L'Ombre d'une vie
Soliloque
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Soliloque
— Monsieur Takewaki, votre femme vient d’arriver. Réjouissez-vous, ai-je entendu madame Kojima prononcer en se penchant sur moi.
Me réjouir ? Tu parles, il n’y a rien de réjouissant. Ce n’est même pas encore l’aube ! Elle est rentrée à la maison mais je suis prêt à parier qu’elle n’a pas trouvé le sommeil. Elle s’est douchée, a plus ou moins sommeillé et, ni une ni deux, elle est revenue ici.
— C’est moi, chéri. Tu vas bien ? How are you ?
I am fine ! Je reviens d’un rendez-vous avec une personne épatante, figure-toi. Un rendez-vous de métro.
J’ai perçu un relent de shampoing émanant de sa chevelure. Tu es belle, tu sais. Une vraie Française.
— Beau-père, faut lui dire quelque chose. Elle est rentrée à la maison mais elle a tout juste pris le temps de faire un brin de toilette et la v’là revenue. Moi, bon, que j’sois là ou pas, c’est du pareil au même. Sauf que dans l’histoire, j’ai beau dire : « Bon, j’retourne à la maison, je m’débarbouille vite fait et j’file au boulot, portez-vous bien », comment qu’vous pourriez vous porter bien comme ça, hein ?
Merci de ta compagnie. Une fois sur le chantier, arrête de te prendre la tête pour tout ça, tu veux ? Sois prudent.
On dirait que Setsuko vient de sortir pour raccompagner Takeshi. Le visage las de madame Kojima s’est de nouveau incliné sur moi.
— Vous êtes entouré de gens bien gentils. Pour un peu, je vous envierais.
Madame Kojima s’adresse ainsi à moi de temps à autre. On dirait vraiment qu’elle est convaincue que ses paroles me parviennent.
Je vous entends parfaitement, vous savez. Je suis franchement navré de ne pas pouvoir vous répondre, c’est un fait.
Dire que j’ai pris le même métro pour aller au bureau pendant toutes ces années sans entendre une seule fois votre voix.
Tout le monde s’inquiète pour moi et me fait le plaisir de se pencher sur moi à tour de rôle. Seulement, je suis dans l’incapacité de répondre. Ni de prononcer le moindre mot de remerciement.
Tiens, c’est quoi cette sensation de déjà-vu ? Il ne m’est pourtant jamais arrivé de tomber évanoui ni ivre mort mais j’ai l’impression d’avoir déjà fait cette expérience.
— Vous n’avez pas d’inquiétude à avoir, soyez sans crainte.
A peine madame Kojima m’a-t-elle dit cela et caressé la tête que j’ai senti mon cœur se gonfler, sans raison, et de mes yeux tournés vers le plafond des larmes se sont écoulées sur mes tempes.
Hé là, qu’est-ce qui t’arrive ? Il n’y a pourtant pas de quoi te lamenter.
Madame Kojima a poussé une brève exclamation. Je crois qu’elle eu l’impression que je l’entendais.
— Ne pleurez pas, tout va bien. Elle m’a gentiment séché les paupières de ses doigts effilés. Dites-vous que nous sommes tous là, avec vous. La vie ne fait que commencer pour vous, vous savez. Vous avez le droit de vivre. Alors, ne pleurez pas.
Fait-elle preuve d’autant de dévouement envers tous les patients ? Ou est-ce parce que le petit bout de vie commune que nous avons partagé a fait de moi un ami du métro ?
Elle a vérifié le monitoring, a serré ma main prisonnière de ses tubes. Dommage que je n’aie pas la force de lui rendre cette étreinte.
Elle a rapproché son visage au point que j’ai perçu son souffle, a prononcé avec une conviction qui ressemblait à celle d’un serment : « Je ne vous laisserai pas mourir. Vous voyez, il faut cesser de pleurer maintenant. »
A ces mots, j’ai compris. Elle venait d’acquérir la conviction que j’étais conscient. Elle avait pris mes larmes pour une marque de renoncement et avait voulu me réconforter, revenant même à la charge pour me gronder. Pour m’empêcher de baisser les bras.
Setsuko est revenue. Quelle explication va donc lui donner madame Kojima ? Médecins et personnel infirmier doivent s’interdire toute parole qui risquerait de faire perdre espoir mais aussi et surtout éviter toute formulation susceptible de faire naître un espoir.
— Vous permettez, juste un instant ?
Elle a attiré Setsuko près de la fenêtre.
