L’Iroko
Djansa
À l’origine, Djansa était un rythme exprimant
la rivalité entre les jeunes hommes, mais il est
aujourd’hui joué dans à peu près toutes les fêtes.
Une myriade de petites mains s’activent sur mon cuir chevelu endolori. Binti, supervisée par les jumelles, a rassemblé ses meilleures copines pour préparer la foté au baptême de demain. Ce sera jour de grande première pour moi, cliente unique de son salon de coiffure de fortune, puis que j’aurai le plaisir non seulement de rencontrer le père d’Aboubacar, mais aussi celui de jouer, flanquée d’une poignée des membres de Gangan Percussions. « Invitée spéciale internationale ! » ont-ils annoncé à la communauté. La cérémonie se tiendra chez la troisième femme du frère de la belle-mère d’Abou, dans sa maison située à quelques kilomètres de la maison‐ d’Ousmane dans le quartier Gbessia.
— Aïe ! ça tire !
Les jeunes filles piaillent un soussou encore trop rapide pour mes oreilles novices, en un chœur confus et agressant, s’indignant de ma trop grande sensibilité de cobaye improvisé.
— Si ça te fait mal, c’est que tu bouges trop, me répond Binti avec autorité, du haut de ses huit ans, enorgueillie par son rôle de directrice des opérations. Pose ton front sur tes genoux, ferme les yeux et chante une chanson que tu aimes, ça va passer plus vite, m’ordonne-t-elle, répétant certainement des indications qu’on lui a déjà servies.
Midi sonne, les petites courent sur la terre accidentée de la rue pour rejoindre leur clan respectif, me promettant de revenir au poste dès après la sieste postdéjeuner. Dans la cour des jumelles, la vieille aide ses petites-filles à servir deux énormes assiettes circulaires dans lesquelles repose un mafé juteux dont l’arôme attire plusieurs voisins, certains n’hésitant pas à prendre place sur l’étroit sol dallé de la cour, sans même y avoir été invités. Au total pour manger : quatorze adultes et quatre enfants, tous affamés et reconnaissants de ma main nourricière d’à demi- tressée, je me plais du moins à l’imaginer, étant désormais responsable de deux gargantuesques repas par jour. En transférant le contrat de cuisine d’un bord à l’autre de la rue, je n’imaginais pas l’ampleur de l’extorsion de Rima à mon endroit : je débourse ici le tiers du pactole que je lui versais et je réussis à nourrir encore plus de bouches qu’avant !
Séparés en groupes plus ou moins équivalents d’appétits à assouvir, tous s’installent autour des larges plats fumants au centre desquels trônent des morceaux de poulet doré. Un subtil parfum de piment bouilli émane de la sauce aux arachides jaune caramel, un liant efficace et goûteux pour mélanger en boulettes les rondelles de carotte, les cubes de manioc et le lit de grains de riz blanc bien tassés.
Le vieux, assis à ma droite, me rapproche affectueusement les meilleures bouchées de volaille, attendri par mon rythme trop lent d’ingestion. Les fesses accotées sur les talons dans un équilibre quasi yogique, chacun se dépêche de manger pour être certain d’en avoir pour la peine pendant que moi, contemplative mécène, je fabrique de ma main droite des balles de riz bruni par la sauce épicée que je porte furtivement à ma bouche par mimétisme, heureuse de faire partie du groupe d’initiés qui mangent sans ustensiles. L’espace d’un rare moment, plus personne ne parle, laissant toute la place au concert des reniflements, raclages et autres bruits de déglutition. Un jeune homme que je ne connais pas termine le premier son repas, se lève brusquement, empoigne un arrosoir en plastique de la main gauche et asperge à grands jets les doigts collants de la droite qui lui ont servi d’ustensiles. Les autres ne tardent pas à l’imiter, provoquant ainsi une désertion rapide de la cour, laissant aux jumelles deux grands plats dégarnis à récurer. Le vieux m’envoie un sourire avant de s’installer dans un hamac défraîchi, annonçant par son geste l’amorce officielle de l’heure collective de la sieste.
