L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 13 sur 17

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L'Ombre d'une vie

Obligations

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Obligations

 

Wouah !

Réveillé par le bruit, je me suis redressé en sursaut et j’ai crié.

Mon portable que je tenais contre moi s’est trouvé éjecté et a failli être piétiné par une infirmière.

Le brancard qui disparaissait sous un drap blanc s’est arrêté, l’infirmière a gentiment ramassé mon appareil.

— Euh… je… je m’trompe, dites ? ai-je demandé d’une voix de crécelle. Elle a eu un petit sourire avant de faire oui de la tête. Dites-moi que c’est pas le beau-père, hein ?

D’ailleurs c’est impossible, je dormais dans le couloir, il n’a pas pu s’en aller sans qu’on m’avertisse.

Je ne m’attendais guère à voir ça. Un patient qui décède dans une unité de soins intensifs, rien d’étonnant à ça, mais un cadavre accompagné seulement par des infirmières et qu’on embarque en catimini pour dieu sait où… C’est normal, ça ? En général, la famille rapplique au galop, ou bien quelqu’un reste dormir dans le couloir comme je le fais, bref, c’est bizarre qu’il n’y ait eu personne pour assister aux derniers instants !

— Ah ! j’ai encore beuglé en pigeant enfin. Les deux infirmières qui attendaient le grand ascenseur se sont retournées d’un seul mouvement. Faites excuse. J’ai pas l’air mais j’suis un pétochard et j’crie d’abord. J’ai une voix à prononcer les points d’exclamation qui veulent rien dire.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? m’a demandé une des deux, un peu contrariée, on aurait dit.

— C’est le vieux monsieur d’à côté ?

Bingo ! Celui qui était dans le lit voisin du beau-père. On disait qu’il vivait seul et n’avait pas de famille, j’en ai entendu parler, moi aussi.

Ce genre de chose, probable qu’il faut le régler en vitesse et en secret. Forcément. Ça s’rait emmerdant que quelqu’un les interpelle.

— Vous permettez que je l’accompagne ? j’ai demandé, mais je m’étais déjà accordé la permission. La porte de l’ascenseur s’est ouverte justement à ce moment-là. Les deux infirmières, le mort et le parfait étranger que j’étais y sont entrés vite fait.

Tiens ? Mais qu’est-ce que tu fabriques ? T’es pas bien réveillé ou quoi ? T’as pas l’air con, tiens.

Arrête. J’vais l’accompagner, puisqu’il n’y a personne pour le faire.

Après avoir pressé sur le bouton B2, la plus jeune des femmes m’a demandé : « Rez-de-chaussée ? » Comme si elle n’avait pas compris et pensait que je sortais m’en griller une ou pour aller à la supérette.

— C’est bien comme ça, Aichan, a fait la plus âgée.

Pas étonnant venant d’elle.

— Monsieur veut l’accompagner, a-t-elle repris d’une voix douce, et Aichan a levé les yeux vers moi avec l’air de quelqu’un qu’a du mal à faire le point.

— Vous le connaissiez ?

Vraiment, elle pige rien.

— Je le connaissais sans le connaître, mais on dirait que personne de la famille ne peut venir, alors… Je me mêle de ce qui me regarde pas, peut-être ?

Aichan a fixé ses grands yeux sur moi puis m’a répondu :

— Non, pas du tout. C’est nous qui vous remercions.

Sa collègue plus âgée était tournée face à la porte en acier inox, lèvres serrées. J’ai trouvé interminable le peu de temps qu’on a mis pour arriver au deuxième sous-sol.

J’ai pensé franchement qu’il y avait dans la vie des métiers sacrément pénibles. Avoir à affronter la mort tous les jours, c’est quelque chose que je pourrais pas supporter. Sur un chantier on risque sa vie, c’est entendu, mais on dira ce qu’on voudra, la sécurité passe avant tout.

On ramène les gens à la vie, on les fait mourir. Ce coup-ci aussi, tiens, ils ont débranché le type, lui ont fait sa toilette et ils l’emportent maintenant au sous-sol. M’est avis qu’à force de faire ce boulot, ça ne leur fait plus rien, enfin non, on dirait tout de même que c’est pas le cas.

