L’Iroko
Dunungbé
Rythme interprété au tout début d’une
cérémonie ou d’une fête populaire.
La carte d’embarquement bien serrée au creux de ma paume tremblante, les yeux humides et le cœur en polka, j’observe mes parents m’envoyer la main. Cette impression que jamais ma mère ne me pardonnera de partir aussi loin. Seule. Les épaules bien droites, mon regard planté dans le sien, je fais danser bien haut mes paumes pour nous rassurer. Toutes les deux.
J’entends encore ses pleurs quand mes pieds traversent de l’autre côté de l’épaisse porte vi trée séparant nomades et sédentaires. Mais j’ai désormais tout le loisir de joindre ma voix à la sienne. Plus besoin de feindre le contrôle, la force. Aban donnant mon masque-courage, je laisse à mon tourbillon de questions le soin d’engourdir ma tristesse. Est-ce que je fais bien de partir pour ce coin de l’Afrique que je connais si peu ou aurais-je plutôt dû considérer les nom breux avertissements du gouvernement canadien sommant les gens de n’y entreprendre que des voyages de nature essentielle, comme me l’intimait la ville entière ? Et les médicaments, en ai-je suffisamment ? Suis- je bien préparée ? Moi qui mens si mal, vais-je réussir à faire croire à ce mariage bidon qu’évoque le jonc pesant sur mon annulaire enflé ? Suis- je assez forte, ai-je les épaules assez entraînées, les mains assez épaisses ? En suis-je au fond capable ? Si je ne suis pas en mesure de répondre à cette multitude d’interrogations pour le moins envahissantes, le désir d’en découvrir les réponses résonne en moi plus fort que tout le reste, me permettant de restituer un semblant de contenance, du moins jusqu’à l’aire d’attente…
*
Parachutée sur le tarmac d’un aéroport désuet où rien ne semble suivre une quelconque logique organisationnelle, je ressens un choc climatique immense. J’ai à peine dévalé les quelques marches du modeste avion que, déjà, je sue à grosses gouttes. L’air de mai est lourd et sec. Les voyageurs marchent vers un bâtiment d’apparence bancale, mais, dès qu’ils approchent de sa dizaine de portes vitrées, leur énergie change drastiquement et ils se ruent presque en courant sur l’entrée. Passé le pas de la porte, ils crient, ils rient de se retrouver, s’invectivent à grand bruit : un véritable chaos sonore. Les bagages plastifiés s’entrechoquent, ça se bouscule pour arriver en premier à l’un des rares guichets de douane ; on m’accroche une main, un pied, une épaule courbée. Fragment d’ailleurs frêle devant un branle-bas de combat tel que je n’en ai encore jamais observé, je suis pétrifiée, figée dans la cohue bruyante, à reprendre mon souffle entre deux bousculades. Rien à voir avec l’aéroport Charles de Gaulle qui, à lui seul, le temps d’une escale, m’a fait souhaiter d’un jour habiter Paris. C’était il y a seulement quelques heures, pourtant, ça semble déjà faire partie d’une autre vie. Seule au milieu d’une marée humaine maigre mais dense qui à la fois me jauge et m’ignore, je me sens minuscule. Un ultime coup de foule em pressée me propulse devant un fonctionnaire dont l’air rebutant me décontenance encore davantage.
— Visa !
— Pardon ?
— Montrez-moi votre visa !
— Hein ? Ça prenait un visa ? Pour vrai ?
— Si vous ne l’avez pas, moi, j’ai l’obligation de vous renvoyer à Paris.
— Mais non, c’est impossible ! On m’attend à la sortie ! que j’arrive à articuler, croyant que si je viens à quitter le pays maintenant, on ne m’y accueillera plus jamais.
S’emparant de mon carry-on écarlate flambant neuf, excédé par ma bévue bureaucratique, le douanier hèle des renforts en marchant vers le tarmac d’un pas décidé. Des larmes m’embrouillent la vue et me font trébucher, voyageuse inconsciente que tout le monde regarde s’affaler sans broncher. Une irrépressible envie de crier me tenaille la poitrine, mais je n’émets qu’un faible râle. Le sol défile rapidement sous les pas du lieutenant agressif qui jamais ne se retourne pour voir si j’ai réussi à me relever de ma chute. C’est à croire qu’il n’a qu’un seul désir : me rembarquer dans l’avion duquel je viens d’émerger.