— Votre mari entend, je crois. A peine, mais j’ai senti une réaction.
La réponse monosyllabique de ma femme m’a paru plutôt sèche. Quel sang-froid, dis donc. Tu ne pourrais pas être un peu plus surprise ?
— Une réaction, vous dites ?
— Enfin, je ne suis pas sûre, c’était tellement ténu.
Compliments, madame Kojima. Rien qui donne un faux espoir, et surtout rien qui excite l’émotion. Car si vous aviez évoqué mes larmes, qui sait ce que les miens auraient imaginé.
— Ce genre de chose arrive vraiment ?
— Un de nos patients qui s’est rétabli nous a déclaré qu’il entendait parler. Je vous demanderai donc de bien vouloir lui parler souvent.
J’ai applaudi mentalement. Excellente réponse, madame Kojima. Que n’ai-je eu une collaboratrice de votre valeur !
Setsuko a rapproché une chaise.
— Je me suis fait gronder par Takeshi.
Elle a posé les coudes sur l’armature du lit, a entouré son petit visage de ses mains. Ta pose favorite, hein ?
— Ecoute-moi, chéri.
Mais oui, mais oui, je t’écoute.
— Ce n’est pas parce que je me faisais du mauvais sang pour toi que je n’ai pas pu dormir. J’étais désolée pour Takeshi. C’est vrai. La fin de l’année c’est le coup de feu pour lui, avec les chantiers dont il doit s’occuper, je ne peux pas lui dire de passer la nuit à veiller son beau-père.
Ah, je vois. Tu ne te fais pas de mouron pour moi. J’avoue que je ne m’y attendais guère, mais je te reconnais bien là.
— Et avec ça il me gronde, et hargneux, je te dis pas ! Sans connaître mes sentiments. Tu me vois protester après ça, toi ? Au fond, ce garçon est trop primaire. C’est un esprit superficiel.
Ce qu’il compense par une grande honnêteté. J’ai rencontré bien des roublards dans ma vie, je peux te dire que les francs du collier comme lui sont plutôt rares de nos jours. Tu devrais plutôt t’en réjouir, non ?
Ecoute-moi, Setchan. Toi et moi passons sans aucun doute pour des excentriques aux yeux des autres. Tu dois garder cela à l’esprit. Nous avons grandi loin d’une atmosphère familiale mais nous avons construit un foyer comme les autres. Il y a sûrement plein de choses bizarres. Mais tu dois faire en sorte que Takeshi et Akane n’en souffrent pas. Il faut être un exemple pour eux.
Désolé, je me suis laissé aller à un sermon mal venu de ma part. D’ailleurs, si j’étais capable de parler, je ne dirais pas cela, je l’avoue.
— Tu sais, si je dois me retrouver seule, je n’habiterai pas chez Akane.
Elle poursuivait ses jérémiades, le menton toujours posé sur ses paumes.
Eh bien, Setchan. J’étais loin de t’imaginer aussi râleuse.
— Oh, je m’occuperai des petites, bien sûr. Mais je ne veux pas être une charge pour eux. Je veux vivre tranquille et quand le moment sera venu, je m’installerai dans une résidence pour seniors.
Pas d’objection. Si j’étais à ta place, je crois que je dirais la même chose. Par chance, nous avons assez d’économies pour voir venir. Et j’ai une bonne retraite. Ne pas dépendre des enfants donc.
— Dis quelque chose, allons.
Sans quitter sa pose préférée, elle a pincé ses lèvres à peine fardées et s’est mise à pleurer.
— Je sais bien que tu es un taiseux, n’empêche que les choses qu’il fallait dire, tu me les as toujours dites, pas vrai ?
Ah bon ? Les problèmes épineux, je les ai tous contournés, il me semble. Rappelle-toi que je ne t’ai même pas fait de demande en mariage.
J’ai réfléchi un moment et ça m’est enfin revenu. Voici probablement sur quoi portait sa réflexion.
Cela fait maintenant quarante ans mais j’en conserve un souvenir très vif. Nous nous étions mariés dans les derniers jours de l’année, ensuite nous avons rendu visite aux beaux-parents au moment où les décorations du Nouvel An venaient d’être retirées de l’entrée.
C’est l’inverse qui est normalement de règle mais elle avait jugé suffisant d’avoir leur approbation après coup. Peut-être même avait-elle déclaré que nous pouvions nous en passer, mais je devais lui avoir allégué que ce serait aller trop loin.
