L’Iroko
Kassa
Rythme de préparation de la terre joué dans
les champs avant chaque saison des récoltes
pour stimuler la nature à bien produire,
et les agriculteurs à bien travailler.
Le soleil se lève tôt sur Conakry. Les bruits du quartier chantent des airs nouveaux à mes oreilles, maintenant reposées, ouvertes, affamées. Mohamed – devenu simplement Momo – dirige ma trajectoire en me tirant le bras pour éviter que mes pieds se prennent dans un trou, mon regard trop attisé pour gérer les sols massacrés de la ville.
— Foté, foté !
Les enfants crient en chœur sur mon passage. « Blanc, blanc ! » qu’ils glapissent en soussou en me montrant du doigt. Le visage ébénéen d’un bambin se couvre de larmes à la vue de cette singulière pâleur encore jamais aperçue, le tout accompagné d’un hurlement à fendre le cœur. Au même moment, trois jeunots d’une même fratrie se jettent sur moi pour toucher mes bras dénudés, idole de plâtre mêlée à l’orphéon de couleurs ambulant. Boubous bariolés, accessoires vibrants, parterres orangés, visages bistrés ; la blancheur de mes bras détonne autant qu’elle surprend.
Déjà, au petit matin, le marché fourmille. Les femmes, assises sur des seaux de plastique, des pagnes colorés leur couvrant les jambes, avec à la bouche une branche de miswak leur faisant office de brosse à dents perpétuelle, préparent pain, café, épices, fruits, légumes, calebasses ; elles mesurent le riz, emplissent d’essence les bouteilles d’eau recyclées pour les nombreuses motos qui grondent de toutes parts sur la route ; elles empilent les poches d’eau non filtrée dans des sachets de plastique qui, tous, aboutiront en bord de mer parmi ces autres déchets qui survivent aux flammes la nuit. Les hommes coupent les gigots, préparent les poissons, vendent outils, cédéroms copiés et café Touba dans une bonne humeur contagieuse. Des piles d’ordures en broussaille séparent les différents kiosques qui surplombent la plage souillée du quartier, où quelques courageux osent se baigner. Des coqs fientent sur le sol crevassé, et j’ai peine à retenir un haut-le-cœur au contact de cette symphonie atonale d’odeurs, inclassables dans leur mariage.
— Pain, café, ça te va, Martine, pour le petit déjeuner ?
Momo commande en malinké deux demi baguettes tartinées de Vache qui rit et autant de cafés au lait caillé, une appellation qui réussit à me faire sourciller davantage, toujours aux prises avec une nausée inégalable. Heureuse ment que les cours commencent aujourd’hui parce que je me surprends à évaluer l’option du départ anticipé. Le choc est bien réel et, pour l’instant, rien ne me rattache à cette terre à l’apparence aride qui me fait étrangement regretter le boulevard des Laurentides à Laval, relique d’une enfance aussi douteuse que le mauvais goût de son apparat.
Au retour du marché, l’argent reprend le contrôle de mes interactions alors que Momo m’informe des tarifs relatifs à l’usage de la voiture d’Ignace, à ses cours particuliers, puis aux répétitions musicales avec Salif, directeur des Amazones avec qui j’étudierai aussi sur une base quotidienne. Sans trop savoir si mon malaise est valide ou non, tout me donne l’impression d’être calculé à la hausse, touriste désorientée qui n’a ici rien ni personne pour l’aider à évaluer, à analyser, à comparer tous ces prix. Choisis sant l’option la plus viable en ces circonstances particulières, soit celle de faire confiance à la garde rapprochée d’Ousmane, j’acquiesce à toutes les demandes de mon « protecteur », comme je l’ai fait la veille avec sa demi-sœur.
L’expression « acheter la paix » n’aura en moi jamais autant résonné.
Mais, débarrassée de toutes ces préoccupations financières – du moins pour l’instant –, je peux enfin courir me préparer à ma chambre pour ma première leçon.
