L'Ombre d'une vie
Il y avait de la poussière partout dans la maison.
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L’épouse
Il y avait de la poussière partout dans la maison.
Elle ouvrit les fenêtres en grand pour aérer, passa l’aspirateur, sans prendre le temps d’enlever son manteau. Mais aux premières marches de l’escalier, ce fut plus fort qu’elle, elle décida de remettre ça au lendemain.
Cette maison si familière, où elle avait passé beaucoup plus de temps seule qu’en compagnie de son mari, s’avérait indifférente envers Setsuko.
Pour le moment, rien ne l’obligeait à quelque tâche particulière. Prendre son bain, se laver les cheveux, dîner puis dormir à poings fermés. Rien d’autre ne l’attendait.
Elle ne fit pas chauffer le bain, se contenta d’une douche, voulant éviter de rester seule avec ses pensées. Habitude acquise de longue date, elle s’aperçut qu’elle avait lavé du riz pour deux. Ce qui est fait est fait, elle prépara donc de la soupe de miso et disposa les deux bols à la place de son mari.
— Oh non ! Me voilà devenue une vraie vieille. Allez, mange.
Elle crut entendre en face d’elle son mari prononcer son habituel itadakimasu au moment de se mettre à manger.
Elle n’avait pas d’appétit. Avec ce qu’elle avait trouvé, elle avait préparé un menu au goût de son mari. Deux tranches de saumon grillé, épinards blanchis ; pour la soupe, poireau et algues.
Même quand il rentrait au milieu de la nuit après une soirée arrosée, c’était : « J’ai faim. » Manger le dégrisait et dès qu’il était rassasié, au lit. Son curieux tempérament faisait que, malgré cela, il ne grossissait pas.
Existe-t-il un bon usage en matière de plats servis à un absent ? Elle avait entendu dire que c’était une forme de prière pour le salut des voyageurs, mais elle trouvait cette offrande plus logique pour un malade incapable d’avaler quoi que ce soit.
— C’est sûr que tu dois avoir faim avec seulement des perfusions.
S’avisant qu’il devait également avoir soif, elle ouvrit une canette de bière. Elle se servit aussi. Elle l’accompagnait régulièrement.
— Alors, c’est bon ?
Il acquiesça de la tête avec son petit hon enfantin. Jamais il ne trouvait à redire à la nourriture. Même lorsqu’ils mangeaient à l’extérieur et que Setsuko ne trouvait pas cela bon, il se déclarait satisfait. Quant aux plats qu’elle lui préparait, il lui en faisait des compliments.
Cela sonnait creux comme des mots d’amour qu’on est accoutumé à entendre, mais ce n’en étaient pas moins des mots d’amour, et chaque fois ils lui faisaient plaisir.
Quelque chose lui disait qu’il ne croyait toujours pas que prendre un repas était un droit légitime. Aussi respectait-il toujours les bonnes manières, qu’il soit dans un family restaurant ou dans un grand restaurant. Assis le buste bien droit, il n’oubliait jamais les formules d’usage.
— Mange, mange, il faut vite te rétablir, dit-elle face aux plats déposés pour l’absent et elle crut voir ce dernier sourire furtivement et hocher la tête. Hon.
Il avait tout à coup ce genre de mine enfantine, les années ne l’avaient pas changé. Setsuko aimait ces instants où l’ingénuité s’épanouissait sur son visage. Cependant, elle était incapable de prédire quand et à quelle occasion surgirait cette métamorphose.
— Comme ce voyage à l’étranger ne devrait pas être possible avant un moment, à ta sortie de l’hôpital, nous irons dans un hôtel thermal. Etant donné la saison, un endroit bien chaud s’impose. Izu, par exemple ?
Hon.
Lorsqu’ils avaient pris leur premier repas en tête à tête, elle s’était fait la réflexion que c’était quelqu’un qui mangeait « correctement ».
Elle n’entendait pas par là qu’il avait de bonnes façons de table, ni qu’il ne laissait rien dans son assiette. Elle avait du mal à se l’expliquer clairement mais il lui paraissait dégager une impression de correction, sans rien d’animal dans son comportement.
Certains hommes ne vous donnent pas envie de manger une seconde fois avec eux, en dépit de toute la sympathie qu’ils vous inspirent. Et si on pose pour condition que ce soit « en tête à tête », ils sont encore plus nombreux.
Elle avait du mal à se rappeler leur première rencontre. Elle avait interrogé plusieurs fois son époux mais lui non plus n’en gardait pas un souvenir bien clair.
Elle se rappelait que c’était un ami de fac à elle, responsable d’un service avec qui Masakazu était en relation d’affaires, qui les avait fait se rencontrer, mais pas moyen de se rappeler le moment, la raison ni le lieu. D’ailleurs, ce bon ange n’était pas un ami très proche et elle conservait l’impression qu’il avait vite regagné le ciel en les laissant ensemble.
