L’Iroko
San sali fila
Rythme que créent les femmes lorsqu’elles pilent
ensemble les céréales dans un même mortier.
De la douzaine de membres des Amazones, Hadja tend tranquillement à devenir mon amie, s’attirant ma confiance un conseil à la fois. C’est elle, par exemple, qui me dit que je dois insérer un billet dans les plis des étoffes d’un griot lors qu’il chante mon nom. Elle aussi qui me prévient néanmoins de ne pas répandre mes billets à tout vent parmi les membres du groupe puisque je ne m’en sortirais pas indemne à long terme. « Il faut imposer ses limites pour ne pas que les liens soient régis par l’argent », qu’elle insiste. Petit bout de femme, grande observatrice, c’est une artiste modeste, mais dévouée.
Sa case est située juste en face de la maison d’Ousmane. Elle partage son logis avec cinq autres personnes d’une famille qui n’est à l’origine pas la sienne, bien qu’elle semble l’être devenue au fil des saisons. L’entièreté du logement occupe sensiblement le même espace que ma chambre, mais elle ne fait qu’y dormir, tout le reste s’exécutant en communauté, à l’extérieur. Les colocataires partagent une seule toilette turque, accolée à un grand lavabo et à son espace douche contigu, le tout situé à l’extrémité de la cour. Deux panneaux d’argile d’un ocre fatigué finalisent le sobre tableau de la « salle de bain » extérieure et offrent une intimité somme toute précaire à ses usagers. Pour cuisiner, Hadja utilise l’espace feu installé à la lisière opposée de la cour commune, mais, la plupart du temps, elle profite plutôt des plats qu’apprêtent les jumelles pour tout le clan. Fatou et Kadi tiennent maison pour leurs grands-parents maternels, fiers propriétaires du lieu qu’ils habitent également, et c’est Binti, fille de la plus « vieille » du duo, qui complète le quintette. Chaque jour au lever, les deux jeunes vingtenaires balaient le sol, puis soufflent les braises persistantes de la veille pour cuisiner la sauce verdâtre du midi, alternant entre feuilles de bananier, de manioc et de patate douce, à laquelle elles ajoutent poisson entier, viande rouge déchiquetée ou volaille dépecée. Elles se rendent quotidiennement au marché et y négocient chacune de leurs courses. Ce n’est pas rare, d’ailleurs, qu’on les voie argumenter, ergoter, s’engueuler, même, avec les marchands pour obtenir un peu plus de riz, de mil, de gombos, de crème de jour blanchissante ou de savon en pain à bas prix, mais elles ne sont pas les seules puisque c’est ici coutume de le faire. Ne pas discutailler constitue presque un affront au bien-vivre en société, ayant comme conséquence ultime d’empêcher les gens de communiquer. Prendre le temps de négocier s’avère primordial, sorte de sport social dont chaque joute couronne un gagnant. Et quand elles reviennent au bercail, c’est déjà l’heure de nettoyer et de repriser les draps et les vêtements. Elles s’occupent en suite de la supérette de fortune qu’elles se sont montée à l’avant du logis avec la précieuse aide du grand-père, et dont l’horaire, aléatoire, fonctionne au gré de leurs disponibilités respectives ou encore de celles de Binti, jamais bien loin pour aider à son tour. S’y trouvent des piles, des cartes SIM pour téléphones de toutes sortes, des œufs des nombreuses poules en liberté qui ont, elles aussi, élu domicile dans l’espace étriqué, ainsi que quelques autres broutilles de dépannage qu’on tient trop souvent pour acquises jus qu’à ce qu’elles viennent à manquer. Puis, en fin d’après-midi, quand elles se sont acquittées de toutes leurs tâches quotidiennes, elles se joignent, à titre de danseuses, à Balandugukan, le groupe qu’a formé Momo en hommage à son village natal. Mesurant toute l’importance que représente cette fenêtre artistique précieuse aux yeux de ses petites-filles, la grand-mère profite toujours de ces brefs moments pour alléger leur fardeau ménager en balayant la cour, un vieux pagne noué à la taille et l’étique filet de vent comme unique chemise.
Parce qu’elle appartient à la caste des griots, Hadja contribue très peu aux tâches ménagères, mais assure plutôt le rôle de dunumfola au sein des Amazones. Il lui arrive aussi de chanter et de danser pour les activités de groupe de Fatou et Kadi, mais c’est lorsqu’elle tape le tambour que sa vocation véritable se matérialise, la main droite frappant sur l’épaisse peau de vache à l’aide d’une baguette de bois massive, la gauche matraquant une cloche de fer avec un boulon quelconque, rouillé ou non. L’important, c’est que le son aigu de la ferraille perce le mix sonore.
