L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 4 sur 17

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L'Ombre d'une vie

Tôru Nagayama arriva à l’hôpital peu après vingt heures.

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L’ami d’enfance

 

Tôru Nagayama arriva à l’hôpital peu après vingt heures.

Les visites étaient autorisées jusqu’à dix-neuf heures, mais cette limitation ne s’appliquait apparemment pas à l’unité de soins intensifs. Il lui suffit de donner une signature à l’accueil des urgences et d’obtenir un badge de visiteur. Bref, l’état de Masakazu Takewaki était si critique qu’on ne respectait pas le règlement hospitalier.

Le soir où il avait appris la nouvelle, Nagayama s’était précipité mais n’avait pu le voir ; le lendemain, et hier dimanche encore, il n’avait fait qu’observer le visage endormi au milieu de son écheveau de tubes.

La neige tombait à gros flocons sur une ambulance à l’arrêt. Nagayama s’immobilisa à la vue de ce qui semblait une flamme soulevée par le gyrophare rouge.

Les secouristes descendirent un brancard sur roues, que des infirmiers tirèrent précipitamment vers l’intérieur.

Masakazu devait avoir été amené juste au même moment, trois jours plus tôt. Dans le même état, sans connaissance.

Il demeura planté là sous la neige jusqu’à ce que le gyrophare s’éteigne.

Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un inconnu, tu comprends, ne cessait de dire sa femme. Mais cette remarque ne pouvait pas s’appliquer à lui. Car Masakazu n’avait absolument rien d’un inconnu.

Le terme d’amis intimes n’était pas approprié. Tant qu’à faire, il trouvait plus exact de parler du « charpentier qui avait construit sa maison une trentaine d’années auparavant » et du « maître d’œuvre ». Seulement, ils se connaissaient depuis longtemps, très longtemps même.

Ils sont comme deux frères, se plaisaient à dire leurs épouses, mais ils avaient exactement le même âge et rien ne les rapprochait ni dans leur caractère ni dans leur apparence.

Heureusement que le mot « ami d’enfance » existe, il est bien pratique. Il permettait de ne pas mentir tout à fait, et Nagayama l’utilisait souvent quand on lui posait la question. Quoi de plus naturel, il le connaissait si bien.

La neige pénétrait dans le col de fausse fourrure de sa veste de travail. Voyant que le calme était revenu en face, il se dirigea vers l’accueil.

Tôru Nagayama. Soixante-cinq ans. Chaque fois qu’il avait à inscrire son âge – et c’était pourtant bien le sien – il ne pouvait y croire. Dans le temps, à soixante-cinq ans, on était un vieillard. Par exemple, l’été, on passait la journée assis sur un banc devant la maison, à regarder passer les gens ; l’hiver, on remuait les cendres du braséro, bien au chaud dans son kimono ouaté.

Alors qu’il avait vécu autant d’années que ces vieux, lui courait çà et là d’un chantier à un autre et Masakazu se rendait à son travail en métro. Nagayama détestait viscéralement les médecins, et autant ou presque les médicaments. Il est vrai qu’à son âge, c’était une preuve de bonne santé.

Se retrouver devant une blouse blanche sûre de son importance après avoir attendu pendant des heures, cela le mettait hors de lui. C’est pourquoi il ne faisait pas confiance aux chiffres qu’indiquait le tensiomètre que l’on s’empressait de lui imposer avant toute chose.

S’il avalait les remèdes antigrippe ou antidiarrhée, ceux qu’on lui prescrivait pour l’hypertension, il s’en débarrassait au plus vite avant que son épouse s’en aperçoive. Il pensait au danger qu’il courrait sur un chantier si sa tension venait brusquement à chuter.

A chaque bilan de santé qu’il passait dans le cadre du syndicat, on lui diagnostiquait un fort taux de cholestérol et une hyperlipidémie, mais il n’avait rien de plus pressé que de jeter les médicaments reçus.

