L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 1 sur 17

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L'Ombre d'une vie

Chapitre I

 

Le vieil ami

 

Avec la tombée du jour surgit la neige.

D’épais flocons descendant avec lourdeur, dans une chute sans fioriture. Pulvérisé au contact du pare-brise et sitôt disparu sous le coup de balai de l’essuie-glace, un pétale lui fit l’effet d’une petite vie éphémère.

Il disposait de quelque temps. Et sa secrétaire n’était pas là, qui n’aurait pas manqué de le reprendre.

— Excusez-moi. Vous voulez bien me conduire à l’hôpital ?

Trop laconique. Dans le rétroviseur, les yeux de son chauffeur s’étaient écarquillés.

— Quelque chose ne va pas, monsieur ?

— Non. Un ami à moi est hospitalisé.

Le soulagement de l’autre parvint jusqu’à lui. Quand on conduit le véhicule d’un dirigeant de sa société, on est en quelque sorte un collaborateur de l’ombre, songea-t-il, mais en réalité, qui peut affirmer qu’il ne se soucie pas davantage de moi que ma secrétaire ou mes collaborateurs, voire parfois que les miens ? Nous passons de longues heures seuls tous les deux, même si ce n’est pas face à face. C’était surtout le cas depuis que Norio Hotta, promu directeur général adjoint, disposait d’une voiture de fonction et que Saitô était devenu son chauffeur particulier.

— Entendu, monsieur. A quel hôpital dois-je vous conduire ?

— L’hôpital international de Nakano, vous connaissez ? Sur l’avenue Ôme, presque au début.

— Oui, je connais, monsieur.

Le chauffeur jeta un rapide coup d’œil à son planning. Ils disposaient d’un certain temps, mais ce serait juste pour rejoindre ensuite le restaurant d’Aoyama. Il fallait que l’état du malade fût bien grave pour justifier ce détour ; à moins que son patron puisse se permettre de faire patienter les convives de ce soir sans les offusquer outre mesure ?

C’était à la fois l’un et l’autre. Hotta n’aurait pas gardé ce chauffeur ces sept dernières années si celui-ci n’avait pas été aussi taciturne et perspicace. Une fois engagée sur l’autoroute surélevée, la voiture prit de la vitesse. On eût dit que les lourds flocons se faisaient plus nombreux chaque fois qu’on passait un tunnel. Il s’inquiétait plus pour le retour à son pavillon banlieusard planté à flanc de colline que pour la soirée qui l’attendait. Cela pouvait du reste être un prétexte pour écourter sa présence à cette soirée parfaitement dépourvue d’intérêt.

— Saitô, vous en avez encore pour combien de temps ? s’enquit-il, prenant soin d’éviter de prononcer les mots « retraite » ou « limite d’âge ».

— Ce second emploi prendra fin l’an prochain, monsieur.

Bien qu’il ait posé la question à l’improviste, la réponse avait fusé, comme prête.

Les lumières des réverbères défilaient en colorant d’orangé l’intérieur de la voiture. Est-ce que mon ami aussi, songea Hotta, avait fait le compte à rebours de ce qu’il lui restait à vivre dans la maison ?

Cela faisait une éternité que Hotta avait perdu de vue Masakazu Takewaki. Il avait beau chercher à quand remontait leur dernière rencontre, il n’arrivait pas à s’en souvenir. Lorsque, de directeur au siège de la société, Takewaki avait été nommé administrateur de cette filiale, il était venu rendre visite à Hotta, entre-temps promu directeur général. En homme éminemment scrupuleux qu’il était, il avait pris soin de passer au préalable par son secrétariat pour demander une entrevue de quinze minutes.

Cette affectation à un an de la retraite dans une filiale était tout ce qu’il y a de régulier, Hotta n’était nullement intervenu dans le processus. Si les rémunérations s’en trouvaient quelque peu diminuées, c’était la garantie de voir sa retraite repoussée de cinq ans. C’était une manière de parachutage interne au groupe. L’intéressé avait toujours la liberté d’opter pour un départ immédiat, mais la solution choisie par Takewaki était de loin préférable.

— En tout cas, je te dois d’être tiré d’affaire.

— Oh, je n’ai rien fait, tu sais. Je t’avais complètement oublié.

Ils avaient échangé des nouvelles de leurs familles. Puis Takewaki, qui n’avait cessé de jeter des coups d’œil nerveux à la pendule, s’était relevé à la quinzième minute tapante.

— J’aimerais bien qu’on se retrouve pour boire un verre, dès que le boulot le permettra.

