L’Iroko
Yankadi-Makru
Rythmes de séduction joués l’un à la suite de l’autre.
Yankadi, plutôt lent, permet aux jeunes célibataires
de s’observer, alors que Makru, beaucoup plus
rapide, invite à une danse de couple. Le garçon
choisissait traditionnellement sa partenaire
de danse en posant sur elle une écharpe.
Tu représentais pour moi une page blanche.
J’étais seule depuis un bon moment, et ton mirage m’a fait l’effet d’une oasis, d’un havre de paix : la pause bienvenue à une solitude devenue lourde. Je t’observais depuis longtemps en secret et là, enfin, c’était possible. Tu étais maintenant libre ou, du moins, c’est ce que tu m’as dit. En vérité, tu ne l’étais pas, pris, encore, dans ce pattern d’enchevêtrement amoureux auquel tu sembles t’être habitué. Physiquement séparé de ton ex, mais dans un entre-deux émotionnel qui, je l’apprendrais plus tard, lui laissait présager un retour malgré tout. Malgré nous.
Entretenir une nouvelle flamme alors que tu n’avais pas tout à fait soufflé sur l’ancienne ; une tradition mortifère qui n’aura pas su épargner ma prédécesseure, comme elle affectera sans doute la suivante.
Les suivantes.
Une beauté émouvante. Grand, altier, racé. Un éclat qui réussissait à effacer tout signe possible de confusion. Un simple regard dans le brun fauve de tes yeux et, déjà, j’oubliais mes doutes, mes incompréhensions, mon malaise. Hypnotisée, transie d’amour et d’espoir, j’étais perdue d’avance.
On a attendu plusieurs semaines avant la « première fois », tu t’en souviens ? C’est que tu n’étais pas prêt à t’engager tandis que, moi, je ne voulais plus badiner. Je l’avais déjà trop fait. Tu tenais d’ailleurs tant à connaître le nombre de partenaires que j’avais vus passer sous mes draps, mais une petite voix m’intimait de ne pas te répondre. Elle devait pressentir que tu en viendrais à utiliser toute confidence contre moi.
Un soir, alors que tu avais une date avec une fille dans l’entourage d’un de tes couples d’amis, je t’ai rejoint à la porte de l’immeuble où vous soupiez, tous les quatre. C’est toi qui m’avais proposé de venir te saluer, en plein milieu de la veillée. Ça te faisait plaisir de me voir en secret.
On manque parfois tellement de distance qu’on arrive mal à saisir l’absurdité de certaines situations…
Je n’ai alors pas réussi à le comprendre, aveuglée par mon envie de nous, mais c’était là le début d’une longue série de mensonges que je ne découvrirais que trop tard. Parce que si tu mentais à ta date, prétextant je ne sais trop quoi pour me rejoindre dehors, tu me mentais aussi, évitant certains détails de la soirée, changeant au passage quelques faits, ne nous offrant à toutes les deux qu’une version modifiée de la réalité. Une multitude de fragments plus ou moins exacts qui, ensemble, formaient un kaléidoscope gérable, mais mensonger.
Ce soir-là, tu as pris ma main blessée d’avoir trop joué dans ta paume tiède, tu l’as posée sur ton cœur accéléré et tu m’as demandé d’aller t’attendre.
Chez toi.
Tu m’as soufflé à l’oreille que tu en avais assez des rancards sans lendemain, tu m’as dit que tu étais fin prêt. Pour moi.
Pour nous.
J’ai pris ta nuque entre mes doigts et je t’ai embrassé avec autant de fougue que l’aurait fait la protagoniste d’une comédie romantique estivale. Tu t’es collé contre moi et j’ai senti l’enflure inédite de ton pantalon désormais trop serré. « Attends-moi là, maintenant ! » que tu m’as dit, modifiant le plan que tu venais à peine de dessiner. Tu es allé closer le souper, prétextant un mal de ventre soudain – ce qui, du reste, n’était pas complètement faux –, puis tu m’as rejointe devant cette même porte, spectatrice privilégiée de l’antichambre de notre trop longue histoire.
