L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 6 sur 17

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L'Ombre d'une vie

La crique tranquille

 

J’ai sommeil. Dormir, dormir.

Apparemment, madame Neige m’a ramené sans encombre à l’hôpital, comme promis, mais je ne garde aucun souvenir de ce qui a suivi notre dîner.

J’ai réintégré ma couche dans l’unité de soins intensifs. Reliée à toutes sortes de tubes, ma carcasse est immobile.

Du moins ma sensation d’euphorie n’a-t-elle pas changé. Nulle douleur, peine ou peur, je souhaite juste que la douceur où je me sens plongé se poursuive éternellement.

Je n’ai pas rêvé. Madame Neige m’a bien raccompagné jusqu’ici. Et nous nous sommes séparés au pied du grand sapin décoré pour Noël.

— A présent, vous allez dormir comme un petit enfant, m’a-t-elle dit en me tendant la main. Je l’ai serrée, mais la séparation m’était dure et j’ai pris madame Neige dans mes bras.

— Eh bien, que vous arrive-t-il ?

Le menton posé sur mon épaule, elle m’a frotté doucement le dos de la main.

Peu m’importait à cet instant de savoir qui elle était et pour quelle raison elle m’avait invité à dîner. Elle avait délivré le moribond que j’étais de sa douleur et de son désespoir, elle m’avait rendu heureux. Au point que les flocons tombant en abondance me semblaient de moelleux pétales à la douce chaleur tombant sur moi.

J’avais le sentiment que des mots de gratitude seraient une souillure et je n’ai pu que l’enlacer ainsi.

Après un moment, elle a posé la main sur ma poitrine et m’a repoussé avec douceur. Un geste franc et pur de jeune fille lâchant une corbeille de fleurs dans le courant d’un ruisseau.

Ce n’est pas la Mort mais un ange, ai-je pensé. Et je me suis muré dans le silence, de crainte que la moindre parole ne la blesse.

Souriante, elle s’est effacée dans l’épais voile neigeux.

La suite, je suis incapable de me la remémorer.

— Est-ce que j’appelle la famille ?

Brusquement, j’ai perçu la voix d’une infirmière. Quelqu’un s’est penché sur mon visage. Le médecin de garde ?

— Non, ce ne sera pas la peine.

Hé là, ça va si mal que ça ?

— Mais il y a un homme qui se repose dans le couloir.

— Ah oui ? Oh, ça ira, ne le réveillez pas.

Pas rassurant, cet échange. A l’entendre, l’infirmière devait avoir du métier. Quant au médecin, aperçu furtivement, il était jeune.

Entre expérience de terrain et savoir de spécialiste, c’est la première qui a le plus souvent raison mais c’est le second qui détient le pouvoir de prendre les décisions, en vertu d’un principe hiérarchique discutable.

Toutefois, en ce qui me concerne, je donnerais raison au médecin. Après tout, il n’y a pas très longtemps, je m’étais glissé hors de mon lit et je l’avais réintégré après m’être régalé d’un repas aux fruits de mer. Je ne me voyais pas du tout trépasser.

Un changement se serait-il produit dans mes constantes, suite aux légers efforts que j’ai faits ?

Le médecin donne des instructions, l’infirmière tripote ma poche à perfusion. Quel besoin avez-vous d’y toucher ? Je ne peux pas bouger, ce n’est pas plus compliqué que ça, je n’ai mal nulle part.

J’aimerais juste qu’on me fiche la paix. Pour le moment, ma vie n’est pas menacée, je nage dans le plus exquis des bonheurs.

— Réveillez-moi s’il y a quoi que ce soit.

Le médecin est sorti. Je jurerais qu’il était en train de faire un somme comme ça, avec sa blouse. Dur métier, pas de doute, un fossé sépare l’image qu’on s’en fait et la réalité.

L’infirmière partie à son tour, le calme a repris possession des lieux.

Dans la chambre ni trop éclairée ni trop sombre régnait la clarté feutrée diffusée par les fenêtres doublées de shôji. Quelqu’un en bonne santé s’ennuyerait comme un rat mort, mais moi dont le corps est réduit à une activité minimale, je savoure un moment d’une grande richesse.

La meilleure comparaison possible me semble être avec un ours ou un écureuil bien au chaud dans le trou où ils hibernent. Dans l’entre-deux du sommeil et de l’éveil, ils digèrent peu à peu les baies de l’automne amassées dans leur estomac, tandis que s’écoulent les heures paisibles.

Je me suis rendu compte que ma vie n’avait jamais encore comporté un tel moment de paix, de repos. Mes nuits, je les passais, recru de fatigue, à dormir d’un sommeil de brute inconsciente, chaque matin je me levais d’un bond et prenais la direction du bureau. Que je lise ou regarde la télévision, je ne pouvais me concentrer, je pensais toujours à autre chose. Pareille existence était devenue une seconde nature, avec pour résultat que je n’avais aucune idée de ce que je ferais la retraite venue.

Je n’avais cessé d’être en première ligne.

Admettons alors que je sois heureusement revenu à la vie, la question se pose : que faire pour accéder à une existence nouvelle ?

A la différence d’un soldat affrontant l’ennemi, je connaissais avec précision le jour où je quitterais mon emploi. D’où cette course de fou dans laquelle je m’étais lancé pour atteindre mes objectifs, alors que j’aurais dû commencer par réfléchir. J’avais encore tellement de tâches à accomplir qu’à l’approche de la date fatidique, je me suis même demandé si je ne devais pas la repousser d’un ou deux mois.

Dans ces conditions, je n’avais pas pris un jour de congé. Dès lors que je serais parti, je serais oisif, et pour longtemps, me raisonnais-je. Je ne voyais pas pourquoi je devrais user de ce droit pourtant légitime pendant que j’étais en activité.

Et puis voilà, dès lors que j’ai été parti, je me suis effondré. Les félicitations et applaudissements des collègues et collaborateurs, je les écoutais d’une oreille lointaine. Je n’étais plus obligé de me démener mais c’était une réalité que je n’arrivais pas à concevoir.

Aucun passe-temps digne de ce nom ; rien que j’aie envie de faire dans l’immédiat. En attendant, j’envisageais avec Setsuko de nous offrir le luxe d’un beau voyage à l’étranger, mais même cela restait de l’ordre du raisonnable, ne méritait pas le nom de « rêve ».

Pour dire le fond de ma pensée, je ne pouvais m’imaginer prenant l’avion dans un but autre que professionnel.

Que faire maintenant ? Si je devais conserver de lourdes séquelles, mes chances d’une nouvelle existence se trouveraient considérablement réduites.

Des échos de conversation me parvenaient de la salle des infirmières puis Tôru est arrivé à pas de loup.

— Comment tu vas, Mâchan ?

Comme ci comme ça, tu n’as qu’à voir.

Tôru ne m’a jamais appelé par mon nom de famille. C’est Masakazu ou Mâchan.

Il a pris ma main reliée aux tubes entre les siennes, l’a frottée avec douceur. J’ai ressenti de la gratitude autant que de la répugnance. Mais mon immobilité forcée m’empêchait de me libérer et j’ai dû me laisser faire.

Sa main était épaisse, rugueuse, un véritable gant de base-ball. Des dizaines de milliers de mains serrées durant ma carrière, c’était la plus virile, la plus brutale.

— Setchan est rentrée. J’sais pas si j’peux être utile…

Bien sûr que si, ai-je répondu à part moi.

Sa tiédeur s’est communiquée à ma peau, m’a parcouru tout entier.

— Tu m’entends, Mâchan ?

Je t’entends, oui. Continue, veux-tu ?

— Va pas accepter de baisser les bras, hein.

Je dois certainement avoir un visage paisible. Et c’est ce qui ne lui plaît pas.

Dis donc, tu ne crois pas que tu parles trop fort ? Je veux bien que tu t’imagines parler à voix basse, mais ta voix de stentor gêne tout le monde.

— C’est plus la peine de travailler. Bien payé comme tu l’étais, tu vas empocher un joli magot et toucher une belle retraite. Tu peux vivre pépère même centenaire, mon gars.

Oui, et alors ? Ce n’est pas grand-chose comparé à la fortune que tu as amassée. Ceci dit, je ne me plains pas.

— Que comptes-tu faire pour Setchan ?

Cette question ! Que je sois vivant ou mort, elle sera à l’aise.

— Ecoute un peu, Masakazu. Y a une chose que je brûle d’envie de te dire mais je peux pas. J’suis ton copain de toujours, bon, mais c’est pas pour autant que j’ai le droit de fourrer mon nez dans les histoires entre toi et Setchan, pas vrai ?

Oh. Dis voir, c’est l’occasion ou jamais. Jusqu’ici, je n’ai jamais prêté l’oreille à tes sermons, mais cette fois je t’écoute, à toutes fins utiles.

J’ai senti ses mains renforcer leur pression. Allons bon, qu’est-ce qu’il va me sortir ?