— Tout à fait d’accord. Je te fais signe.

Sa réponse n’avait rien de diplomatique, cependant il n’avait pas réalisé sa promesse. Il n’était pourtant pas occupé au point de ne pouvoir se libérer une soirée pour revoir son vieil ami. Il avait tout bonnement oublié son existence. Comme si Takewaki n’avait plus le moindre intérêt pour lui.

La voiture quitta l’autoroute à la sortie de Hatsudai. La neige tombait toujours, épaisse et serrée, mais il ne la voyait pas s’accumuler tant que les flocons resteraient aussi gros.

— Je vois que vous ne vous servez pas de la géolocalisation ?

— C’est vrai. Je ne me fie guère au GPS.

— Je comprends ça. On est entouré aujourd’hui de tant de choses auxquelles on ne peut pas se fier.

— Avec de l’expérience et du flair, on ne fait pas d’erreur.

Six ans avaient passé depuis. Il ne pouvait croire qu’il n’ait pas revu Takewaki au moins une fois dans l’intervalle. Les bureaux de sa nouvelle société n’étaient qu’à une encablure du sien, leurs activités touchaient de très près celles du siège social. Ils s’étaient probablement croisés à maintes reprises, ou trouvés ensemble dans l’ascenseur. Takewaki se tenait tête baissée, lui-même ne lui avait pas adressé la parole. Non, étant donné qu’il n’en gardait aucun souvenir, c’est qu’il devait l’avoir ignoré. A un moment ou à un autre, il avait cessé de considérer son ami de jadis autrement que comme un des quatre mille, ou, plus précisément, un parmi les quelques dizaines de milliers d’employés du groupe.

Le nom de Masakazu Takewaki figurait au registre des départs annexé au dossier de la réunion du conseil d’administration.

Sa nouvelle affectation avait été portée sur la liste six ans plus tôt, mais le motif pour lequel il quittait ce second emploi était a atteint la limite d’âge, et c’était daté du jour de ses 64 ans et 364e jour.

Tous les noms de cette liste étaient connus de Hotta. Qu’ils aient repris un emploi après leur départ ou qu’ils soient passés administrateurs dans une filiale, à l’exemple de Takewaki, pour tous ceux de cette promotion, Hotta excepté, cette année était la dernière.

Il n’en avait pas éprouvé d’émotion particulière. Cent nouvelles recrues, c’étaient cent autres employés qui partaient. Cependant, tous ne partant pas le même jour, il en était informé seulement par les rapports mensuels.

La réunion terminée, un administrateur délégué s’était approché, une copie à la main, et l’avait questionné.

— Monsieur le directeur, vous connaissez ce Takewaki, il me semble.

— Oui. Nous avons été embauchés en même temps.

La date de départ à la retraite de Takewaki était passée. Sa société produisait et commercialisait des marques d’habillement et comme ledit délégué était chargé du secteur Textiles, Hotta avait présumé qu’il venait proposer d’organiser un dîner en comité restreint. En toucher un mot au patron, camarade de promotion de l’intéressé, n’avait donc rien d’extraordinaire.

Or, Hotta s’était entendu annoncer tout autre chose.

Le pot d’adieu avait eu lieu trois jours plus tôt. Il apprit alors que Takewaki n’avait pas souhaité, semblait-il, qu’on dérange le grand patron dont l’emploi du temps était déjà surchargé. A la fin, il était reparti sous les regards des employés plus jeunes et avait été victime d’un malaise dans le métro qui le ramenait chez lui.

Cela s’était produit dans la soirée du vendredi. Que Hotta en fût informé après la réunion du lundi suivant ne justifiait pas de faire des reproches à son collaborateur.

— Et comment va-t-il ?

— Je n’en sais pas plus. J’ai jugé préférable de vous mettre au courant.

Responsable du même secteur et directement concerné, Takewaki était l’invité d’honneur et Hotta supposait qu’il s’était éclipsé sitôt le toast offert. Il ne pouvait qu’ignorer les détails que, de toute façon, rien ne l’obligeait à connaître.

Revenu à son bureau, Hotta avait appelé chez Takewaki mais sans résultat. L’idée lui vint tout à coup de composer son numéro de portable, chose qui ne lui était encore jamais arrivée, et il eut la surprise d’entendre la voix de l’épouse.

Son oreille avait retenu le timbre de cette voix, tant de fois entendue lorsqu’ils habitaient le même immeuble que la société mettait à la disposition de son personnel.