Nos mains se sont dessoudées devant la portière amochée de ma Pontiac Firefly orange brûlée pour mieux s’attraper de nouveau, quelques minutes plus tard, dans la chambre de ton adolescence, relique d’un passé pas si lointain auquel tu n’avais maintenant plus le choix de revenir, ton ex ayant conservé, seule, le bail de l’appartement que vous partagiez. Tu as éteint les lumières, puis, avec la brunante de juillet comme unique lueur, tu as posé ta main sur mon cœur. Dénudé.
*
Le jus qui coule sur ma joue, les saveurs sucrées m’explosant les papilles. Mon canif usé découpe avec empressement ce qu’il reste du fruit que me tend Momo. L’envie de me gaver. Annihiler ma faim. Insatiable.
Les branches du manguier qui chatouillent la fenêtre et emplissent mon cocon nocturne de son parfum de miel aiguisent mon envie d’elle : la mangue juteuse, avec sa chair curcuma. Aliment si noble qui, pourtant, me cause maintes douleurs abdominales, tout comme ces arachides délicieuses que j’ingère en beaucoup trop grande quantité. Rares et fidèles alliées gastronomiques à l’abri des acariâtres mains de Rima, que j’ai peine à quitter malgré l’offre d’Hadja de prendre le relais avec les jumelles, tout ça par crainte de possibles représailles d’Ousmane. Mangues que je cueille moi-même ; arachides que j’achète des nombreux vendeurs ambulants croisés chaque jour en marchant, entassées comme des grains de sable doré sous la vitre translucide de bouteilles grand format dont on n’arrive jamais à déchiffrer le nombre de vies antérieures. Ah ! ça pourrait être le nom d’un groupe que je créerais, à mon retour en ville : Mangue Arachide. Ou encore Arachide Mangue. Ça pourrait sonner un peu électro, mais ce serait basé sur tous ces rythmes dont je me gorge ici. Ou encore juste du traditionnel. Africain. Mandingue. Mangue. Dingue. Exit les tentatives d’actualisation d’un style déjà pluricentenaire. Pourquoi toujours s’efforcer d’être originale alors que le seul fait de s’approprier cette culture si éloignée de la sienne constitue en soi une couleur rare ? Mais je divague. Ne devrais-je pas plutôt me concentrer sur l’effarante quantité de matériel nouveau qu’on me martèle chaque jour avant d’essayer de visualiser un avenir encore lointain ?
Peut-être, aussi, devrais-je tenter d’élucider les intentions de Momo à mon égard ? Peut-être serait-il temps pour moi d’y faire face ? Réservé mais autoritaire, froid mais attentionné, détaché puis sensible ; je ne sais plus avec lui sur quel pied danser. Serait-il échaudé de mon mensonge conjugal blanc, maintenant que je lui ai avoué mon célibat ? J’ai pourtant tenté très fort de lui expliquer que si personne n’avait cru bon de m’avertir que j’avais besoin d’un visa pour entrer au pays, tous m’avaient incitée à porter le jonc. Mais sans doute n’ai-je ainsi fait qu’aggraver la situation. Avouer à l’autre qu’on s’en méfie n’est probablement pas trop gage de bonne entente. Pas très brillant de ma part. Le problème, c’est que, d’abord, je mens très mal, et qu’ensuite je n’avais guère prévu l’apparition soudaine d’Abou en plein cœur de mon scénario préfabriqué. Je m’étais créé une vraie belle histoire de mari imaginaire, une histoire que j’avais d’ailleurs tôt fait de déballer aux oreilles imperturbables d’Ignace et de Momo. Il était comédien. Acteur de talent, il sillonnait la vaste province québécoise pour déclamer ses propres textes, écrits et mis en scène avec l’aide de quelques valeureux collègues, fans de son travail ; des admirateurs qui le suivaient partout, même en France où il allait parfois. Il avait même déjà voyagé au Maroc pour un festival de théâtre francophone, et puis une fois aussi au Liban, à Baalbek, si je ne m’abuse, d’où il m’avait envoyé quantité de cartes postales charmantes, ro man tiques, poétiques. Cheveux foncés au ras de la nuque, parfum de pêche, barbe fraîchement coupée, il était de ces garçons sans âge dont on n’arrive jamais à croire qu’ils n’ont ni vingt-cinq ni quarante ans. Un homme aux contours francs, mais à la moue floue. Mais c’était le mien, alors je n’allais surtout pas le juger. Pas parce que c’est fictionnel qu’on doit lésiner sur les détails, que je me disais…
Mais ça, c’était avant de croiser les yeux charbonneux d’Aboubacar. Avant de l’entendre claquer le djembé, soutenant mon regard envoûté.
