L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 8 sur 17

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L'Ombre d'une vie

Plus aucun signe vital.

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L’infirmière

 

Plus aucun signe vital.

Arrêt cardiaque. Pouls non palpable. Naoko Kojima secoua le médecin en train de dormir.

— Docteur, docteur. Monsieur Takewaki ne donne plus de signes vitaux.

Un jeune interne se serait déjà levé d’un bond. Un vieux de la vieille prendrait les mesures adéquates même avec des yeux lourds de sommeil. Mais un médecin autour de la trentaine est tellement habitué à ne voir la mort que dans le corps physique qu’il n’inspire qu’une confiance limitée. Il jette l’éponge trop vite.

— Docteur, docteur !

Voilà pourquoi je ne me plais pas en USI. En vingt-cinq ans de carrière, Naoko avait souvent travaillé dans des services de soins dits « mineurs » parce que n’ayant qu’un lointain rapport avec la mort. Lorsque, plus jeune, elle avait travaillé dans l’unité de soins intensifs d’un autre établissement, elle avait très vite accusé le coup, incapable de supporter tension nerveuse et scènes dramatiques.

— Docteur, docteur !

A quoi bon le réveiller, je vois déjà ce qui va se passer. Ne t’occupe pas de lui. Avant tout, prendre les mesures de survie qui s’imposent et attendre l’arrivée de la famille, c’est tout.

Monsieur Takewaki est décédé. Considérer qu’il vit encore, maintenir le cœur en activité une trentaine de minutes, c’est suffisant, et quand la famille sera au complet, annoncer avec la solennité d’usage l’heure du décès, voilà ce que le médecin de garde devait faire. Du moins était-ce l’opinion de Naoko.

— Docteur.

Elle se réveilla au son de sa propre voix. Elle releva la tête du bureau sur lequel elle dormait, regarda le monitoring.

J’aime mieux ça. Il est vivant.

— Que vous arrive-t-il, Kojima-san ? Reposez-vous un peu, s’inquiéta une jeune infirmière.

Naoko regarda l’horloge : vingt-deux heures, bien trop tôt pour prendre du repos, se dit-elle.

— Ah, je me suis laissée aller. Ce n’est pourtant pas l’âge, Aichan. C’est ce système de relève à deux équipes. Il est trop pénible.

Elle s’était trouvée désappointée en apprenant que la mère de cette collègue était plus jeune qu’elle. C’était normal après tout, il n’y avait qu’à faire le compte, mais à l’instant même, elle avait vu des enfants dans toutes les infirmières qu’elle considérait jusque-là comme des collègues. Et elle s’était proposée pour ce service de nuit afin d’échapper à cette différence d’âge qu’elle ressentait.

— Tu sais, ma petite Ai… chuchota-t-elle. J’ai rêvé que monsieur Takewaki était sutetta.

— Non, c’est pas vrai, Kojima-san !

Naoko se sentit soulagée de voir que l’autre avait compris le sens de ce terme d’argot médical. Sutetta signifie être décédé. Ce terme qui vient de l’allemand sterben était un de ceux qu’elle avait appris dans sa jeunesse, mais bien peu de collègues le connaissaient de nos jours.

Un exemple : lorsqu’il lui arrivait de dire « corps de garde » pour poste des infirmières, on riait. Autrefois, c’était un terme tout à fait commun, tout le monde l’avait à la bouche et le prononcer était devenu inconscient chez elle.

— Oui. Figure-toi que je me suis assoupie et quand j’ai soudain rouvert les yeux, monsieur Takewaki ne présentait plus aucun signe vital. J’ai eu un choc et j’ai voulu réveiller le docteur…

— Qui ne s’est pas levé, hein ? C’est pas que dans les rêves qu’il est comme ça, vous savez.

Effectivement, c’est une plaie, un docteur de garde qui a tant de mal à se réveiller.

— Tu crois qu’il dort ?

— Comme un bébé. Espérons qu’il ne se passera rien.