— T’as rien dit à Setchan, hein ? A l’époque où vous vous êtes mariés, ça la tracassait tellement qu’elle m’a interrogé. Si toi tu pouvais pas parler, j’vois pas comment j’aurais pu lui en dire plus. J’suis pas vraiment au courant, c’est tout ce que j’lui ai donné comme réponse. Je pouvais guère faire autre chose que de rester dans le vague. Du coup, elle m’a plus jamais posé de question. J’te fiche mon billet qu’elle s’est dit qu’il s’était passé de drôles de choses et qu’elle a pris peur. Imagine un peu qu’elle perde son mari, sans rien savoir de plus. C’est pour le coup que tu te prépares un séjour en enfer, je t’dis !

De quoi tu te mêles ? C’est ma vie privée, dis donc. Que je sois né ci ou ça, que j’aie été élevé comme ci ou comme ça, quelle importance ça a pour elle ? Cette histoire me donne la nausée rien que d’y penser et je devrais la raconter à ma femme ?

Il n’en avait pas fini avec son sermon.

— C’est pas que j’te comprends pas, tu sais. Je dirais même plus, j’suis le seul au monde à te comprendre. Tu trouves pas ça bizarre quand même ? Que ta moitié sache pas d’où tu sors, mais que moi, un étranger, je le sache ?

« D’où je sors » ! Il y a de l’abus. Mais c’est vrai que les premières années de la vie sont déterminantes, accordons-lui donc qu’il n’a pas entièrement tort.

Tant qu’à faire, j’aimerais bien être « sorti » d’une manière plus insolite. Pouvoir avouer, par exemple : « En fait, je suis la grue du conte », « Je suis non la princesse mais le prince Kaguya et je suis né dans un bambou », ou bien « Je suis un extraterrestre, j’ai été envoyé dans une capsule depuis un astre disparu depuis ». Si je débitais quelque chose de ce genre, sûr qu’elle serait soulagée.

Hé, Tôru. Il n’y a pas de quoi pleurnicher, voyons. Toi, décidément, tu ne changeras jamais, quand tu n’as pas la larme à l’œil, tu ris ou tu te mets en colère, toujours aussi affairé, dis donc. Heureusement que tu n’es pas devenu employé de bureau.

J’entendais les sanglots qu’il s’efforçait d’étouffer lorsqu’une idée a surgi en moi.

Il a tout avoué à sa femme. Comme il estime avoir bien fait, il ne peut supporter que je m’accroche à ce secret.

Tout bien réfléchi cependant, sa situation est différente de la mienne. Après le collège, il est devenu apprenti charpentier, son patron appréciait sa personnalité et ses capacités, il l’a pris pour gendre. Autrement dit, ses origines étaient connues d’emblée. Il n’a pas eu besoin d’avouer quoi que ce soit.

D’ailleurs, il aurait de toute façon tout avoué à sa femme. Ni le mensonge ni le secret ne s’accordent avec son tempérament.

Un menteur, moi ? Je ne pense pas. Je me contente de révéler le strict nécessaire.

— Tout ça pour te dire, Mâchan… Faut te réveiller et te confier à Setchan. Lui apprendre combien t’as pu ramer dans ta vie. Si ça te fait honte, demande-lui d’abord de rien répéter à Akane et Takeshi. Les enfants ont pas besoin de le savoir.

Tutut ! Tu me vois lui parler de ça maintenant, au bout de quarante ans ?

Me confier ? De quoi tu parles, là ? Comme si j’étais un Kaguya de conte ou un extraterrestre !

Je n’ai pas de secret. Les années dont parle Tôru ont été un mauvais rêve. On n’a pas besoin de raconter un rêve, et quelques variantes au scénario ne font pas un mensonge.

J’ai réécrit ma vie. C’était pour mener une vie normale.

— Bougre de neige qu’ose pas dire son nom. Ça tombe, ça tombe et ça reste même pas, a lancé Tôru, tourné vers la fenêtre.

Bien fait pour toi, j’ai envie de dire. A ce train-là, tu n’auras pas besoin de travailler demain.

Le tissu dru de la neige continuait de marbrer le mur clair.

J’ai compris ce dont Tôru s’était souvenu en regardant cette « neige qu’ose pas dire son nom ».

Cela remontait à bien longtemps. Mars 1970. La même neige tombait.

Je venais de livrer mes journaux et sortais de la petite boutique lorsque je suis tombé sur Tôru en vêtement de travail. Il attendait. Cigarette au bec, piétinant le sol.

— On chôme aujourd’hui. J’peux y aller avec toi ?

— Tu fais comme tu veux.

J’ignore s’ils avaient vraiment arrêté le travail à cause de la neige ou s’il avait convaincu son patron de lui accorder sa journée. Toujours est-il qu’il m’a fait l’amitié de venir avec moi voir la publication des résultats du concours d’entrée à la fac. Si j’ai très peu de souvenirs de cette période-là, cette journée est quand même restée gravée telle une miniature dans ma mémoire.

Je n’avais pas les moyens d’être recalé et de devoir repasser l’année suivante. Les droits d’inscription au concours étant loin d’être négligeables, j’avais fait l’impasse sur toutes les universités d’Etat sauf une. J’avais déposé une demande de bourse d’études et, par prudence, j'avais aussi déposé ma candidature auprès du journal.

Au départ, j’avais choisi cette fac non parce que je la savais dans mes cordes mais pour son système de bourse de longue tradition. Il était spécifié quelque part une condition sibylline permettant d’être exonéré de droits d’inscription si la personne à laquelle incombait le paiement des droits décédait dans l’année précédant l’entrée à l’université du candidat. » Ce qui, en somme, pouvait se traduire par : On vous aide en cas de tuile, mais si vous n’avez pas le sou, vous ne remplissez pas les conditions requises. »

Je m’étais dit que c’était pousser l’absurdité vraiment trop loin et j’avais postulé, mais, peu rassuré, j’avais assuré mes arrières en faisant aussi une demande au journal.

Bien sûr, dans un cas comme dans l’autre, mon dossier serait examiné après mon admission. Si bien que ce qui importait le plus pour moi n’était pas d’être reçu en tête de liste mais le résultat de cette entrevue.

Vu le milieu d’où je venais, je pouvais déjà tout juste me permettre de fréquenter un lycée municipal à plein temps, en étant logé dans la boutique du journal qui m’employait. Quant à envisager de poursuivre mes études, cela tenait d’une guerre où prévalaient chance et endurance plus que travail.

Lorsque nous avons découvert mon numéro sur le panneau d’affichage des reçus, Tôru s’est laissé lentement tomber à croupetons et s’est mis à tirer sur une cigarette au milieu de la neige qui n’osait pas dire son nom.

Je vais réécrire ma vie, ai-je pensé. Afin de mener une vie normale.

— T’écoutes, Masakazu ? Ta femme et tes gosses peuvent bien me tanner tant qu’ils voudront, tu peux être sûr que j’pourrai jamais répéter les secrets que t’auras emportés dans la tombe.

J’ai compris, oui. Et puisque j’ai compris, rentre chez toi et dors. Si je reviens à la vie et que l’envie m’en prenne, j’en parlerai. Enfin, juste assez pour que ni Setsuko ni Akane ni Takeshi ne dépriment.

Maintenant, dis voir, tu ne voudrais pas me laisser dormir un peu ? Je me sens merveilleusement bien. Si je peux m’endormir ainsi, je suis sûr de faire un rêve formidable.

L’infirmière est arrivée.

— Euh… Si vous voulez, vous pouvez venir boire quelque chose à notre local.

Je le disais bien, ta voix est pénible à entendre.

— Non, ça ira. J’ai bu une canette de café tout à l’heure.

Abruti. S’agit pas de ça. Elle te suggère de t’en aller.

— Allons, vous ne pouvez pas refuser. Il y a aussi des gâteaux.

— Ne vous dérangez pas pour moi. Les gâteaux, vous savez, je cours pas trop après.

Elle a doucement desserré ses mains, pris mon pouls. Enfin, disons que vu l’appareillage auquel j’étais relié, elle a fait comme si.

— Bon ben, d’accord, allons-y.

Ah, tu as enfin compris. Poussé dans le dos d’une main légère, il a quitté la chambre d’un air abattu, comme un gosse.

Cette infirmière chevronnée. Elle échappe à mon champ de vision mais je jurerais que c’est une beauté.

On dirait que Tôru est en train de se faire servir le thé promis au milieu des infirmières. Mais ne parle pas si fort ! Je me demande si le lascar s’en rend compte.

Bon, je peux dormir maintenant. Quelle sorte de rêve vais-je faire ? Si possible, je ne demanderais pas mieux que de revoir madame Neige…

Mon corps se dissout peu à peu dans le noir. Je perçois à présent des bruits de vagues. Non un ressac violent, mais le flux et le reflux incessant de vaguelettes léchant le bord de mer.