Que les souvenirs leur fassent défaut était signe qu’aucun des deux n’avait fait forte impression sur l’autre. Leur premier repas n’avait donc pas revêtu l’allure d’un rendez-vous amoureux. Nécessité professionnelle ? Ou loisir commun ?
En tout cas, même elle n’aurait su dire où se trouvait le restaurant en question, elle avait trouvé que son mari se tenait assis bien droit en face d’elle, tenait son bol à riz et se servait de ses baguettes avec une grande élégance.
Avec lui, je me sens disposée à partager un repas quand il voudra.
Peut-être que lui aussi avait pensé la même chose ce soir-là.
Le dîner de son mari en place, elle se sentit calmée. Ce qu’elle s’expliqua par le fait d’avoir échappé en partie à l’irritation née de sa propre impuissance.
Elle ne croyait pas qu’un voyageur ou un malade puisse se rétablir pour avoir avalé ce repas fantôme, mais elle s’avisa que cela avait quelque vertu pour celle qui l’avait servi. Il ne faut pas se moquer des superstitions.
Tout à coup, cette scène déclencha en elle une sensation de déjà-vu. Alors qu’elle aurait juré n’avoir jamais eu ce geste pour son mari.
L’interminable attente vaine d’avant-dîner. Non, le terme était mal choisi. Il n’oubliait en effet jamais de prévenir et elle ne s’était jamais fait un devoir de l’attendre.
Ses baguettes se figèrent lorsqu’elle y pensa. Elle ne se mêlait pas de ses problèmes professionnels mais lorsqu’elle avait préparé un repas en y mettant tout son cœur, immanquablement, il la remerciait d’un : « C’est bon. »
A la pensée qu’elle avait posé son repas sur la table pendant près de quarante ans, elle entrevit soudain avec un véritable effroi la perte éventuelle de cette existence. Elle ignorait qu’elle était une ménagère aux idées aussi vieillottes, en rien différente du temps de sa grand-mère ou de sa mère.
Détournant son regard de la triste table vide, elle regarda dans le jardin par le rideau largement ouvert sur la nuit. Elle trouva qu’il était tombé dans une terrible désolation durant ces trois jours. Et se dit que ce laisser-aller venait non pas d’elle qui avait négligé de le soigner, mais de l’absence du regard du maître de maison.
Bientôt quarante ans depuis le dépôt de cette simple déclaration à la mairie. Quel genre de noces était-ce donc ? Il devait sans doute y avoir un nom pour cet anniversaire.
On ne connaissait pas cette coutume moderne qui veut qu’on passe la soirée de Noël entre amoureux. Le père rentrait avec un gâteau acheté après le travail, tout le monde s’installait autour de la table chargée de mets, on échangeait les cadeaux. Telle était la manière normale de fêter la Noël. L’ironie du sort avait voulu que, dépourvus de famille normale, ils fêtent cette nuit de Noël à la façon des amoureux d’aujourd’hui, après quoi ils avaient tout à coup décidé de s’unir.
Et pourtant, ce n’était pas un doux souvenir. Une année s’était écoulée sans qu’ils se parlent de leurs situations réciproques, ils avaient pris cette décision engageant leur avenir par une sorte d’accord tacite, sans qu’il y ait eu demande en mariage ni déclaration d’amour.
Quand elle avait découvert le passé de son mari à la lueur de l’aquarium où nageaient des poissons tropicaux dans l’antique café, elle avait remercié le ciel. En se disant que les dieux, dans leur générosité, avaient donné à cet homme la même vie désespérante que la sienne.
Vingt-cinq et vingt-deux ans. Ils n’avaient pas des âges à se précipiter tête baissée dans le mariage mais elle s’était dit qu’un homme tel que lui ne se présenterait pas deux fois. Elle ne pensait pas à ses études ou à sa profession mais aux valeurs dont elle ne doutait pas qu’ils les partageaient.
Même une fois les amis devenus amants, chacun continua d’ignorer l’enfance de l’autre. Aucun visage de parent proche n’émergeait de leurs conversations. Si son mari ne cherchait pas à savoir et passait à un autre sujet comme si celui-ci était tabou, ce devait être qu’il avait ses raisons, présumait-elle.
Sa copie d’état civil était pleine de blancs. Pour Setsuko qui avait toujours détesté la complexité du sien, le document prenait l’aspect d’un objet sacré.
Elle ne se souvenait plus pourquoi ils s’y étaient pris de cette manière. Ils avaient consulté leurs copies respectives, pris la direction de la mairie, déposé leur déclaration de mariage. Pas de place pour les sentiments, ni rires ni larmes, leur union s’était faite comme ça, dans le calme, à l’image d’oiseaux qui s’apparient et construisent leur nid.