— Revenez, s’il vous plaît ! On ne peut pas s’arranger ? que j’articule entre deux sanglots, peinant pour me redresser.
— Il faut nous suivre, me répond l’un des sous-fifres du douanier après avoir observé la scène.
Mes jambes avalent lourdement la distance me séparant des fonctionnaires antipathiques, comme si le temps allait finir par s’arrêter, à tenter ainsi de le ralentir. Quand j’arrive à la hauteur de l’avion maintenant vide, l’homme au chapeau d’armée, qui tient toujours mon bagage trop lustré, me toise sévèrement.
— T’as de l’argent ? qu’il me crache au visage, passant du vous au tu comme pour m’intimider. Si tu paies, on pourrait éviter de te renvoyer.
— J’ai des euros, oui…
— Combien ? aboie-t-il, flanqué de ses deux acolytes qui, eux, ne daignent même pas me regarder, gênés, peut-être, de devoir participer à cette mascarade illégale dirigée par leur supérieur d’une main de maître.
Encerclée par les trois hommes, le bruit du silence m’étouffe pendant que je sors de mon sac à dos un portefeuille jaune canari, neuf lui aussi, mes doigts tremblant de froid malgré la chaleur accablante des lieux, et, à ce moment précis, je regrette amèrement cette insouciance crasse que m’a tant reprochée ma mère. Marie, tout ce temps, avait donc raison : sa fille n’était vraiment pas assez préparée pour un tel périple en terre inconnue, un sol d’une instabilité politique notoire et reconnu de surcroît pour sa pauvreté. Mais depuis le temps que je fais part de cette aventure à tout un chacun, comment se fait- il que personne ne m’ait jamais informée de la nécessité d’obtenir un visa pour traverser les frontières guinéennes ? Peut-être aurais-je dû avoir la puce à l’oreille sur le vol Paris-Conakry quand mon voisin de siège m’a raconté les nombreuses difficultés qu’il avait eues au Liban pour obtenir le précieux papier plutôt que de le prendre en pitié. Moi qui croyais dur comme fer que les Canadiens étaient exemptés de ce fardeau administratif, sortes de gagnants d’une loterie mondiale aléatoire et insensée, j’avais tout faux. Évi demment.
De mon portefeuille criard, j’extirpe un billet de cent euros lisse comme un miroir. Les fonctionnaires se gardent bien de réagir à la vue de ce morceau de rêve papier que je leur tends, candide Occidentale envahie par le sentiment d’être perdue d’avance.
— Combien d’hommes vois-tu ? me lance le tortionnaire en chef.
— Euh… trois.
— Ce sera donc trois billets, crache-t-il en m’arrachant des doigts celui que j’ai à la main.
— Mais je n’en ai que deux ! que j’implore au contact désespéré du seul billet qu’il me reste.
Les hommes se consultent du regard, et l’un d’eux m’arrache le papier vert comme s’il était magicien, si rapidement qu’on croirait qu’il l’a fait surgir de sa poche.
— Par ici, lâche le douanier autoritaire en malmenant ma valise déjà un peu moins luisante jusqu’au guichet d’arrivée initial.
*
Le portefeuille éventré, les bagages fouillés de fond en comble, le visage blafard et les yeux encore mouillés, je réussis au bout d’une heure à m’extirper de ce désagréable premier contact au berceau de la percussion mandingue, dont on m’a pourtant dit tant de bien, et, enfin, je comprends pourquoi je suis venue jusqu’ici.
Le bruit des tambours ensevelit le pas marqué des danseurs qui martèlent le sol avec vigueur et conviction. Des gens de tous âges encouragent la dizaine d’artistes désireux d’attirer à eux les pourboires de richards venus d’autres lieux. Une exultation collective transpire de la troupe bigarrée, mue par une passion pure, inégalée. Et bien que la motivation première de cette démonstration de talent soit certainement pécuniaire, la musique, à elle seule, semble suffire pour provoquer la joie palpable qui les anime. La terre battue vole en poussière sous les pieds nus des griottes, maculant au passage leurs pagnes polychromes. Hypnotisée, je reste immobile devant ce spectacle coloré que j’ai maintes fois tenté d’imaginer.