La meilleure preuve, c’est cette infirmière, la plus âgée, tournée vers la porte avec l’air d’endurer de la tristesse, et le « C’est nous qui vous remercions » d’Aichan, dit avec chaleur. Dur métier. Il faut bien des gens pour le faire.

Au sous-sol, le couloir était d’une couleur crème pas très ragoûtante. Des espaces servant d’entrepôts, des archives et, au bout, une plaque MORGUE.

Quel besoin d’écrire ça ! Suffit qu’on sache que c’est ici, merde. Tant qu’à mettre une plaque, pouvez pas écrire autre chose, non ? En anglais, en français, je sais pas, moi. Ça m’a fait gerber, moi, ce MORGUE.

Quelque chose m’est tout à coup venu à l’esprit pendant qu’on marchait au sous-sol, un truc idiot.

Est-ce que ma mère va finir comme ça un jour ? Transportée dans une morgue sans personne à côté d’elle ?

Ma mère. Oui, la biologique. Elle m’a engendré, mais elle m’a pas pour autant élevé. Les gens disent « élever toute seule ses gosses » mais là, ça n’a pas du tout été le cas.

Je me suis longtemps trouvé égoïste de penser ça. T’as l’esprit tordu, je me disais. Et puis on a eu Luli, puis Shion, et en vivant avec elles, j’ai fini par me dire que si l’un des deux était dans l’erreur, c’était pas moi mais bien ma vieille.

Je me demande ce qu’elles ont mangé à midi, si elles ont fait la sieste. J’arrête pas de penser à elles, même au boulot.

Ma mère, c’était pas comme ça. Y avait toujours un mec qu’elle aimait plus que moi. Combien de fois elle s’est absentée en me laissant sans nouvelles pendant des jours et des jours, même que parfois y avait plus rien dans le frigo. « Ce n’est pas parce que je t’ai mis au monde que je te voulais. » Toujours la même rengaine. Quand j’avais fait une connerie, que je lui réclamais des sous. Non, pas que dans ces moments-là, quand elle était de mauvais poil, qu’elle avait un coup dans l’aile, j’y avais encore droit.

C’est pas plutôt gratiné, ça ?

On se ressemble, pas très futés, pour le vocabulaire elle en a encore moins que moi et a tendance à le répéter en boucle, c’est normal, on n’y peut peut-être rien, mais faut s’mettre à la place de celui qui écoute.

Pour résumer, je dirai ceci. C’est ma mère qui m’a donné la vie, mais c’est d’autres qui m’ont élevé, autour de moi. Surtout celui qui m’a remis sur le droit chemin au dernier moment, alors qu’y avait plus qu’une solution pour moi, intégrer les yakuzas. Et aussi Akane qui m’a rendu heureux une fois que je me suis plus ou moins refait une conduite, les enfants, le père et la mère d’Akane.

Mais, comment expliquer ça ? La mienne de mère, que je devrais détester, j’arrive pas à l’oublier. Au lieu de me tourmenter comme ça sans arriver à me décider, je ferais mieux de lui refiler un gros paquet de fric et de rompre nos liens une bonne fois pour toutes, seulement voilà, en fin de mois je lui envoie un peu de blé, histoire qu’on puisse continuer de s’envoyer des mails Merci. – De rien.

Je me demande bien ce qu’elle pense. Qu’elle n’a que ce qu’elle mérite, au fond ? Que je lui rends la monnaie de sa pièce en la délaissant ? Ou encore que je lui ai carrément tourné le dos ?

C’est bien possible, d’ailleurs.

— Vous pouvez être certain que monsieur Sakakibara est heureux. Il en a terminé avec les infirmières maintenant.

C’était son nom, Sakakibara ? J’aimerais bien savoir le genre de vie qu’il a eue.

La morgue était tellement éclairée qu’on en avait plein les mirettes. J’aurais pas aimé y traîner si ça avait été éteint, remarque.

Le visage du mort était paisible. Il n’avait certainement pas souffert, on aurait dit qu’il avait juste eu le temps d’être surpris de se voir partir.

— Je vous en prie.

J’ai brûlé un bâton d’encens en premier, à l’invitation d’Aichan. Je voyais pas pourquoi et de quel droit c’était à moi de le faire, mais elle a dû se dire qu’il valait mieux que je passe avant le personnel qui avait terminé son boulot.