M’est avis que trop de gens prennent les mêmes médicaments parce qu’on leur serine à tous la même chose. Mais si tout le monde présente les mêmes symptômes, alors il s’agit pas d’une maladie, mais de la norme, jugeait-il, c’est juste que ça arrange les affaires des hostos et des toubibs. Pas question d’avaler des médocs inutiles, pour me bousiller le foie !

Il venait de tenir ces propos devant Masakazu dans un bistrot, lorsque celui-ci – « Ah, j’oubliais ! » – avala des pilules pour la digestion. Parfois il se disait que si Masakazu tombait malade, alors qu’il buvait modérément, ne fumait pas et n’avait pas besoin de suivre un régime, alors lui aurait dû claquer depuis belle lurette.

Arrête donc, se souvenait-il de lui avoir dit. A moitié en plaisantant, bien sûr, mais en y repensant, depuis, il n’avait cessé de s’inquiéter. Il n’en est tout de même pas arrivé là parce qu’il m’a pris au mot et a arrêté de prendre ses pilules ?

Le couloir peu avenant se poursuivait devant lui. En tout cas, il était sûr d’une chose : il allait prendre définitivement en grippe les hostos.

A l’infirmière qui, le voyant débouler le premier soir, avait voulu connaître ses liens avec Takewaki, il avait répondu : « un ami d’enfance ». Probablement lui aurait-on permis de le voir s’il avait annoncé « son frère » ou « un parent ».

« Un ami d’enfance ». Qu’est-ce que j’aurais pu dire d’autre ?

Ils étaient parfaitement étrangers l’un à l’autre. Pas une seule goutte de sang en commun. Mais Masakazu était son ami d’enfance, le seul et l’unique.

Takeshi se tenait tête baissée et son profil s’encadrait dans la fenêtre qui laissait voir la neige tomber.

— C’est bien, mon gars. Et Setchan ?

— Elle est rentrée à la maison. Depuis le temps qu’elle le veillait, fallait bien.

Takeshi lui céda sa chaise.

— Pas de changement, on dirait.

— Vous croyez qu’il rêve ?

— Va savoir. Espérons au moins que ce sont des beaux rêves…

— C’est pas des cauchemars, toujours, il gémit pas.

Nagayama aurait souhaité être avec lui devant un verre, à parler entre autres de la fois où il marchait au milieu des champs de fleurs inondés de lumière et où, arrivé au bord de la rivière des enfers, quelqu’un l’avait renvoyé d’où il venait.

Néanmoins, la pensée que Masakazu n’avait personne cette fois pour le renvoyer l’emplissait d’une insupportable angoisse. On dira ce qu’on voudra, une pareille injustice, c’est pas possible que ça existe.

— Dire qu’il voulait se faire faire un bilan de santé avec la belle-mère, une fois tout redevenu calme, en début d’année. Dans un hosto qu’on dirait un hôtel, cinq cent mille yens les trois jours. Il m’a même fait voir la brochure.

Nagayama aussi l’avait entendu parler de cette histoire. Je compte faire un voyage à l’étranger avec ma femme, mais à soixante-cinq et soixante-deux ans, mieux vaut s’occuper de ça en premier, avait-il dit en riant.

— Il n’aurait pas dû traîner.

— Il avait beau avoir tout son temps, ils font pas de bilan de santé dans les derniers jours de l’année. En parlant d’ça, vous aussi, patron, vous devriez en faire un. Vous avez son âge. A cinq cent mille yens la séance, ils doivent pas vous faire mal du tout.

— Pour être deux soirs sans pouvoir boire ni fumer ? Autant crever.

— Parlez pas de malheur, patron.

Takeshi avait mis tout son cœur dans ces paroles. Si en plus de ça il m’arrive quelque chose à moi, songea Nagayama, le pauvre gars, il sera bien à plaindre.