Momo me pardonnera-t-il de ne pas l’avoir choisi pour ainsi effacer le seul lien véritable qui m’unissait à chez moi ?
*
En bordure du marché, dans une très modeste demeure de la route Casa-Matoto, Aboubacar m’invite à entrer, un vieux rideau de dentelle faisant office de porte dans une main, et la me notte d’une bambine de quatre ou cinq ans dans l’autre.
— Bonjour, moi, c’est Martine ! Toi, comment tu t’appelles ? que je lui demande, une curiosité sincère dans la voix.
— N’rili Fanta, qu’elle me répond timidement, son regard cherchant l’approbation d’Abou. C’est mon grand frère, poursuit-elle en le montrant du doigt. Même mère, même père !
— Enchantée, Fanta ! On se serre la pince, tu veux ?
À son regard dubitatif, je comprends que cette expression lui est encore inconnue. J’approche ma main de la sienne et lui propose plutôt un high five, geste qu’elle semble cette fois reconnaître.
— Tu peux avertir les autres que Martine est arrivée ? lui demande posément Aboubacar.
Fanta se détache délicatement de son grand frère et court vers l’arrière de la maison pour annoncer à grand bruit mon arrivée chez les Traoré. Une odeur d’oignons caramélisés se rend jusqu’à moi, détournant mon attention du regard suppliant de mon hôte. Il tente gauchement de m’approcher de lui en tirant sur la manche de ma robe trop chic, mais, pour une raison que je ne saurais nommer, je me raidis plutôt que de me laisser aller. Des bruits de pas en crescendo me sauvent de ce surprenant malaise et m’évi tent de devoir me justifier à mon prétendant ennuyé.
Nos contacts se limitent pour l’instant aux échanges de sourires et de compliments polis que nous permettent les quelques pauses de répétition chez Salif. Son intérêt pour moi l’amène aussi à m’offrir un florilège de phrases percussives qu’il m’enseigne à l’abri des regards, à même nos cuisses surchauffées, un peu comme s’il partageait avec moi le code secret d’un précieux coffre au trésor. Apercevoir les regards ahuris de nos compagnons, lorsque je réussis à en placer une en solo, me confirme que rares sont ceux (et celles, très certainement !) à qui l’on donne accès à ce langage d’initié. Sa main surprend aussi la mienne, parfois, l’enserrant tendrement pour traverser le boulevard lorsque ensemble on court chercher les sachets d’eau pour tous les membres de Gangan Percussions ou des Amazones. Mais nos rapports intimes demeurent pudiques, voire chastes, exception faite de ces étranges mouvements d’aller-retour que dessinent ses doigts dans ma paume, unique sensualité qu’il se permet pour l’instant avec moi, un geste qui semble toutefois receler une forme de message, d’attente future. J’ignore si cette retenue globale est culturelle ou si elle est générée par ma prudence d’éclopée, mais notre idylle vertueuse me renvoie aux amours de mes quatorze ans, alors que les chimères comptaient bien davantage que la réalité. Le songe l’emportant sur le vrai, le rêve sur la possible déception du réel. Sûr que la sécurité que me procure en core aujourd’hui mon imaginaire m’enveloppe d’un écrin blindé que nul ne peut atteindre au final, mais je me dis qu’à mon âge ces vieux réflexes n’ont plus leur place, et je préfère mettre mon malaise persistant sur le dos de la confusion que me causent les nombreux chocs culturels.