*
Beurre de karité, ruban pour les doigts – le même qu’utilisent les maréchaux-ferrants pour solidifier les longues pattes de leurs bêtes –, mini disques Sony et une enregistreuse de la même marque, micro Sennheiser couvert de sa mousse noire protectrice, bouchons moulés, patches Deep Relief pour les trapèzes, cahier de notes, crayons en tous genres, citronnelle pour éloigner les malfrats ailés et bouteille d’eau Kirène grand format : je suis fin prête pour la guerre ; c’est du moins l’état d’esprit qui m’habite à l’aube de cette première classe percussive. Mon sac plein à ras bord sur le dos, je dévale l’escalier et gambade jusqu’à la rue.
— Y a quoi, t’es pressée ? me demande un piéton surpris par mon excitation.
Au moment où je vais lui répondre, le bruit d’un tambour détourne mon attention et m’attire jusqu’à lui, à quelques dizaines de mètres en face de la maison d’Ousmane, laissant la question du marcheur anonyme en suspens.
Le martèlement des peaux perce la quiétude d’un lundi monotone. En passant la porte de fer vert olive de la cour des voisins, je suis accueillie par le regard timide de Momo, installé sur les rebords d’un gazebo circulaire qui nous fera office d’école, de studio et de scène. Cinq de ses amis l’accompagnent aux djembés et dunduns pour que résonne la pleine richesse de chacun des rythmes ancestraux qui m’y seront enseignés.
— Bongo, Luxiens, Abdoulaye, Yamoussa, Donald, je vous présente Martine ! Tout le monde est prêt ? D’abord, il faut s’échauffer. Tu me suis. D’accord ?
Le bouton Record de l’enregistreuse enclenché, le vrai voyage commence.
*
Ils pensent que j’ai le talent factice. Là parce que jolie. Là parce que gentille. De bon goût, facile, agréable, souriante. La bonne petite fille qui joue « correc’ ». Qui ne jouera pas longtemps parce que, un jour, on découvrira la supercherie derrière son succès. On comprendra qu’elle a pris la place d’hommes compétents, là depuis bien plus longtemps qu’elle. Des hommes qualifiés, solides, sérieux, respectés qui, eux, auraient droit à la lumière. Bien plus qu’elle. Ce devrait être leur tour et, pourtant, c’est elle qui prend toute la place sous les projecteurs. Convoitée lumière cathodique d’une des seules émissions télévisées qui fait rayonner à travers la province les musiques de partout.
Ma propre lumière que personne au fond ne désire voir irradier.
Méprisée, humiliée, injuriée par ceux qui de vraient plutôt m’encourager à grandir, à me développer, à évoluer dans cette cour des grands qui pourtant me rejette.
Bonne à embrasser. Ou à tasser.
Habile faire-valoir du talent masculin.
« C’est mon élève ! Je lui ai tout appris. C’est moi qui l’ai mise au monde. Oui, oui ! »
Ceux-là mêmes qui me défient en privé s’enorgueillissent en public de la place que j’occupe, espace qu’ils voudraient toutefois pour eux seuls.
Ces mêmes professeurs qui, une fois leur mandat scolaire terminé, refusent de poursuivre l’enseignement parce qu’ils ne veulent pas que leur précieux savoir se travestisse sous mes ongles laqués, ou encore ces autres, tout aussi démagogues, qui m’invitent à des rendez-vous galants à peine masqués, se faisant blanchir le sourire pour tenter de me plaire entre deux commentaires mielleux, à mille lieues des connaissances musicales que l’on devrait plutôt parcourir ensemble.
Des hommes carencés, faibles, narcissiques, racoleurs ou sexistes qui ne réussiront jamais à voir en moi une égale.
Ces hommes qui tentent d’atteindre ma confiance, mon plaisir, ma passion ou, pire, ma relation même à cet instrument qui m’a sauvée, c’est à eux que je pense en cet instant hiératique où, en plein cœur du berceau mandingue, j’ai le premier cours du reste de ma vie.