*
Je ne l’avais encore confié à personne. À vrai dire, c’est à peine si je m’en souvenais avant toi. Les ayant savamment enfouies sous une effroyable quantité de calcaire volcanique, j’avais su, moi aussi, nier les violences répétées d’une enfance volée. J’avais, jusqu’alors, survécu. Mon excessif bonheur de surface s’effritait pourtant, et mon masque frondeur, lui, se décomposait.
La douceur de tes mains sur mes joues rougies me permettait de me révéler à toi, une larme à la fois. Ton écoute m’apaisait. L’absence de jugement que tu me démontrais berçait tendrement mon cœur rapiécé d’enfant perdue.
De petite fille.
Muselée.
La honte des agressions répétées prenait à tes côtés la forme d’un mal différent, dévastateur, mais supportable. Grâce à toi, je n’étais plus seule. Brisée, mais récupérable.
Mais à l’angoisse des flash-back s’ajoutait désormais la peur colossale de te perdre. Unique allié pour m’aider à vaincre les cauchemars du passé.
Tu m’aidais, Antoine, à déterrer les os visqueux des souvenirs à guérir. Tes doigts entrelacés dans les miens, tu réussissais à me délester d’un insoutenable sentiment de solitude. Allié à ma course étourdissante, tu me soutenais, malgré tes défauts et tes incohérences. Malgré les reproches. Exponentiels.
Quand j’abordais avec toi mon passé traumatique, je retrouvais l’homme de nos débuts. Avenant, généreux, à l’écoute, présent.
Un roc pour ma maison de paille.
Le méchant loup ne viendrait plus souffler.
Parce que tu étais là, avec moi.
*
Un essaim de tresses minuscules font s’entrechoquer les billes de bois sur mon oreiller. Le sommeil me gagne après avoir passé toute une journée recroquevillée, à me faire abîmer la peau du crâne par des fillettes indélicates. Comme chaque soir, à la lueur des chandelles, la lecture prend pour moi la forme d’un refuge enveloppant, voyage dans le voyage. Le roman malien qui m’occupe parle d’un couple mixte traversant moult difficultés, et je me demande si je vivrai moi aussi ce genre d’expérience avec Abou, pour qui émergent en moi des sentiments bien réels. Mais la hâte de vivre enfin ma première cérémonie à titre de musicienne engagée, acceptée et reconnue, m’incite à souffler la dizaine de bougies flottant autour du lit-radeau, puis à em brasser la nuit pour que demain arrive plus vite. « Pas de puces, pas de punaises ! » que me dirait ma mère…
*
Dans la cour endormie, Momo frappe sur les peaux fatiguées, choisissant de sa baguette usée le kenkeni qu’il me donnera à malmener pour le baptême. À titre de protecteur assigné, il m’accompagnera à la fête matinale malgré ses absences désormais fréquentes aux répétitions quotidiennes chez Salif. Une partie de moi pressent qu’il est partagé entre la morosité de m’avoir perdue aux mains d’Aboubacar et l’espoir de réussir à m’amadouer malgré tout. À me faire sienne. S’il n’a jamais joué franc jeu en ce sens, l’impression qui m’habite depuis le début du voyage persiste. Même qu’elle s’intensifie. Sa bonté discrète, apaisante et rassurante s’est complètement dissoute avec la disparition pas très subtile de la bague à mon doigt.
La tension monte au sein de ma garde rapprochée et, malgré mes efforts pour me faire le plus effacée possible, je sens la nature des liens se modifier entre mes nouveaux amis. Momo et Ignace ont l’humeur particulièrement changeante, Hadja semble suspicieuse de quelque chose qui m’échappe, Rima m’ignore et, au milieu de tout ça, le pauvre Abou tente de rétablir la paix en multipliant attentions gentilles et blagues forcées à la volée. Mais s’il n’arrive pas à me convaincre que tout finira bien – pour moi, pour lui, pour l’ensemble de notre biotope percussif –, peut-être réussit-il du moins à s’en persuader lui-même…
— I kéna ! I khi hèri ? que je lance à Momo, la voix chantante, beaucoup trop haut perchée, signe de mon urgent besoin d’une matinée sans entrave.