J’étais orphelin de père et de mère, ses parents avaient divorcé quand elle était toute petite et chacun s’était remarié de son côté. Nous ne nous étions rien confié de plus sur nos situations respectives.
Je me demande pourquoi nous n’avons pas cherché mutuellement à panser nos plaies. La vérité, c’est que le simple fait d’en parler nous faisait horreur. C’était un passé humiliant. Nous refusions d’inspirer pitié à l’autre. Notre enfance était quelque chose d’étranger à nous-mêmes et désormais, nous n’avions qu’à cheminer au grand jour, tels des détenus libérés de leur prison.
Son père habitait un vieil immeuble au bord d’une rivière dans un quartier populaire. Elle l’avait prévenu par téléphone de l’objet de notre visite mais, pour une raison de convenance connue de lui seul, nous l’avons rencontré sur la berge balayée par la bise.
Je n’ai eu besoin de débiter aucun des arguments que j’avais préparés. Le mariage de sa fille lui était indifférent, il n’avait pas une once de fibre paternelle, ai-je aussitôt senti. Mais comme moi-même je n’avais pas de parents, je ne pouvais pas lui en faire reproche.
Qu’ai-je bien pu dire durant cet entretien d’une ou deux minutes, je n’en ai aucun souvenir, à part celui d’un froid de canard et d’un ciel sombre. Setsuko était restée derrière moi, ne sachant quelle attitude adopter.
Ses parents ne s’étaient sans doute pas séparés sans raison valable. Il vivait dans la gêne. Mais cet homme qui avait abandonné non seulement sa fille mais tout amour paternel, il m’était impossible de lui pardonner. Aussi lui ai-je jeté en le quittant : « Nous ne nous reverrons jamais plus. » Puis, m’étant tourné vers Setsuko pour confirmation – « On est bien d’accord, hein ? » –, je l’ai vue me répondre d’un hochement de tête plein de force.
Si ça se trouve, je voulais rabaisser celle que j’aimais au même niveau d’infortune que moi.
Notre rencontre avec sa mère a-t-elle eu lieu le même jour ou plus tard ?
Je ne pense pas que c’était le même jour mais comme il soufflait un vent froid dans un ciel également sombre, les deux scènes s’enchaînent dans ma mémoire comme sur le plateau tournant d’un théâtre.
Le plateau tourne. Nous emportant tous deux, qui avançons sans un mot. Vingt-cinq et vingt-deux ans. Je nous trouve cependant beaucoup plus adultes que les jeunes d’aujourd’hui, qui vivent dans le cocon que la société tisse pour eux.
Je n’avais aucune intention de nouer des liens avec les parents de ma jeune épouse. C’était pour rompre que je les rencontrais. Car en comparant les épreuves, de nature différente, que nous avions vécues par le passé, je trouvais que Setsuko portait un fardeau plus lourd que moi.
Nous nous sommes rencontrés dans un café de Ginza. Chose à laquelle nous ne nous attendions pas, le second mari de sa mère l’accompagnait. Comme si la chose allait de soi. Sous-entendu, il serait notre père à tous deux. Sa mère était une très belle femme. Je savais qu’elle avait eu Setsuko à vingt ans mais elle faisait facilement cinq à six ans de moins que son âge. Impossible à quiconque ne les connaissant pas de penser qu’il s’agissait de la mère et de la fille. Néanmoins, elles se ressemblaient beaucoup. C’en devenait tragique, à considérer leurs positions réciproques.
Les cafés commandés, sa mère m’a surpris en se mettant à parler de but en blanc de son fils. Il allait passer le concours d’entrée au collège. Le motif qui lui faisait énoncer avec fierté le nom d’un établissement réputé m’échappait.
Ses parents divorcés puis remariés, Setsuko s’était trouvée sans foyer et avait été recueillie par sa grand-mère paternelle. Je savais qu’elle avait tout juste pu se permettre d’entrer dans une université de cycle court.
Sa mère était-elle d’une intelligence limitée ? Ou bien avait-elle un fond méchant ? Si ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est qu’elle veut rompre les liens, ai-je pensé.
M’avisant d’un moyen de lui rabattre son caquet, j’ai proposé à son importun de mari d’échanger nos cartes de visite. Si j’étais prêt à étaler mon passé sans rien laisser dans l’ombre, j’avais décidé de taire le nom de ma compagnie. Cela sans raison bien profonde. Disons que je trouvais fastidieux de devoir combler par des explications la faille entre le présent et le passé.