— Et alors, je me suis réveillée pour de bon et j’ai vérifié les fonctions vitales.

— J’ai compris. Vous m’avez fait peur en criant tout à coup : « Docteur ! » Et bien sûr, le docteur ne s’est pas réveillé.

— Voilà, tu as deviné.

Aichan se redressa pour regarder par-dessus le comptoir vers le lit de monsieur Takewaki. Celui-ci dormait toujours dans le petit espace au-delà de l’allée.

— Dites, Kojima-san. Ce Takewaki, vous ne le trouvez pas bel homme ? Grand, distingué comme il est… Il dort depuis son arrivée, je peux pas vraiment savoir, mais ces tempes, c’est bien ce qu’on appelle romance grey, pas vrai ?

— Oh mais tu connais cette vieille expression, ma parole.

— La chef m’a raconté qu’il était administrateur dans une maison de commerce. Je ne serais pas surprise s’il avait séjourné un bon moment à New York ou à Paris, vous ne croyez pas ? Et son épouse, elle est belle, elle aussi.

Parfois, le silence de ce service effrayait Naoko. Dans les pavillons ordinaires, on sent la présence de la vie, alors qu’ici il n’y avait ni douleur ni tourment. Il y avait simplement des vies qui emplissaient l’espace de leur mutisme. Elle avait l’impression de se trouver dans une église plutôt que dans un service hospitalier. Et il lui était arrivé de se prendre plus pour une bonne sœur que pour une infirmière.

— Pour ça oui, il est bien fait de sa personne. Il est grand, beau. Et puis, c’est aussi un gentleman.

— Hein ? Est-ce que par hasard vous le connaîtriez ?

Naoko opina. Elle le connaissait très bien.

Elle l’avait rencontré vingt ans plus tôt. Elle s’était accoutumée à son travail mais pour se rendre compte qu’elle n’en voulait plus, et elle rêvait de refaire son existence.

Peut-être était-ce même plus tôt ? Elle avait encore sur elle son biper et une télécarte. Des objets que les jeunes d’aujourd’hui n’avaient sans doute jamais eus sous les yeux.

Elle ignorait qu’il s’appelait Masakazu Takewaki. Il faisait toujours la queue dans la même file, au même endroit en tête de quai, dans l’attente de la même rame.

La dernière porte du second wagon en partant de la tête. Même quand la rame sur l’autre bord du quai devait démarrer la première, elle restait toujours le dos tourné à sa place dans la file d’attente. A cette heure du matin, il y avait foule, rien ne l’obligeait à prendre précisément ce train, mais il lui convenait très bien pour être là à la passation des consignes de huit heures trente. A peine quelques minutes de retard, et elle avait l’impression que sa journée de travail s’enclenchait mal. Une habitude animale, pourrait-on dire ?

Monsieur Takewaki aussi, supposait-elle, avait pris l’habitude de prendre ce train pour arriver à l’heure à son bureau au centre de la capitale.

C’était l’heure de pointe. Aux usagers venant de la ligne JR s’ajoutaient ceux qui descendaient les escaliers des entrées nord et sud. Le bel homme de haute taille servait de repère à la petite Naoko. Comme elle l’apercevait régulièrement avant les guichets, elle en avait conclu que leurs domiciles respectifs devaient se trouver de part et d’autre de la gare. Son quartier à elle, à proximité de l’entrée nord, faisait plutôt centre urbain, au sud c’était un quartier résidentiel.

— Bel homme, gentleman. Euh, serait-ce que vous et lui… ?

— Ne va pas te figurer je ne sais quelle bêtise. C’est un voisin, allons. Enfin, pas vraiment un voisin, en fait.

— Vous vous dérobez, là. Ça cache quelque chose.

Rêver de lui dans son sommeil, est-ce que cela cachait quelque chose ? Bien sûr, elle avait dit ça pour la taquiner mais Naoko apprécia à sa juste valeur la spéculation de sa jeune collègue.