— Mais c’est que ton soussou s’améliore, dê ! me répond Momo, la bonhomie de son timbre flûté me faisant soupirer de soulagement. J’ai très bien dormi, et toi ?
— Je suis réveillée depuis vraiment longtemps, ça doit être l’excitation ! En même temps, ça m’a permis de réviser quelques rythmes ; c’est rare que je joue des dunduns ! Je suis un peu nerveuse, à vrai dire…
Au moment où Rima, le visage long d’une nuit trop courte, sort en maugréant pour mettre un frein au tapage de son frère, la joyeuse bande de Gangan Percussions martèle son arrivée sur la porte de la cour, ne laissant aucun doute sur les aptitudes rythmiques de chacun.
— Tiens, prends celui-là, me lance Momo, sensible à la mauvaise humeur de son aînée et cherchant à l’atténuer en quittant les lieux le plus vite possible. Wongaï !
Empoignant la ganse de l’instrument cylindrique, je suis assaillie par une odeur d’urine rance. De chèvre ou de chien, probablement, mais le devoir a sonné et les minutes sont comptées si on veut avoir le temps de se rendre à pied au domicile de tonton N’dyaye, Ignace ayant déguerpi à Kouroussa pour tout le week-end sans m’avertir afin de visiter sa famille. Hadja, munie d’un djabara qu’elle a elle-même fabriqué avec une longue calebasse vidée sur laquelle sont fixés une centaine de cauris brillants, accourt pour rejoindre la bande en mouvement. Pas ques tion qu’elle laisse la pâle Occidentale seule avec une bande de garçons remplis de testostérone. J’ai besoin d’un ange gardien, qu’elle me dit, et ce rôle, elle le veut pour elle.
*
Les femmes dansent, transies, une folie heureuse dans la pupille évasée. Le rythme haletant des percussions, telle une drogue, se faufile jusque dans les pieds des enfants qui trépignent sur le sol sablonneux. Des hommes jettent sur la terre des traînées d’eau devant les musiciens pour empêcher les volutes de poussière d’obstruer la vue des spectateurs obnubilés. Les djembe folas précèdent sur la piste de danse improvisée la rangée de joueurs de dunduns, dont je suis, nous protégeant ainsi des envolées parfois trop intenses des danseurs. Devant le soliste en flammé, une femme, début trentaine, soulève son pagne, laissant entrevoir sa petite culotte blanche. Les hommes rient, les filles l’encouragent, et l’une d’elles apporte sur la piste une chaise qui l’aidera dans sa surenchère suggestive. Les deux mains bien appuyées sur le dossier de plastique, l’invitée roule sa croupe à quelques centimètres du musicien, concentré malgré tout sur la saccade de ses pas. L’escalade de chaleur se poursuit jusqu’à ce que la muse, après avoir exécuté quelques mouvements en diablés, se jette au cou du jeune musicien, dont la chaise manque de basculer. Un homme élégant crie dans un porte-voix afin de calmer l’ardeur de certaines invitées. Il rappelle, offusqué, la nature de l’événement et admoneste sans ambages les femmes trop démonstratives qui ont pourtant fait le bonheur de plusieurs. Sous le bruit agressant du mégaphone, les tambours tonnent avec plus de ferveur encore, excités que sont les musiciens par la soudaine tournure des événements. Le père du nouveau baptisé parade sur la piste dans ses étoffes magnifiques de basin argenté, se rend jusqu’au cercle impétueux des percussionnistes et nous colle à chacun une coupure différente de francs guinéens sur le front, selon son degré d’appréciation. Abou, grisé de fierté, remporte haut la main le concours du plus gros pourboire et fait mine de m’embrasser, comme pour partager avec moi sa précieuse récompense. Concentrée sur la chorégraphie de mon jeu, je distingue à peine Mory, qu’il me dé signe un peu plus loin. L’homme, sérieux comme un pape, nous observe, un bogolan bariolé lui tombant parfaitement sur les épaules et une lueur circonspecte dans le brun fauve de l’iris. Tou jours bon d’ignorer les auditions que les futurs beaux-parents nous font passer en secret…
Une pause est annoncée pour nous permettre de souffler, mais, comme je ne connais pas trop les arrangements à venir, j’étudie dans mon coin avec Momo et Hadja.