L’homme était chef de service dans une importante entreprise du bâtiment. Lorsqu’il a lu ma carte, son attitude a changé manifestement. Il avait compris que le jeunot qu’il avait en face de lui jusque-là était membre d’une grosse firme lui aussi.
De la même manière, sa femme, laissant de côté ses dithyrambes sur son fils, m’a témoigné subitement de l’intérêt. Je m’étais conduit en écervelé.
Pourquoi avais-je commis la bêtise de sortir ma carte de visite, alors que j’étais venu pour rompre les ponts ? Pour couper le sifflet à la mère, pour river son clou à son compagnon à l’air supérieur ?
Non. Réflexion faite, je pense que c’était pour moi un moyen de plaider la cause de Setsuko, de dénoncer l’intolérable peine qu’elle ne pouvait exprimer malgré toute l’envie qu’elle en avait. Ma façon à moi de dire : « J’ai épousé la fille que vous avez abandonnée et je suis bien résolu à faire son bonheur. »
De mon passé, je peux affirmer que je n’ai rien dit. Nous sommes repartis sous un prétexte ou un autre avant que la conversation n’en vienne là.
Cinq minutes, dix tout au plus. Cette fois, je n’étais pas allé jusqu’à dire « Nous ne nous reverrons jamais plus » comme face au père, mais si sa mère avait cessé son bavardage pour tout à coup éclater en sanglots, c’était à mon avis signe qu’elle avait perçu notre détermination.
Setsuko et moi avons regagné notre plateau tournant et repris notre marche taciturne dans l’avenue aux arbres dénudés. Je ne sais plus si nous sommes rentrés en métro.
Est-ce que je voulais réellement rabaisser celle que j’aimais au même niveau d’infortune que moi ? Est-ce que je lui forcé la main ? Rétrospectivement, j’ai l’impression que mon démon intérieur l’a menacée d’un : « Si tu veux être ma femme, tu viens toute nue. »
Les liens étaient donc brisés. Du moins pour ce que j’en sais, ses parents ont disparu de notre existence. Je ne me rappelle pas que nous ayons reçu le moindre coup de téléphone, la moindre carte postale. Je n’imaginais pas que les liens du sang étaient si précaires.
Je me dis que son bon à rien de paternel est mort. Elle a trois demi-frères et demi-sœurs plus jeunes et ceux-ci n’ont que faire d’une aînée.
Sa mère se porte probablement encore bien. Le sujet est tabou entre nous mais comme cela me tracassait, un jour je lui ai posé la question : « Tu pourrais peut-être prendre de ses nouvelles ? »
Pas un trait de son visage n’a bougé. « Je n’en vois pas la nécessité », m’a-t-elle rétorqué froidement.
Ses yeux noyés de larmes sont toujours fixés sur moi. Les tubes au néon sont restés allumés, si bien que je n’ai pas senti le jour se lever.
Oui, je crois bien que j’aurais mieux fait de me taire. N’y avait-il pas de l’ironie dans ses paroles, « les choses qu’il fallait dire, tu me les as toujours dites » ?
Je croyais qu’à ma retraite nous pourrions avoir le temps de nous confier notre passé, à petites doses. Comme on revient sur une bataille passée.
— Dis, chéri.
Oui ?
— J’ai toujours fait celle que ça n’intéresse pas, mais en réalité, j’aimerais bien en savoir plus sur toi.
Parce que tu crois que c’est intéressant ? Eh bien, tu fais fausse route. Je ne sais rien de ma vie avant l’orphelinat, et il n’existe aucun moyen de savoir. Quant à la vie à l’orphelinat, elle est d’une grande simplicité quand on est seul au monde. Ce n’est pas un foyer familial. Ça fait plutôt penser à l’atmosphère d’une école. Il est plus juste de dire qu’il n’y a rien à raconter, plutôt que je ne veux pas t’en parler.
— Ça me faisait peur, tu sais…
Peur ? Je ne vois vraiment pas pourquoi. Pourquoi avoir peur de connaître l’enfance de son mari ?
— J’étais obsédée par la vision de ton état civil entièrement vierge. Je n’ai jamais cessé de me demander quelle réalité se cachait sous ces blancs. Certaines de vos conversations entre Tôru et toi m’ont mis la puce à l’oreille. Et j’ai fait mes propres déductions à partir de mots saisis par-ci par-là. Mais rien n’est venu remplir ces fameux blancs. Et j’avais peur de l’entendre de ta propre bouche. C’est pour ça que, même si je brûlais de savoir, je feignais l’indifférence. Je te demande pardon.