On a affublé Hadja du surnom affectueux de « métronome » puisque c’est elle qui joue le kenkeni, plus petit des trois tambours d’accompagnement, qui a pour fonction de conserver, pour tout le groupe, la bonne pulsation, au bon tempo. Toute sa famille, comme celle d’Ousmane et, par le fait même, de Momo et de Rima, vit à Balandougou, un village éloigné situé à l’extrémité est du pays, dans la préfecture de Kankan. Entourée à Conakry de la famille d’adoption que représentent ses cinq colocataires, elle se sent malgré tout très seule. Âgée de trente ans tout au plus, elle est affublée, déjà, de l’étiquette de la vieille fille qui a passé son tour, perdu sa chance, manqué le bateau. Pourtant, elle caresse des rêves très précis de prince charmant, occidental de préférence, venant à sa rencontre dans sa case minuscule, la ravissant pour ensuite la couvrir de vêtements de marque ou encore de bijoux. Même pas, en fait. Pas besoin de luxe. Quitter cet endroit lui serait suffisant. Et pourquoi pas, elle pourrait aussi confectionner avec ledit prince un bébé caramel avec qui elle reviendrait une fois l’an visiter jumelles et Amazones…
*
— Tu veux un café ? que me demande Hadja.
Je viens maintenant la chercher chaque jour au lever pour l’emmener avec moi à la répétition des Amazones. Assises à attendre que nous ramasse Ignace, côte à côte derrière la table du dépanneur encore inactif des jumelles, protégées du soleil déjà cuisant par une épaisse feuille de tôle, nous profitons de notre ultime moment de détente avant l’entraînement hautement physique des tambours. Le chant des oiseaux accompagne le bruit des balais qui grattent le sol des cases voisines dans une fugue hypnotique, mais, ce matin, je n’arrive pas à goûter à la douceur d’ordinaire si salvatrice de cet instant paisible. Depuis le début du voyage, je sens bien que quel que chose cloche avec Rima, mais je dispose maintenant d’une preuve concrète de mon malaise grandissant.
— Tana mou fèyèn ?
— Je vais pas super bien, que j’articule d’un trait, les lèvres crispées, incapable de réfléchir à une façon de traduire mon état en soussou, alors que tout m’est habituellement prétexte à apprendre.
Hadja emplit une tasse émaillée de Nescafé brûlant et me la tend, le regard empreint de sollicitude.
— Ah bon ? Raconte !
— Je pense que Rima a essayé de m’empoisonner.
— Hein ! Tu penses ? En es-tu certaine ? Mais comment ?
— C’est que, depuis quelques jours, je mange toujours la même chose le matin : un bol de riz avec du sirop d’érable. Mon sirop, je le conserve dans une bouteille de plastique. J’avais essayé de le conserver dans sa boîte en métal, mais les fourmis se faisaient un festin la nuit et j’ai dû modifier ma tactique. En fait, ça, c’est pas vraiment important. Mais tu vois ce dont je parle ? Tu sais, le liquide doré très sucré que je t’ai fait goûter cette semaine ? Bon. Ce matin, quand j’ai ouvert la bouteille, ça a fait un bruit de gaz. Comme quand on ouvre une bouteille de Fanta. Pouish ! J’ai mis mon nez dans le goulot et, je te jure, ça sentait le dissolvant à vernis à ongles ! Ou encore l’essence. J’ai pas osé goûter, mais y avait quelque chose de pas normal, j’en suis certaine. Du dissolvant ou de l’essence, peux-tu croire ? C’est sûr que ça vient de Rima. Elle me déteste, j’ai aucune idée pourquoi, mais elle veut me rendre malade, je suis sûre de ça !
En terminant mon laïus, énervée, je lève les yeux pour vérifier si Hadja est aussi sonnée que moi de cette surprenante histoire d’empoisonnement et j’attends, en vain, une réaction quelconque de sa part avant d’enchaîner avec la tout aussi préoccupante découverte d’un clou dans mon souper de la veille, arme minuscule, camouflée dans une sauce aux feuilles brunâtre entre deux morceaux de bœuf juteux. Si l’évocation du sirop trafiqué semble la laisser de glace, celle du clou réussit néanmoins à la sortir de son mutisme.