Flanquée d’une femme un brin plus vieille qu’elle ainsi que d’une adolescente d’une quinzaine d’années tout au plus, la mère d’Aboubacar arrive au salon d’un pas nonchalant. Autour de la triade féminine bondit Fanta, visiblement débarrassée de sa timidité.
— Elle, c’est Mamaïssata. C’est notre maman ! qu’elle lance, joyeuse, en cherchant mon regard attendri. Elle, c’est Aïcha, même mère, même père, et elle, c’est Sanou, notre deuxième maman.
Aboubacar me sourit, préférant ne rien dire, comme s’il avait d’un coup été saisi par la gêne qui habitait plus tôt sa petite sœur.
Depuis mon arrivée en Guinée, on m’a confié différentes histoires amoureuses liées à un contexte de polygamie, mais c’est la toute première fois que je rencontre les deux femmes d’un seul homme. Certaines épouses habitent des villages différents, certaines ont chacune leur maison, et d’autres, comme les deux mères d’Abou, partagent le même logement. Plus curieuse que choquée, je me retiens pourtant de poser les mille et une questions qui m’aideraient à bien comprendre les différentes implications de ce modèle d’union surprenant à mes yeux d’Occi dentale monogame, trompée de surcroît.
Mamaïssata et Sanou inclinent tour à tour la tête en me serrant mollement la main avant de se laisser choir sur un sofa de faux velours recouvert d’une fine pellicule de plastique. Des masques sénégalais représentant les sept jours de la semaine les surplombent tel un auvent d’ébène. Aïcha s’assoit sur un pouf rectangulaire assorti et m’observe du coin de l’œil, aussi intriguée par ma présence dans son quotidien que je le suis des mœurs de son clan. Un silence lourd envahit la pièce, sombre en raison d’une étonnante absence de fenêtres, jusqu’à ce qu’Abou prenne enfin la parole dans un mélange d’argot indéchiffrable. Si je perçois certaines expressions soussou et d’autres en malinké, je n’arrive pas à reconnaître les termes wolofs qu’il emploie également pour honorer sa belle-mère, originaire de Yenne, une communauté rurale du Sénégal. Abou m’explique finalement en français que son père n’a pas réussi à quitter le village aujourd’hui, encore affairé auprès de sa propre mère, malade depuis peu. À l’âge vénérable de soixante-douze ans, cette femme est une véritable survivante si l’on considère l’espérance de vie moyenne dans la région, estimée à cinquante-cinq ans et des poussières. Il semble donc naturel que son aîné soit rentré au bercail pour l’accompagner dans son mal, même si Abou se désole que je n’aie pu le rencontrer. Soit, je rencontrerai Mory Traoré plus tard avec grand plaisir, mais, en attendant, je dois avouer que ce moment privilégié avec mon ami et les femmes de sa vie me plaît beaucoup.
Grâce à l’habile traduction de son fils, Mamaïs sata me pose quelques questions, puis, sans cérémonie, elle intime à Aïcha et à Fanta d’aller chercher le souper. À peine demeurons-nous quelques secondes entre adultes que, déjà, les filles reviennent docilement d’un espace cuisine extérieur – que je m’imagine semblable à celui des jumelles –, le pas rapide, avec deux plats de tailles bien distinctes : l’un très grand qui ac cueillera les mains appétentes de la famille conakryenne, et un autre, de format individuel, monté rien que pour moi. Salade verte, quartiers de tomate et sa sauce vinaigrée, frites jaunes, konkoé grillé et fourchette étincelante qui n’a visiblement jamais servi ou presque. Les meilleurs restaurants de la ville pourraient rougir devant ce festin « à l’américaine » présenté à moi tel un pas dans ma direction ou, du moins, c’est ainsi que je l’imagine. J’apprécie l’effort, mais, au final, j’y sens la réelle distance sociale et culturelle qui sévit entre nous. Eux, proches, unis, rassemblés par la nourriture qu’ils partagent, les langues déliées et des millénaires de luttes communes ; moi, seule, dans un retrait empreint de respect, affublée d’une quincaillerie superflue, aphone devant un tressage de langage inaccessible, laissée à un inconfortable statut d’éternelle étrangère. En les observant rire entre deux copieuses bouchées, les doigts couverts de chair de poisson, il me vient l’image d’une excitante joute de football se matérialisant devant moi. Du haut des gradins, j’aurais moi aussi envie de courir, kicker, marquer, mais je n’ai pas droit au tournoi. On m’invite généreusement aux entraînements, ça oui, mais je n’ai pas accès aux matches de saison. Du moins, pas encore. J’observe le jeu, mais je n’en fais pas partie.
