L'Ombre d'une vie

Jirô Asada · Chapitre 11 sur 17

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L'Ombre d'une vie

Le train rouge et blanc

 

J’ai rouvert les yeux en percevant une bousculade.

Bien évidemment, je ne m’étais pas réveillé. Disons que mon âme envolée je ne sais où avait réintégré mon corps demeuré immobile.

Va-et-vient agité de pas. On pousse quelque chose avec des roulettes, des objets métalliques s’entrechoquent. J’ai entendu les paroles peu rassurantes échangées par les infirmières.

— Vous avez joint la famille ?

— Oui, on m’a dit « J’ai rien à voir là-dedans » et on m’a raccroché au nez.

— C’était le numéro à appeler en cas d’urgence ?

— On m’a répondu : « Vous n’avez qu’à décider, je ne suis au courant de rien, vous m’ennuyez. » Qu’est-ce qu’on fait ?

— C’était bien le fils ?

— Quelque chose a dû se passer entre eux. Il ne vient pas voir son père, il habite à Osaka. Le nom est différent, ce qui me fait dire qu’il doit y avoir eu un divorce. On ne peut pas l’obliger.

— Tant pis alors.

L’infirmière expérimentée s’appelle Naoko Kojima. C’est Katchan qui me l’a appris. C’est la belle femme qui voyageait en même temps que moi depuis Ôgikubo.

Arrivé à ce point de mes réflexions, j’ai retenu mon souffle. L’agitation venait de se déplacer vers le lit voisin.

— Monsieur Sakakibara, on va s’accrocher, hein ? Noël est bientôt là, et puis ce sera le Nouvel An…

C’est donc que l’état de Katchan s’est aggravé. Ensemble, nous sommes allés au bain, avons bu dans la roulotte puis sommes revenus tranquillement sous la neige.

— Eh bien, bonne nuit, Mâchan.

— Merci pour l’invitation. Bonne nuit.

Après ces mots, nous nous sommes fourrés chacun dans notre lit, il y a juste un instant, me semble-t-il.

Ce n’est pas impunément qu’un grand malade prend un long bain brûlant puis boit de l’alcool. Peut-être m’avait-il invité pour devancer une fin qu’il savait imminente ?

Au retour, il avait levé les yeux vers le sapin aux décorations éteintes et avait murmuré :

— Un bon bain, du saké, je peux partir sans regret maintenant. Ah si, j’aurais quand même bien aimé revoir encore une fois le sapin tout pavoisé.

Je présume qu’ayant grandi durant les années sombres, il adorait les illuminations.

Il m’avait complimenté sur ma vie « très réussie », selon lui. Cette appréciation venant de quelqu’un à qui la vie avait fait subir de dures épreuves, je me devais de l’accepter en toute sincérité.

Quel rêve est-il en train de faire ? S’il pouvait être dans un Eden où ni douleurs ni peurs n’existent. Un Eden dépourvu du facteur Temps, éternel.

Mourir c’est retourner au néant, aucun doute là-dessus, mais je suis convaincu que pour y parvenir, un phénomène de libération temporelle se produit. Même si cela ne dure que quelques minutes, aux yeux de celui qui s’en va, un monde est là qui attend, peut-être des décennies, peut-être le temps d’une nouvelle vie entière, voire quelque chose comme une éternité.

D’ailleurs, ce qu’on nomme « le temps » est un vaste à-peu-près. Je serais bien étonné que la journée d’un adolescent ait la même durée que celle d’un vieil homme. A durée objective égale, chacune considérée subjectivement est différente. Cela étant, je suis enclin à penser qu’à l’instant fatidique, lorsque la chair est arrivée au terme de son dépérissement, l’esprit de chacun émerge dans sa subjectivité et que le temps, création sociale par définition, perd tout son sens.

L’éternel Eden qu’on nous promet est le Paradis bouddhique de la Terre pure.

Tandis que je me faisais ces réflexions, mon cœur s’est apaisé.

Je me suis remémoré les paroles de Katchan : « Le monde est bien fait. Qu’on soit du dessus du panier ou qu’on en soit plutôt le cul, quand faut y passer, on est tous égaux. »

Il avait parfaitement raison. J’ai compris cela en devenant l’hôte de cette unité de soins intensifs. Les technologies de pointe bénéficient à tous les patients sans distinction. En vérité, « la vie pèse pareil ».

Les conciliabules des infirmières ont de nouveau filtré à travers le rideau. Hé, faites un peu attention, j’entends tout, ici !

— Ceux qui viennent le voir, ce sont des amis qu’il s’est fait ici, je crois. Oui, ils se retrouvent tous les jours dans la salle d’attente. On peut voir leurs coordonnées sur la liste des visiteurs.

— Tout de même, ce sont des étrangers. Et on ne pourra pas les contacter avant demain matin. Si c’est comme vous dites, ils se retrouvent à huit heures et demie, pas vrai ? Enfin, on dira ce qu’on voudra, ce sont des étrangers.

Ainsi, elles cherchent quelqu’un qui accepterait d’assister aux derniers instants du malheureux Katchan sans famille. On ne débranche un malade en fin de vie qu’avec l’assentiment de ses proches. Voilà où en est arrivée la mort aujourd’hui.

— Alors il ne reste que la mairie ?

— C’est ce que le protocole prévoit. L’auxiliaire de vie qui s’occupe de lui est probablement la personne la plus proche.

Et moi, je ne peux pas faire l’affaire ? ai-je eu envie de dire.

— Sauf que cela nous emmène à neuf heures du matin. Juste quand nos équipes se relaient. En contactant les collègues de jour, nous aurons l’air de nous décharger sur eux, vous ne croyez pas ?

Elle ne perd pas le nord, cette jeune femme. A n’en pas douter, les derniers instants d’un agonisant sont une lourde charge tant administrative que psychologique.

Je présume que si la déclaration de décès a lieu après neuf heures, les tâches qui suivent seront à la charge de l’équipe de jour. Chose à éviter, semble dire cette jeune infirmière.

— Je vais consulter le docteur. Je sais ce qu’il va répondre, de toute façon…

— Et vous, Kojima-san, votre avis ?

— Pour moi, c’est simple, je souhaite qu’il ait quelqu’un auprès de lui, que ce soit l’auxiliaire de vie ou ses amis de l’hôpital. Nous tous ici sommes des étrangers, après tout.

Un bref instant passa et la même jeune infirmière répliqua :

— Kojima-san, restez près de lui, s’il vous plaît. A mon avis, pour monsieur Sakakibara, vous êtes plus proche que son auxiliaire de vie ou ses amis de l’hôpital.

Quel métier éprouvant, ai-je pensé. Impossible à mener si on y pense trop. C’est un affrontement quotidien avec la mort.

En quarante-quatre ans de travail, je crois n’avoir jamais été confronté à la mort. Bien sûr, de nombreux collègues sont décédés dans l’intervalle, et il y en a qui ont perdu la vie dans des accidents de la route au cours de déplacements et d’autres qui ont été victimes d’attentats terroristes, mais nous n’étions pas exposés vingt-quatre heures sur vingt-quatre à de tels dangers. En ce sens au moins, je dois reconnaître que mon métier était une bénédiction.

On dirait bien que Katchan était une personnalité notoire dans cet établissement.

Madame Kojima a de nombreuses années de service à son actif. Cela fait vingt ans que je la vois dans le métro, le matin. Donc cela doit faire autant de temps qu’elle connaît Katchan.

Le cafard m’a pris. La réponse du médecin était évidente. Inutile de repousser une tâche dont la conclusion est déjà là.

Après un court échange, la voix du médecin m’est parvenue.

— Est-ce que d’autres problèmes se posent ?

— Aucun, a répondu madame Kojima.