— Tu sais, Martine, Rima a un historique, disons… compliqué avec les Occidentaux. En même temps, j’ai du mal à croire qu’elle t’ait choisie, toi, comme cible, mais je te mentirais si je te disais que ça m’apparaît complètement improbable…
Le front plissé, les yeux écarquillés, les mains tremblantes d’une colère encore envahissante, j’absorbe le récit que me fait Hadja de la douloureuse histoire de Rima.
Peter, qu’il s’appelle. Celui qui l’a brisée. Anglais baraqué au français cassé, revenu plusieurs fois dans ses bras. Un grand brun mystérieux aux yeux d’émeraude qui, chaque hiver pendant quatre ans, lui a promis outre-mer et monde, dessinant pour elle un mirage de confort hors frontières jusqu’alors inatteignable. Invaria blement, il débarquait début décembre avec valise et balafon, roucoulait dans les bras d’une Rima ébaubie tout le mois, puis partait, s’engageant à la ramener dans ses vallons au prochain voyage, voyage qu’il reproduisait en effet, mais sans jamais honorer sa délicieuse promesse de migration britannique. Rima avait aussi un amoureux malinké. Onze mois par année. Elle l’aimait bien, mais pas autant que ce rêve éveillé qu’évoquait pour elle le magnifique Englishman. Durant le quatrième printemps de cet incessant manège, elle est tombée enceinte de son concubin guinéen – fallait bien qu’elle continue à vivre pendant les longues absences de Peter – et a tout avoué au bellissime étranger, lui présentant par courriel la nouvelle comme son ultime chance de venir la cueillir. Dans sa réponse, il a réitéré sa promesse, ajoutant même qu’il désirait officialiser leur union au prochain hiver. Mais, et il espérait qu’elle le comprendrait, pas question pour lui de s’unir à une femme déjà engrossée. Elle devrait donc s’arranger pour se débarrasser de l’embryon. Il n’était pourtant pas sans savoir que les avortements étaient rares et risqués de ce côté du globe, mais c’était sa condition finale. Oui au mariage, non à l’enfant d’un autre.
Incapable de renoncer à ce fantasme d’évasion qu’elle avait caressé si souvent depuis l’enfance jusqu’à, croyait-elle, le faire apparaître, elle a entrepris un périlleux voyage à la rencontre d’un féticheur qui pourrait s’acquitter de la fatale besogne. Quelqu’un a finalement accepté de l’aider à Kindia, région magnifique reconnue pour ses chutes d’eau grandioses, que l’on désigne du très poétique nom de « voile de la mariée »…
Et, après dix longues semaines de gestation anxieuse, Rima s’est fait avorter. Plus de fœtus, mais un utérus perforé comme cela arrive beaucoup trop souvent avec ce type de pratique bancale, proscrite, illégale. La mort au ventre, elle s’est accrochée à son rêve d’Angleterre, espérant que l’énorme sacrifice qu’elle venait de lui offrir en vaudrait la peine. Pas que le doute l’envahît vraiment, elle le connaissait, son Peter, elle était certaine de sa sincérité, mais plusieurs de ses amis, garçons comme filles, avaient été floués par des étrangers ambivalents qui, un jour, n’étaient plus revenus, effaçant par leur soudaine absence l’espoir d’une vie meilleure, générant au passage désillusion, colère et amertume.
Seule, le cœur et le ventre troués, Rima a regagné Conakry sous le suffocant soleil de juillet. L’amant africain, échaudé du choix de sa belle, a cessé les visites, la laissant neuras thénique devant une saison des pluies qui lui a alors semblé ne jamais cesser.
Et, comme chaque année, décembre est arrivé.
Mais Peter, cette fois, n’est pas venu.
Ils s’étaient pourtant donné rendez-vous à l’aéroport. Vingt et une heures trente-cinq pour l’arrivée du vol Londres-Conakry avec KLM. La chambre de Rima était prête, des glaïeuls coupés sur la commode en teck qui servirait à accueillir le contenu entier de la grande malle en cuir de Peter, une large carafe de jus de bissap fraîchement préparé sur la table de chevet assortie, et trois ventilateurs alignés pour permettre au globe-trotter de se coller davantage sur elle au petit matin. Une rangée de bayas violets sous son chic boubou de basin doré, Rima attendait patiemment son promis, se disant qu’ils auraient désormais la vie pour se retrouver, se parcourir, s’aimer.
Les voyageurs sont tour à tour passés devant elle, esseulée mais confiante. Le dernier, un vieux diplomate à la peau d’ébène, lui a réservé pour toute chose un regard lubrique. Peter avait simplement dû rencontrer un problème, avoir un empêchement.
