L'Ombre d'une vie
Obligations
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Obligations
Le gars s’est pris une gamelle sous mes yeux.
Ses pieds sont partis en avant et patatras, les quatre fers en l’air ! Un gadin de première, tellement que j’ai pas pu me retenir de rigoler.
J’y suis pour rien, moi, hein. Sauf que, vu qu’il est tombé devant moi, je peux pas faire celui qu’a rien vu. Chance que ce soit un hosto ici, s’il est blessé j’aurai pas à m’occuper de lui.
— Ça ira ? Vous vous êtes pas cogné la tête, des fois ?
Je l’ai soulevé. Holà c’que t’es lourd. Te cramponne donc pas comme ça, hé.
Son crâne a pas l’air d’avoir porté, mais il donne l’impression d’avoir mal au coude.
— Vous vous êtes cassé le bras ? Si vous voulez, je peux vous accompagner aux urgences. C’est tout près.
— Non, je crois que je n’ai rien.
Je croyais le bonhomme entre deux âges, en fait c’est plutôt un croulant avancé.
Sacrée prestance, je le verrais bien comme qui dirait dirigeant de je ne sais quelle compagnie. Un P-DG. ? Et si c’était celui de la fameuse maison mère de cette boîte ? Oui, le gars embauché en même temps, qui habitait le même logement pour employés, celui dont Akane disait qu’il l’avait prise en affection quand elle était gamine.
Pas possible. Le patron d’une si grosse boîte, venir au chevet du beau-père ? J’y crois pas.
Nos regards se sont croisés. Manquerait plus que ça soit lui ! Vu ma tenue de prolo qui rentre du chantier, faut dire.
— Les semelles en cuir, c’est pas conseillé, savez. Avec c’te neige qui s’est mise à tomber, v’là c’qu’il faut porter, vous voyez.
J’ai tapé sur le sol d’un bon coup les godillots à bout renforcé que j’étrennais. Du quarante et un fillette. Bonne marque de chez Mannenya à Shinjuku. Un cadeau de ma femme pour mon anniversaire. J’en aurais chialé, parole.
— Eh bien, on peut dire que je me suis donné en spectacle. Un grand merci, jeune homme.
Il me tend la paluche ? Un papy ordinaire ferait jamais ça, à tous les coups le gars bosse dans une maison de commerce.
J’ai arrêté de cogiter et repris ma marche. C’est pas tout ça. Le beau-père est peut-être bien en train de clamser.
Même sur le chantier, impossible de tenir en place. Toutes les fois que mon portable sonne, j’ai l’impression que le palpitant va s’arrêter. J’étais tellement agité que le patron m’a interdit de monter sur l’échafaudage.
Mes groles de sécurité s’alourdissent à chaque pas. Je prie pour que ce soit qu’un mauvais rêve. J’veux pas que le beau-père meure. Ça, je l’accepterai jamais. J’veux qu’il reste près de moi, même si c’est en restant endormi tout le temps.
Arrivé près de l’entrée du pavillon Est, j’ai senti que c’était au-dessus de mes forces. Je voulais pas voir le beau-père endormi, ni la belle-mère avec son visage qu’avait pris je sais pas combien d’années d’un coup.
J’ai acheté une canette de café bien chaud et je me suis posé sur une banquette. Ah, si je pouvais m’en griller une.
Normalement, je devrais être en train de m’occuper des mômes et Akane ici à veiller son paternel. J’imagine que c’est ce qu’on fait dans les autres familles.
Seulement voilà, j’veux lui éviter autant que possible les occasions de se sentir triste. C’est pour ça que je lui ai raconté que je sais pas préparer le lait du bébé, que j’ai pas envie de changer les couches, et que me v’là ici à l’hosto. Si c’est déjà si pénible à l’étranger que je suis, ça doit bien l’être cent fois plus pour sa propre fille.
J’ai levé les yeux vers la neige, par la fenêtre. Qu’est-ce que t’as à tomber un jour comme aujourd’hui ! Va pas croire que ça fait joli, surtout, ni romantique. Mais c’est égal, j’apprécie le café de ma canette, allez expliquer ça.
Je viens de me rappeler le jour où j’ai rencontré le beau-père pour la première fois. Vacherie, ça fait mal.
