L'Ombre d'une vie
La visite de Norio Hotta l’avait prise au dépourvu.
L’épouse
La visite de Norio Hotta l’avait prise au dépourvu.
Quand il avait appelé sur le portable de son mari, elle était d’abord restée sans comprendre, tant leurs relations s’étaient distendues. Son mari avait même des scrupules à évoquer son vieil ami, a fortiori depuis que celui-ci était directeur général de la maison mère.
Hotta s’inquiétant de l’état du malade, elle lui avait répondu qu’il n’avait pas repris ses sens, et il s’était enfermé dans un lourd silence à l’autre bout du fil. Setsuko elle-même n’avait pas souvenir de lui avoir expliqué ce qui était arrivé, ni les détails de l’état de son époux, tant elle était tourneboulée.
Leur dernière rencontre datait d’une vingtaine d’années, croyait-elle se rappeler. Hotta était passé au bureau de Shanghai où son mari était en poste et ils avaient dîné ensemble.
Elle ignorait la tournure que leurs relations avaient prise entre-temps. Son mari n’était pas du genre à parler travail, et à la pensée que c’était Hotta qui avait le plus brillamment réussi de tous ceux qui étaient entrés avec lui dans la société, elle-même hésitait à le questionner.
Un sacré bonhomme, celui-là. Je ne lui arrive pas à la cheville, crois-moi.
A chaque nouvelle promotion de Hotta, il lui en faisait part en s’en réjouissant comme s’il était question de lui. Dépourvu de la moindre parcelle de jalousie, il paraissait authentiquement fier de son ami.
Tu peux être certain qu’il va t’aider à avoir une promotion, lui avait-elle dit un jour sans trop réfléchir, et il s’était aussitôt rembruni. Je plaisantais, s’était-elle dérobée prudemment. Elle connaissait son honnêteté de brillant lycéen chef de classe devenu un adulte identique à lui-même, et il arrivait fréquemment qu’il se ferme à une plaisanterie.
Tout ceci expliquait qu’il ait choisi au contraire de mettre de la distance entre lui et un Hotta qui grimpait régulièrement dans la hiérarchie. Elle n’en concevait pas d’irritation. Ce qu’elle aimait par-dessus tout chez lui, ce n’était ni sa haute taille qui lui conférait si belle allure, ni son sens de l’humour, pas plus que sa gaieté teintée d’elle ne savait quelle distraction, non, c’était ce qui était le plus vital en lui, son honnêteté avec laquelle il se refusait obstinément à composer.
Chose singulière, Setsuko, qui s’était levée de sa chaise, se sentit absente du champ de vision du nouveau venu, surgi inopinément dans l’unité de soins intensifs. Hotta laissa choir le manteau qu’il tenait à son bras, serra avec force le barreau du lit comme pour s’y raccrocher et gémit : « Ah, mon vieux Take, comment je te retrouve ! » Puis, sans en croire ses yeux, elle le vit se couvrir le visage à deux mains et se lamenter. Les visiteurs qui s’étaient succédé sans interruption jusque-là avaient certes eu des paroles d’encouragement, mais aucun ne s’était laissé aller ainsi.
C’est alors seulement qu’elle songea qu’il le croyait mort.
— Ah, je te demande pardon, fit-il en relevant enfin la tête. Ne l’avait-il pas remarquée ou bien son émotion avait-elle pris le dessus, elle n’aurait su dire.
— Je ne l’ai appris que tantôt, ça m’a fait un de ces chocs.
Il s’essuya les yeux avec son mouchoir. Il n’avait pas l’air gêné d’avoir perdu son sang-froid. Elle réalisa que c’étaient leurs relations sociales qui les avaient éloignés l’un de l’autre, en dépit de l’étroitesse de leurs liens d’amitié.
– Merci d’avoir pris sur votre temps si précieux pour lui rendre visite.
Elle devait être très attentive à ce qu’elle disait. Le moindre mot risquait d’être pris pour un sarcasme ou un reproche.
— Et comment va-t-il ?
Devait-elle lui dire toute la vérité ? Elle hésita mais se dit qu’être évasive, ce serait faire preuve de froideur envers lui qui se montrait si affligé.