C’était donc ça. Tu te fais des idées, décidément. Tu crois que je ne veux pas en parler. Mais non, tu n’y es pas. Je n’ai pas de mauvais souvenirs à oublier. Sur ce qui s’est passé avant, aucun élément d’information n’existe. Il n’y a rien de secret, tu sais. Je ne connais ni mon père ni ma mère, ni ma date de naissance précise. J’ignore même si j’ai été abandonné quelque part ou si on m’a apporté à l’orphelinat.
M’est avis que ce sont des choses qu’on ne voulait pas que je vienne à apprendre un jour. Du coup, mon imagination a beaucoup travaillé pendant cette période si sensible que sont les années de primaire et de secondaire.
Peut-être qu’ils sont morts dans un accident de voiture, je me disais ; peut-être qu’ils se sont suicidés en famille et que j’ai survécu.
Mais je préfère ne pas savoir, au fond. C’est vrai, de cette façon j’ai vécu sans en vouloir à personne. Et comme la responsabilité de chacune de mes actions me revenait, au bout du compte, j’ai pu entrer dans une bonne université, intégrer une bonne entreprise.
— Mais tu sais, c’est fini, je n’ai plus peur. Je vais t’interroger sur ces problèmes dont tu n’as jamais pu parler à personne. T’interroger à fond. Me mettre dans la peau d’un inspecteur de police pour t’obliger à cracher le morceau, tu vas voir.
Hé, Setchan. Je viens pourtant de dire que je n’ai rien à avouer ! Ah, c’est vrai, je ne l’ai pas « dit ».
Ceci étant, ce ne serait pas une mauvaise chose que chacun se confie à l’autre. Crache, non pas le morceau, mais ce qui l’empoisonne.
— Je l’ai vu en rêve, figure-toi.
Oh ? Comment cela ?
— Nous étions dans un café à Paris et nous bavardions. Nous nous révélions tout ce que nous ne nous étions jamais dit encore, par bribes. Aux tables voisines, des couples âgés comme le nôtre étaient assis, ils parlaient eux aussi de leur enfance, de leur jeunesse. Alors, nous avons fini notre café, nous avons changé d’endroit et repris notre conversation.
Pas faisable en voyage organisé. Bon, il faut coûte que coûte réaliser cela. Nous offrir le luxe d’un petit voyage en amoureux, une ou deux fois l’an.
— Dis, tu m’écoutes ?
Oui, je t’écoute. Et pas que d’une oreille, pour une fois. Je savoure chacune de tes paroles.
Allez, continue. Ne te gêne pas.
— J’avais décidé que quand je me marierais, je couperais les ponts avec mon père et ma mère. Je ne te l’avais pas dit, mais bon. C’est pour ça, je trouvais inutile de les rencontrer, mais voilà que l’envie m’a prise de crâner, de leur jeter à la figure : « Regardez un peu le bel homme que j’ai épousé. Vous n’avez pas à vous en faire pour moi. »
Et tu es contente ? Je parierais que tu n’as pas cessé de compter les années sans ces parents qui t’avaient rejetée. Seulement, moi, je n’avais pas les tripes pour te questionner. Car c’est moi qui avais tranché les liens entre vous. Mais tu sais, Setchan. C’est très bien comme ça. Ceux qui ont quelque chose à se reprocher, ce n’est pas nous mais nos parents.
Curieux, tout de même. Le sens moral était bien vivant dans nos cœurs d’enfants malmenés par le destin et nous n’en avons jamais voulu à nos parents. Pas vrai, Setchan ? Nous n’avons pas de rancune, toi et moi, envers ceux qui nous ont abandonnés. Je ne t’ai pas entendue une seule fois te plaindre de ton sort.
Mais une pensée m’a traversé l’esprit lorsque Haruya est né. Il faudrait être un fameux monstre pour abandonner ce petit, je me suis dit. Et chaque fois que je serrais Akane contre moi, je pensais, je ne pourrais pas l’abandonner, même si ma vie en dépendait.
Même chose pour toi, j’imagine. Nous ne nous le sommes jamais dit, mais plus nous passions de temps avec des enfants et plus notre curieuse morale s’effaçait. Et plus notre rancune et notre haine grandissaient.
J’entends gazouiller des oiseaux. Une clarté bleuâtre atteint maintenant murs et plafond. Une nouvelle aube dans ma vie après des milliers d’autres.