Spectatrice du souper des Traoré, j’imagine ce que feraient les nombreuses griottes qui, comme moi, reluquent Abou si elles étaient ce soir à ma place. Il n’y aurait eu qu’un seul service. Une seule assiette, rassembleuse pour tous.
On les aurait invitées à jouer.
Et elles auraient sans doute scoré.
*
La voiture bleue, étincelante de propreté, attend notre trio improbable sous les branches lourdes du manguier. Ignace, tout de blanc vêtu, jusqu’à ses souliers vernis astiqués comme les ailes de la station, joue à Snake sur son vieux portable. Alors qu’un serpent sans cesse grandissant menace de mourir en se mordant la queue, des maringouins voraces le vampirisent sans merci, joignant leur bourdonnement constant à la mélodie répétitive de la game. À ses côtés, assis sur le perron reculé de son modeste logis, miniature appartement conçu à la base pour accueillir un gardien de sécurité, Momo avale nonchalamment les tranches d’un avocat tombé à même le sol. Lui aussi a fourni un effort vestimentaire notable, arborant un dashiki flambant neuf sur un denim lustré. Des souliers de sport d’un blanc immaculé complètent le portrait, lui donnant des airs de popstar africaine.
Surplombant leurs ombres, la maison d’Ousmane semble dormir. Pourtant, je m’y active à l’étage, passant au crible la totalité de ma très maigre garde-robe. Je devrais être prête depuis un bon moment, mais, d’humeur paresseuse, je tarde à sortir. Moi qui déteste me coucher tard, j’ai promis à mes deux fidèles acolytes de les accompagner ce soir dans un club branché de la ville. C’est d’ailleurs à se demander qui fait plaisir à qui dans cette histoire de soirée dansante, les garçons ne m’ayant jamais mentionné leur intérêt pour ce type d’activité, alors que je n’ai de mon côté jamais désiré sortir. Mais bon. Nous y voilà : vingt-deux heures trente, un samedi soir à Conakry ; une étrangère s’affairant à trouver des vêtements adéquats pour une boîte de nuit qu’elle n’a au fond pas vraiment envie de fréquenter. Un brin obsessive, je m’étais interdit d’écouter autre chose que de la musique guinéenne pendant mon séjour outre-mer, mais prise d’une profonde nostalgie, je décide, pour me donner de la force, de m’octroyer une pause de ce régime musical draconien et sélectionne dans mon iPod blanc défraîchi la pièce Belief de John Mayer, de loin ma préférée du chanteur. Aux premiers coups de caisse claire, une série de frissons réconfortants me parcourent l’échine. Les notes de guitare qui joignent ensuite la batterie me font l’effet d’une dose d’opiacé liquide, mes bras ballants aux côtés de mon torse affaissé. Je suis saisie par l’émotion soudaine de cette musique, évocatrice d’un autre lieu. Et quand la voix du brillant bluesman retentit dans mes oreilles fatiguées, c’est l’affalement. Mon corps lâche sous le coup de la pression des derniers jours, jus qu’alors maintenu par l’adrénaline de la nouveauté, et je tombe sur les carreaux moites de la salle d’eau, les deux genoux comme vissés au sol. Des larmes chaudes coulent sur mes joues, dessinant au passage de longs sillons noir mascara. Mais plutôt que de me demander ce que je fais là, seule dans un pays où mes repères ne me servent qu’à moitié, je pleure au rythme de ce qui m’apparaît être les quatre plus douces minutes de ma vie. Une fois la chanson terminée, je retire mes écouteurs, déplie mes jambes en gourdies, puis me lève péniblement afin de ranger mon nouvel outil réconfort dans une pochette de ma valise pompier, me promettant d’y recourir sans culpabilité aux prochains symptômes de mal du pays.