Jour après jour, Rima a marché ses trois kilomètres, aller et retour, pour se rendre au cybercafé et tenter de joindre Peter par toutes les avenues technologiquement possibles, question de comprendre ce qui avait bien pu l’empêcher de venir et, surtout, afin de reprogrammer leurs fameuses retrouvailles.
Mais pour toute réponse, un silence.
Qui jamais ne fut brisé.
Depuis, c’est la hargne au cœur que Rima accueille les élèves de son père chez elle. Elle n’a pas le choix de les côtoyer, c’est son gagne-pain et, aussi, ce qui lui permet d’habiter la confortable demeure du paternel, mais, secrètement, elle les déteste tous. Sans exception. Hommes comme femmes, vieux comme jeunes, beaux, laids, talentueux, cancres, attentionnés, détestables. Tous pareils. Pour ce Peter qui lui a fait perdre homme, enfant, rêve de mieux et avenir, plus jamais, s’est-elle juré, elle ne laisserait un Blanc percer sa douceur, atteindre sa fragilité, accéder à son cœur. D’étain. Cassé.
— Je peux demander aux jumelles de cuisiner pour toi, tu sais. T’as pas à manger ce que Rima te prépare. T’as pas à subir son état ni ses désirs de revanche. On va t’accueillir à bras ouverts bé, et Rima pourra retrouver sa liberté. Je sais pas si elle a vraiment tenté de t’empoisonner, Martine, mais en même temps, je suis pas certaine que ça vaille la peine d’investiguer. On sait tous ici qu’elle est capable d’être dure avec les étrangers, très dure, même. Et peu importe jusqu’où elle peut aller, dis-toi qu’elle sera toujours protégée par son père. Ce serait ta parole contre la sienne si tu décidais d’en parler, et je peux te garantir que c’est pas toi qu’on croirait au final, ou bien ? Tu veux que je demande aux jumelles de prendre le relais ?
— Oh ! Hadja… c’est vrai ? Tu ferais ça pour moi ?
— Mais bien sûr ! Mais oui ! qu’elle me répond, rassurante.
— Je t’en serais tellement reconnaissante ! C’est si dur pour moi de créer un contact avec Rima. Rien de ce que je fais semble adéquat. Elle est toujours fâchée. Elle m’engueule pour des riens, me parle toujours d’argent ; elle bougonne dans mon dos dans un dialecte que je comprends pas, et là, depuis ce matin, j’ai peur d’elle. Peur de ce qu’elle pourrait me faire. En même temps, j’ai l’impression d’être soumise à elle par loyauté pour Ousmane, mais, au fond, ça va peut-être la soulager de plus devoir s’occuper de mes repas. Je suis même prête à acheter la paix. Je te le dis, je serais prête à honorer mon entente financière initiale avec elle, mais j’ai vraiment plus en vie de manger ses plats. Pas après le clou, pas après le sirop, encore moins après ce que tu viens de me raconter… Ça me confirme qu’il y a pas d’issue possible. Malheureusement.
— Ça va aller, Martine. Je me charge de tout. Je vais aussi parler à Rima si tu veux. T’auras pas à payer en double, je te le promets. T’inquiète plus pour ça, awa ?
Un silence marque mon incrédulité heureuse devant la bonté d’Hadja. Parce que si je sens une certaine bonhomie dans mes rapports sociaux ici, la rivalité que je suscite aussi commence à m’affecter. C’est une rivalité différente de ce à quoi je suis habituée, mais bien réelle. On se dispute mon amitié, mon affection, ma présence. C’est à qui deviendra mon copain, ma best friend, mon chéri. On veut s’attirer ma générosité, certains objets que j’ai apportés, la possibilité d’un séjour chez moi, au Canada, après la résidence africaine. C’est parfois subtil, parfois clair, comme avec Ciré, la danseuse des Amazones qui m’a de mandé de lui laisser mes vêtements, mes chaussures : « Tu m’oublies pas, hein, Martine, on fait la même taille, toi et moi, tu me laisses tout ça quand tu pars, oui ? »
Sûr que je veux laisser mes choses ici, que j’ai envie de partager, de donner, mais quand je me sens obligée, c’est tout l’inverse qui se produit. Je me referme et m’isole, avec le désir de ne plus rien laisser en quittant.