J’ai eu la sensation que l’air de l’unité de soins intensifs venait de revêtir une consistance glaciale. Je prendrai la liberté de rester près de lui, me suis-je dit à part moi.

Le médecin a appelé je ne sais qui sur son PHS. J’ai cru comprendre qu’il demandait son autorisation à un collègue. En pareille occasion, la décision ne devait donc pas être prise par un seul ?

Puis tout s’est déroulé avec une précipitation inattendue. D’abord, le médecin a décliné son identité sur un mode très formel.

— Docteur Suzuki, de garde cette nuit. Permettez-moi de faire les constatations.

C’est un rite. Puis cela été le tour des infirmières de déclarer en chœur : « Si vous voulez bien, docteur. »

Des bruits inquiétants ont suivi.

— Aréflexie pupillaire. Absence de clignements de paupières. Bruits du cœur non audibles. Absence de mouvements respiratoires spontanés. Pouls non palpable. Electroencéphalogramme plat.

Tout cela énoncé sans interruption sinon celles des « oui » émis par le personnel infirmier.

Aussi longue qu’ait été la marche ayant mené jusqu’à la mort, l’acte même de la mort ne doit pas traîner. Puisqu’« on n’y peut rien. »

Après un moment de silence, le médecin a fait sa déclaration :

— Décès constaté le 20 décembre à 1 heure 32 minutes du matin.

Toutes ces paroles avaient été murmurées, mais elles étaient parvenues distinctement jusqu’à mes oreilles. Voilà, je l’ai accompagné, ai-je songé.

La première fois que j’étais présent à un décès. J’ai eu beau en douter sur le coup, c’était bien vrai, cet instant suprême, je ne l’avais vu qu’au cinéma et à la télévision.

N’avoir assisté aux derniers instants de personne en soixante-cinq années de vie, est-ce vraiment impossible, statistiquement parlant ou au regard des relations humaines ?

Eh bien, la réponse saute aux yeux. Toutes ces années, le Japon n’avait pas connu de guerre, je n’avais ni père ni mère ni aucun autre parent. Hormis un accident se produisant sous mes yeux, comment aurais-je été témoin de la mort de quelqu’un, à plus forte raison obligé de lui fermer les paupières, moi qui n’avais aucun parent ?

Les mots de Katchan me sont revenus à la mémoire. « Pas d’attaches, c’est comme qui dirait moitié de tracas en moins. »

C’était juste. Il avait eu de la chance, lui à qui cette « moitié de tracas » avait été épargnée. Et moi aussi, seulement, il me manquait encore quinze années de vie pour goûter au bonheur.

Je ne veux pas mourir maintenant, ai-je pensé pour la première fois.

Tu ne veux pas mourir maintenant, dis-tu ?

Curieux que cette pensée me vienne à ce moment précis. Car celui qui est allongé là n’est autre que moi, sans doute possible, à la dernière extrémité.

Il n’y a pas en moi une once de peur ou de souffrance. Au contraire, de ma vie je n’ai connu pareil sentiment de bonheur.

J’ai envie de dire que ce n’est pas uniquement dû au produit qui passe goutte après goutte dans mes veines. Je gage que c’est l’effet d’une drogue maison, je veux dire élaborée par mon propre cerveau, d’où elle coule à flot.

Ce « Je ne veux pas mourir maintenant » ne signifie pas que je m’accroche à la vie, non, tout au plus que je souhaite, bien modestement, par exemple faire un voyage à l’étranger avec Setsuko, ou pouvoir regarder un peu plus longtemps grandir Luli et Shion.

Qui plus est, luxe extraordinaire, je puis même goûter à des expériences d’un prosaïsme extrême comme sortir à volonté de cette chambre, m’asseoir à la même table que l’élégante madame Neige, contempler la mer en compagnie d’une beauté énigmatique, et finalement aller au bain public avec un malade dont le passé est semblable au mien, puis m’installer avec lui au retour à une yatai et boire un verre.

De l’autre côté du rideau, on s’est mis à arranger le corps en vue de son départ d’une existence qui vient de se clore. Les infirmières s’affairent avec des gestes adroits, sans un mot.

Quand le brancard portant la dépouille sans âme de Katchan s’en est allé, un espace dénué de sens, inquiétant, s’est installé à côté de moi.

La neige continue de tomber en teintant le plafond de taches. L’éclairage m’a paru avoir quelque peu baissé.

— Bon, ben, j’y vais.

Katchan était penché sur moi.

— Ah bon ? Dans ce cas, je vous accompagne un bout.

Je me suis redressé et je suis descendu du lit.

— Penses-tu, c’est pas la peine. On dirait qu’il y a déjà quelqu’un.

— J’insiste. Laissez-moi vous accompagner.

— Encore cette tenue !

Il a fait claquer sa langue, souriant de me voir dans mon costume.

Un gosse qui a oublié le visage de ses parents est infiniment plus à plaindre que celui qui n’a jamais vu les siens. Voilà pourquoi, ai-je jugé, je me devais d’accompagner un Katchan qui n’avait personne pour le faire.

— Merci pour tout !

Il a agité la main à l’intention du personnel du poste puis a quitté le service.

Enfant, je m’étais embarqué avec Tôru dans un petit voyage aventureux.

Je n’ai pas retenu le contexte. Je ne pense pas non plus qu’il y ait eu une raison particulière. Nous étions un samedi après-midi d’avant les grandes vacances et tout s’est déclenché soudain alors que nous revenions de la petite école en nous amusant sur le chemin.

Nous avons marché en folâtrant jusqu’à la station de la ligne Chûô et là, contemplant une rame de couleur orange à l’arrêt en bout de quai, l’un de nous, mais lequel ? peut-être personne, a proposé de monter.

Une ou deux fois par an, nous avions l’occasion de prendre le train pour quelque excursion ou visite scolaire. Nous avions, pendu au cou, un sachet porte-talisman contenant de la petite monnaie pour pouvoir téléphoner à l’orphelinat en cas d’urgence, largement de quoi nous payer le métro.

— Ce Tôru, c’est bien ce patron charpentier ? Continue, tu m’intéresses, m’a pressé Katchan, impatient d’entendre la suite, tandis que nous marchions sans but. La nuit était avancée, enfin il ne neigeait plus.

— A vrai dire, c’était la première fois que je prenais le métro.

— T’as pas parlé de la ligne Chûô ?

— Eh bien, voilà…

Il se trouvait que Tôru et moi nous étions souvenus que la presse avait annoncé que le prolongement de la ligne Ôgikubo venait d’être inauguré. Shinjuku était loin mais nous nous étions dit qu’Ôgikubo devait être tout près, et nous n’avions pas anticipé que notre voyage en métro prendrait les dimensions d’une aventure.

Notre décision prise, le reste a suivi dans l’enthousiasme. Autres premières pour nous, l’achat des tickets au distributeur, après le passage aux contrôles sans accompagnateurs.

Mitaka. Kisshôji. Nishi Ôgikubo. Sur cette courte distance, le paysage champêtre de la plaine de Musashino faisait progressivement place à la ville. Songeant que notre escapade nous vaudrait tout un plus un bon savon si nous rentrions avant la nuit, nous nous étions donné le mot.

On avait fait l’école buissonnière et puis on n’avait pas retrouvé notre chemin. On s’était acheté des petits pains et on les avait mangés tellement on avait faim.

Il va sans dire que dépenser ses sous en friandises était strictement interdit, mais la faute serait beaucoup moins grave que d’avouer que nous avions pris la ligne Chûô et le métro. Comme c’est moi qui avais eu l’idée de ce mensonge, je suis tenté de dire que c’est moi aussi qui ai prononcé ces excuses.

— Le métro a été prolongé jusqu’à Ôgikubo en début d’année, deux ans après les Jeux, je crois me souvenir.