Libéré de mes entraves, je flânais sous un dôme constellé d’étoiles. A un moment, l’une d’elles a grossi, est devenue pièce de monnaie puis boule, jusqu’à finir en cercle étincelant.

Depuis quand étais-je là, je n’en avais pas la moindre idée mais je me tenais dans une crique tranquille, en plein cœur de l’été.

Le soleil était exactement au zénith, mon ombre occupait une surface minime. J’ai senti soudain la brûlure de gros grains de sable blanc sur mes plantes de pieds.

Aïe aïe, ça brûle !

Je me suis précipité dans la mer tiède. Je portais un short et les vagues minuscules ont léché mes mollets.

Deux promontoires à droite et à gauche étaient couverts de pins. Au-delà, on apercevait la pleine mer. Bien que la topographie fût celle d’un excellent port naturel, je ne voyais pas le moindre bateau de pêche, indice probable que la plage s’avançait loin en pente douce.

C’était la raison de la présence d’enfants qui s’ébattaient par-ci par-là dans l’eau. De surveillants ou de bouées marquant les limites d’une baignade autorisée, je n’en voyais nulle part.

Les vagues de l’océan étaient bloquées à l’entrée de la baie et seuls le vent et les vaguelettes parvenaient jusqu’ici.

Un rêve magnifique. Mais cette fois encore, j’y trouvais un excès de réalisme. Même en faisant abstraction du paysage, la chaleur de ce sable qui m’avait incendié la plante des pieds, le contact du vent trop fort sur ma peau ne pouvaient appartenir qu’à la réalité.

A cet instant, je me suis rendu compte que j’étais déjà venu à cet endroit.

Face au large, j’ai crié les prénoms de ma femme et de ma fille. Qu’elles se donnent du bon temps m’était égal mais l’idée m’était venue qu’elles avaient peut-être faim. Aucune tête ne s’est tournée vers moi malgré mes appels. En revanche, un « Oui ! » m’est parvenu du bord de la plage et ce n’était ni la voix de Setsuko ni celle d’Akane.

Il y avait là une modeste buvette isolée, où une inconnue en légère robe blanche agitait le bras à mon adresse.

Le banc où elle était assise, à l’écart de l’avant-toit auquel s’appuyait une cannisse, recevait le plein soleil. A la voir, elle paraissait vraiment s’être morfondue à attendre on ne sait qui, le soleil était monté dans le ciel, les ombres s’étaient retirées et, bien que restée seule dans la lumière, elle s’était entêtée à patienter.

J’ai regardé à la ronde mais sans apercevoir personne qu’elle aurait pu attendre. Son regard était dirigé droit dans ma direction.

J’ai passé la main sur le devant de mon tee-shirt et de mon bras, m’assurant par ce geste que je ne rêvais pas. J’avais retrouvé toutes mes facultés physiques. Mieux, j’ai cru sentir que j’avais gagné en muscles.

J’étais très probablement sorti d’affaire. Ensuite, j’avais suivi consciencieusement les séances de rééducation et recouvré mes forces perdues, mais je suppose que des troubles affectaient encore mon cerveau car je ne me rappelais rien de ce qui s’était passé jusque-là.

Toujours debout au bord de l’eau, je lui ai rendu ses signes de la main.

Aïe aïe aïe !

Je suis parti en courant sur la plage en faisant de vilains sauts de cabri. L’inconnue s’est mise à rire aux éclats. Comme elle n’aurait certainement pas ri d’une aussi folle manière en présence d’un parfait inconnu ou d’un homme de rencontre, j’en ai conclu que j’avais lié amitié avec elle durant ce temps dont je n’avais pas le souvenir.

— Je suis si contente. Vraiment, quel bonheur !

Elle me félicitait du fond du cœur. Je me suis assis sur le banc, j’ai fait tomber le sable de mes plantes de pieds, puis je lui ai répondu : « Merci, c’est à vous que je le dois. »

Qu’aurais-je pu dire d’autre ? Mon cerveau ne pouvait m’apprendre qui elle était, mais à voir son air heureux, il ne faisait aucun doute qu’elle s’était rongée d’inquiétude.

— Quel bonheur, oui, quel bonheur !

Elle m’a tendu une petite bouteille de limonade entamée, tandis qu’elle me frottait le dos.

— Il fait si chaud. Tenez.

Du rouge à lèvres demeurait sur le bord du goulot mais je n’ai pas hésité. J’était trop assoiffé, et je savais que cette femme était quelqu’un qui m’était très proche.

La douceur pétillante de la boisson m’a revivifié. Je suis d’une constitution plutôt accommodante car je n’ai pas à suivre de régime, mais nous vivons des temps qui imposent de surveiller en permanence notre santé, si bien que qu’il y avait longtemps que je n’avais pas bu de boisson sucrée.

— Vous auriez dû rester sous le couvert, lui ai-je dit en choisissant mes mots.

— C’est que je dois vous surveiller.

J’ai promené mon regard vers le ciel et sa courbe qui suivait la petite anse. Le soleil radieux déversait ses rayons partout à la ronde et j’ai songé que, n’eût été le souffle qui venait du large, je n’aurais pu rester une seconde de plus ici.

Elle a fouillé dans un panier de rotin, en a sorti une paire de lunettes de soleil aux verres très sombres et les a mises. Son visage sans maquillage s’en est trouvé occulté, seuls restaient les deux traits rouges de ses lèvres.

Probablement sans qu’elle en eût conscience, ses seins se devinaient sous le léger tissu de la robe. Comme je ne pouvais pas trop l’observer, j’ai détourné les yeux vers le ciel et la mer.

Qui êtes-vous ?

Ce n’était pas le genre de question à poser à quelqu’un qui se réjouissait de ma guérison.

Une autre copine du club de gym de Setsuko ? A la différence des jeunes femmes qui s’habillent avec recherche ou s’efforcent de se cultiver, je la trouvait nimbée de l’aura de celle qui poursuit un idéal.

Anti-âge. Un culte bien empoisonnant.

Depuis combien d’années Setsuko fréquentait-elle ce club de remise en forme ?

Je lui avais toujours connu le même tempérament – elle ne prenait pas un gramme, ne souffrait d’aucune maladie et de surcroît n’était pas sportive –, ce qui fait que quand elle me l’avait annoncé, je m’étais demandé ce qui lui était passé par la tête. Mais dès lors qu’elle s’y était mise, sa morphologie avait clairement changé.

Et si tu t’inscrivais toi aussi ? l’avais-je entendue me dire bien des fois, mais sans que cela suscite d’intérêt chez moi. C’est vrai, quoi, après un certain âge, il est plus naturel d’appréhender de voir s’épuiser son énergie que de chercher à se muscler.

Or, Setsuko, qui avait un caractère agréablement réservé mais qui pouvait aussi aller jusqu’à la passivité, avait peu à peu rajeuni, au physique comme au moral, ce que je voyais avec plaisir, de même que je trouvais utiles les informations sur la santé qu’elle rapportait de son club.

A mon avis, c’est grâce à cette activité qu’elle avait comblé le vide qui s’était installé chez nous après le mariage d’Akane. Moi, j’avais mon travail, mais elle, pour qui être épouse et mère représentait tout s’était retrouvée, je crois, livrée à elle-même. J’en avais conclu qu’elle avait fait le choix le plus sage.

Voyons, me suis-je dit, et je me suis mis à chercher si une personne coïncidait avec les rumeurs que Setsuko m’avait rapportées concernant ses amies du club de gym. Le hic était qu’elle en parlait régulièrement avec flamme lors des repas mais que, non loin d’être excédé, je l’écoutais d’une oreille plus que distraite.

J’ai élaboré une hypothèse sur cette inconnue qui venait de succéder à madame Neige.

D’après Setsuko, celles qui voulaient simplement maigrir ne faisaient pas pas long feu. Elle renonçaient tôt, qu’elles aient atteint ou non leur objectif. Bref, celles qui méritaient l’appellation de vraies membres du club de gym voulaient s’entraîner et non pas maigrir. En termes de religion, serait-ce la différence qui sépare ceux qui prient et ceux qui recherchent la vie spirituelle ?

En conséquence de quoi, les anciennes formaient un cercle qui se démarquait nettement de celui des suiveuses de régime. C’était un univers on ne peut plus religieux, et féminin. Il va sans dire que ceci n’était pas un commentaire de ma femme mais seulement ce que j’avais déduit de ses histoires.

Je jurerais que les liens à l’intérieur du groupe sont très forts. On peut concevoir qu’apprenant que le conjoint de Setsuko était subitement tombé malade, les copines, dont l’unique doctrine était « la santé », ne lui ménageaient pas leur aide.

Pour commencer, leur meneuse, madame Neige, a fait tout ce qui était en son pouvoir, puis à sa place est apparue cette inconnue en robe d’été blanche. Que vaut cette hypothèse ?