Le menton dans le creux des mains, Setsuko a poursuivi :
— Je ne sais pas si je dois me réjouir. Il y a tant de gens pour qui s’occuper de leurs parents est une grosse charge, moi qui fais comme si les miens n’existaient pas, est-ce que j’ai raison ? Quand j’y pense, je me dis que ça ne fait qu’alourdir la charge de mes frères et sœurs.
C’est bien comme ça, laisse. Je ne sais pas grand-chose sur eux mais le fait est qu’ils t’ont abandonnée pour rechercher un autre bonheur, et ça c’est quelque chose que tu ne peux pas nier. Une telle trahison n’appelle ni devoir ni compassion. Tu culpabilises, tu t’illusionnes.
— Dis-moi. C’est de l’ingratitude, à ton avis ?
De l’ingratitude ?… Ne plaisante pas, veux-tu ! On me faisait la morale à l’orphelinat. Toi aussi, on devait te le dire, non ? « Ne déteste pas ton père et ta mère. Il ne faut pas. Car de la souffrance et de la détresse il y en a en chacun de nous. »
J’étais quelqu’un de docile. Sauf qu’une fois marié et devenu père de famille, j’ai compris à quel point cette morale était une mystification. Aucune souffrance, aucune détresse ne justifie qu’on abandonne son enfant.
Le pasteur, les enseignants, ils mentaient tous car ils craignaient que les enfants ayant grandi dans la haine de leurs parents ne nuisent un jour à la société. Ils nous ont fait croire à l’existence de l’amour chez nos parents.
Les tiens, qui ont refait leur vie en pensant qu’à leur propre bonheur, ils sont allés jusqu’à changer d’enfants. On ne m’enlèvera pas ça de l’idée. Ils t’ont sciemment effacée de leur vie. Alors, arrête, s’il te plaît. Les soins à tes vieux parents, les problèmes de tes frères et sœurs, tout ça ce sont des fantasmes.
Tu n’es pas une ingrate, crois-moi. Ils ne t’ont jamais aimée, après tout.
— Dis, chéri…
Qu’est-ce qu’il y a ? Je te sens triste tout à coup.
— Où es-tu en ce moment ?
Où ? Ben, ici, pardi. Même si je sors parfois pour faire une promenade, il est vrai.
Qu’est-ce qui t’arrive ? Allons, calme-toi, je suis prêt à entendre tout ce que tu veux me dire.
— Eh bien… Si jamais Haruya vient te chercher, sois gentil de ne pas le suivre, s’il te plaît. S’il pleure et fait une scène, fais-lui bien comprendre que sa maman va se sentir triste, alors qu’il reste encore un peu seul. Le pauvre petit, je sais bien…
Elle a couvert son visage de ses mains.
Mais oui ! Si je dois prendre le chemin de l’au-delà, Haruya viendra à ma rencontre. Je préfère cela. Manquerait plus que ce soient mes parents, tiens, je ne les reconnaîtrais même pas !
C’est entendu. Je saurai le raisonner, va.
Mais tu sais, je viens soudain de penser à une chose. Si c’est le cas, pourquoi ne pas mourir ?
Quand il est mort, j’ai songé à mourir. Toi et Akane ; moi et Haruya. J’étais obnubilé par la pensée qu’il n’y avait pas d’autre issue. Je n’arrivais pas à voir les choses autrement.
Ce qui m’a retenu alors, je crois que c’est ma vitalité d’orphelin. Tu ne dois pas mourir, tu dois continuer de vivre, m’a ordonné mon âme d’enfant sans parents qui demeurait en moi.
C’était une injonction très cruelle. J’avais l’impression que vivre, c’était abandonner Haruya. Abandonner mon enfant. Rien ne me semblait plus effroyable.
La chambre s’est éclaircie progressivement. Mais cela ne semble pas une de ces matinées limpides qui suivent la tombée de la neige. Pas de lumière, le vent gronde derrière les fenêtres.
Si rien ne m’était arrivé, je serais en bonne santé, en train de me réveiller. Setsuko serait encore endormie. Je glisserais hors de mon lit, descendrais les marches sans faire de bruit. Ma robe de chambre sur mes épaules, je sortirais prendre mon journal, puis j’irais dans le séjour où je mettrais en route la cafetière électrique. Ainsi débuterait une longue journée.
Depuis que j’ai atteint l’âge de raison, je ne sais pas rester sans rien faire. Du coup, je me sens désorienté quand j’ai du temps libre. Bien sûr, il y a toujours des choses à faire, mais aucune n’est urgente, mon désœuvrement ne m’autorise pas à empiéter sur le domaine de ma femme, mais je ne me sens plus libre de traînasser dans la maison.