Montréal ou Conakry, c’est à se demander si j’embrasserai un jour une gratuité véritable dans mon rapport aux autres dans le cadre du travail. Si on saura un jour me donner sans rien me prendre. Si, à force de générosité incalculée, on réussira enfin à apaiser mon insupportable impression de toujours me faire avoir.
Détonnant au centre d’un sombre portrait peuplé de collègues malveillants, de professeurs salaces ou jaloux, ou encore de faux alliés, l’écoute respectueuse d’Hadja et sa main tendue m’incitent tout de même à y croire.
— Je te dirai certainement pas non. Inou wali ! Merci, Hadja. Je suis soulagée de pas avoir à affronter Rima ou, pire, Ousmane !
Un éclat de rire sincère nous détend toutes les deux et allège du même coup l’atmosphère jusqu’alors écrasante.
— Wontanara, Martine, on est ensemble. Ça va aller. Ça va aller, qu’elle répète en me tapotant affectueusement la cuisse.
Les deux mains bien accrochées à ma tasse, j’avale enfin une première lampée de charbon liquide, assommée par le triste parcours amoureux de Rima, mais rassurée de savoir que je ne serai pas tenue d’en payer le prix.
*
À la répétition des Amazones, tout, encore, re prend son sens. La raison d’être de mon voyage se redessine sous chacune de mes frappes solides, confiantes, retentissantes. Comment ce puissant sentiment de validation peut-il naître ou disparaître selon que je claque le tambour ou que, silencieusement, je ne fasse qu’être ? Paraître ? Une question qui me traverse aussi rapidement l’esprit que s’effectue en moi ce changement draconien d’état, distinct au possible.
Autour de moi, les joueuses se regardent en grognant d’un effort trop grand, sourire en coin, une fierté commune dans l’iris. J’ai beau lutter contre une mer de préjugés associés à mon genre dans un milieu encore beaucoup trop masculin chez moi, j’ai du mal à bien saisir l’ampleur du travail que doit abattre Salif pour qu’ici ses émules soient acceptées, reconnues, prises au sérieux. Depuis toujours, à cause des mentalités arrêtées par des millénaires d’habitudes, les femmes n’ont pas droit au tambour. Leur sort est ainsi décidé en Guinée, particulièrement, mais dans toute l’Afrique de l’Ouest également, voire à travers tout le continent. À ce jour, l’Empire mandingue ne leur permet pas les joies de ce tapage libérateur. Elles peuvent sans problème chanter et danser, mais impossible pour elles de jouer ni tambour, ni balafon, ni kora, ni bolon, tous des instruments réservés au « sexe fort ». Pas que ce soit interdit par la loi, mais c’est mal vu, c’est contre l’ordre imposé. Salif, inspiré de ses nombreux séjours à l’étranger, est donc le seul, du moins en Guinée, à permettre aux femmes de s’exprimer autrement que par les voies ancestrales dessinées pour elles. La fierté inonde d’ailleurs son visage à chacun des commentaires qu’il leur adresse, même si celle-ci prend parfois les apparences dures de l’insatisfaction ou même de la colère. Mais avec lui, il faut savoir décoder, lire entre les lignes, déchiffrer le sous-texte. Il connaît le potentiel de chacune de ses Amazones et, surtout, il ne voudrait en aucun cas que des comparaisons désavantageuses avec leur pendant masculin de Gangan Percussions n’adviennent, ce qui dévaluerait complètement leur commun effort d’équité. Au début, les joueuses prenaient un peu à la légère le rôle inusité de tapeuses professionnelles, se consacrant par habitude davantage à la danse et au chant, qu’elles pratiquent toujours dans le groupe par ailleurs, mais Salif, à force de discipline et de bonté, a su leur faire développer cet amour de la douleur de l’effort, nécessaire à tout bon frappeur, à toute bonne frappeuse. La douleur pour le son. À l’instar des ballerines qui développent une curieuse inflexion pour la souffrance physique en raison de ce fastidieux travail de pointes qui broie avec le temps chacun de leurs dix orteils, les percussionnistes doivent accepter de sacrifier leurs mains, leurs bras, leurs épaules, leur dos. La peau des doigts qui se fendille, l’épiderme qui enfle, la corne forçant au passage ampoules et cloques de sang à se former sous elle, puis à éclater. Les bras qui gonflent, se durcissent, se tendent jusqu’à ne plus pouvoir se mouvoir, barrés d’avoir trop forcé. Les deltoïdes qui se dressent pour soutenir l’effort prolongé, encaissant les coups sans cesse répétés, se braquant par