Macky Sall face
La Forte Fibre Sociale du Fils du Berger
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Pour renforcer la sécurité sociale des travailleurs du secteur privé, l’Institution de prévoyance retraite du Sénégal (Ipres), avec l’appui de l’État, a revalorisé les pensions, par le biais des relèvements successifs de la valeur du point au Régime général et au Régime complémentaire de retraite des cadres : 10 % en 2012, 5 % en 2014, 5 % en 2015, 5 % en 2016, 10 % en 2017, 5 % en 2018. Pour soigner les vieux jours de tous les employés du privé, l’État a apporté à l’Ipres un appui financier de 5,5 milliards de FCFA en 2019, pour l’instauration de la pension minimale qui nécessite un financement additionnel pour résorber le gap entre les pensions réellement acquises et le minimum visé. L’État a consenti en outre la défiscalisation des revenus des placements financiers et immobiliers de l’Ipres, une exonération douanière pour toutes les importations de matériel dont la finalité participe du soutien aux prestations offertes aux bénéficiaires dans le cadre de l’action sociale et sanitaire. Il a également consenti la défis-calisation des pensions et allocations de retraite et de réversion.
Sur le registre social, aucun chef d’État n’a fait, depuis l’indépendance, autant que le fils du berger et de la vendeuse de cacahuètes, pur produit du peuple, conscient de ses problèmes et soucieux de leur règlement.
135
Chapitre 12
Les déficits du bilan matériel
Propulsé à la tête de l’État à la faveur d’une campagne électorale au cours de laquelle il a vendu aux électeurs « la voie de la prospérité » (« Yoonou Yokkouté », en wolof, nom du projet de société de son parti, l’Alliance pour la République), Macky Sall avait promis le progrès aux Sénégalais.
Dix ans après, les fruits n’ont pas tenu toute la promesse des fleurs. Le Sénégal, auquel il avait promis émergence, reste structurellement sous-développé. Dans leur écrasante majorité, les Sénégalais ne voient plus le diable pour lui tirer la queue, pour reprendre l’expression d’un humoriste qui a voulu exprimer l’extrême pauvreté dans laquelle s’enfoncent chaque jour davantage nos compatriotes. Dans ce pays idéalement placé dans la géographie mondiale qui aurait pu constituer un hub aérien et touristique naturel, dans ce pays insolemment stable au sein d’une Afrique troublée, dans ce pays où la matière grise est dense et où les travailleurs manuels sont doués, dans ce pays où la population est jeune et bien portante, dans ce pays où le soleil brille au-dessus de terres vastes et plates, dans ce pays où un long fleuve et des cours d’eau côtoient des surfaces irrigables…, les habitants, pour la plupart d’entre eux, ne mangent pas à leur faim, ne boivent pas à leur soif, ne dorment pas dans des habitats décents, ne se soignent pas correctement, ne se déplacent pas sur des routes bitumées, ne reçoivent pas une bonne instruction, ne fréquentent
CHEIKH YÉRIM SECK
pas des écoles toutes en dur, n’ont pas accès à une bonne formation professionnelle, ne disposent pas d’emplois stables, n’accèdent pas à une assistance pour monter leur propre activité, ne bénéficient pas de filets sociaux face aux accidents de la vie, ne jouissent pas d’une sécurité pour leurs vieux jours, ne vivent pas vieux, ne transmettent pas grand-chose comme patrimoine à leurs descendants… Les années Macky Sall n’ont pas infléchi cette tendance régressive si elles ne l’ont pas amplifiée à la faveur de l’accroissement démographique.
Le 4e président de notre République avait promis l’autosuf-fisance en riz pour 2017. Cinq ans plus tard, le pays continue d’importer ce qui reste l’aliment de base des Sénégalais. Toujours en 2022, alors qu’il est scientifiquement établi que le blé peut pousser dans certaines parties de notre pays, celui-ci persiste dans sa dépendance vis-à-vis de l’Étranger pour accéder à un tel produit. En dépit de sa position de gros producteur d’arachide, le Sénégal achète de l’huile à l’extérieur. L’image avait quelque chose de presque pathétique, ce 05 novembre 2022, quand le président de la République, flanqué du Premier ministre, Amadou Ba, et du ministre du Commerce, Abdou Karim Fofana, annonçait une réduction de… 25 FCFA du prix du kilo de riz et du litre d’huile, en restitution des travaux de la commission mise en place pour lutter contre la vie chère. Être captif des cours mondiaux est cruel. Cette posture ne laisse aucune marge de manœuvre à celui qui la subit. L’autosuffisance est la seule garantie de maîtrise des prix. Macky Sall est totalement impuissant face à la flambée des prix des produits importés. Il paie le prix d’une politique inconsciente, indifférente aux enjeux stratégiques. Il n’a pas conduit les ruptures dont le Sénégal a besoin pour assurer son autosuffisance, obtenir son autonomie, se protéger contre les caprices du marché mondial… Même le choc traumatique des ruptures d’approvisionnement consécutives à la fermeture des frontières pour cause de Covid-19 ne l’a pas suffisamment secoué
138
LES DÉFICITS DU BILAN MATÉRIEL
pour l’emmener à produire localement tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins vitaux des Sénégalais.
Or, comme l’a dit Walt Whitman Rostow dans son ouvrage-culte Les étapes de la croissance économique (1961), sans avoir jamais été jusqu’ici démenti par des faits nulle part dans le monde, le progrès dans chaque pays passe par la société traditionnelle (innovations dans le secteur agricole), le pré-décollage (transition entre la société traditionnelle et la société industrielle), le décollage économique (croissance, technologie, modernisation…), l’accès à la maturité (investissements, augmentation notoire du revenu par tête, technologie et production plus complexes…) et la société de consommation (production durable de biens et services, relèvement substantiel du revenu réel par tête, montée vertigineuse des besoins non indispensables à la vie…). Le Sénégal, qui en est encore au stade de l’agriculture rudimentaire et déficitaire, a encore du chemin à parcourir pour emprunter « la voie de la prospérité » promise par Macky Sall.
