L'Ombre d'une vie
Chapitre III
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Chapitre III
Obligations
La neige n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter.
Malgré ça, à peine tombée, elle était absorbée par la terre, cette dégonflée de neige qu’osait pas dire son nom.
Ça fait pas penser à quelque chose, ça ?
Inutile de gamberger longtemps. Moi qu’arrête pas de frimer, le dégonflé qu’ose pas dire son nom, comme cette neige, j’avais le nez en l’air, je regardais sans le voir le ciel nocturne.
Sur la table, une bonne omelette au riz bien baveuse, entamée. J’en étais à mon troisième café. Mes mégots dégageaient de la fumée. J’avais eu tort de choisir une place près d’une fenêtre, comme à mon habitude. Je pouvais pas passer un coup de fil comme ça à Akane vu que les filles étaient couchées, je n’avais pas non plus envie de jeter un coup d’œil à mon portable. Restait que ça : regarder dehors sans bouger, bras croisés.
Avec toute cette neige ce soir, le family restaurant était quand même bondé. Il y avait des couples avec leurs enfants. Ils mangent donc pas à la maison, ces gens-là ?
J’ai consulté l’heure sur mon portable. Enfin, à vrai dire, je le fais toutes les cinq minutes. 21:35. Ma parole, ça n’avance pas du tout ! Serait peut-être temps de retourner à l’hosto. Mais non, qu’est-ce que je raconte, une demi-heure ou à peu près, ça passe trop vite. Laisse-les seuls tous les deux encore un peu. Je pourrai toujours revenir, qu’est-ce que je pourrais faire d’autre, hein ? Que dalle.
Un ami intime, ça fait envie. J’en ai pas un, moi. Parce que la condition pour que j’entre en apprentissage, c’était que je rompe avec mes fréquentations douteuses. Faut dire aussi que c’étaient pas des amis intimes.
Quand le conseiller d’insertion m’a présenté le patron, j’ai tout de suite pensé que ma vie serait là et pas ailleurs. Le morveux abandonné même par ses vieux, l’ancien pensionnaire de maison de redressement, il était d’accord pour le loger chez lui, et même pour le payer et l’aider à gagner sa vie honnêtement comme un grand. J’ai vu là ma première et ma dernière chance. Une aubaine. Probable que le patron avait préféré choisir le gars complètement irrécupérable plutôt que de le juger sur ses capacités.
C’était dans un restau de ce genre, je me souviens. Le conseiller s’était tiré vite fait alors le patron avait pris une table dans la zone fumeurs et balancé son paquet de clopes devant moi en disant : « Fume donc ! »
J’avais encore que dix-sept ans. Avec ça que j’étais sous probation judiciaire et qu’au moindre problème je serais renvoyé en détention.
Je me suis dit que le patron me mettait à l’épreuve et j’ai pas pu me décider à toucher aux clopes.
Bah, faut pas te retenir mon gars, il m’a fait, moi j’aime bien boire et fumer, je m’en fous, tu sais.
Maintenant, y a quand même quelque chose qu’il faudra pas faire. Je peux avoir ta parole ?
J’ai redressé le buste pour lui répondre oui. Il pouvait bien me demander ce qu’il voulait, mon intention était d’obéir.
Tu ne recherches pas ton connard de père.
Ça marche.
Tu ne revois pas ta mère avant d’être devenu un adulte.
Là, j’ai réfléchi un peu, avant de dire encore une fois : « Ça marche. » Je me suis dit qu’il posait ces conditions après s’être mûrement renseigné sur mon passé.
Mon père est un parfait inconnu pour moi. Ma mère devait être au courant mais j’avais même pas envie de lui demander. Pour lui faire un gosse et rien vouloir savoir ensuite, faut vraiment être un connard.
Ma mère passait d’un homme à un autre, rien que ceux que je connaissais, ça faisait déjà cinq ou six. Est-ce qu’elle se faisait entretenir, est-ce qu’elle pouvait pas se passer de mec ? Ah merde, ça me débecte rien que de penser à ça.
Tout de même, elle était ce qu’elle était, mais elle m’avait mis au monde et élevé, et je gardais de l’attachement pour elle. Il me faudra bien cinq ou dix ans pour devenir vraiment un homme. Elle est plus bien jeune. Elle m’a eu à trente-cinq piges, pensez.