protection ultime, tentant en vain de créer un mur entre les biceps hypertrophiés et le cou jusqu’alors épargné. Le sang dans l’urine, encouragé, applaudi, symbole d’un corps sous tension. Les épaules qui, à elles seules, supportent tout le poids des tambours à faire danser, virevolter et voler parce que la dimension musicale ne suffit plus lorsqu’il s’agit de transposer sur scène la tradition. La forme d’art spectaculaire qu’ont créée les Ballets africains prend vie, sur la scène, sans autre motivation que la performance, mais, n’étant plus rattachée aux rituels du quotidien, elle doit briller davantage pour demeurer valide. Souveraine. Elle doit impressionner, ravir le re gard. Plutôt que de jouer confortablement assis sur une chaise, les djembe folas qui s’adonnent aux spectacles des Ballets africains répartissent le lourd poids de leur instrument sur leurs deux épaules endurcies, alors que les dunumfolas, eux, l’absorbent sur une seule clavicule, l’autre se dressant bien haut dans une oblique prodigieuse, leurs baguettes bon dissant au rythme d’une mélodie en constante accélération. Si je ne les ai encore jamais vues ailleurs que dans ce local sombre et poussiéreux, le plus souvent assises et concentrées, je prends plaisir à imaginer mes compagnes de répétition faire valser leurs instruments en spectacle, des costumes aux mille couleurs sublimant leur force et leur charisme qui déjà me ravissent.
— Mais, Salif, l’appel du rythme était différent hier quand tu nous l’as enseigné ! que je me surprends à lui faire remarquer, la voix haut perchée.
Les filles me dévisagent, pantoises devant cette bien naïve hardiesse. Qui oserait ainsi mettre en doute les méthodes du karamökhö, maître musical incontesté ? Mais Salif reconnaît là non seulement l’inflexibilité des méthodes musicales occidentales écrites – il sait que je transcris chacun de ses enseignements, les ressassant jusqu’à les connaître sur le bout de mes doigts charcutés –, il y discerne aussi toute mon ambition. La même, pure, qui a coulé dans ses propres veines des années durant, l’amenant à parcourir maintes contrées inconnues, maintes destinations inespérées. La même qui ressurgit parfois au détour d’une répétition précédant un événement important ou encore là, maintenant, au contact d’un surprenant reflet de lui-même. L’ambition d’être le meilleur joueur, aujourd’hui remplacée par celle d’être le meilleur professeur…
— Ah bon ? Vraiment ? Et dis-moi, c’était comment, alors ?
Hadja, camouflée derrière son instrument, tente de disparaître sous la terre battue du sol tiède. Les plis dessinés sur son front m’implorent le silence, sans doute pour éviter que survienne l’un des mythiques changements d’humeur de Salif, qui font payer à tout le groupe la paresse de l’une, les absences injustifiées de l’autre, ou encore une effronterie mal avisée…
— Pri patapa pidi, pri patapa pidi, bom bom bobom. Tu te rappelles ? Il y avait une basse de plus à la fin.
— Awa. D’accord. Vous avez entendu, les filles ? Wongaï !
Plutôt que de se durcir comme il a l’habitude de le faire lorsqu’on met en doute son autorité, le visage de Salif s’adoucit, provoquant l’incrédulité générale jusqu’à même créer un silence monacal, étrange. Comme si personne n’osait maintenant briser ce rare instant de grâce.
— Wongaï, j’ai dit. Vous êtes sourdes, ou bien ?
Un éclat de rire nous secoue comme une vague, unies dans cette tendresse que nous ressentons pour ce maître bourru, père affectueux envers ses ouailles, oscillant entre la maladresse de l’exigence et la bienveillance camouflée. Désem paré par notre légèreté soudaine, Salif em poigne le tambour de Solange, soliste officielle du groupe, et lance l’appel du rythme dans lequel nous fonçons têtes premières, un bonheur enfantin faisant tressauter nos épaules.
Aboubacar, entrant dans le local à l’instant précis où je m’exécute en solo, m’envoie un clin d’œil approbateur, ce qui me fait redoubler d’ardeur pour l’impressionner davantage. L’intensité de son regard me fait croire que j’y parviens peut-être. Une tache de sang s’étend sur la peau fraîchement tirée de mon instrument, trahissant mon criant désir d’être aimée, sauvée, rescapée par lui, réparée de la blessure encore maculée d’Antoine. Rouge carmin, comme la perle d’effort qu’étrenne désormais la peau rêche de mon djembé.
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