Ce jour-là aussi ça caillait, des petits flocons tombaient par-ci par-là. Le patron s’est pointé sur le chantier en compagnie d’un monsieur costume-cravate. Tous les collègues ont dû penser qu’il s’agissait du maître d’œuvre mais moi, j’ai aussitôt percuté. Le père d’Akane ! J’avais l’air fin, du coup. Alors que je m’disais que c’était à moi d’aller le trouver, voilà que j’venais de m’faire prendre de vitesse.
Il a acheté un café chaud au distributeur et s’est posé à côté de moi sur le tas de poutres. Le patron avait disparu je ne sais où, les collègues se fendaient la poire en regardant par ici, et moi, j’en étais à souhaiter qu’une bonne guerre atomique éclate.
— C’est meilleur que je ne pensais.
— Quoi ? Vous ne buvez pas de café ?
— Du café, si, j’en bois, mais je n’en avais encore jamais bu en boîte.
Et il a ajouté, sérieux comme un pape : « On dit qu’un produit à succès n’est pas celui que le grand public achète. C’est celui que les hard users achètent quotidiennement. »
Tu parles si j’en avais à cirer, moi ! N’empêche, j’ai senti qu’il venait de m’enseigner un truc vachement important, et des larmes ont coulé de mes yeux. Les yeux mouillés, j’ai réussi à parler.
— J’suis pas l’gars qu’il lui faut, c’est ça ?
— Mais non voyons. Pas du tout.
— J’ai pas de parents, vous savez.
— Où est le problème ?
— J’suis plus jeune aussi. De trois ans même.
— On appelle ça « chausser des sandales en or ».
— Hein ? De quoi vous parlez, là ?
— Un homme qui épouse une femme plus âgée que lui arrivera à quelque chose dans la vie.
A ce moment-là, j’étais prêt à prendre la tangente. Pas que je songeais à me faire la belle, là, non, mais à quitter Akane si des excuses pouvaient suffire. J’ai beau être balèze, j’suis du genre pétochard.
— J’ai pas terminé le lycée, vous savez. J’aurais fini yakuza si le patron m’avait pas ramassé.
— Le même patron se porte garant de toi.
Je me suis relevé sans y penser, j’ai cherché le boss des yeux. Sans déc’, merde, où il a foutu le camp ?
— P’être bien mais à l’âge que j’ai, j’ai encore bien des choses à apprendre.
J’ai levé la tête vers l’échafaudage pour engueuler les jeunes : « Dites donc, les mecs, on s’tourne pas les pouces ! » Ils sortent tous du lycée ou d’un bahut technique. Y en a même un qu’a étudié en fac et qui possède un diplôme d’architecte. N’empêche que, question carrière, c’est moi le plus ancien, forcément, vu le temps que j’ai passé à bosser. Mais y a pas que la carrière qui compte. J’ai toujours été adroit de mes dix doigts et puis, je considère que si j’suis pétochard j’en suis que plus soigneux.
— Je possède rien, vous savez.
— C’est normal, voyons. Est-ce qu’on vient au monde avec quelque chose dans les bras ?
— Sûr mais, ensuite, des choses on en acquiert des tas.
— Au moment de mourir, chacun tire sa révérence sans rien emporter.
C’est pas que les paroles du beau-père m’aient fait plaisir. On aurait dit que ma pétoche, mon complexe d’infériorité venaient de disparaître sous un coup de varlope, comme celle que le patron manie, et j’ai pensé que j’aimais Akane.
— J’vous demande pardon. C’est gentil à vous d’être venu jusqu’ici.
Je m’suis incliné, nuque raide comme on me l’a inculqué au centre éducatif fermé. Je n’ai pas pu prononcer la formule consacrée : « Accordez-moi la main d’Akane, s’il vous plaît. » Enfin, disons que j’ai été à un doigt, mais je me suis mis à pleurnicher.
Le patron s’est enfin décidé à revenir. Où vous étiez donc passé ? C’est pas des choses à faire, merde. Mais j’étais bien content que la guerre atomique n’ait pas éclaté.
Ce soir-là, on a pris une biture de tous les diables, le beau-père, le patron et moi, dans un troquet du quartier. Et on a débarqué tous les trois dans la maison d’Ôgikubo ; la belle-mère et Akane en sont restées comme deux ronds de flan.
— Alors, c’est-y pas de la belle ouvrage que cette maison ? a fait le patron, comme s’il s’agissait de chez lui. Soi-disant que c’était la première qu’il avait construite après s’être mis à son compte.