Tous les indicateurs de ce pays sont symptomatiques de son sous-développement chronique. Macky Sall n’a pas développé le Sénégal. S’il a réalisé des résultats sur le front de l’économie, les chiffres, dans leur froideur, établissent de façon péremptoire que le Plan Sénégal Emergent n’a pas réalisé l’émergence. Au bout de dix années au cours desquelles des digues n’ont pas été érigées pour les protéger, les Sénégalais sont aujourd’hui fortement éprouvés par les conséquences économiques dramatiques de la Covid-19, une forte inflation due à la dépendance vis-à-vis de l’Extérieur, une hausse vertigineuse des produits des hydrocarbures, un renchérissement des prix des matières premières (céréales, engrais, cuivre…), un gonflement du prix du fret, une appréciation du dollar par rapport à l’euro… La vulnérabilité face à ces chocs exogènes s’explique par les lacunes structurelles de notre économie : faiblesse de la productivité du travail dans des secteurs comme l’agriculture, non-maîtrise des facteurs de production, déficit structurel d’épargne et de moyens de financement de
139
CHEIKH YÉRIM SECK
l’économie, lenteur des réformes de l’Administration et de l’environnement des affaires, niveau élevé de la corruption qui place le pays dans les profondeurs du classement mondial…
Le bien-être des hommes et femmes du pays de la Téranga est précaire. L’Indice de développement humain (IDH), qui était de 0,37 en 1990, puis de 0,51 en 2017, est passé à 0,514 en 2018 pour se retrouver à 0,511 en 2021. Ce chiffre bas place le Sénégal 166 e sur 189 pays dans le classement mondial suivant l’IDH.
Avec un PIB de 28 milliards de dollars (plus de 15 000 milliards de FCFA) en 2021, et un budget 2023 projeté à 6 411 milliards de FCFA, le pays a une dette publique de 11 500 milliards de FCFA (soit 73 % du PIB, avec une projection supérieure à 75 % en fin 2022). Le PIB par tête d’habitant, en 2021, s’élevait à un peu plus de 1 500 US dollars, alors qu’il était de 3 924,34 US dollars (soit plus de 2,5 fois plus) pour la Tunisie qui avait la même population et le même niveau de développement que le Sénégal dans les années 1960.
Le secteur agricole, qui génère moins de 20 % du PIB, emploie 64 % de la main-d’œuvre. Une aberration qui s’explique par le caractère toujours rudimentaire et sous-productif de l’agriculture. Avec 10,5 millions d’actifs en 2021, soit 60 % de la population globale, le pays enregistrait un taux de chômage de 24,1 %, contre 15,7 % en 2018. Le non-emploi ne baisse pas, il augmente. Sur 10 travailleurs, les 9 évoluent dans le secteur informel, celui des « goorgoorlous », ces largués qui « se cherchent » dans la débrouille ordinaire. Le salaire moyen, cruel indicateur de la modicité du pouvoir d’achat, plafonne à 96 206 FCFA (environ 146 euros). Un employé touche en moyenne 104 869 FCFA en ville, contre 75 564 FCFA à la campagne. En somme, une misère. Ce qui amplifie la pauvreté dont le taux, en 2019, s’élevait à 37,8 %. L’extrême pauvreté, quant à elle, tutoyait les 7 %.
Alors que les Sénégalais ne voient même plus le diable pour lui tirer la queue, des élites corrompues mènent grand train, roulent
140
LES DÉFICITS DU BILAN MATÉRIEL
carrosse, vivent sous grosses baraques, possèdent résidences secondaires au Canada, envoient fils et filles pour étudier aux États-Unis, consultent médecins et thérapeutes à l’étranger, narguent laissés pour compte et autres damnés de la terre… Suivant l e ’ Indice de perception de la corruption, le Sénégal est 75
sur 100 pays, hors du top 20 africain, dans le classement de Transparency International. Le pire, c’est que tout ce qui est volé est sorti pour être caché à Dubaï, à Abu Dhabi, en Chine, en Russie… Sans doute excédé par cette inconscience répandue dans notre continent, le président russe, Vladimir Poutine, a lancé cette terrible boutade : « Quand un Africain devient riche, ses comptes bancaires sont en Suisse. Il se soigne en France. Il investit en Allemagne. Il achète à Dubaï, il consomme chinois. Il prie à Rome ou à La Mecque. Ses enfants étudient en Europe. Ses tourismes s’effectuent au Canada, USA, France… S’il meurt, il veut être enterré en Afrique, au pays natal. L’Afrique n’est qu’un cimetière pour l’Africain. Comment développer un cimetière ? » Ce propos sarcastique, mais ô combien vrai, explique pourquoi, dans un pays comme le Sénégal, les dirigeants n’éprouvent pas la nécessité de créer une alimentation de qualité, un habitat décent, de bonnes écoles, des hôpitaux aux normes… Le symbole est plus dévastateur que la dévastation, lorsque le président Macky Sall a médiatisé un voyage sur une compagnie privée – pour montrer que, par probité, il n’a pas utilisé l’avion présidentiel – alors qu’il allait assister, aux États-Unis, à… la cérémonie de ‘‘graduation’’ de son fils, Amadou. Le fait est notoire pour être signalé, au même moment, les universités du Sénégal étaient paralysées par des grèves en signe de protestation contre les mauvaises conditions d’études. Ceux qui nous gouvernent n’ont pas l’orgueil national de créer les conditions pour que les Sénégalais naissent, grandissent, étudient, travaillent, se soignent, s’épanouissent, se réalisent, vieillissent et meurent dignement au Sénégal. Cette indifférence au progrès, constante depuis l’indépendance, n’est pas prête de s’arrêter.
141
CHEIKH YÉRIM SECK
Macky Sall a échoué à faire les ruptures stratégiques pour inverser la tendance de la régression.
