L’Iroko
Sofa
En malinké, « sofa » signifie « guerrier ». Ce rythme
était à l’origine joué pour les combattants à cheval
afin de leur insuffler du courage avant l’affrontement.
Tu as réussi à me faire croire que je ne valais rien. Tes attaques répétées, ton indifférence et ta double vie m’ont obligée à m’extraire de cette relation toxique à laquelle j’avais pourtant cru. Tu m’as laissée trimbaler le corps mort de notre histoire et m’en débarrasser seule alors que, toi, tu affichais le coolness du tombeur invétéré. Intouché par cette fin pathétique, à jamais intouchable en raison de ce détachement émotionnel qui te sert d’armure. Moi qui n’ai jamais réussi à haïr qui que ce soit, aujourd’hui, Antoine, je te déteste.
Et Léa, l’as-tu au moins revue ? Êtes-vous maintenant ensemble ? As-tu reproduit avec elle ce grand jeu d’amour ou l’as-tu déjà oubliée, elle aussi, divertissement volatil pour cœur impénétrable ?
Tous ces gens qui nous entourent de loin et qui ne comprennent pas aujourd’hui l’ampleur de ma détresse. C’est que tu es si formidable, Antoine, si aimable, si serviable, si gentil, plus que parfait. Sûr que, à t’échiner à conserver l’image du « gars parfait », ce sont les plus proches qui écopent. Mais pourquoi nourrir l’essentiel quand on peut plutôt servir le nombre, hein ? Pourquoi polir l’intérieur quand l’extérieur réussit à nous faire sentir grand, fort, adéquat ? Toute ton énergie généreusement distribuée à des in connus alors que celles qui t’aiment en pâtissent en silence. Celles qui sont là le soir quand tu l’échappes, que tu exploses de rage d’avoir dit oui toute la journée à tout un chacun sans réussir à te sonder toi-même, celles qui te rassurent quand tu pleures à chaudes larmes, envahi par les insécurités trop nombreuses, qui te rappellent, la main sur ton cœur blessé, qu’elles sont là pour toi malgré les erreurs, les secrets, les insultes. Qui acceptent ces failles énormes auxquelles personne d’autre n’a accès.
Ta mère, tes ex. Moi.
Une garde rapprochée, maudite de t’aimer.
Déception après déception, tu réussissais pourtant toujours à me faire croire à l’avenir. « Je vais changer, promis, juré ! » que tu me répétais. Quel dommage, quelle perte ! Ce convaincant mirage de nous deux désormais disparu.
Si tu savais à quel point je t’en veux. J’étais sûre que tu étais le bon, que c’était réglé : les enfants, la maison, le chien ; les voyages l’été et le chalet l’hiver. Tout le monde en était d’ailleurs persuadé. Tous, sauf toi, apparemment. Mais pas de danger que tu m’en donnes quelque indice à travers le quotidien, par contre ; aucune chance que tu m’exprimes tes insatisfactions ou que tu cherches à te réparer pour éviter le cataclysme pourtant maintes fois expérimenté dans tes relations précédentes. Pas de danger que tu me fasses assez confiance pour t’ouvrir. À moi.
Aucune chance, non plus, que tu me laisses indemne au sortir de ce rêve brisé. Tes gro gne ments méchants me tournent encore dans la tête tel un acouphène insupportable. Tes « personne d’autre que moi ne pourra t’aimer », « t’es trop folle pour qu’on te choisisse » et autres « je suis le seul à pouvoir t’endurer » résonnant en écho, requiem funeste grignotant le peu de confiance qu’il me reste.
Mais, promis, je ne te laisserai pas me gâcher l’existence bien longtemps. Si mes pensées courent encore vers toi quand je ferme les yeux, une brèche s’est désormais tracée à la vue du plus magnétique des solistes de Gangan Percussions.
De toutes mes forces affaiblies, j’essaierai ici de te vaincre à travers le doux visage d’Aboubacar, comme tu m’as toi-même effacée avec le parfum d’une autre.