— Il paraît que son état est grave. L’hémorragie est sévère, la pression intracérébrale rend toute opération impossible, m’a dit le docteur.
Hotta leva les yeux vers la fenêtre, expira lourdement.
Elle savait que l’expression « état grave » que le médecin avait employée voulait dire qu’il était entre la vie et la mort. En clair, qu’il était sans doute à l’agonie. Sauf que cela ne revêtait aucune réalité pour elle.
En cas d’hémorragie, on opère si l’on est certain qu’on va sauver le patient, sinon on écarte d’emblée l’intervention, se souvenait-elle d’avoir entendu dire. Apparemment une tomographie permettait de se faire une idée exacte avant de prendre une décision.
Le courage lui manquait pour interroger davantage l’homme de l’art, mais à vrai dire, elle se doutait qu’une pareille décision avait été prise pour son époux.
— Je ne savais même pas qu’il y avait ce pot de départ vendredi. Si j’avais été au courant, j’aurais tout laissé tomber pour venir. Toi non plus, tu n’y étais pas, n’est-ce pas ?
— Il m’a bien demandé ce que je comptais faire, mais ça m’était vraiment impossible.
Cela, quelqu’un comme Hotta pouvait le comprendre. A n’en pas douter, l’organisateur de la fête avait incité Masakazu à inviter sa femme, mais celui-ci répugnait à la sortir en public, et elle-même ne s’y sentait pas à son aise. Un couple de la vieille école.
— Tout de même, tu n’y es pour rien, Setchan.
Tout à coup il venait de lui parler comme au bon vieux temps, tandis qu’il gardait les yeux levés vers la neige. C’était si impromptu qu’elle crut s’être fourvoyée à une époque révolue, mais cela lui fit chaud au cœur.
Elle déplia une chaise métallique et la lui proposa. Il semblait s’être un peu empâté mais elle ne lui aurait pas donné plus que son âge.
— Vous n’avez pas changé, monsieur Hotta.
— Oh, si tu vas par là, toi non plus, je te retrouve telle que je t’ai connue. Takewaki est un heureux homme.
De sa propre initiative, elle entreprit de lui parler de ce qui s’était passé trois jours plus tôt.
Le 16 décembre, jour où s’était tenu le pot de départ, était le lendemain de son soixante-cinquième anniversaire, autrement dit le lendemain de son départ à la retraite. Dirait-on pas un fait exprès, avait-elle songé, mais au dire de son mari, « ça vaut mieux que si j’étais encore en activité ». Le dernier mois de l’année étant particulièrement chargé, trouver une date convenant à ses proches collègues n’avait pas été facile, et on s’était finalement rabattu, expliqua-t-elle, sur un compromis bancal : dix-sept heures, le vendredi.
Ce créneau permettait aux uns de retourner à leur travail, aux autres de se rendre à tel ou tel dîner d’affaire prévu.
Son mari avait commencé à se préparer bien en avance, avec entrain. Il n’avait rien changé à sa tenue habituelle. Chemise blanche et cravate discrète ; costume bleu foncé comme il en portait depuis ses jeunes années.
Sa santé ne lui causait pas d’inquiétude particulière. Il buvait raisonnablement, avait cessé de fumer bien des années auparavant. Sa tension était celle qu’on a à son âge et Setsuko croyait pouvoir dire qu’il ne s’en souciait pas. Il prenait des médicaments contre le cholestérol et un début d’obésité, ce qui ne faisait pas automatiquement de lui un malade. Il lui avait paru tout à fait comme à son ordinaire. Exactement comme chaque jour, ils avaient eu cet échange sur le pas de la porte : « Bon, j’y vais. – A ce soir. »
La veille, elle ne s’était pas sentie émue plus que cela mais il est vrai qu’elle s’était dit ce matin-là : « C’est la dernière fois » en le voyant s’éloigner sous les cerisiers de la rue dépouillés par l’hiver. Prémonition ? C’était possible.
Elle était revenue dans le séjour, avait étalé des brochures sur la table et réfléchi à ce projet de voyage à l’étranger qui risquait bien de ne jamais voir le jour si elle laissait ce soin à son époux.
