’ai peur. Pas toi ?

— Non, j’ai pas peur ! Parce qu’on n’y peut rien, tu sais ! Si c’est ton jour, tu vas y passer de toute façon ! L’homme propose, mais, au final, c’est Dieu qui dispose. C’est déjà tout décidé, ma chère… Allez, tu peux te détendre, c’est pas toi qui contrôles. Al hamdoulillah ! qu’il me répond le plus sérieusement du monde, me laissant pensive, le visage enfoui dans les ailes du hamac.

*

Comment font-ils pour paraître si détachés ? Hier, une voisine a attrapé une balle dans le ventre. J’entendais les femmes crier leur douleur quand une ambulance a uni sa sirène à leurs voix affolées. Mais je me suis malgré tout obligée à rester confinée. Je ne sais trop encore si ça contribue à préserver ma santé mentale ou bien si ça l’aggrave. Rima, sensible à ma détresse, s’est même adoucie. À croire que tous me prennent en pitié, sans jamais penser aux risques qu’ils courent, eux aussi. Sont-ils à ce point habitués à une telle forme d’instabilité politique, à une présence militaire omniprésente, aux assassinats fortuits ? Possiblement.

Éduqués à risquer leur vie pour leur patrie. La vie qui s’arrête alors qu’on accroche sur la corde les draps mouillés de la nuit. Une seconde, on contemple le soleil ; la suivante, on embrasse le sol, meurtri, à l’agonie parce qu’une balle nous a choisi comme coda à sa danse macabre. Si je réussis à sortir du pays, jamais je ne pourrai y revenir. C’est trop dur.

Occidentale gâtée, perdue dans les réflexes de survivance d’une Afrique en lutte.

Je n’arrive plus à me situer dans la complexe équation des pouvoirs. Touriste curieuse ? Pilleuse culturelle ? Musicienne sérieuse ? Fille apeurée ?

Fillette terrorisée.

Mais si, dans l’ensemble, je demeure pétrifiée, une faible lueur d’espoir s’agite en moi. Elle me dicte que de cet asile percussif je sortirai indemne. Que, même si je porterai toujours sur le cœur la marque indélébile de ces jours d’angoisse, s’en dessinera aussi une autre, plus grande et plus belle. La marque précieuse de ma validation. Un sceau de réussite plus important encore que celui d’un diplôme d’études. La preuve tangible que j’ai une place dans ce monde d’hommes. Qu’il ne m’est pas refusé. Que, même si les obstacles s’avèrent nombreux, voire parfois insurmontables, j’y ai accès. J’ai cette chance infinie de pouvoir jouer, de faire de ma passion un métier, une identité.

Qu’importe l’avenir, jamais on ne pourra effacer de ma mémoire ces moments guinéens où l’on m’aura acceptée, admise, incluse. Sur les bancs communs du local de Salif, sous l’éphémère protection du gazebo des jumelles, le brûlant soleil des cérémonies ou le ciel étoilé des sabars, longtemps je me souviendrai qu’ici, malgré des millénaires de sexisme endémique, jamais, quand je jouais, on ne m’aura fait sentir mon genre, ni mon âge, ni la couleur de ma peau. Les tambours m’auront permis, ne serait-ce qu’un instant, d’être l’une des leurs.

Estimée, respectée, appréciée à ma juste valeur musicale.

*

Le numéro un de l’armée séquestré, onze morts, une centaine de blessés. Recroquevillée dans ma chambre, j’écoute le concert intermittent des tirs en sanglotant, feuille d’automne frissonnante.

Chapeautées par Abou et Hadja, les vaillantes Amazones m’ont organisé une grande fête de départ au local de Salif, mais, figée par la peur, j’ai refusé de m’y rendre, suscitant chez elles colère et déception. Encore une fois, on ne saisit pas le concept de prudence que je mets en pratique. Personne ne comprend l’ampleur de mes craintes. On affronte ici les épreuves, nez droit, épaules lestes. Pas de faux-fuyants, de retraite ou d’esquive. En toutes circonstances, la vie continue.

Point barre.