Après mon dernier « Ça marche », j’ai enchaîné par une demande. J’ai demandé au patron s’il voulait bien virer ma paie sur le compte bancaire de ma mère, en retirant les frais de virement, bien sûr.
C’est de ce moment-là que date le premier du million de « Bougre d’abruti ! » que j’ai entendus depuis.
Bougre d’abruti ! T’es encore bien jeunot, dis donc, pour penser à ta mère alors que ton gagne-pain est même pas encore assuré !
Ce coup-là, j’ai pas vraiment pigé ce qu’il voulait dire. Mais avec le temps, c’est devenu petit à petit évident. Il m’avait foutu complètement à poil, pour mon bien. Pas question de rafistoler à mi-chemin, c’était : on reprend tout à zéro.
C’est en le voyant au boulot que j’ai pigé. Quand quelque chose n’allait pas comme il voulait, il foutait tout en l’air et te faisait reprendre depuis le début.
21:40.
J’y crois pas ! Que cinq minutes de passées ! Et c’est comme ça depuis que le beau-père est à l’hosto. Sur le chantier, ici, et même à la maison quand je joue avec les filles, le temps n’en finit pas de passer.
Ça doit être à force de gamberger. Vu que je suis pas du genre à me fatiguer la matière grise, elle a pas l’habitude.
Encore vingt minutes, allez. Laisse-les tranquilles jusqu’à dix heures. Et une fois dans la chambre, faut que j’amadoue le boss pour qu’il rentre à la maison.
Il a le même âge que le beau-père, après tout, va savoir ce qui peut lui arriver à lui aussi. En plus de ça qu’il lève sacrément le coude, qu’il fume comme un sapeur et qu’il déteste les toubibs. La patronne peut lui dire ce qu’elle veut, pas moyen de lui faire avaler le moindre médoc. Même l’examen médical annuel du syndicat, faut que je l’y traîne de force.
Moi qui me fais du mauvais sang pour sa santé, pourquoi j’ai pas fait gaffe à celle du beau-père ? Enfin, c’est un peu tard pour revenir là-dessus, je sais bien.
Il ne boit pas des masses, ne fume pas, dans une grosse boîte comme la sienne, les examens médicaux c’est du sérieux, du coup, je me faisais pas de souci pour lui.
Minute, c’est peut-être pas ça, au fond. Et si des fois je me souciais du patron mais pas du beau-père, hein ?
Arrivé là, je me suis dégoûté de moi-même et j’ai lâché un soupir amer.
Je parie que, mentalement, j’avais établi une priorité. Le patron d’abord, le beau-père ensuite, je m’étais dit. Faut être dégueulasse quand même ! Moi en premier, ma femme après. Sûr que c’est ça.
Je peux toujours attendre, jamais je serai vraiment adulte. C’est pas comme ça que je risque de revoir ma mère un jour.
— Un autre, s’il vous plaît.
Mon quatrième. La serveuse dans son costume de bonniche à chier m’a rempli ma tasse avec l’air de dire « Encore ? ».
Je me demande si elle a des gosses. Ma mère doit plus faire hôtesse de bar depuis belle lurette, je me suis dit. Pourvu au moins qu’elle ait un petit boulot peinard comme celle-ci dans ce genre de restau popu.
Une autre leçon de morale du patron m’est revenue en mémoire.
Ecoute bien, Takeshi. Faire le bonheur d’une femme, c’est aussi ardu que de faire disparaître la guerre de la surface du globe, crois-moi.
Paraît que le boss et le beau-père ont été élevés en institution. Paraît, parce que je connais pas les détails. Perso, je n’aime pas dégoiser sur ma naissance et tout ça. Et donc pas plus poser des questions.
Je crois bien que j’aurais aimé qu’on m’y mette, dans une de leurs institutions. Comme ça, peut-être que j’aurais pu me faire des bons potes. Enfin, je dis ça mais ma mère a beau être ce qu’elle est, elle reste quand même ma mère et j’y aurais pas eu droit. J’ai comme l’impression d’avoir perdu au change à cause de ce demi-malheur.