— Mon père aimerait bien te rencontrer, vient me dire Abou après s’être rassasié de quelques sachets d’eau glacée, une note suppliante dans la voix.
Momo, sans subtilité aucune, roule des yeux en soupirant avant d’échanger avec Hadja un regard entendu.
— Peux-tu lui dire que j’ai vraiment hâte de faire sa connaissance, mais après le prochain set ? Je suis trop stressée, Abou, je ne veux pas me tromper devant tous ces gens-là. C’est ta famille, en plus !
— Bien sûr, je comprends, qu’il me répond, l’air déçu.
Je ne peux pas me justifier davantage, puisque son oncle annonce déjà le retour de la musique, empêchant ainsi l’immédiate possibilité d’une rencontre entre Mory et moi. N’ayant pas eu assez de temps pour bien réviser, je sens une angoisse jusqu’alors inconnue s’emparer de ma cage thoracique et m’oppresser les côtes. Hadja me tend une baguette fraîchement essuyée de nos précédents efforts et m’offre un affectueux : « N’doni, n’doni ! » Un coup à la fois, Martine. Un coup à la fois…
*
Existe-t-il une limite de vitesse pour les battements de mon cœur enflammé ? J’ai comme l’étrange impression de le sentir s’accélérer dangereusement au rythme de mes frappes hypnotiques.
La sueur me coule sur le dos, m’imbibe la poitrine et pisse sur mon visage rougi. L’odeur d’urine imprégnée sur ma peau me transperce les narines, mais la fatigue du jeu en continu m’empêche de trop m’y attarder. L’enthousiasme contagieux des danseurs me permet de continuer à taper encore un peu, malgré l’épuisement. Il ne me reste plus d’énergie, alors je frappe en core plus fort, tentant de me déjouer moi-même. La douleur de nouvelles ampoules déjà éclatées dans ma paume droite rend la chaleur oppressante plus supportable. La musique m’englobe. M’invisibilise. Je n’existe plus, sinon comme le simple maillon d’une chaîne parfaitement huilée. En totale harmonie. Je ne suis plus femme, ni blanche, ni jeune, ni seule. Je suis notes, sons, mélodie de peaux rebondies. Ostinato de ferraille coupante sous l’écrou de ma main gauche, elle aussi éreintée. Je suis souffrance permutée. Le corps qui prend la place de l’esprit ; le cœur qui ne ressent rien d’autre que sa redoutable accélération. Je n’ai pas le choix de fermer les yeux pour réduire le nombre de mes sens à l’ouvrage. Centraliser l’effort. Me focaliser sur le geste. Les paupières closes sur le jeu infernal de mes bras, je me sens défaillir, mais décide, finalement, de ne plus résister.
*
— Tu vas mieux ? me demande Abou à voix basse.
— On est où ? Qu’est-ce qui se passe ?
— T’es tombée. Ça arrive parfois… La chaleur, la fatigue, le stress ; je pense que t’avais rien mangé. J’ai insisté pour te ramener chez moi, tu te rappelles ? Tu t’es endormie tout de suite. Tu veux un peu d’eau ?
— Et Momo ? Il est venu, lui aussi ? Et Hadja ?
— Non, Momo est rentré. T’inquiète pas avec ça, je me suis occupé de tout. Tout le monde va bien, Hadja aussi. C’est de toi qu’il faut s’inquiéter maintenant.
— Ton père ? Je… j’ai pas rencontré ton père !
— On prendra le temps une autre fois. On retournera ensemble chez mes parents. Y a pas de problème. Tout va bien, Martine.