Si je me dis « Fais ce qu’il te plaît », le temps me paraît stérile, mais si c’est « Ne reste pas sans rien faire », il devient fécond.
Dans la vie de retraité, loin d’être en contradiction, ces deux pensées deviennent synonymes, or même si elles le sont, on dirait que Setsuko en tient pour « Fais ce qu’il te plaît » tandis que moi c’est « Ne reste pas sans rien faire ».
— Chéri, reviens.
Moi aussi, j’aimerais revenir si ça m’était possible, crois-moi.
— Emmène-moi manger quelque chose de bon. Et fais-moi voir aussi un beau paysage. Je ne peux rien avaler quand je suis seule. Et je n’ai nulle part où aller.
Oui, je comprends. Vu la situation, mes promesses risquent de n’être que des paroles en l’air.
Des bonnes choses, des beaux paysages, à te faire goûter, à te faire voir, j’en connais un tas. Maintenant que le pot d’adieu est derrière moi, je dois me faire à ma nouvelle existence et alors celui qui se disait « Ne reste pas sans rien faire » laissera la place au vieux qui pense « Fais ce qu’il te plaît ». Et alors, je réaliserai les promesses que je t’ai faites, l’une après l’autre.
— Tu m’écoutes, dis ?
Mais oui. Est-ce que cela n’a pas plus ou moins été toujours comme ça ? Chacun disait ce qu’il avait envie de dire, de temps en temps il ajoutait un « Tu m’écoutes ? », histoire de voir si l’autre était attentif ou pas. Monologue ? Dialogue ? Difficile à dire.
« Je ne peux rien avaler quand je suis seule. Je n’ai nulle part où aller. »
Ces paroles m’ont fait quelque chose. Derrière la femme forte qu’elle donne l’impression d’être, Setsuko cache un manque de confiance en elle. Est-ce la peur du regard d’autrui ? Toujours est-il qu’elle ne mange jamais seule à l’extérieur et voyage encore moins en solitaire.
Une véritable révélation m’a fait lâcher un soupir muet.
Ma mort fera d’elle une orpheline. Une orpheline incapable de manger seule, d’aller où que ce soit.
J’ai revu ses parents avec la netteté de gens rencontrés la veille.
Ces monstres qui avaient rejeté leur fille pour assurer leur propre bonheur. Je n’avais pas besoin de les saluer poliment. En prenant pour femme celle que j’aimais, j’avais apporté la preuve de son bon droit. J’avais rencontré ces monstres dans le but de le leur jeter à la face, même s’ils ne devaient pas saisir le message.
Et il ne faisait pas de doute que Setsuko et moi avions proclamé à la face de ce monde perfide qui s’étendait derrière ces monstres également perfides, que nous n’avions désormais plus rien d’enfants abandonnés.
Je referai d’elle une orpheline. Une orpheline qui ne pourra pas manger seule. Ni Akane ni Takeshi ne pourront me remplacer.
Le monde extérieur s’est obscurci tout à coup, l’appareil qui me reliait à la vie s’est mis à émettre un signal alarmant.
Madame Kojima s’est approchée précipitamment.
— Docteur ! Docteur !
Un moment, voulez-vous ? Je ne me sens pas encore prêt.
— Chéri, chéri.
Setsuko n’avait plus la même expression. Tu ne voudrais pas faire une autre tête, s’il te plaît ? Je te préfère avec ton air habituel de celle qui ne se sent pas concernée.
— Non ! Non, pas ça !
Ah, ces mots non plus, je ne les ai jamais entendus. Tu n’as jamais dit NON, quoi que je fasse. Sauf ce « Pas ça ! » maintenant… Que veux-tu, j’aurais beau vouloir que cela ne changerait rien à la situation.
Voilà le médecin. Tiens ? Ce n’est pas le jeune de d’habitude, celui-ci est encore plus jeune. Il a les yeux tout ensommeillés, il est plus ou moins paniqué.
Du calme. Face à un problème, priorité au jugement du personnel de terrain. Evite de téléphoner à ton supérieur sous les yeux du patient. Tu te trahirais.
Je venais à peine de dire cela que le médecin de garde a contacté je ne sais qui. Rien que du jargon à eux, absolument hermétique. Madame Kojima n’a pas attendu les instructions, déjà elle préparait la seringue et les produits à administrer.