Le café irrigue jusqu’aux dernières fibres de mon corps gelé. J’aimerais en faire boire au beau-père mais je peux quand même pas en mettre dans sa poche à perfusion.
Trois jours entiers maintenant qu’il a rien mangé ni bu. Ce qui fait que moi aussi je saute mes repas de midi. Et pas pour suivre un régime, non, parce que je peux rien faire d’autre pour lui.
L’idée m’est venue de payer aussi un café à la belle-mère. J’imagine qu’elle n’en a jamais bu. Quand je serre la canette chaude dans ma poche de veste de travail, je me trouve de plus en plus minable, impuissant comme je suis.
J’ai dans l’idée qu’elle était opposée au mariage. Sa fille unique si mignonne, à qui elle tenait comme à la prunelle de ses yeux, elle voyait pas de raison de la filer à un mec dans mon genre. Et pourtant, elle a pas eu un seul mot pour protester.
Tu penses bien que jamais je lui aurais fait du plat à notre secrétaire à mi-temps si j’avais su qu’elle était la fille du maître d’œuvre. J’ai pas l’air, comme ça, mais j’ai jamais eu d’histoire avec les filles.
On sortait ensemble depuis bien un an quand j’ai appris que le beau-père et mon boss étaient des amis d’enfance. « Mon père et ton patron », comme m’a dit Akane.
L’enfoirée, elle pouvait pas m’dire ça avant, non ? Se pinter la gueule tous les deux et puis faire la connerie de baiser, on était mal barrés là ! Mais, belle, intelligente et gentille comme elle est, Akane en avait rien à faire, elle est tellement nature, faut dire. Je suis prêt à parier que pour elle ça n’avait pas d’importance.
Ben si que ça en avait de l’importance, tu parles ! Le soir même, je suis allé tirer le patron du lit et je lui ai tout déballé, quitte à me faire fendre le crâne d’un coup de marteau. Sa femme se serait pas interposée que les journaux auraient sûrement titré « Mort violente d’un charpentier ».
Qu’est-ce que tu comptes faire ? il a voulu savoir, et je lui ai répondu : L’épouser ! Du coup, voilà que je m’étais engagé auprès du patron avant même de faire ma demande officielle. Ah, j’étais bien, tiens ! A cette époque, Akane travaillait dans un grand magasin. Pas comme simple vendeuse, ah non, elle avait un super poste dans l’encadrement. Alors, un jour qu’il flottait trop pour qu’on puisse bosser, je suis allé pour la première fois à son magasin de Shinjuku et je lui ai acheté une bague de fiançailles.
Un truc de prix, je m’étais dit que ça serait bien pour elle, question rendement, et puis les employés bénéficient d’une réduc importante. Le soir, on s’est retrouvés au Starbucks et on est allés manger ce qu’elle aime le mieux, la cuisine vietnamienne. Même si dans les Staba c’est interdit de fumer, et que leurs herbes aromatiques, moi c’est pas mon truc.
Ça va pas la tête ? elle m’a dit en se couvrant le visage de la main où elle avait passé la bague, et elle s’est mise à pleurer.
Avec tout ça, j’étais pas chaud chaud pour me pointer officiellement à la maison d’Ôgikubo.
Même maintenant que je suis père de deux gosses, j’ai pas changé. La même frousse me prend quand je viens dans cette unité de soins intensifs, alors je me pose ici à boire ma canette.
Mon intention était de me faire adopter sous le nom de ma femme. De toute façon, sans père ni mère ni aucune autre parenté, rien ne me retenait à ce nom, Takeshi Ôno. Enfin, j’dirais plutôt qu’il me plaisait pas.
— Ta-ke-shi Ta-ke-wa-ki… C’est comme si tu avais « mari adopté » collé sur le front, allons. Oublie ça, a répliqué le beau-père. A croire que j’avais pas gambergé du tout.
C’est vrai, j’avais pas gambergé plus que ça. A part sur le fait que Takeshi Takewaki, ça sonnait pas top.
Il m’a aussi dit qu’on n’était pas obligés de célébrer le mariage. Seulement, comme Akane aurait été triste, j’ai préféré organiser une réception tout ce qu’il y a de simple, sans cérémonial. Pas une réception, en fait. Un repas où les jeunes mariés portaient des costumes de location et les invités étaient en habits de tous les jours.
Ça faisait un moment que ça me turlupinait. Pas à dire, ils vont pas apprécier, un manuel dont on sait pas d’où il sort, j’imagine qu’ils auront pas envie de l’exhiber. Ça me prenait la tête grave, et j’avais personne à qui en parler.