Étendue sur le lit d’une chambre inconnue, je soulève mon torse épuisé et je porte à ma bouche un gobelet de céramique rempli d’eau. Aboubacar s’assoit près de moi sur les draps humides, ôte le verre vide de ma main et se rap proche encore, les yeux grands ouverts. Sa main rugueuse glisse maladroitement sur mon bras, faisant s’entrouvrir mes lèvres sur un sourire incertain. J’ai du mal à comprendre ce qui s’est passé. Ce qui se passe en ce moment. Je ne me souviens que d’une massive accélération cardiaque, puis, plus rien. Silence radio. Prise dans mes pensées, j’aperçois le visage d’Abou qui s’incline vers le mien, le bout de ses doigts parcourant mes cheveux grumeleux. Encore engourdie, j’accueille, immobile, sa bouche tiède sur ma joue. La respiration saccadée, le geste hésitant, il éteint l’ampoule nue de sa table de chevet, puis, dans une pantomime malhabile, retire son pantalon.
*
Ce désir bouillant qui m’habitait, était-il réel ? Ces mirages de lui que je me suis pourtant si souvent créés, l’imaginant tour à tour m’effleurer, me dénuder, me toucher… Pourquoi n’ai-je pas réussi à participer à cette froide et rapide mascarade d’amour, me donnant plutôt l’impression de n’agir qu’à titre de réceptacle improvisé ? Quitterai-je un jour le rôle d’objet pour enfin devenir le sujet de ma propre vie ? En serai-je capable ou resterai-je toujours prisonnière, cloîtrée dans le rôle d’une poupée silencieuse, uniquement capable de s’exprimer sur une scène, par le seul biais d’un instrument guerrier ? Je suis lasse. Et triste. J’ai envie de rentrer. La vérité : je n’en peux plus d’être ici. De me sentir étrangère. De sentir le poids de l’argent à travers mes contacts, même les plus authentiques, d’avoir la troublante impression de faire miroiter à tous la possibilité d’une porte de sortie, comme si j’étais un passeport exotique à gagner. De briser l’équilibre déjà fragile d’une rue, d’un groupe, d’une famille. De représenter à la fois la cause et le remède d’un mal immémorial. De me croire forte quand, au fond, je tremble chaque matin et chaque soir devant les pages noircies de mon cahier de rythmes, fidèles symboles des semaines d’étude passées. Cinq semaines complétées. Me reste encore vingt et un jours. Trois semaines. Éprouvantes.
Je n’en peux plus de manger du riz à chaque repas. D’uriner sur mes mains gonflées, seule avenue possible pour tenter d’en diminuer les callosités. De cette chasse aux intentions des gens qui m’entourent, leur français travesti à mes oreilles par tous ces repères culturels que je ne comprends pas, auxquels je n’ai pas accès. Des odeurs rances du marché et des oppressantes demandes de Rima. De la lourde chaleur qui précède l’imminente saison des pluies et des courriels de ma mère qui ne font qu’accentuer mon suffocant mal du pays en évoquant constamment une alerte rouge du gouvernement canadien envoyée à tous les voyageurs en Guinée, le système local menaçant à tout moment de rompre, d’éclater sous le poids d’une grève générale ou, pire encore, d’une guerre civile.
Je n’en peux plus de mes douleurs musculaires, épidermiques, psychiques. L’élastique de mon ouverture à l’autre m’a claqué dans le ventre, et je veux rentrer. J’en ai assez. Maman, lâche ton écran et viens vite me chercher.
S’il te plaît.
D’accord ?
*
Des cris de rage fusent de la rue d’ordinaire tranquille et résonnent jusque dans ma chambre. Tordue sous le voile blanc qui encercle mon lit imbibé, je tente de les faire taire de toute la force de mes pensées en secouant vigoureusement la tête. Une barre de douleur aiguë me transperce les entrailles, me protégeant à moitié de la scène pathétique de bataille collective qui se dessine à peine quelques mètres sous ma fenêtre.
— Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? que martèle Momo à l’intention d’Abou. Elle est livide depuis que tu l’as ramenée à la maison hier soir ; elle arrive plus ni à jouer ni à manger ! Je t’avais dit pourtant que j’étais responsable d’elle, non ? Mon père compte sur moi pour que son voyage se déroule bien, qu’elle aime assez l’expérience pour passer le mot chez elle, tu le sais, ça, ou bien ? Abou, c’est à toi que je parle ! Tu lui as donné à manger, à boire ? T’as fait quoi avec elle ? Réponds-moi !
Alertée par le ton âcre de Momo, je déploie un effort prodigieux pour me décoller du lit. Les mains accrochées au rebord de la fenêtre telle une buse perchée, je l’aperçois qui pousse Abou de ses deux mains accusatrices dans un mouvement de colère sourde. Lui demeure aphone, étourdi par la violence inattendue de cet ac cueil. Il ne semble pas comprendre ce que lui crie Mohamed, normalement si taciturne.
— Martine ne s’est pas présentée à la répétition aujourd’hui, je voulais prendre de ses nouvelles, voir si elle s’était remise de son malaise d’hier, qu’il répond, un bouquet de lauriers flottant dans son poing désormais crispé.
À la vue des fleurs roses, mon cœur perd pied. Je ne me sens pas la force de repenser à la triste scène de sa couche, qu’il considère assurément de son côté comme un événement heureux.
Hadja, alertée par le chahut de Momo, retentit à son tour dans la rue-arène.
— Qu’est-ce que vous avez mangé, hier, avec Martine ? Qu’est-ce que tu lui as donné à boire ? qu’elle demande, aussi énervée que Momo.
Du haut de ma fenêtre, l’envie de leur crier la courte liste des aliments que j’ai avalés la veille me prend, mais je n’y arrive pas, aux prises avec une crampe abdominale lancinante.
Abou comprend difficilement l’obsession que tous ont quant à mon alimentation, mais son corps tout entier se braque quand Hadja l’attaque, paumes serrées et menton levé. C’est à se demander si je n’ai pas perdu un de leurs échanges tant son offensive me surprend. Ignace, telle une ombre perpétuelle derrière Momo, joint sa voix cinglante à celle des deux autres, mais le concert de blâmes change de cible, toutes les frustrations accumulées au sein du quatuor explosant dans un chaos incompréhensible. Les accusations se multiplient, le ton monte et, rapidement, les coups fusent de toutes parts. On se grafigne, s’empoigne, se frappe. Ignace déchire le chandail d’Abou, et Hadja, dans un élan insoupçonné d’animalité, mord l’épaule de Momo si fort qu’un lambeau de peau lui reste entre les dents. Le hurlement que Momo expulse alors réussit par sa puissance à stopper la bagarre, me laissant malgré tout sidérée, à l’abri dans ma chambre, mais en proie à des élancements de plus en plus agressifs. Tellement que je me résous à quitter mon perchoir.
Accroupie au-dessus de la toilette turque, les mains crispées contre mon ventre douloureux, je me sens divaguer. Comme une étrange impression de vraiment perdre la carte. Les cris semblent enfin s’être arrêtés au-dehors, mais je ne cesse de culpabiliser. Cette bagarre absurde arrive par ma faute, j’en suis certaine. J’en suis la seule et unique responsable, par ma présence ici aussi voyante que dérangeante. Le chien dans le jeu de quilles, le cheveu sur la soupe, l’éléphant dans le magasin de porcelaine…
Fatiguée, affligée, j’arrête de réfléchir et je m’étends quelques secondes, demi-lune souffrante sur le sol de céramique tiède. Une blatte sort du trou, puis claudique jusqu’à mon nez pour me narguer, mais, plutôt que de l’écraser, je décide de m’en faire une amie et de chanter pour elle de ma voix éraillée…
À la pêche aux moules, moules, moules
Je ne veux plus y aller maman
Les gens de la ville, ville, ville
M’ont pris mon panier maman.
Maman ?
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