C’est possible, ça ? Vivre aussi vieux que soixante-dix ou quatre-vingts balais et n’avoir personne pour vous dire adieu ? Alors qu’il avait sûrement pas vécu tout seul sa vie durant.

— Il n’avait pas de famille ? j’ai demandé tellement ça me travaillait.

— La personne à contacter était son fils mais on nous a fait savoir qu’il ne se sentait plus concerné. Leurs relations avaient l’air d’être plutôt compliquées.

Je crois que revenir sur cette conversation l’a attristée car elle s’est essuyé les paupières avec son mouchoir. Hé, attention, c’est pas un mouchoir ! C’est le carré de tissu qui recouvrait la figure du vieux.

J’ai retenu mon souffle, lu son nom sur sa poitrine.

Naoko Kojima. Douce et belle, et peut-être bien célibataire. En principe, on n’essuie pas ses larmes avec ce truc-là…

— Mais il doit bien avoir de la parenté ?

— Je pense que oui mais l’hôpital ne dispose que des coordonnées d’urgence. De toute façon, on ne peut rien faire tant que les bureaux de la mairie ne sont pas ouverts. Ce genre de cas arrive parfois ces derniers temps, vous savez.

Le « Ah ! » que je voulais répondre s’est transformé en un misérable soupir. Je venais de songer que si je répondais « Je ne me sens plus concerné », ma mère pourrait bien connaître le même sort.

Plus de parents ni de frères et sœurs encore en vie. Aucune relation avec les parents plus éloignés. Son mec actuel, je l’ai jamais rencontré mais s’il est marié de son côté, j’imagine qu’il fera celui qu’est pas au courant. Et d’abord, rien ne dit qu’elle n’a pas prétendu avoir un homme par pure vanité.

Auquel cas, je suis le seul à pouvoir assister à ses derniers instants. Et ça se terminera de cette manière si je dis « Je ne me sens plus concerné ».

— On a du mal à y croire, vous trouvez pas ? Qu’on soit marié ou pas, qu’on ait été élevé par les uns ou les autres, je trouve que là n’est pas la question. Même s’il était le pire des minables, c’est quand même son paternel, quoi ! Et faut que ce soit un étranger qui brûle l’encens ! C’est scandaleux de dire qu’on ne se sent plus concerné !

— Vous avez tout à fait raison. Ça me met en colère, moi aussi, vous savez.

J’avais pas spécialement pété un câble. En débinant le fils ou la fille du vieux, mon intention était de faire le serment que jamais j’agirais pareil, que je laisserais pas ma mère reposer dans une tombe abandonnée de tout le monde.

Je crois pas que je serais triste si je la perdais. Peut-être même qu’au contraire je me sentirais débarrassé d’un poids. Par contre, je suis sûr d’une chose, j’en chialerais de dépit.

J’aimerais bien qu’on me dise pourquoi je devrais m’occuper de son enterrement sous prétexte que je suis son fils, alors que j’ai pas d’amour pour elle, ni elle pour moi. Quant à ceux qui accepteraient de venir la veiller, je vois guère que mes collègues de chantier et les proches d’Akane. Un fils né sans être désiré devrait donc se farcir ça ?

A force de gamberger, je me suis mis à pleurer pour de bon. J’ai l’air fin.

— Tenez.

Ça partait d’un bon sentiment mais j’ai refusé avec douceur et fermeté. Vous êtes gentille, Kojima-san, mais je préférerais autre chose que ce bout de tissu.

— Tenez.

Celle qui me tendait une canette de café en prononçant le même mot, c’était Aichan qui s’était absentée un peu, apparemment pour aller jusqu’au distributeur. Même que c’était un café comme je les aime, sans sucre. La marque, je m’en fiche, le tout est que ça soit en canette. Sûr qu’elle a un mec, elle, j’ai pensé.

Café au lait pour Kojima-san. Et thé vert au chevet du vieux.

— Bon, je vais remonter. Soyez gentil de rester encore un peu.

Aichan a disparu avec la légèreté d’une fée. Elle est drôle, elle, avec son « encore un peu », j’ai déjà fait plus que ma part, moi, et sans qu’on n’ait rien demandé. On n’a rien à se dire, Kojima-san et moi. Quant à me retrouver tout seul ici, j’en meurs pas d’envie non plus. Mais le café en boîte reste bon même en pareille occasion, allez expliquer ça.