Ils auraient désormais tout leur temps devant eux.
A ne savoir qu’en faire.
Il avait été en poste à Shanghai et à Pékin, soit six années de Chine, c’était amplement suffisant. Oui, cette fois, elle allait opter pour l’Europe, qu’ils ne connaissaient pas. S’inscrire à un voyage organisé, c’était s’épargner les complications, mais ni l’un ni l’autre n’était à son aise au milieu d’inconnus. Qu’à cela ne tienne, elle allait mettre sur pied un voyage en amoureux sans ménager ni l’argent ni le temps.
En compagnie d’un mari parlant couramment anglais et accoutumé aux missions à l’étranger, ce serait là un second voyage de noces, le départ d’une nouvelle vie, et elle se disait que cela n’avait pas de prix.
Elle avait dispersé prospectus et magazines en remuant ces idées, avait décidé de regarder l’émission sur les voyages qu’on donnait sur une chaîne satellite. Elle avait goûté tout son soûl à ce moment dépourvu de toute inquiétude.
Alors qu’elle s'assoupissait sur le canapé, le téléphone avait sonné. Un réflexe lui avait fait regarder la pendule, comme si elle était prise d’un mauvais pressentiment. Elle se souvenait clairement de l’heure : vingt heures quinze. A l’instant même, c’en fut fini de ce moment de plénitude.
— Je suis bien chez monsieur Masakazu Takewaki ?
A cette simple question préliminaire, elle sut ce qui s’était passé. En dépit du caractère totalement inattendu de l’événement, cela se révéla à elle, comme si elle venait d’ouvrir un paquet contenant le cadeau qui lui était destiné. Elle ne se souvenait pas de la suite de la communication.
Elle était étonnée de se voir un tel sang-froid, parce que, au fond, elle n’avait jamais associé son mari à la maladie ou à la mort. Sans qu’elle sût pourquoi, son oreille avait enregistré cet appel urgent comme s’il ne la concernait pas.
Elle avait pris soin de couper le gaz, éteint les lumières mais pas toutes pour qu’on ne devine pas que la maison était vide, fermé toutes les ouvertures, puis elle était sortie. Elle avait rejoint l’avenue Ôme et c’est alors qu’elle faisait signe à un taxi – ce qui n’était pas dans ses habitudes – qu’elle avait enfin pris conscience de la gravité de la situation. Tu ne peux pas te permettre de prendre le bus ou le métro, venait de dire son corps maintenant en éveil à son esprit engourdi.
— Pour son pot de départ, la moindre des choses aurait été qu’il dispose d’une voiture. Je suis impardonnable.
— Ce n’est pas de votre faute. Ça lui serait arrivé tôt ou tard, vous savez. Ne vous mettez pas martel en tête.
Mais elle le savait bien. Elle était même certaine que son mari avait fait savoir au préalable qu’il ne voulait pas de véhicule navette.
Elle se l’était représenté mentalement quittant l’entrée de l’hôtel, avec dans les bras la gerbe de fleurs qu’on lui avait offerte.
— Il avait reçu une magnifique gerbe de fleurs. Il semble qu’il l’ait portée tout ce temps dans le métro. C’est à se demander s’il ne se sentait pas gêné, ça faisait tellement retour d’un pot de départ à la retraite.
Le regard de Hotta fila à la ronde en quête des fleurs. Apportées en même temps que lui, elles n’avaient pu être introduites dans l’unité de soins intensifs. Il souhaita à part lui qu’elles soient encore épanouies quelque part dans l’établissement.
— C’est tout à fait lui.
— C’est quelqu’un qui n’a que faire du qu’en-dira-t-on.
— Je voulais dire que ces fleurs étaient un cadeau, il n’a pas voulu les refiler à quelqu’un ni les laisser à l’hôtel. Je me demande si l’idée même lui en est venue.
— C’était une gentille attention de leur part, il faut dire. Et ce serait tout lui, ça ?
Hotta acquiesça d’une monosyllabe avant d’ajouter :
— Tu es bien placée pour le connaître, pas vrai ?