Je n’avais pas pris le temps d’examiner son visage, mais son comportement me disait qu’elle était quelqu’un de calme. Sa façon de s’exprimer suggérait qu’elle n’avait pas un âge bien éloigné du mien. Soit à peu près celui de Setsuko, la petite soixantaine, disons ?

Nous avons partagé le même long silence tandis que nous regardions la crique silencieuse. La bouteille de limonade était posée entre nous et nous y buvions tour à tour. Je ne ressentais pas le besoin de meubler le temps qui s’écoulait. Son silence magistral s’expliquait sans doute par son caractère taciturne. Et son compagnon, ai-je supposé, devait lui ressembler, si bien qu’ils se parlaient généralement peu.

Les cris joyeux des enfants étaient si lointains qu’ils paraissaient fondus dans le clapotis des vagues. Je les percevais à peu près autant que le claquement du petit drapeau annonçant Glace pilée à l’avant-toit de la buvette.

— On peut en avoir une autre ? s’est-elle enquise en s’emparant de la bouteille dont elle a fait tinter la petite bille prise dans le col. Aussitôt est apparu au fond de la cabane un jeune homme athlétique bruni par le soleil.

— Une seule ?

— Oui.

Il a enfoncé la bille-bouchon devant nous. Une scène disparue de notre quotidien ces dernières années. En enfonçant au moyen d’un décapsuleur spécial la bille dans son logement, on libère un petit jet de bulles.

Je ne voyais pas pourquoi nous partagions une unique bouteille.

— Nous avons l’air d’un couple d’amoureux, vous ne trouvez pas ?

Elle m’a tendu la bouteille à laquelle elle venait de boire.

— Ce n’est pas pour me déplaire, lui ai-je dit avec un sourire. J’avais enfin été capable de la regarder en face. Et si je souriais, ce n’était pas du bout des lèvres.

On dirait bien que le but véritable de l’anti-âge n’est pas d’avoir l’air plus jeune qu’on ne l’est. Il est de faire valoir le charme de son âge réel. A ce propos, j’ai comme l’impression que récemment Setsuko a, je n’irais pas jusqu’à dire rajeuni, mais a embelli. Si cela saute aux yeux de celui qui la voit quotidiennement, nul doute que les autres aussi lui trouvent du charme.

Vu le résultat auquel parviennent ceux qui sont lancés dans cette recherche, peut-être devrais-je me convertir ? J’ai la chance de disposer de tout mon temps.

Attends un peu, veux-tu ?

Pas de conclusion prématurée. C’est un fait que l’hypothèse que j’ai envisagée – les copines coopérant à ma rééducation – semble la plus raisonnable. Et l’amnésie qui m’affecte s’expliquerait en bonne logique par des séquelle cérébrales.

Cependant, hier soir – mais est-ce le mot adéquat ? –, en tout cas, ce fameux soir où il neigeait, je me suis échappé de l’unité de soins intensifs et j’ai fait un dîner fastueux. Ajoutons à cela que j’ai constaté de mes propres yeux que mon corps restait allongé dans mon lit.

S’il en est ainsi, je ne peux éliminer une seconde hypothèse. A savoir que tant madame Neige que cette femme en robe bain de soleil – dont je ne sais si elles sont la Mort ou des anges, si leur mission est de « venir au-devant de moi » ou bien de « m’encourager » – sont deux entités éminemment surnaturelles inconnues de ce monde.

Je ne peux me prononcer pour l’une ou l’autre de ces deux hypothèses antagonistes. En effet, le rationnaliste impénitent que je suis se refuse absolument à choisir la seconde. En somme, je suis conscient que mes principes me poussent à privilégier la première, mais le cran me manque pour trancher.

Natif du Lièvre, hein, indécis ? Oh non. Prendre mes principes pour des vérités va à l’encontre de mon esprit « libéral ».

Pour autant, m’en remettre ainsi à un bienheureux silence ne résout rien. Le moment est venu de l’interroger avec la bonne foi et la franchise qui me sont coutumières.

— Ma femme craint de s’exposer au soleil. Elle dit que ça marque la peau.

— Moi non. J’adore celui-qui-brille-dans-les-cieux.

Elle venait d’employer cette expression si mignonne que j’en ai souri. Enfant, je l’employais souvent mais elle a fini par se perdre.

Ces derniers temps, le hasard d’une conversation fait renaître dans ma bouche un mot ou une expression tombés en désuétude. Phénomène de sénescence, j’imagine, qui nous fait perdre les souvenirs proches et, à l’inverse, ramène les plus anciens à la surface. En tout état de cause, je venais d’avoir la preuve que l’inconnue n’était pas d’un âge bien différent du mien.

— Vous permettez que je vous parle de ma situation ?

— Faites, je vous en prie.

— Eh bien, figurez-vous que je n’ai pas encore toute ma tête. Je ne me rappelle pas ce qui m’est arrivé entre mon départ de ma chambre d’hôpital et mon arrivée ici.

Elle a bu une gorgée, sans sourire ni montrer de surprise.

— Il n’y a rien à y faire.

Son profil exposé au soleil ne présentait aucune ombre. Sous sa chevelure ramassée en chignon, le front respirait l’intelligence, et son nez, malgré son arête rectiligne, était dépourvu de froideur. Je ressentais une véritable fascination.

— Et pour cette même raison, voyez-vous, j’ignore qui vous êtes.

Sans se détourner du paysage marin, elle m’a tendu la bouteille en silence. J’ai perçu l’odeur de son rouge à lèvres mêlée à la douceur qui s’écoulait dans ma gorge.

— Je suis confus de vous le demander, mais pouvez-vous me dire comment vous vous appelez ? Je ne l’oublierai plus cette fois.

Alors, elle a soudain émis dans un bref murmure : « Irie shizuka ».

Sans doute qu’elle voulait dire « Cette crique est paisible », mais j’en ai conclu qu’elle venait de me donner son nom.

— Je vois. Votre petit nom est Shizuka, c’est bien ça ?

Son profil s’est relâché, ombré de gêne.

— Si vous voulez.

Bien que conscient du malentendu, je n’ai pas osé l’interroger davantage. Le nom de Shizuka lui allait à la perfection.

— D’accord. Et votre nom est Irie. Madame Shizuka Irie.

— Si vous voulez.

— Je me rends compte que je vous ai causé bien du tracas. Franchement, je ne sais comment m’excuser.

— Il n’y a pas de quoi.

L’été battait son plein. Je m’étais effondré dans le métro en décembre, ce qui faisait que j’avais perdu la mémoire pendant sept voire huit bons mois.

Rien, je ne me rappelais rien. Je m’étais endormi profondément dans mon lit, une nuit où il neigeait, pour me réveiller dans cette anse tranquille. J’ai passé la main sur ma cuisse que dévoilait mon short. Indéniablement, j’étais davantage musclé maintenant. Apparemment, je m’étais donné à fond aux exercices de rééducation. Mes jambes s’étaient amaigries au fil des années. Mes collègues s’en plaignaient tous. Quelle que soit sa morphologie, chacun de nous perd en musculature, ses jambes s’amaigrissent. Je ne peux rien dire des femmes, pour les hommes, en tout cas, cette évolution a véritablement de quoi affliger.

— Vous avez rajeuni, a-t-elle lâché.

Cette courte phrase m’a laissé perplexe. Je ne voudrais pas en jurer mais ces jambes robustes et cette agréable sensation de légèreté ne sont-elles pas le résultat de la rééducation ?

Et si le temps avait fait machine arrière ?

— Vous avez rajeuni, a de nouveau murmuré Shizuka comme pour me convaincre, tout en contemplant la crique.

J’ai interprété ces paroles ainsi : « Vous n’avez pas retrouvé vos muscles à force d’exercices, vous êtes revenu à vos jeunes années. »

Ce n’était décidément pas quelque chose que le rationnaliste que je suis pouvait admettre, tout bien considéré, cependant, rien ne m’étonnait depuis que j’avais été capable de quitter l’unité de soins intensifs pour aller dîner.

J’éprouvais une sensation de déjà-vu devant cette scène. Le paysage, je pouvais l’avoir vu dans une émission télévisée de voyages ou sur des illustrations de magazines, mais le sable brûlant, la brise de mer vivifiante, et jusqu’aux voix enfantines qui se répercutaient sur les falaises, tout cela semblait remonter de souvenirs lointains.

— Je me demande si je suis déjà venu ici.

Elle a hoché la tête.

— Tout à l’heure, vous avez appelé votre femme et votre fille, n’est-ce pas ?

En effet, lorsque, libéré des ténèbres, je m’étais retrouvé en pleine lumière, j’avais lancé leurs prénoms face à la mer. A ce moment-là déjà, présent et passé se confondaient dans mon esprit. Autrement dit, il m’était arrivé de venir ici en famille autrefois.

— Impossible de me souvenir.

— Vous êtes bien indifférent.