L’école, première source d’impulsion du développement, est restée cette machine saturée par des sur-effectifs, handicapée par des grèves, entravée par le niveau de plus en plus médiocre des enseignants… Le président de la République a construit des écoles primaires, des collèges, des lycées et des universités. Mais il n’a pas eu le courage, face à la fronde des syndicats d’étudiants et d’enseignants, de casser le système actuel fondé sur l’enseignement de masse, le nivellement par le bas et des programmes dépassés par l’évolution du monde. Or, tous les pays qui se sont développés au cours des dernières décennies ont adopté un enseignement d’élite pour donner les meilleures chances de réussite aux meilleurs, seuls admis dans les universités et grandes écoles. Les autres ont été affectés dans des instituts d’enseignement profes-sionnel pour être formés à des métiers (plomberie, électricité, maçonnerie, menuiserie, maroquinerie, mécanique automobile, agriculture, élevage, aviculture, fibre optique…). Certes, Macky Sall a mis en place des instituts supérieurs d’enseignement professionnel (Isep), mais à des proportions très faibles par rapport à la population estudiantine globale. Le système éducatif et académique actuel, c’est un pognon de dingue jeté par la fenêtre. Alors que le niveau global et les résultats baissent, et que les formés agrandissent les rangs des chômeurs, le secteur de l’éducation et de la formation professionnelle engloutit, à lui seul, 67 % de la masse salariale globale, soit 603,923 milliards sur l’année 2021. Ce qui enrhume l’école fait tousser les autres secteurs stratégiques.
Le Sénégal continue à dépendre de l’agriculture, qui représentait 17 % du PIB en 2020, selon la Banque mondiale, mais qui reste sujette aux fluctuations des cours mondiaux et aux aléas climatiques. Le Sénégal est 70e suivant l’Indice mondial des risques climatiques 2021 et reste très vulnérable au changement climatique (Bad, 2022). En raison de la baisse des précipitations et de la hausse des
142
LES DÉFICITS DU BILAN MATÉRIEL
températures, les risques de sécheresse vont augmenter de 20 % à 40 % à long terme, selon les experts.
L’agriculture sénégalaise, c’est aujourd’hui 4 millions d’hectares (19 % de la surface du pays) inégalement répartis dans les zones éco-géographiques, des mises en valeur qui ne portent que sur 65 % de ces terres, soit environ 2,5 millions d’hectares, mais aussi 98 % de terres cultivées sous pluie, induisant une activité fortement exposée aux aléas climatiques.
Si Macky Sall voulait assurer l’autonomie du pays et enclencher son décollage économique, il aurait utilisé les 31 milliards de mètres cubes d’eaux de surface dont il dispose, irrigué tout le potentiel irrigable (seuls 130 000 ha sont aujourd’hui aménagés sur 350 000 ha), exploité les 5 milliards de mètres cubes d’eau au niveau des nappes phréatiques dont 5 % seulement sont exploités, mis à profit les 2000 km de cours d’eau, les plus de 300 jours d’ensoleillement par an, les 70 % de la population âgés de moins de 35 ans… pour régler chirurgicalement les problèmes de la dépendance alimentaire, de la fourniture de matières premières agricoles à l’industrie, de la saignée de devises pour importer des produits alimentaires, du déficit de la balance de paiement… Mais aussi et surtout pour juguler le chômage de masse par la création de millions d’emplois agricoles et industriels.
À côté du primaire, le secteur secondaire représente 23 % du PIB (un taux trop bas, comparé à ce qu’il est dans les pays développés où il peut atteindre 70 %), et le tertiaire, 52 %. Pas moins de 80 % de l’économie se fait autour de l’État, signe de la faiblesse du secteur privé. En effet, les PME ont du mal à trouver les ressources pour couvrir leurs besoins de financement. En 2010, la concertation nationale sur le crédit, initiée par le ministère des PME, évaluait à 500 milliards le gap de financement des petites et moyennes entreprises. L’entreprise a d’autant plus de mal à porter le développement que 97 % des 407 882 unités économiques recensées dans le pays sont informelles.
143
CHEIKH YÉRIM SECK
Au vu de tout ce qui précède, le Sénégal ne produit pas. Il importe. Ce qui dégrade sa balance commerciale dont le déficit s’élevait à 2 233,1 milliards en 2020. Cette même année, soixante ans après l’indépendance, notre pays a importé du riz, l’aliment de base de sa population, pour plus de 246,2 milliards de francs CFA, selon les chiffres fournis par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). En 2021, la quantité importée a augmenté de 5 % pour atteindre 1,1 million de tonnes. Des devises sont également sorties du pays pour acheter du blé pour 96,565 milliards alors qu’il peut pousser dans certaines parties du Sénégal. Et des préparations alimentaires de farines pour 80,735 milliards de FCFA. Rien que pour l’année 2022, la douane sénégalaise a engrangé pas moins de 1 100 milliards de FCFA de droits perçus. Aucune raison de s’en réjouir ! Ce chiffre astronomique signifie qu’il n’y a plus de production nationale et que tout ou presque vient de l’Extérieur !
Il est temps de soigner la plaie de l’économie locale pour arrêter la saignée de devises. L’hémorragie a trop duré et a vidé de leur sang des Sénégalais mal nourris, mal instruits, mal soignés, mal abrités, mal pourvus en filets sociaux… Si des efforts ont été entrepris et des initiatives nouvelles mises en œuvre, les années Macky Sall ont marqué une amélioration des indicateurs macroéconomiques. Elles n’ont toutefois pas éradiqué la pauvreté, ni ordonné l’anarchie démographique, encore moins cassé la spirale épouvantable du sous-développement.
144
Chapitre 13
Les lourds passifs du bilan moral et éthique
Le pouvoir de Macky Sall est né d’un péché originel. Le mensonge est perçu dans toutes les religions révélées comme un péché capital. Le 4 e président du Sénégal a été élu sur la base d’une campagne de second tour bâtie sur une telle contre-vérité : « Si vous m’élisez pour 7 ans, je réduirai mon mandat à 5 ans dans le souci de consolider la démocratie et de favoriser la culture de l’alternance dans notre pays. » Les Sénégalais ont applaudi des deux mains. Barack Obama, alors président des États-Unis, s’est extasié devant ce leader africain qui tranche d’avec les habitudes régressives de confiscation du pouvoir dans son continent. Son homologue français de l’époque, Nicolas Sarkozy, a salué une première en Afrique voire dans le monde. Les organisations internationales vouées à la démocratie et à la bonne gestion des affaires publiques ont embouché la même trompette pour rendre hommage à ce président bien élu qui a librement décidé de réduire son mandat pour une bonne respiration démocratique de son pays.