« Il est toujours sans connaissance », entendit-il répondre. Puis : « Il ne faut pas vous tracasser, vous êtes assez occupé comme ça. »

— Attendez-moi ici, j’en ai pour dix à quinze minutes, tout au plus.

Il ne fit pas arrêter la voiture devant l’entrée mais sur le parking. Il ne voulait pas que quelqu’un de la famille ou de la compagnie l’aperçoive descendant de sa voiture de fonction.

Ecartant le parapluie que le chauffeur lui tendait, il s’éloigna sous la dense masse neigeuse. « Tout au plus dix à quinze minutes. » Puisque Takewaki n’avait pas repris connaissance, inutile de s’éterniser.

Il se dit qu’il débarquait vraisemblablement juste à l’heure du dîner, à voir les lumières qui affluaient par toutes les fenêtres et le nombre d’ombres humaines qui s’y projetaient.

L’antique hôpital avait subi rajout sur rajout. Des bâtisses qui étaient le résultat forcé d’empilements à l’évidence ratés, voilà tout ce qu’il pouvait en dire. Quant au parking en partie surélevé, il ne devait certainement pas suffire durant les heures de consultations externes.

Hotta se remémora tout à coup l’époque où l’on avait reconstruit l’immeuble du siège social dans le quartier Ôtemachi.

Bâti avant guerre, l’ancien building de cinq étages avait résisté aux bombardements aériens et passait pour avoir été un temps réquisitionné par l’occupant américain. Hotta y avait travaillé à peine une année mais le souvenir lui revint, très net, de ses escaliers de marbre truffé de fossiles et de son ascenseur à la porte accordéon en laiton.

Takewaki et lui avaient leurs bureaux côte à côte au service commercial de la section Textiles. Les activités des frais émoulus de l’université qu’ils étaient consistaient essentiellement à déménager les bureaux. De nos jours, on confierait cette tâche à des déménageurs professionnels, mais à l’époque, on ne se souciait pas de rationalité, en dépit de la prospérité régnante. Leur stage d’entrée achevé, ils s’étaient attelés en plein été à faire la navette dans la rue Ôtemachi avec des cartons dans les bras.

Le vieil ensemble hospitalier pris dans le voile cotonneux de la neige ramenait le visiteur à ce vieil immeuble de la compagnie. A cause de ses centaines de lits où dans chacun une vie était en jeu, on avait sans doute jugé impossible de le reconstruire de fond en comble. Il songea que parmi les vénérables hôpitaux et cliniques de la capitale, nombreux étaient ceux qui avaient subi pareils agrandissements successifs.

Plus il se rapprochait et plus il avait l’impression de retrouver l’aspect de l’ancien building, avec cette façade blanche, ces petites fenêtres et ces souffleries extérieures de la climatisation, rangées dessous en bon ordre.

Ainsi, Takewaki avait eu un malaise dans le métro qui le ramenait chez lui après le pot de départ et c’est ici qu’il avait été transporté depuis la station Shin Nakano.

Levant les yeux sur la façade, Hotta poussa un soupir. Il lui sembla que son vieux copain, ce soir-là, s’était égaré et fourvoyé dans cet établissement si ressemblant à ce qu’avait été ce bon vieux building de leurs débuts.

A la réception, il s’apprêtait à noter le nom de celui qu’il venait voir quand le stylo à bille se figea entre ses doigts. Pas moyen de se rappeler comment écrire le prénom de Takewaki.

Il eut beau réfléchir, les caractères ne venaient pas, et il finit par écrire Masakazu en caractères syllabiques. L’employé ayant pianoté le nom entier sur son clavier, Hotta vit apparaître à l’écran tout le nom avec les bons idéogrammes. Un nom qui fit naître en lui un sentiment indéfinissable de tristesse.

— Le patient étant en soins intensifs, vous voudrez bien demander au poste des infirmières si vous êtes autorisé à le voir.

Le ton administratif de l’employé l’irrita. Il se ravisa toutefois à la pensée que l’autre ne pouvait faire correctement son travail s’il se préoccupait de l’état d’âme de chacun des visiteurs. En somme, ce n’était pas que l’homme se fût mal exprimé mais tout simplement que lui-même n’avait pas l’habitude qu’on lui parle de cette façon.

Il se dirigea vers l’unité de soins intensifs en se guidant sur le plan qu’il avait reçu. Elle était située dans le pavillon Est, au premier étage. Le trajet n’était pas évident dans cet établissement agrandi maintes et maintes fois.

Norio Hotta ne se connaissait aucune maladie particulière. Ce qui n’était pas toujours le cas des hommes de son âge. A la réflexion, sa réussite professionnelle sans accroc tenait pour beaucoup à sa vigueur et à sa santé.