Si la mémoire de Katchan était bonne, cela s’était passé à l’été 1962. Nous étions des écoliers de cinquième année.

— J’ai bossé sur le chantier de la ligne, figure-toi.

Les voitures étaient peu nombreuses à cette heure de la nuit. Arrivé au carrefour, Katchan s’est arrêté.

— Ah, vraiment ?

— La conjoncture était bonne, on manquait de bras. Même la paie des journaliers augmentait tous les mois, c’est te dire. Le premier ministre avait promis publiquement que les revenus doubleraient, et pour une fois ce n’étaient pas des blagues. Le coût de la vie aussi grimpait, mais quand même pas jusqu’à doubler, et la vie était devenue beaucoup plus facile. C’est à ce moment-là que je me suis marié.

Il parlait de ses années heureuses, pourtant une grimace a laissé voir ses dents jaunies.

Un jour, nous avions découvert que la ligne Ôgikubo ne portait plus cette appellation. Les premiers temps de la mise en service, on en avait fait une publicité retentissante. C’est la raison pour laquelle nous pensions que le métro encore inconnu pour nous était arrivé tout près.

Je suis tenté de me dire que, dans notre esprit, le bonheur universel que tous deux nous appelions de nos vœux – un bonheur qui allait de soi pour tout le monde, par expérience, mais dont nous étions les seuls à ne pas jouir – ce bonheur universel avait consenti à venir jusqu’à nous. Il était à notre portée, pour peu que nous ayons un minimum de courage.

A cet âge, nous ne croyions pas encore à notre propre malheur.

Nous rêvions, par exemple, qu’un beau jour nos parents, qu’on ne sait quelle erreur avait amenés à se défaire de nous, feraient une apparition inopinée dans une américaine avec chauffeur en livrée pour nous reprendre. Ou bien c’était un oncle ou une tante d’Amérique qui, ayant enfin retrouvé ma trace, m’emmènerait dans un de ces pays radicalement différents comme on en voyait dans les dramatiques à la télé.

Cependant, le pitoyable était que cette aventure ne pouvait faire de nous des fugueurs. Pour la simple raison que nous n’avions pas de foyer familial d’où nous enfuir.

Dans de telles conditions, comment notre acte était-il défini ? C’était une évasion, voilà la réponse.

Même après qu’on l’eut rebaptisé de l’élégant « institution de protection de l’enfance », lorsque quelqu’un disparaissait de ce qui était encore pour beaucoup un « orphelinat », il se rendait coupable du même délit de désertion que pour l’armée ou d’évasion pour la prison. Par la suite, nous devions endurer bien des fois ce terme infâme de déserteurs.

Ce jour d’été, donc, Tôru et moi nous étions évadés, avions déserté. Pourquoi vous êtes-vous enfuis ? Nous avons résisté à toutes les brutales remontrances. Nous n’avons fait que pleurer, incapables que nous étions de répondre, mais cela ne signifiait pas du tout que nous nous repentions. Simplement, ce mot de désertion qui s’abattait sur nous comme un fouet impitoyable nous faisait trop mal.

— Pardi, les garçons adorent tout ce qui est moyen de transport. Alors, comme ça, vous avez eu envie de prendre le métro ?

Il m’a gentiment passé la main dans le dos. Quiconque nous aurait vus à cet instant aurait trouvé insolite ce spectacle d’un vieil homme en consolant un autre.

Néanmoins, ce geste, de la part de quelqu’un qui ne parlait guère de lui, m’a fait découvrir une partie essentielle de sa vie.

Le garçon qui autrefois s’était retrouvé seul au monde dans les décombres et qui avait tant bien que mal survécu de larcins et de mendicité, avait participé à la construction du métro ! La ligne achevée, il avait décidé d’habiter près de la voie. Je parierais que l’histoire des deux gosses rêvant du métro l’avait empli d’une joie sans pareille.

— Finalement, vous êtes montés ?

Je lui ai répondu d’un hochement de tête énergique. Que nous importaient toutes les réprimandes et les humiliations que nous risquions d’encourir ensuite, rien n’aurait pu nous faire renoncer à la vue qui nous attendait sur le quai de départ de la station d’Ôgikubo.

Sur une carrosserie rouge carmin courait une bande d’un blanc immaculé parcourue par une vague argentée.

Six wagons à destination d’Ikebukuro. Une rame rouge et blanche qui décrivait une boucle dans le sous-sol de la capitale. Qu’est-ce qu’il peut y avoir d’aussi beau dans le monde ? me suis-je demandé.

Lune. Etoiles. Nuages. Vent. Montagnes. Rivières. Mer.

Le pasteur disait que toutes les belles choses en ce monde étaient les créations du Seigneur. Mais ce n’était pas vrai. Les plus belles choses, ai-je pensé, ce sont les hommes qui les ont faites.

Nous sommes restés un petit moment sur le quai, hésitant à monter. Nous étions fascinés par cette vue. Il est possible que ce soit à cet instant-là que Tôru, habile de ses dix doigts depuis tout petit, a décidé ce qu’il ferait plus tard dans la vie.

La sonnerie du départ a retenti, nous sommes montés. Au moment où les battants de la porte se sont refermés, nous avons laissé échapper une exclamation. Les portes des trains n’avaient qu’un battant, c’était la première fois que nous voyions ce système coulissant à doubles battants.

Il n’y avait pas grand-monde à l’intérieur. En m’asseyant, une paix étrange, que je n’avais encore jamais éprouvée, m’a envahi. Une quiétude, une absence totale d’appréhension, à croire que j’étais dans le giron maternel.

— Vous avez été jusqu’où ? m’a demandé Katchan en plissant les paupières.

— Jusqu’à Shinjuku. Nous avons voulu sortir pour acheter les billets de retour mais l’employé nous a dit que nous étions allés trop loin. Quant à payer le supplément, nous ne savions pas comment faire.

— Et c’est alors qu’on vous a arrêtés.

— Nous n’étions pas des enfants d’école privée en uniforme. Nous étions en maillot de sport, crâne rasé, le cartable dans le dos. Ne vous inquiétez pas pour l’argent, suivez-moi, nous a dit un autre employé qui nous a conduits dans un bureau.

— Disons que c’est normal.

C’est ainsi que notre aventure métropolitaine a pris fin. Nous les avons suppliés, nous payerons ce qu’il faut mais n’avertissez pas l’orphelinat, mais ils n’ont rien voulu entendre.

— Normal aussi.

Une heure ne s’était pas écoulée qu’un employé de l’orphelinat était déjà là. J’imagine qu’il avait dû se dépêcher et prendre un express de la ligne Chûô, mais au fond je me demande s’il ne nous suivait pas depuis le début, tant notre petit voyage aventureux m’avait semblé long.

— Tout est bien qui finit bien.

Oui. Tout est bien qui finit bien.

— On peut dire que le métro et toi, vous avez vraiment des affinités, dis donc.

— Ce serait intéressant que ce soit le signe d’un bon karma. Comme quoi, je ne vais pas mourir.

— T’es encore jeune. Encore un coup de collier, allons. Moi, j’en ai assez, j’ai mon compte.

Il a rajusté frileusement le col de son hanten ouaté et s’est remis à marcher vers le fond de la ruelle couverte.

— Vous allez où ? lui ai-je demandé en le rattrapant.

— Je t’ai pas demandé de me suivre, alors me demande pas. Je suis ni un dieu ni le Christ, comment veux-tu que je sache ce qui m’attend ? En attendant, je m’en vais toujours prendre le métro. Moi aussi, je lui suis attaché comme qui dirait indissolublement.

— Mais la première rame n’est pas pour tout de suite. Les rideaux de fer de la station sont encore baissés.

— Voyez-vous ça ! Si vraiment on a des affinités, ça devrait être ouvert.