En 2016, comme dans une pièce de théâtre de mauvais goût, Macky Sall s’est retrouvé devant le monde entier pour retirer sa promesse, arguant que le Conseil constitutionnel lui avait opposé l’impossibilité de réduire son mandat octroyé pour sept ans !
Charles De Gaulle, soucieux d’histoire et de cohérence entre la parole et l’acte, aurait démissionné au bout de cinq ans d’exercice du pouvoir pour provoquer une nouvelle élection présidentielle !
CHEIKH YÉRIM SECK
Ou convoqué un référendum pour introduire dans la Constitution une disposition transitoire réduisant le mandat du septennat au quinquennat avec effet rétroactif ! Mais n’est pas figure d’histoire qui veut ! N’est pas homme d’État qui veut ! N’est pas homme de conviction qui veut ! Ne peut pas renoncer au pouvoir pour des idéaux qui veut !
Macky Sall a exercé un premier mandat de 2012 à 2019, a sollicité un deuxième, et manifeste, en ce moment où ces lignes sont écrites, des velléités de se re-présenter en 2024. Nonobstant l’article 27 de la Constitution qui dispose : « Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. »
Qu’il aille ou non au bout de cette troisième candidature, il restera, aux yeux de tous, comme le président de la République qui a déclaré: « Il y’a des dossiers judiciaires sur lesquels je mets le coude. » La vanité du pouvoir inocule quelquefois un sentiment de toute-puissance. Ce commentaire malheureux lui a glissé sur la langue alors qu’il justifiait la décision qu’il avait prise d’empêcher le déclenchement de poursuites contre Syndjély Wade, fille de son prédécesseur, pour des malversations présumées dans la gestion du Festival mondial des arts nègres (Fesman) organisé à Dakar, en décembre 2010. Cela aurait été certes humainement inexplicable de mettre la sœur en prison après l’embastillement, pendant presque quatre ans, du frère. Surtout au regard de tout ce que Wade-père fit pour Macky Sall qu’il nomma successivement directeur général, ministre, ministre d’État, Premier ministre, directeur de campagne… Avant de le faire élire président de l’Assemblée nationale par sa majorité parlementaire… Abdoulaye Wade ne s’est limité là. Il a gratifié Macky Sall de 350 millions de francs CFA mensuels de fonds politiques pendant les presque quatre ans qu’il a passés à la primature, lui a fait attribuer des terrains de grande valeur dans les parties les plus chères de Dakar (Ouakam, Comico, Almadies)… De l’aveu de Macky Sall lui-même, son bienfaiteur lui a offert plusieurs sommes d’argent qui
146
LES LOURDS DÉFICITS DU BILAN MORAL ET ÉTHIQUE
lui ont permis d’acquérir tous les biens controversés listés dans sa déclaration de patrimoine. Laquelle avait suscité une indignation générale, tant est indécent l’écart entre le patrimoine de presque 8 milliards déclaré et les 350 millions représentant le total de ses gains cumulés calculé par des experts qui ont pointé ses salaires et avantages divers du jour où il a commencé à travailler à celui où il a été élu président de la République.
Fin 2008-début 2009, peu après la création de son parti, l’Alliance pour la République (APR), Macky Sall, qui avait basculé de la mouvance présidentielle à l’opposition, a commis une grave maladresse : verser une forte somme d’argent sur son compte personnel logé à la Banque internationale pour le commerce et l’industrie du Sénégal (Bicis). Ousmane Ngom et Cheikh Tidiane Sy, à l’époque respectivement ministre de l’Intérieur et garde des Sceaux, ont voulu sauter sur l’occasion pour l’accabler et corser un dossier de blanchiment d’argent qu’ils avaient concocté contre lui, suite à des fonds en provenance du Gabon qu’il aurait reçus. En conseil des ministres, Abdoulaye Wade, alors aux commandes, a tapé du poing sur la table, exigé que cette cabale soit stoppée, indiqué que c’est lui-même qui a offert à Macky Sall cet argent qu’il a déposé sur son compte à la Bicis…
Dans le bilan immatériel de Macky Sall, figure une première rubrique qui va être déterminante sur le total général, c’est le passif sociologique lié au relationnel humain avec Abdoulaye Wade. Un chef d’État africain, dont je ne citerai pas le nom pour éviter un incident diplomatique, très remonté contre les misères faites à Wade au lendemain de sa chute, m’a confié ce cri de cœur : « Ce que Macky Sall fait n’est ni humain ni musulman ni même africain. Cela ne se fait pas par un cadet d’humilier un aîné qui lui a fait du bien. D’autant que, dans son cas, il doit presque toute son ascension politique à Wade qui l’a fait connaître, l’a nommé au sein de l’État et du parti à des positions qui l’ont propulsé et lui ont donné une épaisseur pour devenir président de la République. »
147
CHEIKH YÉRIM SECK
Dès son accession au pouvoir, alors que Wade a manifesté des dispositions pour l’accompagner, et a publiquement demandé aux responsables et militants de son parti de l’aider à réussir, Macky Sall a ouvert les hostilités contre son prédécesseur.
Leurs rapports se sont envenimés, au gré des attaques qui sont allées du vol de tapis par les Wade au moment de quitter le Palais au hold-up par avance, entre janvier et février, de tout le budget alloué à la présidence par la loi de finances 2012. Le point de non-retour a été franchi le 15 avril 2013, avec l’arrestation de Karim Wade, fils aîné et ministre multi-casquettes de son père, pour enrichissement illicite. Cet épisode a bouleversé Abdoulaye Wade qui a failli y laisser la vie. Un chef d’État africain ne s’est pas retenu, un jour où il venait de raccrocher avec un Wade haletant, perturbé et amnésique, pour faire passer ce message à son homologue sénégalais : « Si Abdoulaye Wade meurt alors que son fils est en prison, comment va se dérouler le protocole des obsèques lorsque Macky Sall devra accueillir les chefs d’État étrangers à côté de sa famille ? »
La façon dont Abdoulaye Wade a été traité sous la présidence de son ex-protégé, alors qu’Abdou Diouf bénéficiait de tous les égards, est tout simplement scandaleuse. Avoir baptisé au nom d’Abdou Diouf le Centre international de conférences de Diamniadio, en 2014, alors que la moindre infrastructure ne portait le nom d’Abdoulaye Wade, est une énorme faute morale. C’est sans doute pour s’en être rendu compte que Macky Sall a tenté de rectifier le tir en décidant, début 2022, de donner le nom d’Abdoulaye Wade au stade de 50 000 places qu’il a construit à Diamniadio.