*
Étendue sur la terrasse extérieure du deuxième étage, je découvre les joies insoupçonnées du hamac depuis maintenant presque une semaine. Les écouteurs bien vissés dans le creux des oreilles, l’enregistrement de mes cours de la veille font s’accélérer mon rythme cardiaque. Obsédée que je suis par la peur de ne pas tirer le maximum du temps qui m’est offert de ce côté de l’océan, ma rigueur s’en trouve quintuplée. Luttant contre un sommeil imminent, j’écoute en boucle les phrases d’un rythme trop rapide pour mes capacités intermédiaires. Le chant des oiseaux rivalise avec les cris de Momo qui m’enjoint de jouer plus vite, plus fort et de façon plus détendue. Jouer à ses côtés me donne des ailes nouvelles. Encore lourde au niveau des biceps, je ressens pourtant une légèreté inédite à l’écoute des claquements brillants du plus jeune de mes professeurs. Comme j’envie cette façon de parler l’instrument sans accent. Le mien est grossier. Je me trompe encore dans mes accords, soulignant à grands traits ma posture d’étrangère. Mais je redouble d’efforts pour tenter ici de m’adjoindre un tout nouveau vocabulaire.
La voix gravée de Salif m’extirpe d’une sieste nécessaire à la poursuite de cette officieuse journée d’école. Lui aussi rayonne quand il frappe sur l’instrument. Il a par contre un petit quel que chose de plus dans sa façon d’enseigner, qui me fait me sentir fière, compétente. Qui m’encourage à continuer, à me croire. Avec lui, j’ai presque l’impression d’être à ma place. Pour de vrai. Un peu comme si je faisais la bonne chose : une petite tape sur l’épaule qui me dit que j’ai eu raison de tout quitter, sans même un visa, pour voir de quoi j’étais capable. Seule, loin de tout, loin de lui.
*
De retour au local des Amazones, mon corps fa tigué se tonifie dès le premier appel de tambour de Salif, une poussée d’adrénaline réussissant à éradiquer comme par magie la désagréable nausée qui m’accompagne depuis le matin. Moi qui pensais relever le défi musical haut la main, j’avais oublié d’évaluer les conséquences possibles du climat équatorial sur mon hyper sensibilité de Nordique. Habituées à la chaleur extrême, les joueuses des Amazones se couvrent les membres de coton coloré, alors que j’essaie de mon côté de jauger les limites de l’indé cence pour me dévêtir au possible. Malgré la joie pure que me procurent la musique et ses richesses infinies, les difficultés s’accumulent : culturelles, sociales, physiques, pécuniaires.
— Martine ! Tu me donnes mille francs ? J’en ai besoin pour les sachets d’eau, me lance Mariama, l’aînée du groupe qui, en quelque sorte, dicte aux autres la marche à suivre.
Sans réfléchir, je puise dans mon nouveau sac en bandoulière aux motifs chamarrés, et j’y pêche un billet brun que je lui tends discrètement.
— Hé ! Martine ! Tu me donnes cinq cents francs, yandi ? C’est pour acheter du lait à mon fils, s’il te plaît, ça manque encore à la maison, me demande à son tour Ciré, l’une des danseuses, les yeux remplis d’espérance.
Un doigt faible me tapote l’épaule. En me retournant, j’aperçois un enfant que je ne connais pas, silencieux, mains tendues, un regard à déchirer la plus insensible des âmes.
— Bon, allez ! Lâchez-la et venez répéter, ou bien ? Toi aussi, Martine, au boulot, hein ! La pause est terminée, on entre et on joue ! T’es pas venue ici pour parler, toi, dê ? Wongaï !
Salif semble avoir capté mon embarras parce que je reçois son appel à l’ordre comme une bénédiction. Si j’arrive à me sentir une certaine légi‐ timité quand je joue, persiste en moi la nette sensation de détonner, de déranger, même, avec ma peau trop claire et mon équipement d’enregistrement dernier cri. J’ai de tout cœur envie d’aider de mon mieux pendant que je suis ici, mais j’ai aussi peur de me faire avaler. Qu’on m’imagine n’être qu’un guichet, ou une porte d’entrée canadienne. On m’a tant préparée à cette éventualité avant mon départ, tant parlé du désir des jeunes de quitter leur pays pour un ailleurs meilleur que cette succession de demandes pécuniaires m’effraie, me donnant la désagréable impression qu’aucun de mes contacts ici n’est réellement authentique, pur. Franc.
Une peur en moi grandissante, même si j’espère de toutes mes forces me tromper.
Tout juste au moment où me viennent ces pensées troubles, Aboubacar se faufile dans le local poudreux, me réservant le plus sincère sourire ou, du moins, certainement le plus joli.