Je revois ce qui s’est passé cette journée d’été dans ses détails les plus distincts. Avec les mêmes émotions. Si j’ai construit ma maison à Ôgikubo et fait le trajet en métro pendant quarante ans, c’est peut-être à cause de cette expérience d’enfant.

Les lampes au néon éclairaient à flots le pavé mouillé, les rideaux de fer étaient levés.

J’ai consulté ma montre sans réfléchir : plus de deux heures du matin. Mais prendre le métro en pleine nuit n’était plus pour moi un objet d’étonnement.

Ce n’est pas un rêve de moribond que tu es en train de vivre, ni une hallucination provoquée par quelque drogue, tu es en train de faire l’expérience d’un autre monde existant par-delà le monde réel, voilà ce que j’en étais arrivé à penser.

Du fond de cette éclatante lumière le métro soufflait son haleine. C’était celle que j’avais sentie pour la première fois en compagnie de Tôru.

— Tu voudrais pas me regarder partir de là ?

Il a pointé le doigt en direction de l’avenue Ôme mouillée.

— Pourquoi ?

— Du quai d’en face, ça se fera plus facilement.

L’idée m’a paru lumineuse. Quiconque est né, a grandi puis vécu de longues années à Tokyo a dû au moins une fois ou deux se séparer de quelqu’un sur un quai. Une séparation sans contact de mains ni appel, un simple échange muet de regards par-dessus la voie qui cadre bien avec les nuits de la capitale.

J’ai traversé d’un pas tranquille l’avenue déserte et parcourue d’éclairs de phares sporadiques. L’entrée de ce côté-ci était ouverte, elle aussi.

J’allais m’engager dans l’escalier quand, m’étant retourné sans y penser, je me suis arrêté.

Katchan était adossé au gros tronc d’un ginkgo dénudé par l’hiver, en train de fumer. Toutefois, ce n’était pas le petit vieillard vêtu de sa veste doublée mais le jeune Katchan en combinaison de travail et bottes de caoutchouc, avec son casque de protection sur la tête.

Preuve que je n’avais pas la berlue, il agitait les mains vers moi d’un geste souple et juvénile, depuis l’autre côté de la chaussée.

Il n’avait fait que m’écouter débiter mes jérémiades sans s’étendre sur sa propre histoire. Et il avait qualifié d’un élogieux « très réussie » ma vie dont je n’avais fait que rougir jusque-là et que j’avais tenue secrète même devant les miens.

Pourquoi ne m’étais-je pas soucié d’en apprendre plus long sur lui ? Ne fût-ce que jusqu’au moment où le garçon qui avait tout oublié dans les décombres avait travaillé à faire passer le métro sous cette avenue Ôme ?

Tout à coup, je l’ai revu, l’oreille collée au tronc d’un des arbres de la rue, après que nous avions bu dans la roulotte. C’était sa façon, m’avait-il dit, d’écouter couler la rivière aujourd’hui enterrée.

Nous avons vécu jusqu’ici en plongeant nos souvenirs aux tréfonds de la terre, bien qu’avec un sentiment tenace de nostalgie.

J’ai descendu marche après marche à pas lents comme si je pénétrais dans mon propre cœur.

Après la mort, l’âme reprend possession de notre dépouille au moment où nous avons connu le plus grand bonheur de notre existence passée, avais-je entendu dire. Voilà qui est bien commode, mais si c’était vraiment la vérité, j’en conclus que le Katchan qui travaillait sur le chantier du métro était alors on ne peut plus heureux.

C’était le début d’un développement économique étourdissant. L’époque miraculeuse du doublement du PNB, autrement dit du revenu de chacun d’entre nous.

Katchan s’était marié, avait eu un enfant. Même l’orphelin de guerre avait ainsi bénéficié de ces bienfaits miraculeux.

A l’intérieur régnait un silence total, profond. Ni employés ni voyageurs. J’ai pris un ticket au distributeur et franchi les guichets.

C’était la station Shin Nakano telle qu’elle était jadis, dépourvue de façade de quai. Les gares de cette ligne n’ont d’ailleurs presque pas subi de rénovation. Est-ce parce que le design originel était particulièrement réussi, que le matériau en céramique était robuste ? Le temps avait patiné les carreaux et créé une atmosphère romantique.

Je me suis appuyé à la paroi pour tendre l’oreille, les yeux clos. Un grondement de roues métallique m’est parvenu du fond des ténèbres.

— Mâchan !

J’ai relevé les paupières à cette voix enfantine. Katchan se tenait en face, au bord de la voie dans la direction d’Ôgikubo.

Un tout jeune Katchan. Coiffé d’un chapeau doublé d’une visière pare-soleil, vêtu d’une chemise d’un blanc éblouissant et d’une culotte courte bleu sombre, il tenait la main de ses parents.

— Mâchan ! On jouera encore tous les deux, hein ? Adieu !

Son père, en costume de lin, m’a salué en portant l’index au bord de son panama ; sa mère m’a adressé un sourire de ses lèvres maquillées de rouge.

— Adieu.

J’ai agité la main. Il avait raison, se séparer dans le métro est plus facile. Si quelqu’un s’était trouvé là, nous ne nous serions rien dit ni n’aurions agité nos mains.

Le train est arrivé. Avec des wagons de l’ancienne ligne Ôgikubo à la carrosserie rouge carmin parcourue d’une vague argentée sur une bande immaculée.

Adieu, ai-je murmuré une seconde fois.

J’ai repris ma position contre la paroi et fermé les yeux.

J’estimais avoir assisté suffisamment longtemps à son départ. Je ne voulais pas le voir à la fenêtre de sa voiture en train de s’éloigner.

La rame avait disparu. D’où venait-elle, où se dirigeait-elle, la question me laissait indifférent.

J’ai fait quelques pas sur le quai retombé dans le silence, je me suis assis sur un banc de plastique. Je n’avais rien à faire ni endroit où aller dans l’immédiat.

Voilà ce que l’on ressent lorsqu’on vient de quitter quelqu’un. Le fait est qu’un monde s’en est allé, que l’autre soit une maîtresse ou un ami intime, que la séparation soit provisoire ou pour l’éternité. Un vide instantané s’était formé dans mon cœur et j’avais perdu toute notion de temps et de lieu, pareil au naufragé qui se réveille rejeté sur la plage d’une île déserte. Une telle expérience, je l’avait faite bien des fois dans ma vie.

Au fait, une rame allait-elle aussi se ranger le long de ce quai ?

J’allais redevenir celui que j’étais au temps où je connaissais mon plus grand bonheur et sauter souplement dans une voiture. A cet instant, mes signes vitaux disparaîtraient, les miens accourraient à l’hôpital, le médecin constaterait mon décès d’un ton solennel.

Il n’y avait pas là de quoi m’effrayer particulièrement. Seulement, quelque chose me disait que cela ne se passerait pas aussi bien que pour Katchan. Tout d’abord, j’ignorais à quel moment se situait mon plus grand bonheur. J’avais connu une vie d’étudiant difficile. Les premiers temps du mariage sont une période idyllique pour tout un chacun mais je n’y avais pas goûté, accablé par mon travail comme je l’étais. Dirais-je que c’était plutôt lorsque j’étais en détachement à l’étranger ? Non plus, car les jours qui avaient suivi la perte de Haruya ne pouvaient être heureux.

Au bout du compte, mon avenir de nouveau retraité ? Question vide de sens.

Il y avait une autre raison pour laquelle cela ne se passerait pas aussi bien que pour Katchan. Lui avait perdu le souvenir du passé, moi, de passé, j’en étais dépourvu. A supposer même que mon père et ma mère viennent m’accueillir, j’ignorais qui ils étaient. Le saurais-je que je ne garderais pas mon sang-froid. Il est probable que je les accablerais d’injures et leur refuserais tout pardon en dépit de leurs excuses les plus désolées.