— C’est vous qui le dites. Je me demandais si elles n’avaient pas faim.

— Sans plus, quoi, comme toujours.

— Hé, vous dites ça mais n’est-ce pas du devoir de l’homme, ce « sans plus » ?

Elle s’est tournée lentement vers moi. Ses yeux étaient invisibles derrière l’écran de ses lunettes mais son expression suggérait la stupéfaction, ou le mépris.

J’étais sans doute allé trop loin. Alléguer que mon seul devoir était de nourrir femme et enfants, c’était parler comme un primitif.

Les jeunes d’aujourd’hui sont absolument incapables de le concevoir, mais chez les gens de ma génération subsistait la coutume héritée des premiers hommes qui voulait que le mâle parte à la chasse et rapporte du gibier et que la femelle reste dans la caverne à s’occuper des petits. Il est possible que j’aie fait partie de la dernière génération à avoir conservé ce mode de vie transmis depuis des dizaines de milliers d’années.

S’y ajoutait ma peur viscérale de la faim. Une peur qui continuait d’être plus forte que tout, malgré les mœurs qui privilégiaient désormais la famille par rapport au travail.

— Vous avez retrouvé un plaisir de vivre que vous aviez oublié.

Les souvenirs de cette plage ont ressuscité petit à petit.

— Vous êtes bien à plaindre.

Les hommes en général passent-ils d’agréables vacances en famille ? Est-ce qu’ils ne feraient pas que simuler le plaisir qu’ils en ont ?

A cette époque-là, en tout cas, je n’étais pas disposé à rechercher le repos dans ma famille. J’y voyais une sorte de loge d’artiste pour les entractes, tout au plus un endroit où revoir mon texte avant la scène suivante ou bien souffler et reprendre quelques forces.

Naturellement, les parties de golf avec les clients étaient fréquentes et comme j’étais incapable de m’habituer à leur semaine de cinq jours, j’allais au bureau même si aucun travail ne m’y appelait ou bien je sortais avec un client boire un verre dans un bar.

Aussi, lorsque ma femme et ma fille avaient déclaré avec insistance qu’elles voulaient aller au bord de la mer, cela m’avait laissé de marbre. Je m’étais contenté de remplir mon devoir paternel.

Et nous étions venus sur cette plage. Je crois me souvenir que la société possédait une villa dans une station thermale assez proche et le gardien m’avait indiqué cette crique où la mer était tranquille.

Je ne m’étais pour ainsi dire pas baigné, passant la journée avec l’esprit ailleurs. Oui, j’étais resté assis sur la terrasse de cette buvette à boire de la bière et à somnoler. Akane était encore à l’école primaire. C’était une époque légère, sans ordinateur ni téléphone portable.

— Ça vous est revenu, on dirait ?

— Grâce à vous. Je ne suis pas à plaindre, vous savez. Ces années-là, les affaires allaient encore bon train, chacun sentait qu’il risquait de rester en rade s’il faisait preuve de trop de dilettantisme dans le boulot.

— Vous croyez ? Faites un petit effort, rappelez-vous.

Shizuka était toujours aussi avare de paroles. J’ai parcouru la crique du regard, tandis que me revenaient progressivement mes souvenirs de cette journée.

— L’être humain oublie ce qui lui est désagréable.

— Ça ne m’était pas désagréable. J’en garde un bon souvenir.

A peine avais-je dit cela que la pioche qui déterrait mes souvenirs les uns après les autres a heurté la roche.

Je me suis avancé pour appeler Setsuko et Akane qui ne se décidaient pas à ressortir de l’eau alors que l’heure de déjeuner était arrivée. Ensuite, après le repas, j’ai laissé Setsuko se reposer dans la cabane et j’ai bâti un château de sable avec notre fille. Je ne savais pas nager. Il n’y avait là rien d’extraordinaire, les écoles de notre génération qui disposaient d’une piscine étaient rares, mais je ne le leur avais jamais dit.

Je me suis retourné brusquement et j’ai aperçu la silhouette de Setsuko figée sous le cagnard. Au premier coup d’œil, j’ai saisi ce qu’elle était en train de faire.

Elle serrait contre sa poitrine la photographie de notre malheureux fils.

Je me suis approché en frappant de mes pieds le sable brûlant, façon pour moi de passer ma colère.

— Tu ne veux pas arrêter, dis ?

J’ai tenté de lui arracher l’étui d’argent en sautoir sur sa peau mouillée. Elle ne l’a pas lâché.

Aucun souvenir de l’échange que vous avons eu ensuite. J’ai vidé ma colère sur elle au lieu de tenter d’adoucir sa peine, elle est demeurée blottie en serrant contre elle la photo, nuque bronzée par le soleil.

Shizuka a dit dans un soupir triste :

— Vous lui devez de vous rappeler un peu mieux que ça.

— « Lui » qui ?

— Mais personne en particulier.

— Moi peut-être ? Trêve de belles phrases ! De quoi vous mêlez-vous ? lui ai-je renvoyé grossièrement.

Subir pareille intrusion dans mon intimité m’avait mis hors de moi.

— Mais ça fait pitié d’oublier comme ça.

— Les choses qu’on est obligé d’oublier, il y en a des tas, allons. C’est quelque chose que vous devriez savoir vous aussi, à votre âge.

Qui est cette femme ? Si elle n’est pas une amie de Setsuko, est-ce qu’elle serait membre de je ne sais quelle secte religieuse ?

Cette possibilité m’effrayait. Setsuko avait beau feindre depuis longtemps d’avoir fait son deuil, elle portait en elle une blessure qui ne se refermerait jamais. Cela valait pour moi aussi, sinon que c’était sans comparaison avec son attachement maternel. Les années qui passaient ne lui apportaient pas l’oubli, au contraire, elles exaspéraient sa douleur et je n’aurais pas été autrement surpris si elle s’était mise à croire en dieu sait quoi. Elle n’était pas femme à confier sa peine sinon à quelqu’un de très proche. En tout cas, pas aux membres de son club.

— Mentir n’est pas une bonne chose.

— Je le sais bien. Seulement voilà, si nous n’avions pas fait comme si de rien n’était, nous n’aurions pas pu rester ensemble. Nous avons fait semblant d’oublier et c’est très bien comme ça.

Haruya était mort à quatre ans. L’accident de voiture n’avait pas été fatal. Il avait contracté une pneumonie à l’hôpital et on n’avait finalement rien pu faire. Tout s’était passé si vite, un vrai cauchemar. Akane était encore au berceau.

Je tenais Setsuko pour responsable car elle n’avait pas bien surveillé le gamin, mais de mon côté, je m’étais contenté de quitter le bureau un peu plus tôt alors qu’il était au plus bas, nous aurions pu nous lancer sans fin des reproches à la tête. Nous nous étions éloignés l’un de l’autre un certain temps. Et quand je dis « nous éloigner », c’est un euphémisme.

Je n’avais aucun parent de près ou de loin. Setsuko n’était pas aussi défavorisée que moi, mais l’un dans l’autre, nos situations se valaient.

C’est pourquoi n’étaient présents aux funérailles à peu près que les collègues et les locataires de notre immeuble. J’avais opposé un refus catégorique à la venue de mes supérieurs. Dans cet immeuble, les liens de voisinage étaient étonnamment lâches. Ceci s’expliquait par les fréquents déménagements dus aux nombreux changements de postes et au fait que les membres de services différents ne se connaissaient pas. Qui plus est, le bâtiment à trois étages possédait trois cages d’escalier, ce qui lui conférait une structure verticale.

Norio Hotta, qui habitait là, avait bien voulu prendre en charge le déroulement de la cérémonie. Il avait été embauché en même temps que moi et nous étions dans le même service, nous nous entendions bien. Pour ce qui touchait à mon passé, je m’en étais ouvert auprès de lui jusqu’à un certain point.

Il n’y a eu que les Hotta pour nous accompagner jusqu’au crématorium. Taciturne, ne sachant que dire en guise de consolation, mon collègue a simplement mêlé ses pleurs aux nôtres.

Notre fils disparu tout à coup, inopinément, j’ai ressenti dans son nom, Haruya Takewaki, je ne sais quelle tristesse, quelle solitude dépourvue d’avenir. Le temps que, le four refermé, son petit corps ai fini de brûler, je n’ai pas pensé à autre chose. La patronyme de Takewaki me venait d’un généreux bienfaiteur qui me l’avait accordé. Au fond, je ne savais rien de mes origines. J’imaginais bien que j’avais eu un nom et un prénom, mais la seule chose certaine est que ce n’était pas Masakazu Takewaki. Lorsque j’étais entré à l’université, que j’avais postulé pour une bourse, au moment de mon entrée dans la compagnie et même lorsque j’avais déposé ma déclaration de mariage, j’avais dû à chaque fois m’expliquer sur mon état civil. Je ne pouvais me sentir attaché à un nom qui m’avait valu tant de tracas. Ce n’était qu’un symbole qui m’avait fait acquérir la conscience de mon appartenance sociale.