*
Situé sur le grand boulevard, à quelques centaines de mètres du local de Salif, un cyber café accueille près d’une vingtaine de visiteurs. En solo dans la ville pour la toute première fois du voyage, mon premier passage dans cet endroit bruyant constitue une trêve notoire. D’adap tation, de sollicitation, de compétition, de traduction. Assise derrière le clavier jauni d’un vieil ordinateur ronronnant, je tape fébrilement le code Internet éphémère qu’on m’a échangé contre une poignée de francs guinéens. Autour de moi, des gens de tous âges parlent au téléphone par le truchement du Web, des écouteurs décatis leur flottant sur le crâne. Je n’ai pour ma part que le simple désir de renouer avec mon bon vieux compte Hotmail, question de rassurer mon monde, mais aussi, peut-être, un peu, pour voir s’il m’a écrit.
Lorsque s’ouvre la page d’accueil de ma boîte courriel, une impression subtile de flottement m’envahit. Comme si tentaient de se marier en moi deux univers incompatibles. Cette étrange sensation de ne plus savoir auquel des deux j’appartiens.
Une pluie de notifications sonores annonce l’ampleur des inquiétudes de ma mère, mais c’est le bruit du silence d’Antoine qui m’assourdit. Aucun « Comment tu vas ? », pas de « Je pense à toi » ni de « Je suis désolé, pardonne-moi » pour m’aider à panser ma blessure d’ego toujours béante. Cependant, j’ai droit à une avalanche de « Martine, comment peux-tu ne pas me donner de nouvelles ? Voyons donc ! Je m’inquiète comme une folle ! » ou de « Reçois-tu les avertissements du gouvernement pour les Canadiens à l’étranger ? J’ai encore vu un message qui demandait aux voyageurs présentement en Guinée de revenir au pays ! L’alerte est passée d’orange à rouge, as-tu vu ? Tu vas faire quoi si tu restes prise là-bas ? Et moi, comment tu penses que je vis ça, toute seule sans nouvelles ? C’est sûrement pas ton père qui va me rassurer, il est jamais là, tu le sais ! Pis quand il daigne me faire la grâce de sa présence, il s’enferme dans le garage pour écouter ses vinyles. Réalises-tu tout le stress que tu causes à ta vieille mère ? »
Bon. Pas tant l’effet escompté, ce passage dans le cybermonde. Je prends malgré tout le temps d’envoyer un long mot à tous mes proches, relatant l’incroyable aventure de découvertes humaines, sociales, musicales et possiblement romantiques qui s’offrent ici à moi, ne m’attardant qu’aux aspects positifs pour tous nous convaincre que tout va bien et, surtout, que tout va bien aller. Que je ne serai pas utilisée, qu’on ne monnayera ni mon amitié ni ma capacité à aimer de nouveau, que je réussirai à me valider, à me croire, à investir correctement ces codes d’ailleurs auxquels j’ai la chance de m’étriller, que les avertissements du gouvernement ne demeureront que des avertissements. Que je réussirai à l’oublier.
À me pardonner.
Que j’arrêterai, enfin, de douter.
*
Instable dans tout Matoto après dix-huit heures, l’électricité ne revient vraiment qu’au moment où les premières lueurs du jour apparaissent. Je me suis d’ailleurs créé une espèce de jeu qui consiste à bouger à répétition l’interrupteur de ma chambre quand en pleine nuit je m’extrais du lit, question de voir si je ne réussirais pas à faire revenir le courant. Cette fois, sans trop savoir pourquoi, la lumière surgit, me donnant l’impression d’un tour de magie qui fonctionne enfin. J’aperçois sur le lit mon livre de chevet éventré, mes écouteurs emmêlés et mon Mini Disc avec à ses côtés sa multitude de disquettes déjà bien remplies, le tout éparpillé dans une demi-lune semi-organisée. J’ai dû encore m’endormir au son des tambours. La moustiquaire blanche accrochée à l’extrémité du plafonnier me nargue tel un voile nuptial déchu. La bague que je porte à l’annulaire gauche me défie, elle aussi. Mes pensées font jaillir les contours d’Aboubacar sur le lit. Assis, les yeux clos, il semble méditer. Est-ce moi qu’il imagine ? Un jonc d’or plaqué scintille à son doigt turgide de joueur surdoué. Passant doucement le membre gonflé sur sa langue, il retire la bague et me la tend, les paupières toujours fermées. J’avale le bijou en toussant, puis je tourne les talons en direction de la salle d’eau.