Dans l’intervalle, à la veille de l’élection présidentielle de 2019, le candidat à sa propre succession a fait prendre à Alpha Condé, alors président de la Guinée, des engagements vis-à-vis de Wade qu’il n’a jamais tenus. Même la résidence Pasteur, qui lui avait été promise pour l’abriter le temps que s’achèvent les travaux de remise à neuf de sa maison de Point-E, ne lui a pas été donnée.
148
LES LOURDS DÉFICITS DU BILAN MORAL ET ÉTHIQUE
Si Wade est déçu, son fils, Karim, doit être plus que déçu. Ce rejeton ultra-puissant sous le règne de son père a toujours pensé que Macky Sall était son homme, son allié, un personnage sur qui il peut compter… Au lendemain de la nomination de Macky Sall comme Premier ministre, en avril 2004, Karim Wade a confié au journaliste de Jeune Afrique que j’étais : « Le président voulait nommer Ousmane Ngom, Cheikh Tidiane Sy ou Mamadou Seck. J’ai insisté pour qu’il désigne Macky, un jeune calme mais compétent. Je vais vous mettre en rapport tous les deux. Il a besoin de contacts dans les médias internationaux. »
Je peux jurer, sur la base d’autres choses que je ne puis écrire, que Karim Wade ne voulait que du bien à Macky Sall. Tous ceux qui sont informés, tous ceux qui ont connu les rapports entre ces deux hommes, ne comprennent pas ce que le premier a subi comme supplice à la faveur de l’arrivée du second au pouvoir. Pour autant, Abdoulaye Wade n’arrive pas à éprouver de la rancune pour celui à qui il a pensé pour lui succéder à la tête de l’État, comme il en a, un jour, fait la confidence à son guide, Serigne Saliou Mbacké. Au lendemain de la décision du 20 février 2022, qui baptise le stade de Diamniadio à son nom, Abdoulaye Wade a appelé Souleymane Ndéné Ndiaye, à qui il confia la primature de 2009 à 2012, pour lui demander de prendre langue avec Macky Sall afin de travailler aux « grandes retrouvailles de la famille libérale. »
Tel un personnage de mythologie grecque, le 4 e président du Sénégal, une fois installé au trône, a marginalisé voire écrasé tous ceux avec qui il était allé à l’assaut de la citadelle Sénégal. Alioune Badara Cissé, Harouna Dia, Mbaye Ndiaye, Moustapha Cissé Lô, Benoît Sambou, Marième Badiane, Abdou Mbow, Abdoulaye Sally Sall, Mor Ngom…, vaillants soldats au cours de la pénible marche vers le pouvoir, sont loin d’être les plus heureux une fois leur maréchal installé dans le fauteuil de César.
149
CHEIKH YÉRIM SECK
Aux places qui devaient naturellement leur revenir, ont été installés des ralliés de la dernière heure et, quelques années plus tard, des transhumants de plus en plus nombreux.
Dans le bilan immatériel de Macky Sall, l’Histoire retiendra qu’il a fait vivre voire amplifié un phénomène immoral qu’il dénonçait de toutes ses forces lorsqu’il convoitait le pouvoir : la transhumance. Premier président de notre République né après l’indépendance, il aurait pu et dû nous débarrasser des oripeaux de la politique à l’ancienne, assainir et moderniser le jeu politique, couper court au militantisme alimentaire, maintenir des frontières étanches entre les élites des partis, contribuer à créer des blocs soudés par des convictions… Il n’a rien fait de tout cela. Il doit être allé plus loin que même Abdoulaye Wade dans l’utilisation de cette migration des politiciens alimentaires des vaches maigres de l’opposition vers les prairies vertes du pouvoir. Or, on attendait de ce président neuf et jeune qu’il mît fin à cette race de politiciens à l’estomac sans fond, dont le cerveau est logé dans le ventre, et l e ’ abdomen, dans la boîte crânienne. Dommage que la 2 alternance de l’histoire de notre démocratie ait échoué à renverser le paradigme, à opérer la rupture civilisationnelle dont notre humanité politique a besoin pour être à la hauteur du raffinement de notre temps.