*
Le tambour qu’on me glisse entre les cuisses est distendu. Sa peau, amollie par l’humidité d’une des premières précipitations nocturnes de la présaison des pluies, empêchera certainement mes sons de résonner au-dessus de la mêlée. Qu’à cela ne tienne, je suis prête à redoubler d’efforts pour qu’on m’entende.
J’aime ce moment où l’on me nargue du regard, ne prenant pas au sérieux l’image que je projette malgré moi. Ce moment qui précède toujours ma première frappe. Oui, je suis une fille, j’ai vingt-deux ans, je suis inexpérimentée, naïve, crédule et affable, encore loin d’être affirmée ; j’ai le cheveu pâle et le regard bleuté. Ma peau claire conclut un portrait trop lisse, improbable en cette rugueuse africanité.
Mais j’ai une hargne constante qui me donne la force de m’épuiser dans le jeu. Après un coup, j’ai mal. Le deuxième me fait souffrir, mais après dix, je ne ressens rien d’autre que le plaisir d’une douleur anesthésiée. Mon corps engourdi qui laisse au rythme toute la place. Au rythme, aux sons, aux notes.
Momo me regarde. Douze yeux m’étudient et attendent que je touche de mes mains blanches l’instrument serré entre mes jambes nues. Je ferme les paupières et me lance. En moi.
Mes pendants masculins tapent et frappent avec vigueur, un immense sourire au visage, et c’est autant de versions de moi-même que j’aperçois en eux. Le bonheur explose dans nos membres exaltés, et plus rien ne subsiste de mes craintes d’être flouée par Rima, ou encore de mes préoccupations enfantines d’être prise ou non au sérieux. Même la souffrance de mon récent deuil amoureux se voit annihilée par le tonnerre joyeux des peaux malmenées.
Je suis bien.
Enfin.
*
Après un lunch rapide attrapé sur la route, Ignace nous dépose au local des Amazones où nous accueille une odeur piquante de sueur. La bâtisse est faite de briques grises, ici et là éventrées par des orifices inexpliqués. Un trou béant fait office d’entrée. Alors que le soleil de midi aveugle au-dehors, l’intérieur est sombre, et la chaleur, étouffante. Une dizaine de femmes frappent les tambours, manient les calebasses aux mille cauris, secouent les casnets, chantent et dansent sur la terre battue. Deux longs bancs d’école servent autant aux joueuses de dunduns qui y déposent leurs instruments qu’aux apprenties djembefolas, assises face à face en rang d’oignons. Un homme massif leur crie des indications dans un soussou hachuré de français.
— Kele, fila, saba, nani ! Non ! Pas comme ça ; plus vite l’entrée du dunumba ! On reprend ! Un, deux, trois, quatre !
Momo se tient bien droit à l’entrée du lieu surchauffé. À ses côtés, je reste interdite, fascinée par le ballet désordonné qui m’est donné à voir. Ignace, le dos collé sur la voiture, un cure-dent fatigué entre les lèvres, partage son attention entre notre ombre floutée par les volutes de poussière et l’incessant mouvement du plus gros boulevard du quartier.
— Martine, assieds-toi et prends un djembé ! me demande Salif, à la fois autoritaire et bienveillant. Allez, les filles, poussez-vous ! Faites-lui une place ! Allez, plus vite que ça !
Les Amazones se bousculent pour me laisser un espace décent sur le plus long des bancs communs. Gonflée de fierté d’avoir réussi à suivre une cadence d’apprentissage passablement relevée au matin, je trépigne d’impatience de jouer encore, entre femmes de surcroît.
Sans même attendre que Salif me demande de jouer, je balance les sons de l’échauffement de Momo, comme pour les empêcher de s’effacer de ma mémoire. Quelques curieux des commerces environnants commencent à affluer pour m’observer, tache blanchâtre à l’œuvre. Se demandent-ils ce qui peut pousser une si jeune étrangère à s’expatrier aussi loin ? À côtoyer autant d’âpreté ? Seule ? Les points d’interrogation sont sans doute nombreux, autant chez les membres du célèbre groupe féminin que chez leurs voisins de case. Mais, au fond, peut-être n’est-ce que moi qui tente de leur faire porter le poids de mes propres réflexions.