On m’avait appris que les deux caractères de mon prénom avaient été choisis d’après celui du joueur de baseball Masakazu Kaneda, de l’équipe des Kokutetsu Swallows, qui jouissait d’une énorme popularité au moment de ma naissance. C’était un lanceur d’une classe exceptionnelle.

J’ai hésité au moment de choisir un nom pour notre fils. Non, en fait le problème était antérieur à cela, j’avais peur de devenir père. Moi dont le nom n’était qu’un symbole, je devais léguer mon patronyme, y ajouter un prénom et, en tant que père, me porter garant de cette existence ? C’était probablement quelque chose de naturel pour les gens ordinaires, mais pour moi c’était absolument inconcevable.

Alors, je l’ai appelé Haruya. Puisqu’il était né au printemps. Garder le caractère chinois haru pour printemps et y ajouter un autre pour obtenir Haruo ? C’était trop banal. J’ai finalement opté pour Haruya, avec un ya s’écrivant de façon moins commune. Pas très sérieux, tout cela.

Nous avons déclaré sa naissance à la mairie le tout dernier jour autorisé par la loi, le quatorzième. C’est dire combien j’avais hésité à choisir un nom pour notre fils et à devenir père.

Pendant que Haruya s’anéantissait dans les flammes, j’ai pris cruellement conscience à la fois de la tristesse que portait son nom et de ma lâcheté. Depuis sa naissance et durant ces quatre années, je crois bien que, sans aller jusqu’au déni de paternité, je n’avais cessé de tergiverser. J’avais décrété une fois pour toutes que cela n’empêcherait pas le gamin de grandir. Mais cela ne s’était finalement pas passé comme je le croyais.

Les obsèques terminées, nous avons fait installer une tombe. Setsuko et moi nous querellions à chaque stade des cérémonies. Pour des détails, en fait, nous avions fini par nous rejeter mutuellement la responsabilité de la mort de l’enfant. Sans l’entremise des Hotta, je pense que nous nous serions séparés.

— Au fait, je préfère vous dire, afin que vous ne vous mépreniez pas. Ce n’est pas moi qui ai proposé d’oublier. Comment un parent pourrait-il dire une chose pareille ?

Shizuka approuva du chef, tout en me dévisageant.

— J’imagine bien, oui.

— C’est un grand ami à moi. Il s’est mis à genoux devant nous et a eu le cran de nous dire : « Oubliez. »

Après un petit moment passé à contempler la mer d’un air pensif, Shizuka a ouvert la bouche :

— C’est quelqu’un de bien. C’est le charpentier ?

— Non. Même s’il l’avait pensé, Tôru n’aurait pas dit cela. Il ne le paraît pas mais il est du genre péteux.

— Péteux ?

— Timide, je veux dire. Avec moi, en tout cas. Du reste, je le suis aussi. Ce que je viens de vous dire, ce sont les paroles de Hotta.

Hotta nous avait tenu un raisonnement douloureux.

— Faites comme si rien ne s’était passé. Vous n’avez qu’à faire semblant. Vous voulez qu’Akane se retrouve avec un seul de ses parents ?

Ces derniers mots nous avaient convaincus.

Je ne nous voyais pas oubliant le drame. Mais si nous ne faisions pas semblant, ce serait trop pénible pour l’un et pour l’autre. Sûrement Akane resterait avec Setsuko, je paierais une pension alimentaire, et ensuite, si l’un de nous se remariait, le lien ténu qui nous unissait serait définitivement brisé.

J’ai reporté mon regard du côté de la plage soumise à la chaleur du fort de l’été. Etait-ce là que je m’étais arrêté après ma course de quelques pas depuis la grève ?

— Tu ne veux pas arrêter, dis ? lui avais-je demandé, d’un ton piteux tenant autant de la réprimande que de la supplication.

Haruya n’avait jamais vu la mer. Il en était question chaque année, mais je n’avais jamais trouvé le moyen de consacrer ne fût-ce qu’une seule journée à mon devoir paternel.

Je suppose que c’en était trop pour Setsuko de feindre l’oubli et qu’elle avait apporté cette photo de Haruya qu’elle tenait dissimulée jusque-là. C’était compréhensible de la part d’une mère, et moi aussi, même si je n’en parlais pas, j’étais demeuré auprès de l’âme de mon fils.

Setsuko avait rompu notre accord tacite. Je n’avais pas la latitude de prendre en considération son chagrin. Simplement, j’ai pris son geste pour une critique à mon égard et même pensé qu’elle avait dû pousser Akane à me harceler pour aller au bord de la mer.

Mes souvenirs s’arrêtaient là.

Je me suis figé sur la petite ombre que le soleil de midi découpait autour de moi, Setsuko accroupie à mes pieds serrant sur son sein l’étui de la photo. A l’arrière-plan s’étendait la crique tranquille, il n’y a pas eu de plan suivant.

— On marche un peu ?

Levant son bras laiteux qui sortait de sa robe légère, Shizuka a appelé le garçon à qui elle a tendu quelques billets de mille yens, ajoutant qu’il pouvait garder la monnaie.

Même si j’avais voulu régler l’addition, je n’avais pas mon portefeuille sur moi.

— Je vous paierai ma part après, sans faute.

Ses lèvres fardées ont dessiné un sourire. Mon ton d’employé de bureau l’avait-elle amusée ?

— Setsuko et Akane ?

— Je ne sais pas.

Elle s’est mise à marcher sans se préoccuper de moi toujours hésitant. Elle avait ouvert son ombrelle et tenait à la main son panier en rotin. J’ai découvert ses sandales de plage, décorées de fleurs artificielles blanches. Je l’ai suivie, les pieds grillés par le sable.

Mon champ de vision s’ouvrait distinctement en face de moi, le flic-flac des vagues était proche, la brise marine embaumait. Pas de doute, j’avais rajeuni.

Je me suis retourné à plusieurs reprises tout en avançant. Sur la buvette isolée, le fanion Glace pilée flottait toujours au vent.

Rien d’ambigu dans ce que je voyais autour de moi. Cela ne semblait nullement être un rêve que je ferais sur mon lit d’hôpital.

Nous avons longé la ligne où les vaguelettes venaient mourir. Shizuka ne semblait pas vouloir parler mais chantonnait une chanson d’autrefois tout en faisant tourner son ombrelle en dentelle.

Tout à coup, elle s’est immobilisée, m’a confié l’ombrelle, puis, passant son bras sous le mien, a repris sa marche. Un geste d’une telle spontanéité que je ne pouvais m’y soustraire.

Nous n’étions ni dans un film ni dans un roman, on ne pouvait faire revenir le temps en arrière. Si le corps qui a échappé à la mort et subi de dures épreuves récupère brusquement, ai-je songé, on doit se sentir revenu à ses jeunes années. Simplement, pour ma part, le processus de régénération échappe à ma mémoire.

— Ce n’est pas bien d’oublier, a dit Shizuka pour la seconde fois.

— Pas si sûr. A mon avis, les souvenirs sont soumis à un tri. Si l’on devait se souvenir de toutes les choses qui nous sont désagréables, nous n’aurions plus d’avenir possible.

C’est ainsi que j’avais interprété l’admonestation de Hotta. Grâce à lui, j’avais retapé vaille que vaille mon existence.

— Il serait peut-être temps de vous rappeler, non ?

C’est vrai, elle a raison. Setsuko et moi n’avons pas devant nous de quoi fonder des espoirs mirobolants. Vivre vieux et en bonne santé, voyager, voir grandir les petits-enfants, tout au plus.

Même en brisant le tabou et en évoquant Haruya, sans doute n’éprouverions-nous qu’une tristesse adoucie. Au contraire, il m’a semblé que les souvenirs de ces quatre années que nous avions vécues ensemble ne nous reviendraient pas sans nostalgie.

Il se peut que cette étape dans la vie que représente l’arrivée à la retraite soit porteuse d’une signification essentielle. Aujourd’hui, je peux rire de n’importe quel événement dont ce monde à part qu’est désormais la compagnie a été le théâtre, même de la plus irréparable de mes bourdes. J’ai beau faire retour sur mon passé, mon ancienne société n’est plus qu’une espèce de corps céleste totalement étranger à mon modeste avenir.

En me faisant ces réflexions, je me dis que si, dans cet élégant vaisseau spatial de la vieillesse, nous partagions les souvenirs de Haruya que chacun possédait par-devers lui en cachette, nous pourrions peut-être obtenir des fossiles de toute beauté qui ne nous blesseraient aucunement…

Le fait est que nous pouvons lâcher la bride à nos souvenirs, à présent. De la nostalgie, l’un comme l’autre en éprouvera, mais sans qu’elle s’accompagne de chagrin ou de pleurs.