L’autre écueil que Macky Sall devait nous éviter, c’est le népotisme familial dans la distribution des responsabilités étatiques. Si Abdoulaye Wade était critiqué pour avoir nommé son fils ministre du ciel et de la terre, sa fille assistante personnelle, son neveu Ndiouga Sakho, DG de la Sapco, un autre neveu, Doudou Wade, président du groupe parlementaire du parti présidentiel, son successeur doit avoir battu tous les records de nomination de membres de sa famille aux fonctions les plus élevées de l’État. Au point que certains médias et politiciens aient réuni sous « la dynastie Faye-Sall-Gassama-Thimbo » tous ces frères, beaux-frères, cousins, cousins par alliance, neveux, oncles, beaux-pères, belles-mères… casés dans des postes de ministre, de directeur
150
LES LOURDS DÉFICITS DU BILAN MORAL ET ÉTHIQUE
général, de chef de service, d’ambassadeur, de consul, de président de conseil d’administration… Les rumeurs persistantes sur l’implication poussée de la famille dans la gestion des affaires publiques, tout comme les fuites sur les bonnes affaires notamment foncières de certains proches, ont sérieusement mis à mal « la gouvernance sobre et vertueuse ». Un cas est suf-fisamment symptomatique pour être souligné, c’est le cas Farba Ngom, autoproclamé « griot du président ». Ce proche parmi les proches du « lamtoro » (« noble », dans la sociologie pulaar), qu’il flagorne à l’image d’un barde du Moyen-Age face à son seigneur, est l’objet de toutes les rumeurs, mais aussi de tous les fantasmes. Ayant publiquement reconnu qu’il fait des affaires moyennant commissions, cet homme au ventre bedonnant a dit un jour à Moustapha Cissé Lô, un autre baron du régime qui s’était élevé contre ses « pratiques » : « Si tu étais une commission, je t’aurais bouffée. » Cissé Lô, grognard devant l’Éternel, débit de feu et langue de vipère, a ouvertement accusé Farba Ngom de faire dans le trafic d’influence, jouant de sa proximité avec le président de la République pour racketter ministres et directeurs généraux, faire signer des dossiers tordus moyennant commissions, faire indûment attribuer des marchés, provoquer des paiements… moyennant pots-de-vin. Réputé être à la tête d’une énorme fortune immobilière, foncière et financière, Farba Ngom a donné de la force aux accusations contre lui, avec l’éclatement d’une affaire qui a fait l’effet d’une bombe : un des gardiens de sa maison a été arrêté pour avoir volé, dans la chambre de son fils, une valise qui contenait… 800 millions de francs CFA en cash ! Sans préjuger de la licéité de l’origine de cette somme, ni lui dénier le droit d’être riche, force est de constater que cet argent en espèces fait sérieusement désordre. Et porte un coup sérieux à la « gouvernance sobre et vertueuse ». Farba Ngom assume, avec un courage désarmant. Le 15 décembre 2022, à l’occasion de l’examen par l’Assemblée nationale d’une motion de censure déposée par la principale coalition de l’opposition, Yewwi Askan Wi, contre le
151
CHEIKH YÉRIM SECK
gouvernement Amadou Ba, il a asséné à Mimi Touré, transfuge du pouvoir devenu farouche opposante : « Un jeudi soir, alors qu’elle était Premier ministre, après le conseil des ministres, je l’ai rencontrée avec la manière… Je lui ai moi-même déposé des « colis ». Elle n’est pas si clean qu’elle le prétend, on a eu à faire des deals. Elle veut aujourd’hui nous vendre l’image d’une femme de conviction, juste et crédible, alors qu’elle ne l’est pas. Qu’elle m’interpelle quand elle veut et où elle veut. J’assume ce que je dis. Qu’elle me décerne une convocation, je suis prêt à répondre. » Lui, au moins, dit ce qu’il fait. Il assume.
Le plus grand passif du bilan immatériel de Macky Sall est et restera sans doute cette pluralité de poursuites judiciaires visant ses adversaires politiques, ses pourfendeurs dans la société civile, les activistes de tout acabit… Les années Macky Sall ont été celles de l’extinction successive des voix discordantes. Tous ceux qui ont critiqué Jupiter ont eu maille à partir avec Thémis sous l’accusation d’offense au président de la République, d’atteinte à la sûreté de l’État ou de diffusion de fausses nouvelles… Des inculpations anachroniques dans une société démocratique, mais qui ont conduit en prison les hommes politiques Samuel Sarr, Oumar Sarr et Bara Gaye, ainsi que les activistes Guy Marius Sagna, Abdou Karim Guéye Xrum Xax, Boubacar Séye, Cheikh Oumar Diagne…
Quant à Karim Wade et à Khalifa Sall, gros calibres de la politique qui auraient pu être des écueils sur le chemin de sa réélection en 2019, ils ont été accusés de malversations financières, condamnés définitivement à la vitesse de l’éclair, embastillés plusieurs années, privés de leurs droits civiques et politiques, graciés après avoir été totalement mis hors d’état de nuire… Karim Wade a été mis dans un avion le jour de sa sortie de prison, exilé au Qatar, confiné dans ce pays par une menace de contrainte par corps chaque fois qu’il manifeste l’intention de revenir au Sénégal. Khalifa Sall, lui, a été délesté de tous ses postes électifs, dont celui stratégique de maire de Dakar, dénué de toute arme
152
LES LOURDS DÉFICITS DU BILAN MORAL ET ÉTHIQUE
pour combattre, placé sous une menace de contrainte par corps en exécution de sa lourde condamnation financière, stérilisé politiquement et socialement…
Barthélemy Dias, que Macky Sall, opposant, avait publiquement blanchi, arguant qu’il avait fait acte de légitime défense à l’encontre de Ndiaga Diouf, membre d’un groupe de nervis dépêchés pour l’agresser, a toutefois été condamné en appel sous Macky Sall. Et ne manquera pas de l’être en cassation. Une condamnation susceptible de faire perdre à l’actuel maire de Dakar son poste, et qui va plomber ses chances de pouvoir briguer un quelconque poste électif en l’avenir.
Macky Sall est allé trop loin dans l’instrumentalisation de la justice pour régler leurs comptes à ses adversaires politiques. Au point d’avoir engendré du bruit, de la fureur et de la casse lorsqu’un juge d’instruction a convoqué Ousmane Sonko suite à la plainte pour viol d’une masseuse. Les Sénégalais en avaient assez de voir les opposants éliminés un à un par des poursuites judiciaires. Des rivaux politiques se départagent en effet dans les urnes et non devant les prétoires.
Ces leaders poursuivis sont l’arbre qui cache la forêt des nombreuses victimes anonymes ou sans grade. Sur un registre tragique, ces années qui suivent 2012 sont particulièrement sanglantes et meurtrières. Des dizaines de Sénégalais ont subi une mort en liaison avec la puissance publique, de 2012 à 2022. Les décès suspects de François Mancabou, Abdou Faye, Cheikh Niasse… ont soulevé de très vives polémiques. La mort entre les mains de l’État s’est généralisée au point de commencer à se banaliser.
Se sont également banalisés les symboles de la souveraineté de l’État. Après le scandale du trafic des passeports diplomatiques, qui a entaché la crédibilité internationale du pays et entraîné la condamnation à des peines de prison ferme des députés Elhadj Mamadou Sall et Boubacar Biaye de la mouvance présidentielle,
153
CHEIKH YÉRIM SECK
a éclaté un autre autour des passeports de service qui a contraint l’État à annuler toutes les attributions de ce document de voyage du 1er janvier 2021 au 13 décembre 2022.