Paraîtrait que la Malarone provoque parfois cauchemars et hallucinations. Qu’elle trouble le sommeil et entraîne des délires éveillés…
Au retour, aucune trace d’Abou et de ses mains cornées. Un soupir de déception s’échappe de mes lèvres. Toujours à moitié endormie, je me dirige, le pas pesant, vers le centre du voile et ferme au passage la lumière.
À la deuxième enjambée, mon pied glisse sur un objet non identifié. J’entends un bruit d’ailes surexcitées. Dès que je rallume, un haut-le-cœur m’assaille à la vue de cette blatte à demi morte dont j’ai écrasé la tête, ses antennes tatouées sous le métatarse. Peau à peau. Peau à ailes. Peau à yeux. Globuleux. Je cours de nouveau à la salle de bain pour me laver le pied, mais, main tenant, c’est l’eau qu’on a coupée, ne me laissant pour me nettoyer que le fond de chaudière tiède qui jouxte la toilette turque. Ma trousse de premiers soins n’étant jamais bien loin – résultat d’un autre des conseils qu’on m’a maintes fois prodigués avant le départ –, j’en sors des tampons d’alcool et frotte vigoureusement mes deux plantes de pied noircies. Le port de la sandale sera désormais obligatoire en tout temps dans la chambre, comme l’est également devenu celui du soulier fermé à l’extérieur. Hier, on m’a raconté qu’il y a de cela quelques mois une koriste française s’est aventurée en tapettes au marché et qu’un minuscule ver en a profité pour perforer la soie de son gros orteil, pénétrer sa chair et ainsi poursuivre sa course folle jusqu’à son intestin grêle et, ensuite, la bouffer de l’intérieur. Littéralement. On dit qu’elle est devenue faible. Si faible qu’elle n’a pas réussi à honorer la date prévue de son départ pour Paris, qu’elle a dû allonger de plusieurs semaines son séjour africain, qu’elle a tellement maigri que, vers la fin du voyage, on la reconnaissait à peine. Que quand elle a finalement trouvé la force d’affronter le retour, le ver se baladait toujours en elle, avalant à sa place tout ce qu’elle ingérait.
Attraper un ver en marchant en sandales au marché. L’abriter des mois durant. Ne plus pouvoir revenir chez soi. Tranquillement disparaître… No more gougounes outside.
Près du lit, ce sont pas moins d’une centaine de fourmis qui courent en tous sens. Certaines sont minuscules et rouges, d’autres, bien grasses, juteuses et noires. J’entreprends avec elles une bataille sauvage. À l’aide de mes deux babouches de plastique, j’arpente la chambre exiguë, courbée vers le sol. Le parquet se tapisse de traînées boueuses, résidus de fourmis mortes à la carcasse écrasée. Les rouges sont plus dures à atteindre parce qu’elles se faufilent sous les meubles, loin de mes attaques meurtrières. J’au rais bien pris l’aide de Rima ou, mieux encore, d’Aboubacar, mais quelque chose me dit qu’eux n’en ont rien à cirer de ce genre de bestioles. C’est autant la norme ici de cohabiter avec une faune entomologique rebutante la nuit que ça l’est le jour d’ordonner. « Fais ceci, donne-moi ça ! » Étrange comme le fait de parler la même langue n’arrive pas à nous permettre de vraiment nous comprendre les uns les autres. Les formules de politesse d’usage telles que je les connais n’existent pas en Guinée. Pas de « s’il vous plaît » ou d’accord de verbe au conditionnel quand on demande quel que chose. Ici, demander, c’est exiger : « passe-moi le sel », « prends ça », « lave ça ». Et je ne m’y habitue pas.
Serais-je, malgré toute la douceur de mes heures musicales, en train de déchanter ? Déjà ? Finirai-je par nourrir le cliché du touriste échaudé qui ne termine pas son périple, quittant le pays à peine après y être arrivé, comme ceux qu’avait dramatiquement évoqués mon ostéo ?
Je ne suis qu’à la fin de la première semaine et, oui, déjà, j’ai hâte de rentrer. Mon confort occidental rudoyé, chaque jour m’est devenu un combat et, maintenant, chaque nuit l’est aussi…
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