— On dira ce qu’on voudra, ce système de rotation à deux équipes vous tue. Moi, à l’hôpital où j’étais avant, on travaillait à trois équipes.

— Ne te plains pas, tu es encore jeune. Tu t’y feras très vite.

De trois équipes on était passé à deux et, s’il fallait admettre que les relèves s’en trouvaient simplifiées, Naoko n’avait pas imaginé qu’elle serait à ce point éprouvée physiquement. Une journée de congé ne permettait pas de rattraper la fatigue accumulée au long des seize heures d’affilée du service. L’introduction du roulement par deux équipes était l’ultime solution pour pallier le manque chronique de personnel.

Quelqu’un qui se rendait au travail depuis plus de vingt ans par la même rame. C’était aussi banal que ça.

Naoko ne pouvait se défendre de voir en Masakazu Takewaki une partie de sa propre vie. Inutile de dire que la femme en elle n’avait jamais eu conscience de l’observer en tant que représentant de l’autre sexe. Malgré tout, en découvrant le visage du patient au moment de relayer les ambulanciers, le choc qu’elle avait ressenti aurait pu être le même que pour un parent ou un amant à la dernière extrémité.

Elle n’avait jamais fait de favoritisme entre les patients, mais celui-là, elle ne voulait pas le laisser entre d’autres mains. Voilà pourquoi elle continuait de remplacer la collègue absente pour cause de grippe. Elle prenait son poste à seize heures trente, le quittait le lendemain matin à neuf heures quand la collègue de jour venait prendre le relais. Dormir entre-temps ne serait-ce que deux heures, il n’y fallait pas songer.

Elle avait beau réfléchir, il n’était qu’un passager allant au travail par la même rame qu’elle. Rien de moins, rien de plus. Elle ne voyait aucune justification à pareille fixation.

En attendant, un souvenir puis un autre lui revenaient durant l’interminable nuit.

A l’heure de pointe, leur station était le cadre d’une lutte intense pour prendre possession d’une place assise, mais monsieur Takewaki était un homme comme il faut. Il n’essayait pas de s’asseoir à tout prix, se plaçait en général à côté de la portière d’en face et commençait à lire son journal. Elle ne savait pas ce qui l’obligeait à prendre cette rame mais il se comportait ainsi invariablement.

Lorsqu’elle l’avait vu pour la première fois, il avait donc un peu plus de quarante ans. Il avait forcément vieilli depuis, mais l’impression qu’elle avait de lui n’avait pas changé. Ses cheveux grisonnaient, il portait à présent des lunettes pour lire le journal. C’était à peu près tout.

On le disait administrateur d’une maison de commerce, mais si c’était quelqu’un de cette importance, il aurait dû disposer d’un véhicule de fonction. Cependant, à voir les gens qui venaient à son chevet, elle se disait qu’après tout, il était peut-être bien administrateur.

Elle se rappelait maintenant qu’elle avait été un certain nombre d’années sans le voir. Lorsqu’elle l’avait aperçu de nouveau faisant la queue sur le quai, des années plus tard, elle avait bien failli le saluer, spontanément d’un : « Contente de vous revoir ! »

S’il travaillait pour une maison de commerce, il avait dû être muté à Paris ou à New York. Y était-il avec sa famille ? Ou peut-être seul ?

— Mais qu’est-ce que vous avez, Kojima-san ?

Elle s’était oubliée dans le rappel de ses souvenirs jusqu’à laisser couler des larmes.

— Désolée, c’était pour rire.

Aucune importance, tu sais. Le quiproquo fit chaud au cœur à Naoko.

Elle avait connu l’amour comme tout un chacun. Néanmoins, cela n’avait jamais été réciproque. Chaque fois, soit l’autre la quittait, soit c’était elle qui prenait ses distances. Il lui semblait qu’elle n’avait connu qu’une suite de séparations.

D’ailleurs, le métier d’infirmière est incompatible avec une vie sentimentale normale. L’emploi du temps est trop contraignant pour avoir des rendez-vous. Se débrouillait-elle quand même pour avoir un créneau, elle était trop épuisée pour pouvoir même préparer un repas.