Les parents du patron sont morts dans un accident de la circulation, j’ai entendu dire ça par la patronne. Je sais plus à quelle occasion elle a laissé échapper ce détail, mais j’ai juste fait « Ah ? », sans plus. Je voyais pas ce que je pouvais lui demander après ça.
Le beau-père semble pas savoir d’où il sort, m’a dit Akane. Là aussi, pareil : « Ah ? » J’ai fait celui qui n’avait pas entendu et j’ai tout de suite embrayé sur autre chose. C’est que je suis bien placé pour savoir ce que c’est.
N’empêche, les deux fois que j’ai entendu ça, ça m’a secoué. Il m’a semblé que je venais d’avoir d’un coup la solution à deux énigmes. Pour quelle raison le patron a recueilli un mec comme moi ? Pour quelle raison le beau-père a donné sa fille à un mec comme moi ?
La réponse ne fait pas de doute, d’accord, mais j’arrive toujours pas à y croire. J’ai cherché à vérifier plus d’une fois. C’est trop beau pour être vrai, je me disais.
Si c’est la bonne réponse, alors tout ce que je peux dire, c’est que j’ai un pot d’enfer. C’est vrai quoi, le jour où je serai à mon compte et que je chercherai un apprenti, je ne serai certainement pas tenté de prendre un gars sorti comme moi d’une maison de redressement et pourvu d’un agent de probation. Un diplômé de fac d’archi ou un jeune sorti d’un bahut professionnel et déjà à moitié formé, voilà ce que je prendrai, y a pas photo.
Et qu’il se figure surtout pas que je vais lui donner la main d’une de mes filles. Pas question. Si ça se trouve, j’aurai à peine entendu dire qu’il sort avec elle que je lui foncerai dessus pour le cogner. Peut-être même que je lui ferai la peau.
Tout ça pour dire que le patron et le beau-père sont des sortes de dieux et que moi j’ai eu la chance extraordinaire d’être choisi par des dieux.
Pas à dire. J’ai beau réfléchir, je vois pas autre chose.
Ce qui fait que je déprime méchamment chaque fois que j’essaie de savoir pourquoi, mais bon, je me dis, hyper veinard comme t’es, t’as qu’une chose à faire, en mettre un coup.
Ça y est, encore à penser à ça. Quinze ans depuis que le patron m’a ramassé, sept depuis que j’ai épousé Akane, et pourtant c’est encore trop tôt. Je suis foutu de rien faire.
Les enfants n’ont pas besoin de parents pour grandir, à ce qu’on dit, eh ben, moi, j’ai pas grandi comme il fallait.
C’est le patron et la patronne qui m’ont rendu le service de me remettre d’aplomb. Et avec eux le père Takewaki et la belle-mère ; Akane ; les gosses. Tous ensemble, ils m’ont élevé. Hyper veinard et hyper heureux comme pas deux, je suis.
Luli et Shion sont mes trésors. Je détestais les mômes avant, mais c’est pas pareil pour les miens.
Leurs noms, c’est moi qui les ai choisis. Comme akane désigne cette couleur rouge vif du soleil couchant qu’on appelle garance, j’ai pensé que ça serait chouette de les nommer chacune d’une jolie couleur et je me suis plongé dans un catalogue de décoration intérieure.
Pour Luli, j’ai vu dans les bleus que luli ou ruri désigne la couleur lapis-lazuli. Pour l’écrire, y avait un peu trop de traits à mon goût et je savais pas bien non plus dans quel ordre les tracer, mais j’ai trouvé que ces deux caractères en jetaient. Luli Ôno… Je la vois déjà devenir actrice de cinéma.
En consultant le nuancier, j’ai appris que rien que pour les bleus, y avait une quarantaine de nuances. Dont le lapis-lazuli donc. Tu devrais aussi potasser la déco intérieure, j’ai pensé. Le shion fait partie des violets, c’est le nom de je sais plus quelle plante, ah oui l’aster tartare. Shion Ôno… C’est pas le nom d’une violoniste, ça ? Les violets aussi, y en avait plus de trente nuances. Le monde est décidément couvert d’une infinité de couleurs.
L’envie m’a pris de ne pas me contenter de bâtir des maisons mais aussi de m’occuper des plans, de la déco, du mobilier, du jardin, de tout, quoi.