Imperméable par nature aux contraintes sociales, il ne s’était quasiment jamais rendu au chevet d’un malade. Au point qu’il s’étonnait d’avoir songé à rendre visite à Takewaki.

A la différence du pavillon précédent envahi par le vacarme de la noria des chariots apportant les repas, le premier étage de celui-ci était silencieux. Il eut la sensation que la vie s’éloignait à chacun de ses pas et que la mort s’infiltrait à mesure, avec une implacable précision.

Un doute l’assaillit : pourquoi avait-il découpé le temps en tranches de dix à quinze minutes ? Il n’y avait ici que des vies acculées à leur dernière extrémité, rien ne fonctionnait au gré des heures marquées par les aiguilles des pendules.

Ses pas s’immobilisèrent devant la large porte qui isolait le pavillon. L’idée lui vint de tourner les talons.

Il avait honte de s’être montré d’une telle indifférence, pendant toutes ces années, envers son vieil ami. Bien sûr, c’était l’organisation hiérarchique qui décidait des nominations, pour autant Takewaki ne méritait pas qu’il se détourne de lui à ce point, il n’était pas si mauvais homme. Bien loin de là, il était même son irremplaçable ami.

En vérité, il avait pistonné les courtisans et chassé quelqu’un qui ignorait foncièrement la convoitise.

Son manteau mouillé retiré, sa décision fut enfin prise. Je suis froid, d’accord, songea-t-il, mais pas question de me comporter en lâche.

— C’est pour une visite, je suppose ?

A l’infirmière qui venait de s’adresser à lui, il annonça en chuchotant le nom de son ami.

Le poste du personnel était bordé par un comptoir semi-circulaire au centre d’un espace nettement plus éclairé, depuis lequel on avait vue sur une suite de lits isolés par des rideaux.

Les silhouettes des patients entre la vie et la mort s’offraient aux regards. Pour lui qui voyait ce spectacle pour la première fois, cela suffit à le convaincre qu’il était particulièrement chanceux. En effet, Masakazu Takewaki, du même âge pourtant, gisait sans connaissance quelque part dans ce service.

Son propre père était décédé d’un infarctus vingt ans plus tôt. Il était alors en poste à l’étranger et n’avait pu assister à ses derniers instants. Quant à sa mère, à quatre-vingt-dix ans, elle se portait encore comme un charme et, loin d’être un fardeau pour sa belle-fille, s’occupait elle-même des travaux du ménage.

Décidément, se dit-il, il m’a fallu arriver à l’âge que j’ai pour voir quelqu’un sur son lit de mort. Bien sûr, il avait lui aussi connu son lot d’épreuves, mais le fait est qu’il n’avait jamais côtoyé de près ces misères affectant les humains que sont la mort, la maladie, les accidents.

Se pourrait-il, se demanda-t-il, que ce qui m’a hissé jusqu’à ce poste de directeur général ait été ma chance insolente et non l’appui de mes supérieurs ou mes capacités ?

A ce compte, Takewaki n’avait pas eu de chance dans sa vie. Il avait connu une enfance malheureuse, pitoyable même, qu’il prenait garde à évoquer le moins possible.

Les Takewaki avaient perdu un jeune enfant dans un accident de la circulation. Hotta vivait dans le même logement de la compagnie qu’eux et avait un enfant du même âge, si bien qu’il avait partagé la douleur du couple. Il s’était mis en quatre pour empêcher que les époux fous de douleur se séparent.

Avec cela, les ennuis professionnels s’étaient acharnés sur un Takewaki qu’on aurait dit visé par le mauvais sort. La plupart du temps, ce n’était pas dû à quelque faute de sa part. Simplement, soit il s’était trouvé là où il ne fallait pas au mauvais moment, soit on avait fait porter le chapeau au brave type maladroit qu’il était.

– Monsieur Takewaki, vous avez une visite.

L’infirmière s’éloigna sans un mot superflu.

Son ami dormait, entouré d’appareils, prisonnier d’un enchevêtrement de tubes. Hotta se sentit pris de pitié en voyant par la fenêtre la neige qui donnait l’impression de vouloir s’accumuler par-dessus l’abondante chevelure blanche. Inarticulés, deux « ah ! » s’échappèrent de ses lèvres tremblantes.

— Ah, mon vieux Take, comment je te retrouve ! lança-t-il, agrippé au bord du lit, prononçant le nom familier qu’il avait bien failli oublier.

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