Encore aujourd’hui elle ne savait pas grand-chose de l’enfance de son mari. Car c’était pour elle dénué d’importance.
Le domicile légal figurant à l’état civil indiquait l’adresse d’un établissement de l’Assistance publique, le patronyme Takewaki était emprunté à une personne charitable et la date de naissance, le 15 décembre 26 de Shôwa, était supposée.
Est-ce que ce n’est pas suffisant, au fond ? Du moment qu’avec ces origines il mène une vie respectable, je n’ai pas le droit de fouiller dans son passé.
Elle en profita pour quitter son travail. Dans ces années-là, on trouvait normal qu’une femme démissionne à l’occasion de ce « joyeux événement ».
A force de rester face à son double se reflétant dans la vitre qui donnait sur la nuit, son dos s’arrondit, ses forces la quittèrent et elle se vit à la place de l’Urashima Tarô du conte, vieillissant soudainement pour avoir ouvert la boîte offerte par la reine du palais sous-marin.
Un mari qui perd sa femme vieillit mais une épouse privée de son conjoint rajeunit, dit-on.
Elle n’en croyait pas un mot. Si son mari rendait l’âme sans avoir repris connaissance, elle savait qu’elle-même disparaîtrait dans l’instant. Sans mourir ni vieillir, effacée irrémédiablement.
Portant la main à son cou sous le peignoir de bain, elle songea qu’elle devait avoir un peu maigri.
Une fois couchée, elle ne dormirait sûrement pas. Mais elle ne voulait pas avaler un somnifère.
La présence d’un chien ou d’un chat, une nuit comme celle-ci, lui aurait apporté du réconfort. Tous deux aimaient les bêtes mais ils n’avaient pu se résoudre à en avoir, la perspective d’une éventuelle mutation à l’étranger les en ayant dissuadés.
Quand elle était petite, Akane était rentrée un jour avec un chaton qu’elle avait déclaré vouloir garder, mais Setsuko avait fait valoir que les animaux étaient interdits dans l’immeuble de la société – ce qui était vrai – et elle était sortie pour lui rendre sa liberté. Sur le chemin longeant la rivière, les cerisiers étaient en fleurs. Le petit chat avait miaulé, Akane avait pleuré, finalement imitée par Setsuko.
Chacune se désolait pour une raison différente. Les larmes de Setsuko étaient dues à la solitude, à l’absence de parents proches et moins proches à qui ils auraient pu confier le chat en cas de besoin. Elle avait beau avoir maintenant sa propre famille, être engagée dans une nouvelle existence, le passé la poursuivait telle une ombre.
Bon, faut quand même dormir un peu, se dit-elle en élevant la voix, et elle monta dans la chambre à coucher. La maison avait trente ans mais Tôru Nagayama s’était totalement investi dans sa construction et, même si on y avait apporté entre-temps quelques modifications, toutes les ouvertures fermaient encore parfaitement. Quant aux matériaux, on devait avoir utilisé ce qu’il y avait de meilleur car les années ne faisaient qu’ajouter à leur lustre.
Comme son mari détestait toute décoration superflue, la chambre avait le dénuement d’un entrepôt vide. Pièce à l’occidentale d’un peu plus de vingt-cinq mètres carrés, lits jumeaux. Pour seul meuble une armoire, pas de tableau ni de fleurs. La chambre en semblait immense.
Derrière la vitre de l’armoire souriait leur petit garçon Haruya. La photo avait perdu ses couleurs, pris une teinte brunâtre uniforme.
Elle s’assit sur le bord de son lit, demeura un moment à regarder Haruya.
— Je sais que c’est beaucoup demander, mon chéri… commença-t-elle avant de fermer les yeux de toutes ses forces. Comme elle disait, c’était beaucoup demander. N’emmène pas papa.
Si magnifique que soit le paradis, je ne crois pas que Haruya y soit heureux. Puisqu’il n’y a ni son père ni sa mère. Elle savait bien que toutes les divinités étaient impuissantes face à ce malheur.
L’interstice entre les rideaux laissait passer le clair de lune. Côté sud, la rue était large et le ciel vaste. Les soirs où la pleine lune passait au sud, ils avaient l’habitude d’ouvrir les rideaux et de s’endormir noyés dans le flot de lumière argentée.
Il dormait couché en chien de fusil. Lorsqu’elle le regardait ainsi offert à la clarté lunaire, elle croyait voir le petit garçon qui s’en était allé et une tristesse montait en elle.
La neige avait cessé et la lune était apparue. Demain, lui aussi se réveillerait.