— C’est bien, Martine, tu sais taper, awa, mais ici, c’est ensemble qu’on joue, pas en solo.
Gênée de m’être fait reprendre aussi vite, je baisse la tête, une goutte de sueur immense me tombant du front.
— Prêtes pour Soli de la basse côte ? Wongaï ! Kele, fila, saba ! Non, non, non ! Le sangban, c’est toi qui commences après le compte ! Et vous n’êtes pas sur le temps. Un peu de sérieux. Un, deux, trois !
Je ne connais pas ce rythme. Je laisse donc passer l’introduction de la pièce, puis j’écoute les accompagnements pour ensuite me joindre à leurs voix. Poum. Papa pipi papa poum. Papa pipi papa poum. Sur mes mains surchauffées par l’intense entraînement matinal avec Momo, différentes formes de cloques apparaissent : petites et rondes à l’extrémité des doigts, larges et ovales sur les paumes. Le climat subsaharien favorisant l’épaississement de mes membres déjà tuméfiés par le jeu, j’ai maintenant l’impression de porter des gants douloureux. J’observe du coin de l’œil ma peau rougie se gonfler entre les frappes, mais je me rappelle que, très bientôt, je ne sentirai plus rien, ce qui me fait redoubler d’ardeur. Les sons s’envolent sous mes phalanges, et les en couragements des badauds stimulent de plus belle mon désir d’attaquer l’instrument. Fort. Au moment d’entreprendre ma toute première im provisation, la douzaine de membres du groupe Gangan Percussions se faufile dans le local. Fidèle au poste pour leur séance quotidienne avec Salif, prête à remplacer les Amazones sur les deux mêmes bancs d’école, la bande de jeunes virtuoses s’entasse près des murs de l’espace contigu.
Un à un, ils me fixent, albâtre inconnu qui frappe sur le tambour avec plus de motivation que quiconque en ces lieux, unique par-delà l’urgent besoin qu’il a de prouver sa valeur.
J’ai soudain l’impression de reconnaître l’un d’eux. Lui aussi semble m’avoir déjà vue, alors que c’est impossible. Comme s’il devinait l’ampleur de mon âme, et moi de la sienne. Son sourire enjôleur illumine la pénombre du local bondé et, à l’instar de mes mains blessées, mon cœur, en un instant, se boursoufle.
Salif, qui remarque nos regards emmêlés, intime à l’objet de ma fascination de s’installer devant moi. Les filles s’entassent encore davantage sans même ralentir la vitesse effrénée du rythme.
— Abou, montre-lui comment ça joue, un Gangan !
Ses mains volent sur la peau épaisse d’un tambour aigu dont les sons fendent aisément l’air. Multipliant les jeux de mains, il mime un miroir dans lequel il fait mine de se coiffer, puis il souffle quelques baisers dans ma direction, le tout en poursuivant une mélodie savante, hypno tisante. Mon regard rivé sur le sien, j’attends la fin de son solo pour me lancer à mon tour dans une surenchère gauche, mais incarnée. Les bras, le cou, la tête, les pieds, les hanches ; tout mon corps participe à cette tentative de séduction de moins en moins subtile. Abou chauffe le tempo, l’accélérant au possible, puis nos efforts se rejoignent sur l’exécution synchrone d’un appel de tambours qui n’aura certainement jamais autant résonné.
— C’est réglé, Martine, lâche Salif, tu restes encore pour répéter. Je vais pas juste faire de toi une Amazone, je vais aussi faire de toi une Gangan. Abou, tu t’occupes de lui montrer les breaks ?
— Avec plaisir, qu’il répond en me présentant ses mains pour que j’y dépose les miennes, comme pour sceller le pacte. Avec grand plaisir !
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