Au total, le bilan immatériel du leader de l’Alliance pour la République, élu sous le thème de la restauration des valeurs, n’a rien de transcendant. Tel un politicien de la vieille époque, Macky Sall a usé des recettes d’un autre âge pour conserver le pouvoir, pour durer, pour perdurer… Le clientélisme n’a jamais été aussi vivant que sous son règne. La compétence, la probité, l’expérience… ont été reléguées à la queue des critères de nomination aux postes de ministre, de directeur général, d’ambassadeur, de consul, de chef de service… Seuls ceux qui ont un bétail électoral ou ont été recommandés par de grands électeurs ont été choisis. Macky Sall a battu tous les records de nomination de politiciens nuls et véreux. Ses gouvernements sont une compilation de quidams sans relief, à l’exception de quelques lumières comme Pape Abdoulaye Seck, Amadou Hott, Oulimata Sarr, Mary Teuw Niane, Amadou Ba, Mimi Touré, Mouhamadou Makhtar Cissé, Mahammad Boun Abdallah Dionne, Mamadou Moustapha Ba, Éva Marie Coll Seck, Abdoulaye Daouda Diallo, Thierno Youm… Même la pandémie de Covid-19, qui a mis en exergue l’extrême nécessité de recourir à de l’expertise pour mettre en place des stratégies de relance et des dynamiques de souveraineté agricole, industrielle, techno-logique…, n’a pas été un déclic pour pousser le président à confier les choses de tous aux mains les plus expertes.
Aux yeux de la postérité, au regard de son mode d’exercice du pouvoir, Macky Sall aura été un politicien par toutes ses fibres, un homme qui, à entendre le fin observateur, feu Ousmane Tanor Dieng, « fait de la politique même en mettant ses souliers ». Ce prurit politicien a énormément entravé l’efficacité de son action dans ce pays à la classe politique calculatrice et cynique. Le « partagisme » suivant l’apport politique a perpétué le règne du clientélisme, donc de la médiocrité. Mais aussi de la vénalité.
154
LES LOURDS DÉFICITS DU BILAN MORAL ET ÉTHIQUE
Dans la tête de l’homo politicus senegalensis, en effet, le poste de ministre ou de directeur général est une part du gâteau que l’on obtient en contrepartie d’une contribution à la victoire électorale. C’est donc une sinécure, une position du haut de laquelle on se paie sur la bête, histoire de se rembourser l’énergie, l’argent et la clientèle qu’on a investis dans la bataille pour le pouvoir. Voilà pourquoi celui qui reçoit sa part partage à son tour avec ses clients politiques, d’où le placement dans les cabinets ministériels et directions générales d’apparatchiks qui sont tout sauf compétents, mais aussi le positionnement sur les marchés publics de structures qui sont tout sauf compétitives.
Macky Sall n’a pas eu la force de rompre d’avec ces pratiques clientélistes qui gèlent notre développement depuis plus de soixante-deux ans. Dans la politique sénégalaise, son passage aux affaires n’a rien changé aux habitudes rétrogrades, régressives et prédatrices. Ce qui est un gros raté pour ce président qui a compris l’urgence du changement mental. Et qui, dès son arrivée au pouvoir, a prononcé une phrase forte qui résonne encore aux oreilles de tous les militants du progrès : « Je ne viens pour construire des ponts et des autoroutes, mais pour bâtir un nouveau type de Sénégalais. »
155
Chapitre 14
Le nouveau type de Sénégalais bâti par Macky Sall
Le nouveau type de Sénégalais que Macky Sall a bâti présente un profil qui interroge. La rubrique la plus lourde de son bilan immatériel, c’est la création de l’homo pastefensis, le militant de Pastef, acronyme de Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Les pastéfiens sont une nouvelle race de politiciens surgis sur la scène, telle une génération spontanée, à la faveur de la radiation de la Fonction publique de l’inspecteur des Impôts, Ousmane Sonko. S’ils sont aujourd’hui une réalité politique tangible voire incontournable, ils posent des actes qui brutalisent les mœurs politiques et les valeurs humaines du Sénégal. L’homo pastefensis manque de profondeur historique, de culture politique et d’intelligence sociologique. Il a introduit dans le jeu politique l’irrévérence, l’invective, l’insulte voire la violence… Les insulteurs du Web, qui sont quasiment tous de Pastef, ont réussi à terroriser les têtes pensantes, les valeurs sûres de la société civile et même certains politiciens poltrons. La hantise d’être traîné dans la boue les dissuade de participer au débat.
Dans la tête de l’homo pastefensis, le monde est divisé entre les bons qui soutiennent Sonko et les méchants qui ne le soutiennent pas. Les premiers doivent être adulés quels que soient leurs défauts. Les autres doivent être traînés dans la boue, diffamés, voire violentés, quelles que soient leurs qualités. Cette doctrine brutale a réussi à faire sortir de ses gonds même le très modéré
CHEIKH YÉRIM SECK
Amadou Ba, le 15 décembre 2022, à l’occasion de l’examen de la motion de censure déposée contre son gouvernement par Yewwi Askan Wi (« Libérer le peuple », en wolof, coalition ayant Sonko comme tête de pont). Le Premier ministre n’a pu réprimer cette tirade : « Libérez le peuple de la désinformation, de la manipulation et de l’arrogance ! Libérez le peuple de la violence verbale, morale et physique comme moyen de pression politique ! »
Le régime Macky Sall a suscité des insulteurs sans aucun équivalent antérieur sur le champ politique : Assane Diouf, Ousmane Tounkara, Akhenaton Aton… Mais aussi Adamo, un spécialiste de l’injure de père et de mère, propagateur de contenus obscènes, déballeur des écarts surtout sexuels des célébrités, réceptacle des infos, audios et vidéos salaces que les uns balancent pour nuire aux autres, symptôme de la maladie aiguë de l’aigreur qui s’est emparée des Sénégalais et les emmène à faire voir du mal sur leur voisin, leur collègue, leur concurrent…
Ces figures surgies brutalement du web ont brisé le tabou de l’insulte personnelle pour proférer les injures les plus vulgaires à l’endroit du président de la République, des membres de sa famille, des ministres, des DG, des hautes autorités maraboutiques, des figures iconiques comme Youssou Ndour… Si je ne peux préjuger de la véracité de ce que ces grognards d’un type nouveau disent dans de longues vidéos quasi-quotidiennes, comme s’ils n’avaient pas d’activité professionnelle, je puis, en ce qui me concerne, attester que tout ce qu’ils ont dit à mon propos est faux. Ils n’en sortiront jamais les preuves qu’ils ont toujours menacé d’exhiber. Pour une raison simple : elles n’existent pas. Leur tactique repose donc sur l’agression verbale, la violence psychologique et la menace farfelue.