Elle était si passionnée par son travail qu’elle le faisait passer avant sa vie amoureuse. Encore n’en avait-elle pris conscience qu’après une remarque d’une collègue.

Vous êtes trop sérieuse. Vous ne m’ôterez pas de l’idée que vous sacrifiez votre bonheur.

Elle avait raison. Ses liaisons duraient au plus quelques mois, le record de longueur jusqu’ici avait été de deux ans, et ç’avait été avec un médecin mesquin au possible. Rétrospectivement, chacune de ces aventures s’était avérée stérile.

Mais elle avait été vingt longues années avec monsieur Takewaki. Ils n’avaient échangé aucune parole, leurs regards ne s’étaient jamais croisés, et pourtant, monsieur Takewaki faisait partie de sa vie.

Lorsqu’elle avait entendu le vieux travailleur qui venait le voir quotidiennement lui parler de son enfance, cela l’avait beaucoup émue. Ses mains s’étaient immobilisées.

— L’un et l’autre, on est des orphelins, vous savez.

Il avait ajouté qu’ils avaient été élevés dans le même établissement de l’Assistance publique. Les yeux ensommeillés, il devait s’être dit qu’il avait trop parlé, mais elle avait trouvé touchante la mine penaude qu’il avait eue à la fin de sa phrase.

Elle avait attendu qu’il soit endormi sur la banquette du couloir pour consulter la liste des visiteurs.

Epouse : Setsuko. Nom du vieux : Tôru Nagayama. L’ouvrier bien bâti aux cheveux teints en marron, probablement un employé : Takeshi Ôno.

Akane Ôno devait être la femme de Takeshi Ôno mais Naoko avait compris au premier coup d’œil qu’elle était aussi la fille de monsieur Takewaki. Sa fille unique, présuma-t-elle.

Une profonde émotion la gagna à dessiner les liens reliant tous ces gens. Il a derrière lui un terrible parcours, pensa-t-elle. Se peut-il que j’aie été attirée par cet homme que je n’ai jamais fait que croiser le matin dans le métro parce que son terrible parcours personnel transparaissait à travers sa personne ?

Monsieur Takewaki est condamné. On ne peut pas l’opérer et il est toujours dans le coma.

Katsuo Sakakibara a quatre-vingts ans. Il repose depuis huit jours dans le lit voisin de monsieur Takewaki.

Ils sont séparés l’un de l’autre, moitié par une cloison, moitié par un rideau, et ce sont les patients les plus lourds du service.

Monsieur Sakakibara a fait un infarctus cérébral dans son petit appartement où il vit seul. Le pire des scénarios possibles. La chance a voulu que l’aide à domicile soit arrivée et ait pris les mesures de réanimation qui s’imposaient, si bien que le cœur battait encore tant bien que mal quand on l’a transporté aux urgences.

Le cœur présente des antécédents d’infarctus et il faut bien reconnaître que son fonctionnement ne donne pas satisfaction. En cas d’infarctus du myocarde ou de sténocardie, un AVC s’avère toujours à haut risque mais, peut-être parce qu’il dépend d’un autre service, le docteur est avare de détails sur ce sujet.

Naoko passa auprès de chacun des patients. Ils dormaient toujours à poings fermés. Un de ces jours, pas très lointain, est-ce que ce sera à moi de débrancher ces appareils ? se demanda-t-elle.

Monsieur Sakakibara se plaisait beaucoup à l’hôpital. Les anciennes travaillant encore ici le connaissaient toutes. Il se présentait un peu avant l’heure du début des consultations, à neuf heures, entamait une conversation animée avec tous ceux et celles qu’il connaissait, prenait son déjeuner au restaurant puis s’en retournait. La plupart du temps, il n’était pas venu pour une consultation. Comme beaucoup d’autres vieillards d’ailleurs, sinon que lui était quelqu’un d’enjoué et n’avait pas son pareil pour mettre de l’ambiance dans cette petite communauté.