Ils avaient quatre chantiers. Sur chacun, ils devaient tenir les délais pour ne pas retarder le suivant. Le plus ancien des ouvriers était plutôt mauvais, il ne pigeait rien au fonctionnement de la boîte. Nagayama avait l’intention de confier un jour à Takeshi l’ensemble des responsabilités, mais il estimait que cela ne pourrait pas se faire avant une bonne dizaine d’années.

Encore qu’il croyait se souvenir que Masakazu lui avait fait comprendre qu’il était trop sûr de lui et voyait trop loin en tablant sur dix ans.

— T’as pas mangé, je parie ? Je vais rester ici, va dîner dans le coin.

Sans en avoir l’air, Takeshi avait du tact. Il perçut immédiatement le désir de son patron d’être seul avec Masakazu.

Dis donc, Masakazu.

Tu crois pas qu’il faudrait songer à te réveiller ? Je te parle, là, comme si j’étais le premier venu, mais je ferme pas l’œil de la nuit et j’ai perdu l’appétit. J’ai même plus goût à boire. Y a que le tabac, je fume deux fois plus.

A l’appel de Setchan, il avait bondi en renversant sa chaise au sushiya. Il avait deviné ce qui s’était passé avant même de l’entendre parler.

Il avait eu un rendez-vous avec un architecte pour une séance de travail à son bureau, après quoi il était passé au restaurant en rentrant chez lui. Il était assis au comptoir depuis peu lorsque son portable avait sonné dans sa poche de bleu de travail.

— Allô ? Tôru ?

L’écran indiquait Masakazu Takewaki, mais c’était la voix de Setchan qui lui était parvenue soudain. Qu’est-ce que j’aurais pu imaginer, hein, sinon que t’avais perdu l’usage de la parole ?

Il avait bondi dans la rue, arrêté un taxi. Même si ça ne changerait rien d’accourir.

Il m’avait semblé que le gamin que t’étais était entouré de sales voyous qui lui faisaient passer un sale quart d’heure. Et ils se sont taillés à toutes jambes en me voyant rappliquer à travers les champs de théiers.

Quand je pense qu’il y a de ça plus de cinquante ans, dis donc. Mais pour moi, c’est comme si c’était hier. Suffit, quoi, tu remets ça, ma parole ! je me suis dit.

Ces derniers temps, on dirait que ce genre de persécuteurs sans malice a disparu. En revanche, ils sont devenus plus vicieux.

Et le paysage aussi, il a complètement changé. Les champs de théiers comme de gazon shiba, y en a plus aucun. La moindre route est goudronnée maintenant, les chemins en graviers, y en a plus un seul.

J’ai réalisé que cinquante ans étaient passés quand j’ai regardé le paysage par la fenêtre du taxi, c’était un paysage de nuit mais clair. Alors seulement mes yeux se sont ouverts sur la réalité.

District de Nishitama, Tokyo. Si on m’avait dit qu’un jour viendrait où notre quartier ne ferait plus qu’un avec Tokyo. Les bons vieux autocars à capot reliaient encore les gares des lignes de Chûô et Seibu. Ils roulaient peinards dans un nuage de poussière en faisant ronfler leur moulin.

Je n’avais aucun atome crochu avec cet endroit, ce qui fait que je comptais foutre le camp sans demander mon reste dès que j’aurais fini le collège. Seulement voilà, j’ai eu la drôle d’idée d’entrer en apprentissage chez un charpentier du cru, résultat des courses, je m’y suis fixé. Des potes d’enfance, j’en ai, c’est vrai, mais la plupart sont propriétaires d’immeubles de rapport ou d’appartements à louer.

Hé, Masakazu. T’as pas froid ? T’as pas mal, ça te démange pas quelque part ? je lui ai fait à l’oreille. Peut-être qu’il entendait, après tout.

Je lui ai bien serré la main d’où sortait tout un tas de tubes, pas de réaction. Malgré une tiédeur identique, la mienne de main était moite, la sienne desséchée.

Une chose à laquelle je pense depuis un bout de temps, tu sais.