Une bouffée d’air tiède a déferlé.

C’est l’instant où je sens la présence d’un dieu dans le métro.

D’abord son souffle effleure mes joues ; puis le bruit de ses pas me parvient ; après quoi, une clarté surgit et sa silhouette apparaît.

Je ne prétendrai naturellement pas que le métro est une entité divine. C’est une manie chez moi de vouloir trouver une nature divine à bien des choses, ce que je mets sur le compte de mon caractère réfractaire à toute existence de dieux quels qu’ils soient.

A l’orphelinat, un pasteur nous rendait une visite hebdomadaire, il nous faisait lire la Bible à haute voix, nous entretenait de récits édifiants. Mais le style littéraire désuet nous rendait le livre parfaitement abscons, et le zèle déployé par le saint homme renforçait encore l’impression irrépressible que tout cela m’était imposé.

En primaire, je considérais que ces heures ennuyeuses étaient le prix à payer pour le parasite à la charge de la société que j’étais, mais une fois entré au collège, je me suis opposé à l’obligation qui m’était faite de joindre les mains pour le Créateur à qui je devais pareil destin. Enfin, lycéen, je craignais d’oblitérer mon avenir en m’en remttant à autrui, fût-ce un ou des dieux.

C’est ainsi que je suis devenu un athée convaincu. Je fête Noël, je vais au sanctuaire le Premier de l’an, mais cela n’a pas d’autre sens pour moi que celui de réjouissances traditionnelles.

Le souffle a fait place aux bruits de pas.

Dois-je monter dans cette rame ? Personne ne se tient sur l’autre quai pour assister à mon départ, j’ai beau parcourir ce quai-ci sur toute sa longueur, aucune forme humaine ne vient au-devant de moi.

Bientôt, une lumière a percé les ténèbres, la divinité rouge et blanche est apparue.

La rame de six wagons sans un seul voyageur s’est immobilisée le long du quai, les doubles battants des portes se sont écartés.

Je n’ai pas à proprement parler tergiversé. Car je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison que la bonne nouvelle que Katchan avait reçue ne soit pas aussi pour moi. En somme, j’avais la conviction que prendre ce métro ne signifiait pas mourir.

J’avais dîné dans un grand restaurant, flâné sur un rivage estival, m’étais confortablement trempé dans un bain chaud, et c’est avec un sentiment d’expectative que je me demandais ce qu’on avait préparé à mon intention.

Je me suis assis à la place la plus proche de la porte. Non que j’aie toujours tenu à m’asseoir mais il convenait de ménager ma carcasse d’agonisant. Même si je doutais fort d’avoir un second malaise, si cela devait malgré tout se produire, cela compliquerait les choses.

Quelques personnes étaient présentes.

Un couple de vieillards à la Philémon et Baucis. Setsuko et moi aussi formons un couple de vieillards aux yeux des autres, mais ces deux-là me paraissaient avoir une douzaine d’années de plus que nous.

Le mari, qui portait une élégante casquette et un manteau de tweed semi-long, était un monsieur comme il faut, à l’allure d’intellectuel, le menton reposant sur le pommeau d’argent de sa canne. Son épouse lui tenait le bras et lui chuchotait à l’oreille je ne sais quoi mais qui devait sans doute rester inaudible pour lui, gêné par le vacarme de la rame.

Soudain, j’ai souhaité que nous aussi avancions en âge de la même façon. Non pas – surtout pas – en reproduisant la tradition de l’épouse soumise, non plus que le mode américain du mari sous le joug de sa femme, mais nous formerions un couple d’amis intimes. Le genre de vieux époux devenu fréquent de nos jours.

Une femme collée à un téléphone portable, occupée à jouer ou pianoter sur son clavier. Que ce soit l’un ou l’autre, comment est-il possible de s’oublier avec tant de crédulité dans des activités d’une aussi totale futilité ? Qu’on ne vienne surtout pas me dire que ce gaspillage insensé qui sévit simultanément dans le monde entier est le signe du haut degré d’intelligence auquel le genre humain est parvenu.

Cinéma et littérature reviennent souvent sur des scénarios d’une humanité bientôt dominée par des robots dotés d’intelligence artificielle, mais mon humble avis est que cet avenir est déjà à l’œuvre. Ces petites boîtes magiques qui tiennent dans la paume de la main ont un aspect tout à fait pacifique, sont dépourvues de membres susceptibles de servir d’armes, résultat, personne n’imagine rien qui soit destructeur en elles ni n’a conscience d’être assujetti à une machine.

Le jeune homme qui dort d’un sommeil lourd proche de l’évanouissement, au-delà de cette esclave, pourrait être le tenancier d’un restaurant de râmen ou d’un bistrot.

Mes préférences vont à la façon de vivre de ces jeunes gens pleins de ressources, plutôt qu’à ceux qui définissent leur vie à coups de diplômes dans notre société de méritocratie.

Pour parler comme Katchan, ma vie a été une belle réussite. Mais cela n’a jamais été qu’une belle réussite d’employé de bureau, j’aurais dû connaître une autre vie, plus heureuse, plus gratifiante.

C’est pour cela que j’ai toujours envié celle de Tôru, même si je ne l’ai jamais dit. Et de même lors de ma première rencontre avec Takeshi, je n’avais aucune réticence en tant que père d’Akane.

Moi compris, les passagers sont au nombre de cinq. Je ne sais pas d’où vient ni où va cette rame rouge et blanche.

Les voitures sont petites. Les voies qu’empruntent la Japan Railways et les compagnies privées sont du même gabarit qu’à la surface, mais sur les anciennes lignes Ginza et Marunouchi, elles sont de dimensions nettement plus compactes.

Lorsque j’ai pris la nouvelle ligne Ôedo, mon cœur a vibré à la vue de ces wagons aux dimensions modestes du bon vieux temps. Voilà ce que j’appelle le Métro, ai-je pensé.

Il ne fait pas de doute que le fait que métro et voies de surface se chevauchent est bien commode, mais je ne peux m’empêcher de voir là quelque chose d’indécent, comme le croisement de deux espèces animales différentes. Car pour moi, le métro n’est pas un chemin de fer souterrain mais un moyen de communication en soi, issu du concept d’exploitation tridimensionnelle de la ville.

Il y a dans cet espace relatif du métro l’intimité de citadins pris dans une vie trépidante mais humble, et je les sens se réconforter, se disputer, s’encourager mutuellement sans ouvrir la bouche.

Oui. Il y a un instant, j’ai remercié le vieux couple, critiqué la femme au portable, encouragé le jeune endormi. Et de cette même manière muette, peut-être bien que ceux-là ont remercié, critiqué ou encouragé le vieillard surgi à Shin Nakano.

Je me sens incapable de m’adresser à quelqu’un en ces termes chargés d’émotion, et le ferais-je que je ne crois pas qu’on m’approuverait, aussi je garde cela dans le secret de mon cœur. Il n’empêche, je suis sûr de mon fait. Sûr que les petits wagons regorgent d’intentions louables.

Sans qu’aucune annonce n’ait été faite, la rame rouge et blanche s’est rangée le long du quai de la station Nakano Sakaue.

Une station pleine de mystère pour moi qui ne l’ai jamais fréquentée.

Au beau milieu du quai, l’embranchement d’une voie secondaire pour rames de trois wagons. Drôle d’aménagement, me suis-je étonné, intrigué également par l’existence de cette ligne desservant trois stations seulement.

Depuis que j’ai commencé à aller au bureau et en revenir tous les jours en métro, cette ligne secondaire me donne l’impression de rêver. J’ai comme la sensation qu’un autre monde inconnu s’étend au bout de cette courte ligne qui bifurque depuis cette station où je n’étais encore jamais descendu.

De l’autre côté du quai était arrêtée une rame de trois wagons arrivée de ce même monde inconnu.