*
Tout s’arrête. La musique me happe, m’absorbe, me ventouse. Mes yeux se ferment sur une dernière larme, symbole d’une arrivée brusque, mais tant attendue. Je veux danser, je veux crier, sourire à me fendre les joues. Arrêter le temps. Je veux mourir, puis renaître. Ici, maintenant.
Mon cœur s’accélère, j’oublie tout.
N’importe où dans le monde, le son des drums me transporterait tout autant, mais ici, après ma rupture, le bullying au travail et cet épuisement général qui a bien failli m’avoir, j’ai enfin l’impression d’être à la bonne place. Pour les bonnes raisons. Tous seront-ils aussi durs et hermétiques que le douanier ou sauront-ils plutôt apaiser mon cœur endommagé ? Je ne le sais pas et, vraiment, je n’en ai rien à faire en ce moment. Tant que la musique ne cesse jamais. Qu’elle me transporte hors de moi, détruise sur son passage les cauchemars qui trop souvent m’habitent, me hantent, me paralysent. Me tuent.
Par la voix de ses mille tambours, la musique me sauvera. Encore.
*
— Martine ?
La pancarte rectangulaire a été taillée dans un carton brun fatigué. Les lettres sont inscrites au feutre noir en capitales franches et distinctes. Perdu dans un brouhaha visuel étourdissant, un écriteau on ne peut plus clair que personne n’aurait toutefois remarqué n’eût été la voix de Mohamed qui, miraculeusement, au-dessus du tumulte, réussit à se faufiler jusqu’à mes oreilles envoûtées.
— Martine ! qu’il répète.
Si mes paupières se sont soulevées au premier écho de mon nom, l’apercevant sans même le voir en plein cœur de ma rêverie musicale, je sors cette fois de ma léthargie et m’approche de lui, mon regard enfin vissé au sien. La cohue provoquée par l’arrivée de l’avion est presque terminée tellement l’histoire du visa s’est étirée en longueur. La troupe d’artistes de rue s’éloigne, me permettant de retrouver mes esprits et d’enfin rencontrer le fils d’Ousmane Touré, grandissime djembefola qui m’a généreusement offert d’habiter sa maison et de recourir aux services de deux de ses enfants. Tout ça pour parfaire mes connaissances de cette riche, complexe et fascinante culture mandingue. C’est ici qu’est né le djembé et c’est ici que j’apprendrai à le jouer, le parler, l’honorer.
— Mohamed ? C’est toi ? Tellement heureuse de te rencontrer ! Ton père m’a beaucoup parlé de toi, en bien, je te rassure ! Merci de m’avoir attendue ! J’avais peur que tu sois reparti. C’était si long ! Ils ont voulu me renvoyer à Paris !
— T’inquiète, Martine ! L’Afrique, c’est dur, mais on va bien s’occuper de toi ici. T’auras pas de problèmes avec nous. Si Ousmane t’envoie, c’est que t’es digne de respect. Wontanara ! On est ensemble ! Allez, détends-toi un peu et laisse-nous prendre tes bagages.
Un gaillard s’empare de ma valise.
— Ignace, dit-il simplement en me présentant sa main libre.
J’apprends que c’est le chauffeur que Mohamed a sollicité pour mes déplacements. Pas que ce soit son métier, mais surtout parce qu’il est le rare détenteur d’un permis de conduire. Il a su trouver un tacot quelque part au village chez un oncle presque fortuné. La voiture ne paie pas de mine, qu’il m’avertit, mais elle fera très bien l’affaire. Grand, filiforme, Ignace est beaucoup plus élancé que Mohamed, et aussi mieux sapé. Le chic de ses vêtements suggère qu’il a fourni un effort particulier pour mon arrivée. Son regard, doux, bienveillant, me fait l’effet d’une bouffée de réconfort. À ses côtés, Mohamed est costaud, mais petit et voûté. Ses épaules arrondies laissent présumer un quotidien rude, instable, voire cruel. Malgré tout, son père, grâce à ses nombreuses tournées d’ateliers percussifs partout dans le monde, ne manque pas de ressources, ce qui permet à Momo de manger au moins un peu chaque jour, même quand les occasions de travail se font rares ; c’est du moins ce que j’ai pu déduire des informations que m’a données Ousmane lors de mes brefs mais toujours chaleureux contacts avec lui. Tels deux grands frères affairés, ils me conduisent à une vieille station dont on devine la teinte originelle bleu poudre, dans laquelle ils proposent de sillonner Aviation, le quartier de l’arrondissement Matoto qui jouxte l’aéroport et où se trouve ma demeure africaine.