Au cas où il n’y aurait plus d’espoir que tu reviennes à toi, il se peut que le toubib mette la famille devant un choix. Eh ben, sache qu’ils auront beau dire, moi, c’est niet ! Pas question que j’accepte ça, qu’on t’aide à en finir.

Dix ans, vingt ans, peu importe, je paierai les frais d’hospitalisation. Et s’il m’arrive le même sort entre-temps, ils auront qu’à m’euthanasier avec toi.

Ouais, hein ? T’es d’accord ? je l’ai supplié en portant le dos de sa main de momie à mon front dégarni.

Est-ce que je t’ai supplié une seule fois jusqu’ici ? Tu vois bien. Une fois n’est pas coutume, tu peux bien faire ce que je te demande. T’as pas le droit d’accepter de mourir !

Tu me fais l’effet de dormir comme un bienheureux, mais viens pas me dire que t’es d’accord pour faire cette ânerie, hein ? Pour penser des trucs du genre « J’ai réussi ma vie », « Je pars sans regret », « C’est bien comme ça ». Dis-moi un peu pourquoi tu ferais ça ! Laissons de côté ta société et ta famille, mais toi, t’es encore bien loin d’avoir amorti tous les malheurs que t’as connus. Je veux bien croire que t’aies bossé du mieux que t’as pu et que tu sois parti à la retraite avec un bon magot, que ta femme et ta fille soient heureuses, mais le compte de ta vie est toujours pas bon. Ce genre de consentement, c’est pour dans vingt, trente ans, seulement une fois que t’auras vécu ta vie tranquille de retraité.

Et alors là, ok, je veux bien arrêter de ramener ma fraise et je te ferai un brin de conduite pour ton dernier voyage, sourire aux lèvres.

Mais on n’en est pas encore là. Loin s’en faut, même.

Réfléchis bien à ce qu’on a enduré, toi et moi, pour arriver jusqu’ici. La reconstruction du pays, après guerre, qu’est-ce que ça a été, hein ? Les Jeux de Tokyo, qu’est-ce que ça a été ? La fameuse croissance accélérée, ça nous a pas concernés, avoue.

On a ramé comme des bêtes pour ça, on en a bavé, peut-être. Toujours est-il qu’une chose est sûre, c’est qu’on n’aurait pas pu s’en tirer dans la vie sans courber la nuque devant les autres.

Alors cette vie, viens pas me faire croire que t’es rentré dans tes frais, surtout !

— Monsieur Takewaki, je viens changer votre poche.

Tôru Nagayama se réveilla à la voix de l’infirmière. Il s’était assoupi et affaissé sur le dos de la main du malade.

Il songea qu’elle n’adressait sûrement pas la parole chaque fois aux patients inconscients et comprit qu’elle voulait ainsi le réveiller.

— Crénom, je me suis laissé aller.

— Si vous souhaitez vous reposer, je vous conseille d’utiliser la banquette du couloir. Nous avons aussi des couvertures à votre disposition.

Une infirmière chevronnée au visage souriant.

— Vous n’éteignez pas ?

— Juste assez pour pouvoir distinguer le visage.

— Ça l’éblouit pas ?

— Ce serait bien s’il pouvait s’en plaindre, c’est vrai.

— Je peux pas dormir avec toute cette lumière, il dit.

Tous deux esquissèrent un sourire. A sa façon de s’exprimer, elle devait avoir senti que, sans être de la famille, il était quelqu’un de très proche. Quels mots utiliser pour expliquer ça, à part « ami d’enfance » ? se demanda-t-il.

— Lui et moi, on était pupilles de la nation.

L’infirmière interrompit ses gestes avec une monosyllabe de surprise. Il ne s’était jamais plaint devant un étranger. Il regretta aussitôt ces paroles échappées de sa bouche. J’accuse le coup, ma parole, ou alors c’est que j’ai vieilli, l’un ou l’autre.

— A cause de la guerre ?

— Non, non. On n’est pas aussi vieux que ça.