C’est pas qu’elle et moi on était tout le temps fourrés ensemble. Forcément, vu que nos jours de congé tombaient pas en même temps. Dans la vraie vie, les boulots où on débauche parce qu’il pleut, on peut pas dire qu’ils sont bien nombreux. Quand on est à la bourre pour finir un chantier, on bosse sans arrêt du lever du soleil jusqu’à la nuit, des vrais charpentiers de l’ancien temps d’avant la modernisation du pays.
C’est ce qui fait que, rapport aux beaux-parents, je l’ai appris petit à petit à partir du moment où Akane et moi on s’est mis ensemble. Même qu’elle aussi, elle n’était pas vraiment au courant. Toujours est-il qu’elle m’a dit : « On n’a aucun parent, comme quoi on se vaut, tu vois, toi et moi. »
M’est avis que j’aurai jamais le courage de l’interroger. Les hommes sont tous pareils, les tracas dont ils peuvent parler, on en a vite fait le tour. Même moi, je comprenais au moins ça.
Je sais rien d’eux. Sinon que le beau-père est diplômé d’une université nationale, il fait partie de l’élite, quoi, et avec ça il a bien voulu m’accorder la main d’Akane. Respect ! Pas vrai ?
Mince, le café est en train de refroidir. J’ai donné un coup de pied au cul du dégonflé que je suis pour me forcer à avancer. Je voyais approcher, en face, au bout du couloir, le battant blanc qui sépare ce monde-ci de l’autre.
Dites. Vous êtes quand même pas en âge de passer l’arme à gauche, pas vrai ? Je compte bien célébrer un jour en grande pompe les mariages de nos deux filles, alors faites-moi le plaisir d’attendre jusque-là.
Il dormait dans une pièce blanche laissée ouverte. Au-delà de la fenêtre, il neigeait. Mieux vaut pas fermer le rideau. Fait chaud dans cette chambre, les murs assez merdiques sont parcourus de bandes teintées. Par-dessus, des ombres, petites et grandes. Pas dégueu un papier peint dans ce style, je me suis dit.
La belle-mère caressait la tête du beau-père et elle m’a pas remarqué, jusqu’à ce que je lui tende la canette.
— Peut-être que vous en avez jamais bu.
— Bien sûr que si.
Hein ? Ah bon ?
J’ai tiré la languette et la lui ai passée.
— Il va comment ?
— Toujours pareil. Il est en observation, à ce qu’on m’a dit.
Je voulais pas être pessimiste, mais j’avais l’impression que c’était désespéré. A mon avis, c’était pas de rester à l’observer qui changerait quoi que ce soit.
— Aujourd’hui, je vais rester. Faut rentrer et essayer de dormir un peu.
Elle a soupiré pour toute réponse.
— Allons. Rester tous les deux à le garder en observation, je vois pas l’utilité.
Surtout, sois convaincant, m’avait demandé Akane. Il n’y avait que des chaises de bureau là-dedans, le seul endroit où on pouvait s’allonger était une banquette dans le couloir.
Décidément, j’y arriverai pas. Si je m’occupais des mômes et qu’Akane prenait ma place, je crois bien que la belle-mère rentrerait et pourrait se reposer.
Ah non, pas de ça ! C’est mon devoir à moi. J’ai pas oublié ce que le patron m’a dit quand je me suis marié : « Une bonne chose, Takeshi. Les obligations sociales, c’est un devoir. » En règle générale, c’est pas quelqu’un de casse-pieds, mais sur ce coup-là, il s’est montré ferme, ses mains serraient mes épaules sous le kimono armorié de location.
« Lié à son père par le sang, un fils peut faire comme bon lui semble, on lui pardonnera, mais un gendre, ça a des obligations et il doit les respecter. » C’est comme ça que j’interprète ses paroles.
Et mon devoir, ce soir, c’est pas de coucher les gosses.
— Eh bien, je vais m’allonger un peu par là.
— Pas « par là » ! Vous achetez un bentô dans une supérette et vous rentrez vous coucher. Et prenez au moins une douche, sans quoi le beau-père va pas être content !
J’aurais sans doute dû m’exprimer plus gentiment, mais je peux pas. J’ai pas assez de vocabulaire.
— Merci, mon petit Takeshi.
Mais vous inclinez pas comme ça. C’est dur pour moi, merde !