Les portes se sont ouvertes dans un vacarme énorme, une femme en manteau bordeaux et étole blanche est montée. On pouvait voir en elle une dame de qualité et tout autant une femme se donnant des airs supérieurs. Un agréable béret de laine dénotait le bon goût.

Elle a pris place un peu plus loin sur ma banquette. Lorsque le train a démarré, la fenêtre en face s’est muée en miroir, me renvoyant l’image d’une authentique beauté. Je lui donnais dans les trente-cinq, quarante ans. Il m’a semblé qu’elle se montrait telle qu’elle était, sans mentir sur son âge. Je la devinais détachée des contingences quotidiennes ou plutôt d’une pureté qui devrait mettre à distance les fantasmes des mâles lorgnant sur elle.

Pensant qu’elle fixait son regard sur moi dans le miroir noir, j’ai détourné les yeux. Chose étrange, les autres passagers avaient disparu. Etaient-ils descendus à Nakano Sakaue, pendant que j’étais fasciné par cette femme ? Ou bien n’y avait-il jamais eu personne ?

N’oublie pas, me suis-je raisonné, que ce n’est pas le métro auquel tu es accoutumé.

Tu as dit adieu au petit Katchan sur le quai de la station Shin Nakano. L’architecture, le type de wagon diffèrent de ceux d’aujourd’hui. Et donc…

J’ai fermé les yeux. Et donc, cette femme qui venait de monter à Nakano Sakaue m’emmènerait-elle outre-tombe ?

Le temps de me poser cette question, la banquette s’est enfoncée de façon bizarre et j’ai senti que la femme se glissait auprès de moi.

— Qu’est-ce que t’as à m’ignorer ? A faire semblant de rien ? m’a chuchoté l’inconnue d’un ton vulgaire.

J’ai rouvert les yeux avec crainte. Je me suis reconnu, en bien plus jeune, dans la vitre d’en face.

— Alors, on s’habitue ?

J’ai traduit par : « Alors le malade est habitué à cette vie de barreau de chaise, dîner en ville, balade au bord de la mer, bain public ? »

— Oh non. Même si j’y trouve beaucoup de plaisir, je ne peux pas dire que je m’habitue. N’oubliez pas que je suis un grand malade.

— Pardon ? Je ne pensais pas à ça. Je voulais savoir si tu t’étais fait à ta vie d’employé de bureau.

La vitre m’a renvoyé le portrait d’une nouvelle recrue dont le costume n’a pas encore pris un seul pli. Mais c’est un vrai boudin que cette cravate ! Je penche en avant sous le poids de l’insigne de la compagnie à mon large revers. Et cet attaché-case sur mes genoux !

— Je ne connais pas encore l’ABC du métier. Je passe mes journées à me faire houspiller.

J’ai analysé la situation avec lucidité. 1974, an 49 de Shôwa. Pas d’erreur. L’année où, d’une vie en position de défense désespérée, j’étais passé à l’offensive.

Car c’est ainsi que l’entrée dans le monde du travail se présentait pour moi. J’avais pris un emploi dans une maison de commerce pour le seul motif que le salaire était intéressant ; après tout, je vivais seul et je n’avais aucune autre raison à faire entrer en ligne de compte.

Je n’avais pas de dettes mais une partie de ma bourse était une simple avance. J’avais le sentiment qu’il me fallait la rembourser pour que le handicap qui pesait sur moi depuis ma naissance disparaisse enfin. Voilà pourquoi j’attachais une telle importance au salaire.

— Faut pas t’en faire. T’es bien plus capable que les autres.

Elle a croisé ses jambes que dissimulait une jupe longue, s’est tournée légèrement de biais et m’a donné une tape sur l’épaule.

Ça fait plaisir de revoir des bottines à lacets, ai-je songé. C’est vrai que ce type de femme a fait son apparition dans ces années-là.

Cette fois, il ne s’agissait pas d’une copine de gym de Setsuko. Cette femme n’était pas mince parce qu’elle suivait des cours de gym, non, il sautait aux yeux qu’elle était atteinte d’une carence en protéines. Les jeunes étaient tous minces, le mot « régime » existait bien mais il ne concernait que les femmes d’un âge avancé. Auquel cas, celle-ci, apparemment bientôt quadragénaire, devait probablement y consacrer pas mal d’efforts.

— Mais ils sont très forts, vous savez. Je ne crois pas du tout être aussi capable.

— T’as tort, crois-moi. T’as pas connu les mêmes problèmes.

En voilà une qui ne mâche pas ses mots. Encore que ça pourrait se justifier par la différence d’âge. Quand je pense aux soixante-cinq ans que je porte invisibles en moi, il y a de quoi être irrité, mais bon, vu les circonstances, laissons glisser.

Les reproches qu’on m’adressait à l’époque n’étaient pas tous liés au travail. Ils portaient sur ma façon de parler, de me conduire, sur un travers sans conséquence.

Bref, j’étais fondamentalement dépourvu de ce sens commun qu’on acquiert dans la vie par le biais des parents. Si je savais témoigner du respect, j’ignorais comment faire preuve d’humilité, comme j’ignorais les choses les plus fondamentales et les plus évidentes comme manger correctement avec des baguettes, brûler de l’encens aux funérailles, être attentif aux autres, comment se comporter lors des visites aux clients puis au moment de prendre congé, et bien d’autres encore. Voilà pourquoi je pensais que ce « T’as pas connu les mêmes problèmes. » était hors de propos.

Le métro de ces années-là faisait un vacarme épouvantable. Vacarme qui, pour moi aujourd’hui, était tout particulièrement épouvantable sur la ligne Marunouchi, si je la comparais à l’ex-ligne Ginza. Aux grondements des roues venait se superposer le ferraillement strident du rail de traction électrique et on ne pouvait parler qu’en s’approchant de l’oreille de l’autre.

— Je peux savoir comment vous vous appelez ? ai-je demandé près de son oreille qui exhalait une odeur de parfum.

Après un léger gloussement, elle a chuchoté en se penchant sur ma nuque :

— Ce ne sont pas des manières, jeune homme. On ne demande pas son nom à une femme sans s’être d’abord présenté.

— Mais mon nom vous le connaissez, pas vrai ?

— Non non. Dis-le-moi, allez.

Nous nous parlions quasiment lèvres contre joue.

— Moi c’est Takewaki. Masakazu Takewaki.

Elle a abaissé ses paupières soulignées de faux-cils et, la main toujours sur mon épaule, a fait bouger ses lèvres carminées pour répéter « ma-sa-ka-zu-ta-ke-wa-ki » en une sorte de psalmodie de sûtra.

C’était un peu théâtral, on aurait dit une actrice manquée de quelque troupe underground. Et qui, confondant scène et réalité, taquinerait un jeune salarié croisé par hasard dans le métro.

J’ai passé les doigts sur le bord de mon attaché-case.

— Vous voyez ? Masa, juste, Kazu, 1, Take, bambou et Waki, le côté.

Elle a hoché la tête une fois. Les femmes étaient très maquillées à l’époque, mais je me suis dit qu’elle devait être belle sans fard.

Année mémorable entre toutes que cette année-là où j’étais passé de la défense désespérée à l’offensive. L’impression que j’en gardais était très forte. Cela avait été une année longue, pesante, intense.

Crise pétrolière et ses répercussions, affolante montée opportuniste des prix. Je m’étais félicité de la chance qui m’avait fait passer précisément à ce moment-là d’une vie d’étudiant désargenté à celle de salarié.

Première croissance négative de l’après-guerre. Malgré cela, le prix des terrains avait triplé en trois ans et les collègues plus âgés se désespéraient de voir disparaître tout espoir de faire construire.