Le sable avait fait place à la grève. J’ai cherché des yeux Akane au milieu des enfants porteurs de seaux en quête de petits poissons.

Pour je ne sais quelle raison, l’Akane que je garde en moi est toujours une petite fille, en dépit des années. Elle a beau avoir eu vingt ans, entrer dans la trentaine, l’image de notre Akane fillette ne s’efface pas.

En levant la tête, j’ai aperçu une terrasse s’avançant sur un promontoire qui interceptait la lumière du soleil.

— Allons déjeuner, a proposé Shizuka en s’engageant dans un escalier en colimaçon accolé à la paroi abrupte. Comme je n’imaginais pas une auberge creusée à même la roche, j’ai conclu à la présence d’un parking au sommet du promontoire.

Je ne me souvenais pas de l’endroit. Riche idée que d’avoir installé cet escalier en bout de terrasse pour la relier à la plage, ai-je pensé, mais je me demande si c’est bien légal, si les consignes de sécurité sont bien respectées.

Les marches étaient recouvertes d’une épaisse couche de peinture blanche. Si elle avait une certaine classe, l’auberge ne semblait pas bien ancienne.

— Oh mais vous ne supporteriez pas la hauteur ?

Shizuka a souri tandis qu’elle faisait tournoyer le bas de sa robe. Je me sentais défaillir à chaque volée en spirale.

Nous avons grimpé en longeant un énorme palmier à chanvre. Bientôt, la crique nous est apparue dans son ensemble. Etais-je le seul à qui cette montée paraissait longue ?

J’ai le souvenir très net de ma première expérience de la peur. C’était à l’occasion d’une excursion, j’étais en première ou en deuxième année de primaire et nous étions montés à la tour de Tokyo qui avait été achevée peu de temps auparavant. Je crois qu’à cette époque le belvédère était situé beaucoup plus bas que de nos jours, cependant, comme aucun des grands immeubles actuels n’existait encore alentour, la hauteur était plus que suffisante pour avoir le vertige. Rien à faire, je ne pouvais pas m’approcher du vitrage, je restais collé le dos à la paroi.

— Ça ne risque rien. Venez.

Shizuka m’a tiré par la main. Ma paume devait être comme cette fois-là, moite. Le souvenir m’est revenu. A la montée, nous avions pris l’ascenseur mais l’escalier pour redescendre. Sans Tôru qui m’avait tenu par la main – « Ça craint rien » –, je suis certain que je me serais mis à pleurer et serais devenu la risée de la classe. Dans ces années-là, avoir peur déshonorait les hommes.

— Et après ?

Shizuka écoutait, amusée, cette anecdote de la tour de Tokyo que j’avais entrepris de lui conter sans qu’elle m’eût rien demandé. Elle la ponctuait parfois d’un rire. Une femme peu loquace mais bonne auditrice.

J’étais emporté et le récit de mes autres humiliations l’a réjouie.

La terrasse était déserte, nous avions tiré en arrière un banc émaillé et nous nous sommes assis côte à côte. De cette manière, le sol était invisible, seuls apparaissaient le ciel et la mer à travers les palmes.

Un homme avec une queue-de-cheval est venu prendre les commandes. L’air peu commode, parfaitement à l’aise dans la brise marine, il m’a donné l’impression de ne pas pouvoir vivre ailleurs qu’à cet endroit.

J’ai commandé une bière, Shizuka un café.

— Vous êtes déjà allée à New York ?

— Non.

Je lui ai raconté que le belvédère de l’Empire State Building était à l’air libre et que j’avais été incapable de mettre un pied dehors.

— Vous êtes gravement atteint, a-t-elle fait avec un sourire amusé. Et sur la Muraille de Chine ?

— Pareil.

A partir des années 1980, le volume des affaires avec la Chine avait brusquement augmenté. Si j’étais resté en poste un total de six ans, c’était parce qu’on manquait de personnel parlant la langue. Durant les trois années passées à Shanghai, Setsuko et la petite m’avaient accompagné, mais le problème de l’école se posant, j’étais resté seul ensuite à Pékin.

Chaque fois que nous recevions des clients du Japon, j’étais dans l’obligation de les emmener voir la fameuse muraille. Sur les sites les plus proches de Pékin aménagés pour les touristes, Badaling et Mutianyu, les enfilades de marches montaient à l’assaut de hauteurs escarpées et j’en concevais une peur encore plus grande que celle éprouvée au sommet de l’Empire State Building.

— Forcément, j’étais avec des clients, je ne pouvais décemment pas me montrer hésitant.

Tout en souriant, Shizuka m’a demandé, intriguée :

— Et l’avion ?

Cela ne me faisait ni chaud ni froid. Autant que je sache, ceux qui sont affligés du même mal sont unanimes là-dessus. Beaucoup ne sont guère à leur aise en avion mais cela vient de l’espace confiné plutôt que de l’altitude, ou bien alors, je crois, de la perspective d’un éventuel accident.

— Votre profession vous y a habitué ?

— C’est probable. Même que ma place préférée est près d’un hublot, figurez-vous.

L’instant d’après, je me suis mis à réfléchir à ce qui pouvait provoquer cette irrésistible acrophobie.

Il est certain que la visite à la tour de Tokyo en première ou deuxième année de primaire a été ma première occasion d’en prendre conscience. Jusque-là, j’aimais beaucoup grimper aux gymnases de jungle et dans les arbres, jamais je crois, je n’avais eu peur des endroits élevés.

Se pourrait-il que, ce fameux jour, j’aie fait je ne sais quelle expérience affreuse ? A laquelle se serait tout simplement substituée la hauteur de la tour ?

Shizuka m’observait, l’air de dire allons, rappelez-vous.

Mais oui. Ce jour-là, je me suis senti triste à mourir. Il était prévu de monter à la tour de Tokyo tout juste terminée et beaucoup de mères nous accompagnaient. Certains pères étaient là aussi qui faisaient tourner leurs caméras huit millimètres.

Le contexte dans lequel s’inscrit cet épisode m’échappe. Ce que je puis en dire, c’est que j’ai eu la sensation que l’espèce « mère », qui appartenait à un monde autre que le mien, venait de faire irruption inopportunément dans cette visite que j’attendais avec une grande impatience. Car je me faisais une vive joie de cette visite. Cela ne m'est par la suite jamais arrivé lors des réunions de parents d'élèves ou des fêtes sportives.

Mères et enfants se pressaient contre les vitres du belvédère. Sans doute parce qu’ils n’étaient pas habitués à une telle hauteur, tout le monde semblait s’être donné la consigne de se prendre la main. Mais moi, à aucun prix je n’aurais voulu me glisser parmi eux et m’exclamer d’émerveillement. Je me tenais derrière, adossé à la paroi ou accroupi, à attendre que le temps passe.

Je ne ressentais ni jalousie ni envie. Je ne connaissais personne qui aurait pu me serrer fort la main ou me prendre par l’épaule et m’attirer contre lui dans les moments où je me sentais en danger. En un mot, j’avais fait la découverte inopinée de la nature fondamentale et la raison d’être de l’espèce « mère ».

L’appréhension éprouvée à l’idée que tout le monde en avait une et que j’étais le seul à faire exception avait franchi d’un coup jalousie et envie pour se muer en épouvante.

— On dirait que vous avez retrouvé vos souvenirs.

J’ai approuvé de la tête, après une gorgée de bière.

— Ça m’avance à quoi de les retrouver ? Uniquement à me rendre malheureux.

Sans répondre, Shizuka a bu son café. D’un geste distingué, tenant la sous-tasse en soucoupe.

— Tôru m’a pris la main.

J’ai repoussé sèchement la main réconfortante qu’elle venait de poser sur la mienne. Même si son geste était bien intentionné – ou plutôt justement parce qu’il l’était –, cette main qu’elle me tendait me dégoûtait.

J’ai lu de la peine sur son visage. Enrobant, comme s’il s’agissait d’un objet honteux, de sa main droite cette main gauche que j’avais repoussée, elle s’est excusée.

— Non, c’est moi qui m’excuse.

Je ne sais pas si je suis d’un caractère emporté ou pas. Ma nature heureuse me porte à tout prendre du bon côté, cependant il m’arrive aussi de laisser éclater mes sentiments, comme dans le cas présent. Oui, je disjoncte.

Ne sachant où se trouvait le disjoncteur, mes collaborateurs étaient toujours sur le qui-vive. Je ne suis pas loin de penser que mon aptitude en tant qu’employé atteignait là sa limite. Nul doute qu’en qualité de supérieur je manquais d’ouverture d’esprit.

Bien évidemment, je sais, moi, où se trouve le disjoncteur. A peine effleure-t-on ce complexe d’infériorité que je tiens masqué, par exemple au premier mot faisant sentir un préjugé envers l’origine, le cursus scolaire ou le milieu familial, je perds le contrôle de moi-même. Si la discrimination a un caractère général, je peux encore me surveiller, mais cela se complique dès que mon expérience personnelle est impliquée, alors que l’autre ne comprend pas du tout la source de ma colère. L’épisode avec Shizuka l’illustre à merveille. Il était peu probable qu’une personne étrangère comprenne ce qu’avait de sacré la main de Tôru entourant ma peine de son cocon, plus de cinquante ans auparavant.