J’aurais tellement aimé y aller. Si elles savaient…

Partager une dernière danse avec elles, un dernier rythme, des solos endiablés, les danseurs enivrés, les dunduns accélérés, mais je n’ai pas réussi à surmonter l’effroi. J’ai suivi, obéissante, l’ordre de l’ambassade canadienne. Évité l’apoplexie imminente d’une mère affolée. Éludé l’accident, le drame, le rêve qui vire au cauchemar. Conservé intact mon bidon d’essence, acheté en panique avant que tout ferme. Main tenu la possibilité d’un ultime transport terrestre pour cette éventuelle libération à laquelle j’ai peine à croire : mon vol Conakry-Paris, devancé grâce à la réouverture partielle de l’aéroport.

Mon plan de match initial retranché de cinq jours et des poussières. J’y serai presque arrivée.

*

Dernier matin. À la radio, des voix énervées, une propagande stéroïdienne comme je ne l’ai encore jamais entendue. On invite la population à se joindre à l’insurrection des mutins pour renverser le gouvernement qui, lui, ne bouge pas. Immobile, impassible, invisible. À croire que le président, accroché au pouvoir, s’imagine qu’en fermant très fort les yeux il fera disparaître la grogne violente qu’il a lui-même engendrée.

La menace d’un nouvel arrêt des vols me glace le sang. Plus encore que le bruit désormais incessant des fusils. Le mien est prévu pour vingt heures, mais je voudrais partir, là, tout de suite. Les nerfs à vif, l’empathie à zéro, je n’en peux plus. J’essaie pourtant de me raisonner, de trouver un sens aux épreuves. De soutirer de mon angoisse un enseignement, un sens.

Je songe à Antoine…

À la douleur qu’il m’a causée. À la peine que je me suis interdit de vivre, accolant à la rage une portée plus noble. À la solitude abyssale que son départ a générée, à ses bras défaillants dans lesquels plus jamais je ne me blottirai. À toute l’énergie que je déploie à essayer de comprendre quand, pourquoi, comment. Aux nombreux doutes qu’il a suscités. À ma confiance en l’autre, érodée, massacrée. À ma confiance en moi, bousillée. À la rage bouillante qui tarde à passer.

Et si j’acceptais la défaite ? Si je baissais ma garde, rendais les armes ? Ces épreuves ne peuvent m’être vaines. Je ne peux me permettre de rapporter la mienne de guerre. Je dois la laisser ici. Maintenant. Dans cette chambre suffocante.

Tapie dans un coin, comme je le suis moi-même.

*

Dix-huit heures tapantes, la station, toussotante, s’immobilise dans la cour. Les coups de feu cessent ce soir encore, l’espace de trois maigres heures, pour permettre aux avions de décoller. J’ai le cœur gros, mais rempli d’espérance. Même si je n’y croirai qu’une fois bien assise et la ceinture bouclée, ça y est : mon départ est imminent.

La main agrippée à ma valise écarlate, j’émerge, groggy, de la maison qui me servait de cache. Ignace et Momo, affairés, rangent tout ce que je rapporte dans le coffre de la voiture quand retentit dans la rue quasi déserte le son incisif des frappes d’Abou. À ses côtés pour répondre à l’appel, quelques rares membres de Gangan Percussions et des Amazones qui ont réussi à se rendre jusqu’à nous. Les nerfs rompus par l’anxiété, une émotion si forte qu’elle m’en fait momentanément perdre l’ouïe m’assaille, un bourdonnement opaque m’explosant les tympans. Une griotte, entrevue quelques fois dans l’entourage de mes amis musiciens, déclame mon prénom à répétition de sa voix à la fois criarde et sublime, une impressionnante étoffe de coton coloré montée en turban sur la tête. Hadja, un karignan à la main, joint sa voix puissante à la sienne, une lueur de tristesse dans l’œil. Des curieux s’attroupent autour de la dé monstration musicale surprise, profitant eux aussi de la trêve pour sortir de leur cour. Salif, qui ferme l’escadron, un mégaphone à la main, ordonne de son timbre altier de baryton un cessez- le-son immédiat. Sur son dos, un sac de tissu ébène qu’il dépose à mes pieds.

— Ouvre ! qu’il me lance, les yeux brillants.

L’épaisse fermeture éclair roulant sous mes doigts, j’aperçois, incrédule, un fragment mauve de cordage épais sous une peau tachetée d’auréoles brunes.

— Regarde dans la base !

Incrédule, j’extirpe de son étui le lourd instrument et, le cœur en bataille, je découvre en son antre une inscription.

Pour Martine, l’Amazone.

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