Je ne ressens aucune douleur, vous savez. Vous êtes sûrs que vous ne voyez pas les choses un peu trop en noir ?
Setsuko est pétrifiée à côté du lit. Le jeune docteur lui a chuchoté quelques mots. Hé, j’entends tout, dites donc.
— Son état s’est un peu aggravé, je vous demanderai d’avertir les vôtres, au cas où.
Qu’est-ce que j’entends ? Je suis si mal en point que ça ? Ce « au cas où », c’est une précaution oratoire, pas vrai, pour qu’ils ne désespèrent pas ? Je ne vois pas pourquoi il faudrait rameuter la famille au petit matin, juste « au cas où » ! Bref, ce qu’il veut dire, c’est : « Il est sur le point de mourir, veuillez avertir les vôtres, s’il vous plaît. »
On doit m’avoir injecté je ne sais quoi de costaud car j’entends les battements de mon cœur résonner comme un tambour dans mes oreilles.
Je sens que je m’enfonce lentement ; le plafond s’éloigne. Mieux vaut ne pas regarder. J’ai fermé mes paupières.
Mon corps a traversé le lit, puis le plancher et s’est enfoncé profondément dans le sol, j’ai reconnu la chaude odeur de la terre. Voici soixante-cinq ans, je naissais de ce même sol. C’est cette terre nourricière qui a accouché de moi, l’enfant sans mère. Si je n’avais pas raisonné de cette façon, je n’aurais pu me faire un allié du traumatisme qui gisait en moi.
Milieu propice ou non, peu importe, moi qui suis issu de la terre, à l’image de ce saint homme conçu par l’opération du Saint-Esprit, je dois continuer à croire en mon pouvoir d’accomplir un miracle.
En relevant les paupières dans la douce chaleur de la terre nourricière, je me suis rendu compte que j’étais dans un wagon désert de la ligne Marunouchi.
Les parois étaient couvertes d’une peinture saumon, le plafond était blanc, le sol vert clair, et la banquette sur laquelle j’étais assis, lie-de-vin sombre.
Le wagon n’était plus de la première jeunesse, loin de là. Il était sûrement déjà en service à l’époque où Tôru et moi avons fait notre escapade. Si tel est le cas, il devrait avoir pris sa retraite depuis beau temps.
Quand je pense que dans ces années-là, la plupart des trains roulant en surface étaient d’une couleur chocolat inodore et sans saveur, je m’étonne que quelqu’un ait eu l’idée de tons aussi exquis.
Une anecdote m’est revenue en mémoire. J’avais un camarade de promo qui avait fait un long séjour en Amérique du Sud. D’après lui, les wagons de la ligne Marunouchi avaient entamé une nouvelle carrière et roulaient toujours, inchangés, dans le métro de Buenos-Aires. « Ils sont tagués de partout mais ce sont les mêmes, figure-toi. »
Nous fêtions son retour au pays dans un bistrot. Ses paroles avaient été aussitôt noyées sous un flot d’autres propos.
Il est inutile de citer l’exemple des locomotives à vapeur, me semble-t-il, pour montrer que le matériel roulant en acier défie les années. L’innovation technique et l’évolution du design s’accélérant d’une année sur l’autre, on envoie une rame à la retraite après vingt-cinq ans alors même qu’on sait qu’elle pourrait en durer cent.
Je ne lui ai pas demandé d’en dire plus. C’était pour moi comme si le hasard venait de me donner des nouvelles de mon amoureuse. Ainsi, elle vivait heureuse à l’autre bout du globe. Cela me suffisait.
A propos, où est-ce que je me trouve ? Un grondement lointain m’a bouché les oreilles, l’ensemble des vitres s’est mué en une suite de miroirs sombres. Ce n’était pas une lumière solaire inhumaine mais l’obscurité familière qui me tenait toujours dans sa tendre étreinte. C’était précisément à cet endroit que je m’étais ouvert de mon rêve à cette beauté.
« J’aimerais avoir mon diplôme, devenir employé, me marier, avoir mon pavillon à moi et élever des enfants. »
Si, pour beaucoup, cet avenir sans prétention était loin de mériter le nom de rêve, c’était à mes yeux comme conquérir le monde entier. En écrasant ses lèvres sur les miennes, cette fille avait apporté sa bénédiction à mon rêve.
Akasaka Mitsuke. Avait-elle changé de ligne ici ? Un train jaune est venu se ranger le long du quai où je venais de descendre, en quête de son ombre.