Dans dix ans, je rebâtirai la maison d’Ôgikubo. Et c’est moi qui m’occuperai de tout. Le toit sera akane – garance ; les murs luli – lapis-lazuli ; le jardin sera le domaine exclusif des violets clairs des shion – des asters.
Je vois d’ici la réaction du beau-père : « De quoi tu te mêles ! Occupe-toi donc de ton boulot ! » Pourtant, j’en rêve. Ce sera l’œuvre de ma vie.
S’il n’a pas fait de moi son gendre adopté, ce n’est pas parce que Takeshi Takewaki sonnait mal. Ce nom de famille, au départ, c’était un emprunt, Akane m’a dit, et il n’y est pas attaché.
La classe ! Du coup, je pourrais coller l’une à côté de l’autre nos deux plaques à l’entrée de la maison que j’aurai bâtie, avec ces noms auxquels lui et moi on n’est pas attachés : Takewaki et Ôno !
Si je veux pouvoir réaliser ce coup-là, faut d’abord que le boulot que je fais donne satisfaction au patron.
C’est pour ça, je me donne dix ans. Et alors, les beaux-parents, je réparerai les tristes vies qu'ils ont eues.
21:50. Bon, allons-y tranquillou.
J’ai avalé une bouchée de mon omelette au riz, avec une grimace. Y a pas à dire, faut qu’elle soit bien baveuse et onctueuse, sinon elle est immangeable.
— Merci beaucoup.
J’avais à peine mis le nez dehors que j’ai été pris de frissons et j’ai resserré mon col de veste.
La femme qui m’avait servi était bien plus jeune que ma mère. Enfin, je dis ça mais ma mère, je sais pas comment elle est maintenant.
Je l’ai revue au mariage, ça fait un bail, et puis quand Luli et Shion sont nées. Tiens, vraiment pas plus souvent que ça ?
Elle m’envoie un mail de temps en temps mais il arrive chaque fois en pleine nuit, alors je réponds pendant la pause du lendemain. Elle m’a jamais téléphoné.
Et ses mails, ben, franchement, ils me filent carrément le bourdon. On voit tout de suite qu’elle a un coup dans le nez en les écrivant. Ils sont bourrés de fautes, avec des émojis à la mords-moi-le-nœud, va piger ce qu’elle veut dire. Mais bon, je peux pas les ignorer, alors je réponds, style « Ici, tout le monde va bien. »
Je l’ai toujours vue chialer quand elle avait bu un coup de trop. Quand j’étais môme, j’avais du chagrin en pensant à tout ce qu’elle devait supporter, mais quand j’ai compris que c’était la picole qui lui faisait cet effet, j’ai trouvé ça grotesque.
Je me demande si elle est pareille aujourd’hui. Est-ce qu’elle m’écrit en chialant, par honte de le faire si elle téléphone ?
Chaque fois que je pense à elle, je me traite de salaud. J’ai beau me dire que j’irai la chercher quand je serai à mon compte, je le pense pas sérieusement. Qu’elle cause des ennuis à Akane, qu’elle pleure devant les gosses, pas question !
Soixante-sept ans ? Elle peut plus trouver à bosser dans un family restaurant, j’imagine. Pour autant, elle vient pas me réclamer des sous, ce qui veut dire qu’elle doit s’être dégoté un homme qui a des moyens. D’ailleurs tous ceux qu’elle collectionnait avant étaient à peu près des mecs bien…
Plutôt sombre, je trouve, cette avenue Ôme. Peu de passants, peu de bagnoles, cette neige à gros flocons elle est faite pour elle.
Si c’est un rêve, j’aimerais que ça s’arrête. J’ai fait rouler ma tête, cligné des yeux tout en marchant. Mais l’avenue est restée l’avenue, sous la neige.
Je venais juste de pénétrer dans l’enceinte de l’hosto quand les décorations du grand sapin se sont éteintes d’un coup. De surprise, je me suis bloqué. Non, c’est pas ce que tu crois, il est dix heures, c’est l’heure d’éteindre les lumières.
Si jamais il arrivait quelque chose au beau-père, de ma vie je fêterais plus Noël, je pourrais pas. Les gosses seraient à plaindre, c’est sûr, mais je crois que je changerais pas d’avis. Leurs merry ou happy, rien à cirer.
Je me suis débarrassé de la neige sur moi et je suis entré dans le pavillon.