— Vous êtes son gendre adopté ? m’a demandé Kojima-san une fois qu’on a eu levé notre canette vers le défunt.

— Non, mais ça y ressemble. Ma femme est fille unique et moi, j’ai pas de parents.

Un mensonge de rien du tout mais qui m’a soulagé.

On a rapproché deux chaises du cadavre et on s’est posés là comme si on était de la famille.

— Fait pas chaud ici.

— C’est normal.

— Y a pas de chauffage ?

— Il y a un climatiseur mais uniquement pour le froid.

Quel idiot ! J’ai enfin compris la raison du froid qu’il faisait et j’ai arrêté de secouer mes jambes à petits coups nerveux. La belle-mère m’a engueulé je sais pas combien de fois, c’est une manie chez moi, je peux pas me corriger. Ça me fait penser, tiens, ma vraie mère, elle m’a jamais engueulé, ç’aurait été pour mon bien, pourtant. Et pas seulement pour cette sale habitude, j’ai jamais pris une correction sérieuse.

— Ah, bien sûr, ça serait embêtant qu’il fasse chaud, pardi. En fait, je trouvais que le vieux avait pas l’air d’avoir froid. Avec un simple drap sur lui comme ça…

Elle a baissé la tête, souri au milieu de ses larmes. Chouette profil.

— Vous savez, ce n’est pas monsieur Sakakibara, là. C’est ce qu’il portait sur lui.

Je crois bien que j’oublierai jamais ces mots. L’âme du vieux était déjà montée au ciel. Ça, c’est ce qu’il portait sur terre. C’est sa mue qui est là. N’importe qui peut mourir, on n’est pas triste quand on se dit ça.

Dommage que j’aie pas eu une grande sœur comme elle. Est-ce que je serais attiré par les vieilles, des fois ? Ma femme, par exemple, elle a trois ans de plus que moi. Je ferais quand même pas un complexe maternel ?

En se réchauffant les mains avec sa canette de café au lait, Kojima-san a dit une drôle de chose, tout à trac :

— Je connais monsieur Takewaki depuis très longtemps, figurez-vous. Cela fait peut-être plus de vingt ans. C’est un monsieur charmant, n’est-ce pas ? Grand, bel homme.

J’ai pas pu faire descendre le café que j’avais dans la bouche. Hé, c’est quoi ce truc ? « Je le connais depuis très longtemps »… Plus de vingt ans par-dessus le marché !

— Je prenais chaque matin le métro à la station Ôgikubo, voyez-vous. Nous ne nous sommes jamais adressé la parole.

Hein ? J’ai bien entendu ? Qu’ils puissent pas se parler, je comprends, avec tous les gens autour. N’empêche, merde, la faire habiter pendant vingt ans dans le voisinage, beau-père, vous aurez beau dire, ça c’est moche, alors !

La question est de savoir si je vais transmettre cette nouvelle bouleversante à ma belle-mère. J’ai poussé un grognement.

— Euh, Kojima-san. Sa femme est au courant ? j’ai demandé une fois que j’ai pu enfin avaler mon café.

— Pardon ? Oh non, madame Takewaki ne le sait pas, bien sûr. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai dit là !

— Mais non. Chance que je vous ai posé la question. Si ça fait des histoires plus tard, je règlerai ça.

— Mais ça ne fera pas d’histoires, voyons.

— Ouais, on dit ça, on dit ça, je vous ferai pas d’histoires, je vous causerai pas d’ennuis, seulement, résultat des courses, ce genre d’affaire entre un homme et une femme finit toujours par tourner en cirque infernal. Vous vous en doutez pas mais je vais vous dire, j’ai réglé plus d’une embrouille entre jeunes marlous. Faites-moi confiance, allez. Vous pouvez être tranquille.

Elle a eu l’air de réfléchir, puis elle a porté le bout de ses doigts à ses lèvres et poussé un petit rire tout bas. C’était une façon de rire d’un autre temps, du genre qu’on peut voir dans les feuilletons télé.

— Ecoutez, vous vous méprenez. Je n’ai jamais parlé avec monsieur Takewaki, donc vous n’avez pas d’inquiétude à avoir. Nous nous trouvions chaque matin dans la même rame de métro et à la même place, et cela pendant vingt ans, c’est tout.