En 1974, j’ai échappé de peu à la mort lors de l’attentat à la bombe contre les bureaux de Mitsubishi Heavy Industries. Le nouvel immeuble de notre siège était achevé et le ban et l’arrière-ban des nouvelles recrues avaient été mobilisés pour participer au déménagement. J’étais en train de déjeuner avec Norio Hotta, recruté en même temps que moi, dans la galerie souterraine du quartier Marunouchi, lorsque les bombes avaient explosé sur le trottoir où nous étions passés quelques minutes plus tôt. Cet attentat avait fait huit morts.

L’inconnue m’a soufflé à l’oreille :

— Moi c’est Mineko. Mine, le sommet de la montagne, et Ko, l’enfant.

Devais-je lui dire que je la connaissais ? J’ai hésité.

Mineko. Le premier amour de Katchan. La jeune beauté qui était l’idole des petits orphelins de guerre.

Pas si vite ! Est-ce que le compte y était ?

J’ai fouillé mentalement dans les souvenirs qu’il m’avait racontés. L’anecdote était courte mais elle m’avait marqué.

Mineko avait quelques années de plus que lui, onze ou douze ans au lendemain de la défaite. Elle était la reine des combines. Rôles et parts du butin étaient tous fixés par elle. Personne n’y trouvait à redire.

Si elle avait, disons, douze ans en 1947, elle en avait trente-neuf en 1974.

Evidemment, c’était un peu tiré par les cheveux que d’en décider ainsi à ce seul nom de Mineko, mais quand je pensais à mes guides lors de mes brèves échappées de l’unité de soins – madame Neige, Shizuka Irie, Katchan –, l’apparition de Mineko me semblait la suite logique des choses.

Mon cœur a tressailli. Où Mineko me conduisait-elle ?

Un restaurant par une nuit enneigée, une mer tranquille au cœur de l’été, un bain public bien tenu dans un quartier populaire. Autant d’endroits que le moribond que j’étais désirait de tout son être.

Tu ne te refuses rien, me suis-je dit. J’ai cherché quelle autre scène je souhaitais vivre, sans en voir aucune. Mais j’aurais juré qu’elle était programmée. Si c’était un bienfait du ciel, je n’étais pas sûr d’avoir fait assez de bonnes actions pour mériter le bonheur qui m’était accordé.

Je n’ai pas demandé à naître, quelqu’un m’a mis au monde sans me demander mon avis, à mon tour j’ai vécu sans demander l’avis des autres. Les autres peuvent en penser ce qu’ils veulent, c’est ainsi que je le ressens et pas autrement. Tout le monde dit que ne pas avoir de parents est un grand malheur, mais moi, cela me donne une liberté qui envoie au diable tous les coups du sort.

— Dis-moi, tu me sembles désœuvré.

— C’est vrai, je le suis.

— Dans ce cas, sortons ensemble.

De surprise, les tressaillements de ma poitrine se sont figés l’espace d’un instant, comme pris dans la glace, puis m’ont ramené à la réalité. J’avais entendu « sortir avec elle », dans le sens particulier que ce verbe a pris ces dernières années, alors qu’avant il dépassait le cadre des relations homme-femme pour désigner plus largement les relations sociales. En cette année 1974, Mineko avait prononcé ces mots « sortons ensemble » sans la moindre arrière-pensée.

— Pas de problème, ai-je fait d’une voix neutre, avant de m’interroger sur la réalité de mon temps libre à cette époque.

Stage de recrutement immédiatement suivi du déménagement du siège social. Avais-je pu prendre des jours en été ? Aucun souvenir.

Septembre, inauguration de la ligne aérienne régulière Tokyo Haneda-Pékin, la rumeur qui faisait de la Chine notre nouvelle frontière s’était concrétisée du jour au lendemain.

Cependant, deux ans seulement s’étaient écoulés depuis la normalisation des relations entre les deux pays et on manquait d’informations vis-à-vis de ce nouveau partenaire.

On avait pourtant créé un stage de chinois destiné aux jeunes employés. Avec l’entraînement spécial à l’anglais que je suivais en parallèle, les six premiers mois de mon entrée dans la maison m’avaient donné l’impression d’être revenu à l’époque où je préparais le concours d’entrée à l’université.

Et donc même si en ce temps-là une belle inconnue croisée dans le métro m’avait fait des avances, je crois, hélas, trois fois hélas, que je n’aurais pas eu le loisir de boire ne fût-ce qu’un café en sa compagnie.

Nous sommes arrivés à Shinjuku. A ma grande surprise, la station connaissait l’affluence des débuts de soirée. A croire qu’on avait mis en scène une énorme réception bidon avec des centaines de figurants, tout cela pour m’enjôler, moi, tout seul.

— Tu as dîné ?

— Oui et non.

— Alors, allons toujours boire un café.

Les portières se sont ouvertes, nous sommes descendus en luttant contre le flux des voyageurs qui se ruaient à l’intérieur. Mineko n’a rien fait pour se libérer de ma main qui s’était refermée sur son bras.

Nous nous sommes engagés dans le souterrain où l’on diffusait des chants de Noël. Manifestement, il ne s’agissait pas d’une comédie destinée à me mystifier. Les gens que nous croisions étaient trop hétéroclites, leurs expressions trop naturelles.

— A quoi penses-tu ?

— A rien de spécial. Quelle chance que ce rendez-vous avec une belle femme, je me disais.

— Je préférerais être plus jeune, désolée.

— Ne dites pas ça ! Joyeux Noël.

— C’est gentil. Joyeux Noël.

Le fait est que trop d’années nous séparent. Ces regards qu’on nous jette parfois, c’est sans doute parce qu’on voit en nous de singuliers amoureux.

L’endroit où nous sommes installés est un café junkissa.

Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent probablement même pas ce terme. Je pense que ces « authentiques cafés » s’étaient donné cette appellation pour se démarquer des bars à hôtesses qui se multipliaient à cette époque-là.

C’était la plus accessible des activités qui fleurissaient durant ces années glorieuses, mais je crois qu’elle a entamé son déclin aux alentours de cette même année 1974.

Plus les loyers augmentaient par suite de l’emballement des prix du foncier, plus les secteurs proposant des prix unitaires bas avaient du mal à tenir le coup. A fortiori dans une catégorie où les dépenses de personnel étaient incompressibles. Face à cette inflation galopante qui a donné naissance à l’expression « affolement des prix », aucune résistance n’était possible.

S’ils n’étaient pas propriétaires de leur fond, ces cafetiers qui travaillaient en famille, servant le midi des repas du jour et le soir de l’alcool, ne pouvaient guère espérer durer. Ou alors, c’est qu’ils ne tenaient pas un vrai junkissa.

Je dois préciser que si je suis très au courant de ce genre de détails sans importance, c’est parce que je joignais les deux bouts durant mes années d’université en travaillant à temps partiel dans un café. Le campus était éloigné du centre de la capitale, chose rare alors, et il était difficile pour un étudiant vivant en foyer de dégoter un petit boulot dans le voisinage. Par chance, un camarade de foyer qui venait d’avoir son diplôme avait bien voulu me proposer de reprendre ce job.

— C’est logique. Le loyer et les dépenses de personnel…

Mineko m’écoutait d’une oreille attentive tout en jetant un regard circulaire sur la petite salle.

Derrière le comptoir, le tenancier quinquagénaire, à la caisse son épouse, dans la salle leur fille. La superficie ne devait pas dépasser les cinquante mètres carrés, le premier et le second étage étant probablement utilisés comme appartement.

— En fait, je rêve de tenir un petit café. Je ne servirais pas d’alcool. Je déteste trop les hommes soûls.

— C’est difficile de nos jours, vous savez. La vie ne cesse d’enchérir mais on ne peut pas demander au-delà de deux cents yens pour une tasse de café.