Malgré tout, elle ignorait qu’il vivait seul. La personne à contacter en cas d’urgence était son fils mais celui-ci n’avait jamais laissé son nom sur la liste des visiteurs. Il était domicilié à Osaka. Les vieillards qui venaient à son chevet appartenaient à la communauté de l’établissement.

— Monsieur Sakakibara, est-ce que vous m’entendez ?

Elle effleura son visage de la main. C’était plus fort qu’elle, elle n’avait pu se retenir de lui parler. Tu vois bien, tu n’es pas faite pour travailler en USI. Aussi longtemps que tu seras ici, tu ne trouveras jamais l’âme sœur. Vu qu’en fait c’est à eux ici que tu as envie de dire « Je vous aime ».

Dans le couloir, Takeshi Ôno était en train de secouer monsieur Nagayama.

— Patroon, c’est mauvais pour la santé, voyons. Faut rentrer vous coucher.

Le genre qui, une fois dans les bras de Morphée, a le plus grand mal à émerger. Et qui ronfle avec ça !

Cesse de penser aux proches de monsieur Takewaki, décida-t-elle. Plus tu en sauras et plus tu auras de chagrin, peut-être bien.

Au premier regard, à l’arrivée du brancard monté des urgences au rez-de-chaussée, elle l’avait reconnu.

Bien sûr, elle ignorait son nom. Son âge, soixante-cinq ans, l’avait surprise. Sa mise soignée, son allure lui donnaient un air beaucoup plus jeune. Elle en était même venue à croire qu’il était immuable et que c’était son âge à elle qui se rapprochait du sien.

Qui aurait dit qu’elle retrouverait ici cet homme que, normalement, elle n’aurait jamais dû revoir lorsqu’il serait parti à la retraite ?

Domicilié à Ôgikubo, arrondissement de Suginami. Amené depuis la station de métro Shin Nakano. Aucune erreur possible.

Pourquoi son épouse qui l’accompagnait depuis les urgences tenait-elle dans les bras une gerbe de fleurs ? Naoko lui avait demandé de la laisser à l’extérieur et c’était alors que monsieur Nagayama lui avait expliqué la situation.

Cette gerbe était lourde de l’affection de plein de gens. On l’offrait en témoignage de sentiments qu’on ne pouvait pas exprimer. Sauf que Naoko ne connaissait pas alors la triste histoire de ces fleurs.

Cet homme qui avait fait durant quarante ans le trajet en métro jusqu’à son bureau avait reçu ces fleurs lors de la fête donnée en son honneur pour son départ à la retraite. Et ce même jour, le dernier, il s’était effondré, trahi par ses forces. A quatre stations de celle d’Ôgikubo. Quatre stations du terminus.

Naoko n’avait pas fait allusion à ses liens avec lui. En effet, quelle importance y aurait-il eu à expliquer qu’elle l’apercevait dans la même voiture chaque matin lorsqu’elle était de service de jour ?

Il ne semblait pas porter autre chose que cette gerbe. Son manteau et son cache-nez, sa fille, qui lui ressemblait beaucoup, les tenait contre sa poitrine depuis leur arrivée.

Naoko avait versé des larmes silencieuses tandis qu’elle poussait le brancard sur roues. Elle était habituée à pleurer ainsi. Contente-toi de serrer les mâchoires sans rien dire. Concentre-toi sur ta tâche.

Monsieur Takewaki avait toujours un attaché-case à la main. Une fois monté dans la rame, il le déposait au bord du porte-bagages puis se plongeait dans la lecture du journal, à sa place habituelle près de la porte.

Naoko n’avait pu brider son imagination et se figurait un Takewaki bien vivant au retour du pot d’adieu, debout à cet endroit avec la gerbe à la main.

Toutes les fois qu’elle l’apercevait sur le quai, il se tenait bien droit. Dans son esprit, il devait se tenir ainsi à sa place, l’allure empreinte de dignité, jusqu’à l’instant où la conscience l’avait abandonné.