La brunante a laissé place à l’obscurité et, comme chaque soir à Conakry, au dire de mes guides touristiques improvisés, les déchets brûlés forment au bord des rues une impressionnante ribambelle de feux de la Saint-Jean. L’odeur des pneus et du plastique brûlés se mêle à celle des carcasses animales calcinées. Quelque chose de romantique entoure ce spectacle inusité dont je me gave depuis l’intérieur de la voiture, l’habitacle de la station me procurant un illusoire sentiment de protection entre mon rêve et la réalité. Une phrase, pour moi fondatrice, me jaillit alors en mémoire : « Plusieurs voyageurs sont repartis le lendemain de leur arrivée en Guinée, le choc étant trop grand, trop violent pour eux… » C’est mon ostéopathe, lui aussi percussionniste, qui m’avait balancé ça plus tôt cette année entre deux manipulations d’épaule, marquant mon imaginaire et attisant du même souffle mon sens du défi. Non, je ne quitterai pas Conakry avant la date de départ prévue. Ce voyage doit durer deux mois ? Alors je resterai deux mois.
Pas un jour de moins.
*
— Viens là ! Il faut parler !
À peine ai-je pénétré dans la maison de chaux immaculée que Rima, la fille autoritaire et visiblement hostile d’Ousmane, m’assaille. Pas de « bonsoir », de « comment a été le voyage ? » ou encore de présentations officielles, juste un ordre abrupt qui me fait l’effet d’une poignée d’ongles crissant sur un tableau noir. La moue sombre, le ton criard et pressé ; je ne la sens capable d’aucune chaleur à mon endroit. Chargée de garder la demeure ordonnée pendant les absences prolongées de son père, elle est présentement la seule habitante de la maison, son demi-frère ayant sa propre case à l’entrée de la cour, et sa mère, séparée d’Ousmane depuis belle lurette, vivant au village avec ses trois autres enfants.
— Je dois te cuisiner deux repas par jour, c’est bien ça ? qu’elle me demande sans même me regarder.
— Euh, oui…, que je réponds, hésitante, incapable de me rappeler si j’ai ou non abordé cette portion du séjour avec quiconque.
— Chaque semaine, tu dois me donner six cent trente francs guinéens. C’est quatre-vingt-dix francs CFA par jour. Et j’ai besoin d’un acompte pour aller faire les courses. Choisis ta devise, ça m’importe peu, mais paie-moi à temps, au début de chaque semaine. Je ne tolérerai aucun retard.
Confuse devant cette valse de tarifs différents, je ressors mon portefeuille sursollicité et lui montre que plus rien ne subsiste de ma més aventure aéroportuaire.
— Alors demain, au lever, tu iras en retirer pour me payer avant le déjeuner, ou bien ?
J’acquiesce en silence, le regard exorbité d’attente déçue. Et moi qui espérais trouver en Rima une potentielle amie. On dirait que cette éventualité ne sera guère possible. Nous habiterons ensemble, mais la nature limitée du lien m’apparaît plutôt claire : l’une va travailler, et l’autre, débourser.
— Je te montre ta chambre. Prends ta valise et monte derrière moi !
Silencieuse, docile, je lui emboîte le pas pour découvrir à l’étage mon nid des prochaines semaines. Une literie de coton mauve encercle le matelas sur lequel flotte un voile blanc, sorte de tente protectrice contre les piqûres d’insectes. Une bouteille d’eau trône sur la table de chevet avec, à ses côtés, une serviette rugueuse pour me débarbouiller.
— Pour le lavage de tes vêtements, faudra rajouter, m’informe Rima en frottant ses doigts ensemble comme pour me rappeler qu’elle parlait là toujours d’argent.
Puis, sans m’en dire davantage, elle tourne les talons et quitte la chambre, marmonnant au passage une expression soussou que je n’arrive pas à comprendre.
Éreintée, incapable de même penser à me doucher, j’enlève péniblement mes vêtements rendus humides par la sueur et me faufile sous la moustiquaire sans même éteindre le plafonnier.
Est-ce la fin du voyagement ou le début du séjour africain qui m’est aussi brutal ? Je me le demande sérieusement en me glissant sous le drap, le cœur serré.
OceanofPDF.com