Envisageait-elle sérieusement de tenir un café ? J’ai vu ses épaules s’affaisser légèrement, puis elle a lâché une bouffée de fumée. A chacun de ses gestes elle était à croquer.

Je lui ai fait signe de rapprocher son visage.

— Et puis, ici, l’impôt foncier est une charge énorme. Toute la famille travaille pour rien.

Avoir un modeste café était, je crois, un rêve sans prétention que caressaient pas mal de gens dont la ville constituait le cadre quotidien.

L’image qu’on s’en faisait était celle d’un métier moins âpre au gain que dans le monde du business, qui ne permettait pas de gagner gros mais était solide, honnête. A vrai dire, moi qui avais travaillé quatre ans à temps partiel dans un énorme café de plus de cent places sur deux niveaux, je savais combien cette activité à petits profits était difficile et déprimante.

— Oublions ça, a lâché tout bonnement Mineko en écrasant sa cigarette à peine entamée.

— Vous renoncez facilement. Vous m’avez pourtant dit que vous en rêviez !

— On se tait, a-t-elle répondu en me donnant un petit coup du bout du doigt sur le front avec une grimace facétieuse. Entre nous deux continuait cette intimité née dans le métro.

— Je vais te dire une bonne chose… a-t-elle repris en se penchant par-dessus la table. Ce n’est pas moi qui finance.

— Vous comptez emprunter ? Alors là, mieux vaut laisser tomber tout de suite.

— Quel enfant ! J’ai un protecteur, tiens. Si je lui annonce que j’ai envie d’être patronne de café, il n’hésitera pas une seconde à me verser la somme nécessaire. Et si je me plante, il n’est pas méchant, il ne me demandera pas de la rendre.

— Ah, ça change tout dans ce cas. Ce commerce est peut-être fait pour vous, alors.

Elle s’est reculée vivement.

— Ce qui veut dire ?

— Ben oui, vous n’aurez pas à restituer cette somme, pas vrai ?

Elle a remué sa fine mâchoire d’un air ébahi, laissé retomber ses interminables faux-cils. Comme j’aimerais la voir au naturel, ai-je songé.

— Si je ne peux pas me permettre d’échouer, c’est justement parce que c’est de l’argent qui vient de là.

Avais-je devant moi une petite maligne ou une femme honnête, je ne comprenais plus.

A mes yeux, c’étaient les deux seules voies qui s’étaient offertes aux orphelins de guerre.

— Tu es bien placé pour le savoir, toi, a-t-elle dit en plissant les yeux comme pour lire dans ma vie.

Un enfant seul au monde ne saurait vivre avec l’échine souple. Tout doit être programmé, calculé. Pareille méthode oblige à manier une épée dont les deux tranchants ont pour nom honnêteté et rouerie.

Sous couvert de regarder de temps à autre le paysage par la fenêtre, je regardais mon visage qui émergeait à la lueur de l’abat-jour.

C’était bien moi, indéniablement, jeune homme de vingt-trois ans, mais je n’étais pas plus étonné que cela, seulement gêné.

J’ai réfléchi au comportement que j’aurais envers elle si je la rencontrais à mon âge actuel. Il y aurait sans doute quelque progrès par rapport à cette fois et à mes vingt-trois ans. J’aimerais l’inviter dans un bar ou un restaurant d’hôtel de Nishi Shinjuku et l’interroger, l’air de rien, sur sa vie.

Mes forces physiques ont décliné, ma mémoire s’est passablement affaiblie, mais je ne me plains pas de mon âge. Je dirais même plus, débarrassé du poids des divers appétits qui me tenaient à leur merci, je me sens bien. Bien sûr, si je fais abstraction de ce vaisseau sanguin cérébral qui m’a lâché dans le métro…

Les femmes qui m’entourent, moribond que je suis, ont chacune leur charme mais aussi leur caractère bien à elles. J’en deviendrais presque admiratif devant tant de qualités réunies.

Madame Neige est une aristocrate des temps modernes. Après avoir séjourné longtemps à l’étranger, elle est revenue au pays à la mort de son époux et mène une vie élégante. C’est à mes yeux une vieille dame d’exception, que je suppose capable d’élégance jusque dans la mort.

Celle qui s’est présentée sous le nom de Shizuka Irie est une adepte du mystère, elle n’a rien révélé de sa vie. J’ai même été incapable d’imaginer quoi que ce soit. C’est une femme remarquable, capable d’effacer tout soupçon de son passé.

Au regard de ces deux-là, Mineko m’a laissé l’impression d’un personnage détaché, magnanime. Cela n’a rien pour me surprendre quand je songe qu’elle a été la figure charismatique des petits orphelins. De l’existence d’un protecteur je déduis qu’elle est célibataire.

L’hiver de la vingt-neuvième année après la guerre. Pour celui que j’étais alors, la guerre était une histoire du temps jadis. Mais pour un grand nombre de mes compatriotes, c’était un événement vieux seulement de vingt-neuf ans.

Si je l’interrogeais sur l’existence qu’elle avait eue jusqu’ici, je voyais déjà Mineko répondre sans s’émouvoir, cependant, le courage m’a manqué pour la questionner sur ces jours que je n’imaginais pas autrement qu’agités.

Elle était loin d’être bavarde. Sa façon de s’exprimer tenait tout entière dans son regard taciturne.

— Vous en avez vu de dures, hein ? me suis-je enhardi à déclarer tandis que nous longions le parc Chûô.

Je ne voulais pas dévoiler ce que je savais de son passé et, de son côté, elle n’en a rien dit. Mais même s’il comportait les épreuves les plus insupportables, même s’il défiait les mots, moi qui n’ai connu qu’une période pacifique, je me sens l'obligé de Katchan et de Mineko.

Elle s’est arrêtée, écrasant sous ses bottes les feuilles sèches d’ormes zelkova, a levé la tête vers la vaste étendue de ciel nocturne. Il n’y avait que quatre gratte-ciel. Et les nombreuses fenêtres obscures laissaient les étoiles imposer leur lumière.

— Toi, tu en as vu de bien plus dures, allons.

— Pas du tout. Je suis un enfant des trente glorieuses, n’oubliez pas.

La façon dont les orphelins de guerre ont grandi à leur sortie des ruines est une chose qui dépasse notre imagination. Katchan et Mineko, en 1945, étaient des enfants des rues totalement seuls au monde. Et à l’instar de maints pays en voie de développement aujourd’hui, l’Etat était désarmé devant cette situation.

— Ce n’est pas mon avis. Une chose est d’être malheureux quand tout le monde l’est, une autre est d’être malheureux quand tout le monde est heureux.

J’ai voulu répliquer mais ma gorge s’est nouée, j’ai soudain éclaté en sanglots comme un gamin qu’on vient de gronder. Comment peut-elle dire froidement une chose aussi terrible, ai-je pensé, incapable de couvrir mon visage ni même de baisser la tête.

Il aurait suffi que je prononce un seul mot, et tous mes efforts et ma résistance passés auraient été réduits à néant, mes amis m’auraient tourné le dos car ce mot aurait changé aussitôt en mépris leur compassion envers moi.

Et pourtant, c’était l’indéniable vérité. C’est pour cela que j’avais toujours tenue cette cruauté enfermée tout au fond de ma poitrine, pareille à un lourd rocher.

Mineko m’a serré contre elle. La douce chaleur de sa poitrine est passée en moi. Nos lèvres se sont manquées, ce sont nos joues qui se sont posées l’une contre l’autre, bien fort.

— Pour parler franchement, tout ça a été bien dur, oui.

— Et donc je vous prie de ne pas insister. Laissez-moi mourir, s’il vous plaît.

Tandis qu’un sanglot aussi long qu’un ultime soupir s’échappait de sa gorge, elle m’a caressé le dos, la nuque, a passé le peigne de ses doigts fuselés dans mes cheveux de neige.