— Des fois, je disjoncte. Sans raison.

— Je vous demande pardon.

— Ne vous excusez pas. Ça m’arrive comme ça, sans raison.

— Il y a une raison. Certainement.

— Non, je vous dis.

Elle a bon cœur, je me suis dit. J’avais souvenir d’un échange semblable avec Setsuko. De plusieurs, même. Les rôles pouvaient être inversés. Tout en faisant preuve de ménagement envers l’autre, aucun de nous ne voulait dévoiler la « raison ». C’était comme un accord tacite, une règle entre nous.

Notre banc était surmonté d’une banne de toile blanche. Les ongles de pieds que Shizuka laissait dépasser de l’ombre étaient couverts d’un vernis de la même nuance que son rouge à lèvres.

On jouait du jazz vocal, une musique tout à fait adaptée à ce lieu. Ce timbre chaud ne pouvait provenir que d’un disque vinyle.

Ce patron aux cheveux gris en queue-de-cheval était-il accro aux vinyles ? Ou bien étais-je à une époque qui ignorait encore les CD ?

La bière faisant son effet, le sommeil s’est fait envahissant.

Comme j’écoutais ce vieux disque, un autre souvenir m’est revenu.

Un café sombre, dans une ruelle qu’on atteignait depuis la rue commerçante couverte face à la gare ; un aquarium peuplé d’un petit banc de poissons tropicaux de toutes les couleurs ; une clochette de vache sonnait désagréablement chaque fois que quelqu’un entrait ou sortait.

Cela remontait à près de quarante ans et je ne me rappelais pas tous les détails. Si la date – un 25 décembre – résistait à l’oubli, ce n’est pas parce que c’était Noël mais l’anniversaire de notre mariage.

Peut-être avais-je avancé la date de mes congés du Nouvel An ou pris un jour sur ceux qu’il me restait, en tout cas, ce ne pouvait être qu’un jour de semaine puisque nous avons présenté notre déclaration de mariage au guichet de la mairie.

Je n’avais pas fait de demande en mariage. A mon avis, peu d’hommes appartenant à ma génération en faisaient une. La plupart du temps, on se contentait de faire porter le nom de l’épouse sur son état civil sans organiser de cérémonie. En un mot, on disposait d’une entière liberté, convoler n’avait rien de l’événement normalisé, protocolaire, d’aujourd’hui.

Comme le concubinage était mal vu, nous avions donc décidé, après nous être fréquentés pendant un an, de nous unir de façon administrative.

Nous avons pris la direction de la mairie d’un pas joyeux, mais il restait un point sur lequel il me fallait de toute nécessité obtenir l’accord de Setsuko. Mon état civil énigmatique. Je n’avais aucune envie d’un entretien trop formel, aussi l’ai-je entraînée dans le premier café venu.

Après avoir bavardé de choses et d’autres, j’ai feint de m’aviser tout à coup d’une chose et j’ai posé sur la table la copie de mon état civil. A son tour, Setsuko a sorti le sien de son sac, qu’elle a posé à côté du mien comme s’il s’agissait d’une carte à jouer.

C’est ainsi que l’un et l’autre avons pris connaissance de nos origines, que nous n’avions guère abordées jusque-là.

Bien que complexe, l’état civil de Setsuko était facile à comprendre. Sa mère en avait été radiée un certain nombre d’années plus tôt, très vite remplacée par sa belle-mère, et elle avait trois frères et sœurs. Si sa mère s’était elle aussi remariée et avait eu des enfants, je ne voyais pas où Setsuko aurait pu se sentir chez elle.

Je la plaignais. Moi, j’étais libre de toute attache susceptible de me faire souffrir.

Mon état civil à moi était tout le contraire, on n’aurait pu faire plus sobre. A se demander si un état civil pouvait exister avec autant de blancs.

Mon domicile légal était à l’adresse de l’orphelinat. Case suivante : Procès-verbal de découverte d’un bébé abandonné et une date. Bref, j’étais un parfait inconnu et c’était à ce procès-verbal que je devais de posséder un état civil. Ma date de naissance était supposée être le 15 décembre 1951. Nom et prénom du père : Néant. Lien de parenté : Fils aîné, mais de quelle famille ?

La teneur du fameux procès-verbal ne figurait pas. C’était un état civil d’une concision véritablement artistique, à croire que j’étais tombé du ciel.

Setsuko est restée un long moment penchée dessus. On aurait dit qu’elle tentait de déchiffrer dans ces vides une écriture ancienne disparue.

Enfin, tournant le regard vers l’aquarium aux poissons tropicaux, elle s’est mise à pleurer sans rien dire. Je ne savais si c’était d’apitoiement pour moi ou pour elle.

— Ça te convient ? ai-je dit.

— Mais oui, a-t-elle répondu.

Tout ce qui n’avait jamais eu lieu entre nous – déclaration d’amour, demande en mariage, cérémonie –, tout cela s’est accompli à cet instant.

Il se peut que nous ayons prononcé ces mots et fait ces gestes dans un ordre inverse, mais quelle importance ?

Quand la clochette a tinté et que nous nous sommes retrouvés dehors, j’ai eu l’impression qu’un monde nouveau s’ouvrait devant moi. Lorsque, après ma sortie de l’orphelinat, j’avais emménagé dans la boutique du journal, lorsque, mon concours d’entrée réussi, je m’étais installé dans le foyer de l’université, ou lorsque j’avais intégré la compagnie, j’avais éprouvé le même genre d’émotion, mais jamais aussi distinctement qu’à cet instant. Je me sentais comme un insecte qui n’a pu se métamorphoser malgré plusieurs mues mais se voit enfin pourvu d’ailes et prend son essor.

Je crois que Setsuko ressentait la même chose. L’endroit que l’homme à l’état civil lapidaire et la femme à l’état civil compliqué recherchaient était le même.

Le formulaire déposé, nous avons obtenu deux exemplaires d’un nouveau document, sans qu’aucun d’entre nous ne l’eût demandé, puis nous avons longé le boulevard aux arbres dénudés sans échanger un mot, nous contentant de serrer sur nos cœurs ce précieux talisman.

Est-ce en revenant de là, je ne sais plus, que nous avons loué des habits et nous sommes fait prendre en photo, pour les enfants qui viendraient au monde plus tard ?

— Est-ce que vous êtes croyante ? lui ai-je demandé, tandis que je sentais les premiers effets de la bière.

— Pas du tout, m’a-t-elle répondu aussitôt, ajoutant après un silence : Je ne crois pas plus dans les dieux qu’en Bouddha.

Ce que je m’étais imaginé avec effroi venait d’être réfuté. Dans le même temps, j’ai eu l’impression d’avoir aperçu un fragment de l’existence de cette femme si curieusement distinguée. Je devinais que peines et tracas avaient glissé sur elle sans laisser de stigmates et qu'ils avaient plutôt servi de terreau chez cette femme raffinée.

Elle avait porté ses doigts à ses lunettes et contemplait l’anse baignée de soleil. Peut-être ma question avait-elle amorcé le flux de mauvais souvenirs.

— Vous êtes amie avec madame Neige ?

Un bref cri de gorge a trahi sa surprise.

— C’est-à-dire que j’ignore son véritable nom. Je l’ai rencontrée un jour où il neigeait, d’où ce nom de madame Neige. Elle est nettement plus âgée que vous, mais c’est une femme tout à fait attirante, vous savez.

— Je ne la connais pas, a-t-elle laissé tomber après un instant d’apparente réflexion.

Pourquoi mentirait-elle ? ai-je songé. S’il en était ainsi, mon hypothèse, que je croyais solide, comme quoi elle fréquentait le club de gym de Setsuko se trouvait elle aussi réfutée. Il est vrai qu’elle n’en avait pas parlé, et que mon argument pour fonder cette hypothèse était uniquement qu’elles avaient en commun une belle harmonie de proportions.

— Voilà que le sommeil me prend.

— Eh bien, faites un petit somme.

— Impossible sur nos chaises japonaises.

— Paroles de prétentieux.

Elle s’est rapprochée de moi. Incapable de résister au sommeil, j’ai confié ma joue à son épaule revêtue de la robe d’été. Bien que maigre, elle m’a offert un confort qui m’a épargné le contact de ses os.

Est-ce parce que le Japon des temps anciens ignorait l’usage des sièges hauts que nos chaises sont dans l’ensemble de petites dimensions ? Ou à cause de notre petite taille et de notre bon maintien ?

Tandis que je somnolais, le soleil estival a décliné, les falaises ont étendu leurs ombres et la crique tranquille a pâli peu à peu.