— Pour ça, je le connais, bien sûr…
Ils avaient beau avoir vécu quarante années de vie commune, certains côtés de son mari échappaient toujours à Setsuko. Elle pensait que la réciproque était aussi valable. Elle n’aurait su dire pour les autres couples, mais entre eux tout au moins, une règle implicite existait : on ne fouillait pas dans le passé du conjoint.
— Excusez-moi, je n’ai même pas de thé à vous offrir.
— C’est moi qui m’excuse, j’avais la tête ailleurs, je suis venu les mains vides.
— Savez-vous ce qu’on m’a dit ? Même inconscient, il se peut qu’il nous entende.
— Quoi ? Tu crois vraiment ? Si c’est le cas, on ne peut pas dire n’importe quoi.
— Les fleurs ne l’intéressent pas du tout, vous savez. Mes plantes d’intérieur, pour lui, ça prend tout de suite des proportions de jungle.
— Mais tous les hommes sont comme ça. Et c’est pareil pour moi. Je trouve ça plus déprimant que beau.
— Et madame Hotta, elle va bien ?
— Toujours à soigner ses fleurs sur la véranda. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je lui dise de passer ?
— Ça me ferait très plaisir de la revoir. Mais ne vous croyez pas obligé, surtout.
Les mains de Hotta se refermèrent sur un pied de son mari par-dessus la mince couverture.
— Peut-être qu’il voulait te les montrer, ces fleurs ?
Ces mots la touchèrent. L’image de son mari appuyé à la portière de la voiture avec sa gerbe dans les bras surgit devant ses yeux. Possible, songea-t-elle.
— Tu m’excuseras mais je dois y aller, j’ai un rendez-vous, dit-il après un coup d’œil à sa montre.
— Mon Dieu, mais je vous accapare ! Merci encore d’avoir pris la peine de vous déranger.
Elle s’inclina avec une intense reconnaissance. Ainsi, il n’était pas simplement passé sur le chemin de la maison, il allait retourner au centre-ville. Il leur avait fait l’amitié d’accourir durant un court intervalle de son emploi du temps surchargé.
— Et votre Akane, elle va bien ?
— Oui. Elle est en congé maternité, elle ne peut pas le veiller.
— Ah bon ? Je l’ignorais. Takewaki est grand-père, alors ? Dire que je ne l’ai pas félicité.
— Grand-père deux fois, figurez-vous. Elles sont nées à un an d’intervalle.
Il lui avait fait plaisir en se souvenant du prénom de leur fille.
— Et vous, vous avez des petits-enfants ?
— Deux aussi. Pas des petits-enfants, des enfants d’enfants.
— Pardon ? Des enfants d’enfants ?
— Exactement. Je n’ai pas encore envie de les considérer comme des petits-enfants.
Il s’était expliqué en riant sous cape. Il ressemblait à son mari, lequel avait juré ses grands dieux qu’il ne se laisserait jamais donner du « papy ».
Au moment de prendre congé, Hotta se pencha au chevet de Takewaki à qui il chuchota : « Hé, Takewaki, il faudrait peut-être songer à te réveiller. J’ai un tas de choses à te raconter. »
Setsuko n’y vit pas une plaisanterie. Non. Le monde dans lequel son mari avait vécu était une compagnie, un milieu inconnu d’elle et des siens.
— Monsieur Hotta… dit-elle en direction du dos qui s’éloignait. Qu’au moins elle lui fasse savoir. Il vous était infiniment reconnaissant. Il ne cessait de répéter qu’il vous devait tout. Acceptez nos remerciements.
Dos tourné, Hotta n’esquissa ni approbation ni dénégation, il sortit de la chambre sur un bref « Bon, eh bien… »
Setsuko avait prononcé ces mots sans aucune arrière-pensée, uniquement désireuse de se faire la porte-parole de son mari, mais peut-être n’avait-elle réussi qu’à embarrasser le visiteur. Elle ne savait rien de ce monde à part qu’est une firme.
Elle se rapprocha de la fenêtre, suivit des yeux Hotta qui avançait sans parapluie sous l’épaisse averse cotonneuse.