Sans musique cette fois, je m’applique à rattraper un maquillage sommaire à la lueur des chandelles. Puis, saluant Rima au passage, je réussis enfin à m’extirper de la vaste maison pour rejoindre les deux garçons, postés au même endroit sur le porche de Momo, des morceaux de peau d’avocat noircie éparpillés sur la plus basse des trois marches.
*
De grands miroirs rectangulaires tapissent les murs du bruyant Miami Nightclub de Matoto. Les haut-parleurs crachent un coupé-décalé vivifiant qui provoque sur la piste de danse dé hanchements suggestifs et frôlements assumés. Certains danseurs solitaires font face à leur reflet magnifié et ondulent langoureusement. Ignace et Momo se commandent des Red Bull-bières, une excitation nouvelle dans l’œil. Mal à l’aise, je demande au barman sautillant un coca-lime et paie sans entrain l’addition pour la bande. L’enivrement ne m’attire pas. Du moins pas ici, pas maintenant.
Le temps s’écoule lentement dans la boîte surchauffée. Ma montre me nargue, indiquant à mes paupières tremblotantes le nombre de mes heures de sommeil vainement envolées. Pas vrai que je vais danser ou me laisser toucher. Par quiconque en ces lieux. Tentant tout de même de me conformer à l’attente implicite de mes deux amis, je me traîne jusqu’à l’extrémité arrière de la piste de danse, juste pour dire que j’y suis, puis je piétine, ridicule et penaude. Le regard vissé au sol, je sens un courant froid me parcourir le corps, alourdissant tous mes membres telles autant de briques éraflées quand Ignace et Momo s’approchent, puis m’encerclent en ondoyant, une concupiscence à peine masquée dans le regard.
*
Chaque fois, je fige. Un homme s’approche de moi, me hume, m’enveloppe, m’accroche, m’écroue… je gèle. Faon glacé sur l’autoroute empruntée. Incapable de ressentir quoi que ce soit. Ni en vie, ni désir, ni frustration, ni même colère de n’avoir pas été sondée, consultée pour recevoir ces différentes marques de désir masculin trop souvent imposées. Je quitte simplement mon enveloppe. Court voyage astral obligé, je flotte au-dessus de la mêlée. Absente du réel, protégée de la goujaterie. Rien ne peut m’arriver, car je n’y suis plus. Rien pour m’effrayer, me décourager, me décevoir, me briser.
M’ont-ils vraiment touchée ? Était-ce le souffle de Momo, chaud et humide, dans mon cou tendu ? Était-ce la main d’Ignace sur la peau transie de mon ventre ? Épiderme voilé sous un chandail beaucoup trop révélateur. C’est, j’en suis certaine, ce que ma mère me dirait. Pas pour rien que je ne porte en temps normal que des shorts de basket trop longs et les tout aussi longs t-shirts qui leur sont assortis, une casquette vis sée sur le front. Pas pour rien que jamais, sauf quand mon cœur ne m’en laisse plus le choix, je ne joue la carte de la séduction si souvent capitalisée dans mon milieu professionnel, et que jamais sur mon visage on ne décèle un quelconque apparat le jour. Le jour comme le soir, en fait. Sauf, bien sûr, ce soir.
Je ferme les yeux et je m’imagine à l’abri, flottant seule sur une mer désertée. Des vagues chaudes m’effleurent les épaules, les hanches, la mâchoire, la nuque. Les reins.
Et si j’arrivais à dire non ? À m’affirmer ? À bouger, me retirer ? À ressentir la colère ? La colère comme moteur d’action. La colère qui change, modifie, protège. Qui aide à mieux choisir. Qui guérit. Une colère heureuse, comme un passeport de changement pour enfin tourner la page. Ne jamais avoir à revivre le drame. Du moins celui-là. L’indicible. Celui que seul Antoine connaît. Celui qui m’empêche d’avancer, de crier, de m’aimer.
Et si j’arrivais à bien me protéger de l’ombre des hommes, aurais-je ainsi besoin de frapper les peaux mortes à n’en plus rien ressentir ?
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