Je me suis senti rougir. J’ai encore secoué hardiment mes guiboles et émis un « J’plaisantais », mais j’ai tout de même senti ma plaie s’agrandir.

Ok, j’suis soulagé, mais en fait je réalise pas franchement. C’est vrai, quoi, aller au boulot en métro, j’sais pas ce que c’est. On se trouve chaque matin, le patron et moi, dans la même petite camionnette, et ça depuis dix ans et plus. Comment j’pourrais comprendre, hein ?

Je serais né dans une famille normale, j’aurais fait le lycée et puis la fac, peut-être que je s’rais allé au bureau dans un train bondé, moi aussi. Enfin bon, là, j’affabule.

Tous les jours, on le prend à la même heure et on monte dans la même rame, ça se fait sans réfléchir. C’est d’Ôgikubo que le métro part, après tout. Du coup, y a rien d’extraordinaire à ce qu’une inconnue avec qui on n’a jamais échangé un mot soit à côté de vous pendant vingt ans. Même plus, ça serait naturel.

Voilà le genre de relation qu’ils devaient avoir, le beau-père et elle. Et il a eu une syncope en revenant du pot d’adieu et il a été transporté là où elle travaille. J’y crois pas !

— Y avait donc rien entre vous, ben, j’aime mieux ça.

Elle a eu l’air de réfléchir. Question boulot, elle y va rondement, alors qu’en fait je la verrais plutôt nonchalante.

— Exactement. C’est mieux ainsi, oui. Et pourtant, quelque chose me fait penser que nous ne sommes pas des étrangers.

En buvant mon café, j’ai envisagé le cas où « le beau-père et Kojima-san ne seraient pas des étrangers », mais non, aucun intérêt. Les histoires fangeuses entre homme et femme, moi, ça me gave. Non, le cas où « quelque chose me fait penser que nous ne sommes pas des étrangers » est vachement plus romantique.

Quelque chose me fait penser qu’on n’est pas des étrangers. Ça, j’pige bien. Le caractère et l’apparence, ça n’a rien à voir. Dès le départ, je me suis dit qu’on n’était pas des étrangers. Et pourtant, j’avais beau réfléchir, je voyais rien de ressemblant entre nous.

Après, j’ai su pour son enfance et j’ai plus eu de doutes. Voilà pourquoi je me sentais proche de lui, je me suis dit.

Mais c’est pas ça quand même. C’est pas aussi simple. Y a qu’à voir, Kojima-san, qui est carrément étrangère, elle dit la même chose.

D’après moi, c’est pas le genre d’homme qui emporte l’affection. Il a un peu trop l’air d’appartenir au gratin. Pour autant, je le fréquente pas par obligation. C’est pas un père, mais c’est pas non plus un étranger.

J’étais en train de me répéter sans vraiment gamberger ce que Kojima-san avait dit quand, bingo !, la réponse m’est tombée du ciel. De surprise, j’ai fermé les yeux.

Le beau-père représente à lui tout seul les malheurs du monde. Je parle pas du fait qu’il connaît pas ses vieux, qu’il a été élevé à l’orphelinat, des trucs comme ça, non, la pauvreté, une maladie, un handicap de naissance, un accident, la guerre, les haines mutuelles, les malheurs qu’on endure plus ou moins du fait qu’on est des êtres humains, ils se sont tous incarnés dans sa personne.

Mais voilà, comme il a des dehors de businessman, de monsieur de l’élite cool et dandy, il ne vient à l’idée de personne de l’associer au malheur. Simplement, je crois, on ne voit pas en lui un étranger. Car il matérialise tous les malheurs du monde. Même le plus petit reste collé quelque part à sa personne.

— Kojima-san… Vous pouvez retourner à votre poste, vous savez. Moi, je vais rester encore un peu.

Mais qu’est-ce que j’dis là ?

— Ah, vraiment ? Je suis bien contente pour vous, monsieur Sakakibara. C’est bien triste d’être tout seul, pas vrai ?

Parce que vous avez déjà vu une mue se sentir triste d’être seule, vous ? C’est moi, oui, celui qu’est triste !

— Vous voulez bien cacher son visage, dites ? Ça m’fout les jetons.

Lui tenir compagnie, c’est à peu près tout ce que j’suis capable de faire.