Tous deux du même âge, ils étaient nés six ans après la fin de la guerre. Il se savait d’une génération postérieure à celles des « orphelins de guerre », mais à l’âge qu’ils avaient atteint, on ne pouvait faire la distinction.

— Un accident de la route. Faut dire qu’il y en avait beaucoup à l’époque. Ça faisait deux fois plus de morts qu’aujourd’hui.

— Et monsieur Takewaki aussi ?

— Pour lui, je sais pas bien ce qui s’est passé, en tout cas on a passé toute notre jeunesse dans la même institution.

Avec ça, elle devrait avoir pigé, se dit-il. Que je suis pas un banal ami d’enfance.

— Pour ce que je viens de vous dire, c’est comme ça, attention.

Il dressa l’index contre ses lèvres. Il pensait être le seul à connaître les détails de l’enfance de Masakazu. Ou il se trompait fort ou ce dernier ne s’en était jamais vraiment ouvert à Setsuko ni à leur fille. Son histoire n’avait rien de honteux, jugeait-il, mais il n’aurait pu mener une existence normale sans faire le silence sur son passé.

Il sortit de la chambre et s’allongea sur une banquette du couloir. Peu après, une infirmière arriva avec une couverture.

La neige avait-elle commencé à s’accumuler ? Il ferma les paupières, le profond silence surgit.

L’absence complète de souvenirs l’intriguait. Sans doute s’était-il efforcé de ne pas y penser et, à la longue, il avait tout oublié.

On lui avait dit que ses parents roulaient à moto et qu’ils avaient eu un accident. C’était le seul fait qu’il avait conservé en mémoire : un prof ou quelqu’un d’autre de l’orphelinat le lui avait révélé, lorsqu’il avait eu quelques années de plus.

Il ne savait rien de précis. Néanmoins, son imagination avait fini par conférer de la substance à l’événement, il lui semblait à présent qu’il en avait été témoin.

Un début d’après-midi de plein été, les rails du tram de Tokyo étincellent au soleil ; en chemise carrément zazou, son père fonce sur sa moto. Sa mère, un foulard sur ses cheveux, est montée en amazone sur le tansad et appuie sa joue sur son dos.

La moto brûle à toute allure le feu orange, s’engouffre sous une voiture verte du tram. Leurs corps tournoient dans l’air tels des génies célestes.

Il paraît qu’autrefois, on n’était pas obligé de porter un casque. Beaucoup de femmes étaient gênées de monter à califourchon et préféraient s’assoir en amazone. Quant aux feux de signalisation, le rouge et le vert changeaient simultanément.

Or, ce que son imagination lui donnait à voir n’avait rien d’affreux ni de désagréable. Il trouvait quelque ressemblance avec, par exemple, l’image héroïque et pathétique des pilotes kamikazes.

S’il habillait son père d’une chemise excentrique hawaïenne, sa mère d’une robe blanche, lui faisait porter sous le bras une ombrelle de dentelle, des lunettes de soleil, tout cela comme s’il les avait vus de ses yeux, c’était parce que l’image lui semblait plus belle.

C’est ainsi que Nagayama se repassait encore et encore le film, sans se lasser. Il s’installait à un endroit ou un autre du carrefour, se muait en conducteur ou en agent du poste de police, et à ce titre assistait à la mort de ses parents. Toutefois, le point de vue qui faisait battre son cœur avec le plus d’intensité était l’œil paternel à l’instant précis où il se précipitait dans la mort.

Il avait cessé d’en appeler à son imagination une fois devenu adulte. A une occasion qu’il avait oubliée, Masakazu lui avait déclaré : « Tes parents n’ont peut-être pas eu d’accident de moto. Ça te simplifierait la vie si tu te disais ça une fois pour toutes. »

Venant de cet homme intelligent qu’était Masakazu, c’était bien possible, avait-il admis. D’autant que son ami connaissait la vie bien mieux que lui.

Sous sa couverture, il devina le passage feutré d’une femme, mais ses paupières, trop pesantes, demeurèrent closes.