À leur décharge, toutefois, on peut leur accorder une sorte d’excuse de provocation. Car, en face, le propos n’est pas tendre non plus. Macky Sall aime promouvoir des individus qui invectivent ses adversaires (Coura Macky, Seydina Fall Bougazelli, Ahmed
158
LE NOUVEAU TYPE DE SÉNÉGALAIS BÂTI PAR MACKY SALL
Suzanne Camara…). Tout au long de son deuxième mandat, insulter Sonko a été le moyen le plus rapide pour être nommé ou promu. Le très malin Mamadou Lamine Massaly, qui l’a compris, a multiplié les quolibets contre le leader de Pastef pour être bombardé président du conseil d’administration de l’Office national de formation professionnelle. Macky Sall n’est pas opposé par principe à l’insulte, comme l’a démontré son flirt avec Kaliphone Sall. Grande victime de cet insulteur devant l’Éternel, il lui a, à la surprise générale, accordé une interview, introduit dans son couple, promis un passeport diplomatique… pour le retourner contre ses adversaires.
Ce mauvais signal ôte toute légitimité pour critiquer ces « monstres du web » comme Mollah Morgun. Mouhamadou Niasse à l’état-civil, ce rappeur, ex-membre de Keur Gui aujourd’hui émigré au Canada, est extrémiste mais bien sourcé. Ses live regorgent de bonnes informations toutefois agrémentées d’insultes. Maty-3-Pommes version 2.0 est la nouvelle mouture de cette journaliste qui essaie d’introduire de la déontologie mais verse quelques fois dans des attaques personnelles. De nouvelles figures surgies du néant, qui n’ont « pulvérisé nulle part » (traduction de l’expression wolof « todjougnou feen »), insultent, invectivent, diffament, calomnient, donnent des leçons…
Les années Macky Sall sont celles du mélange des genres, du buzz à tout prix, de la banalisation des autorités religieuses… Certains imams, qui devaient donner l’exemple de bonne conduite aux musulmans, sont devenus des contre-modèles. Dans une émission diffusée sur Walfadjri autour d’un documentaire d’influenceurs sur les daaras (« écoles coraniques »), l’imam Malick Dramé, figure ornementale des plateaux, a fait au journaliste Alioune Sow un numéro d’agression verbale, d’arrogance et de mépris plus hallucinant que l’hallucination. On est à l’ère des imams irrévérencieux, des oustazs délateurs et des dérives moralisatrices de Jamra. Mame Matar Guéye, qui personnifie cette
159
CHEIKH YÉRIM SECK
organisation autoproclamée tribunal des consciences, a porté sur la place publique les déviances des enfants de tout le monde, à l’exception notable de celles de… sa propre fille lorsqu’elle a été éclaboussée par un scandale. Comme toute réaction à cette affaire, notre Père-Fouettard national a fustigé une campagne pour l’atteindre, tout en tentant d’organiser l’exfiltration de sa fille vers les États-Unis… Les imams et oustazs, qui ont rué dans les brancards pour me rudoyer, lorsque j’avais déclaré que la proposition de loi portant criminalisation de l’homosexualité qu’ils portaient n’allait pas être votée, devraient avoir l’honnêteté sinon de me présenter leurs excuses, du moins de reconnaître que j’avais raison. D’autant que, je suis loin de m’en réjouir, en plus de l’enterrement de cette proposition de loi dès le bureau de l’Assemblée nationale, sans même avoir été débattue en commission, encore moins en plénière, l’un des plus brillants défenseurs du texte mort-né a été arrêté et détenu pendant des mois sans que ces « révolutionnaires de salon », qui terrorisaient tous les intellectuels et penseurs, y aient pu faire grand-chose. Tout au contraire, Cheikh Oumar Diagne lui-même, que le pouvoir a relâché lorsqu’il l’a voulu, sans aucune forme de pression, a dénoncé la fumisterie et les croche-pieds dont il a été victime de la part de certains éléments de l’ensemble hétéroclite And Sam Jikko Yi (« Collectif pour la protection des valeurs », en wolof) sous la bannière duquel le combat contre le lobby Lgbt est mené. Le nouveau type d’imam et d’oustaz que nous avons n’a toutefois pas l’humilité de reconnaître ses erreurs, encore moins ses fautes. Je parie qu’il répondra au constat imparable que je viens de faire par de nouvelles insultes.
Le régime de Macky Sall a créé Serigne Bara Ndiaye, prototype du Sénégalais débrouillard, expert en astuces pour exister afin de régler ses problèmes. L’homme, qui a proclamé que « celui qui t’empêche d’affabuler affabule lui-même », dans des audios privés fuités sur le net dont il reconnaît être l’auteur, est l’échantillon de ce nouveau type de Sénégalais peu ou pas scolarisé, promis au
160
LE NOUVEAU TYPE DE SÉNÉGALAIS BÂTI PAR MACKY SALL
chômage de masse, laissé sur le bord de la route par une élite soucieuse de ses seuls privilèges, qui multiplie arrangements avec les faits et ruses de toutes sortes pour se faire une place sous le soleil. Dans ce contexte où l’école n’est plus garante de l’élitisme républicain, il a répondu à Aïssatou Diop Fall, qui reprochait à l’analphabète qu’il est de prétendre faire de l’analyse politique : « Votre patron, Youssou Ndour, qui n’est pas mieux formé en français que moi, a siégé en conseil des ministres. » Malin à souhait, éloquent à en revendre, doté du sens de la répartie, il lit parfaitement le sens du vent pour tirer dans sa direction. D’où son allégeance en surface à Sonko dont il pense beaucoup de mal révélé par ses audios privés fuités. Il est le symptôme de cette époque où, à force de promouvoir dans l’État des nuls doués dans l’art du positionnement personnel, l’expertise a perdu sa valeur. L’époque est au bruit, et les plus futés comprennent qu’il faut élever la voix pour tirer son épingle du jeu.
Fort heureusement pour notre santé auditive et intellectuelle, la pollution sonore ne rend pas totalement inaudibles certaines têtes bien faites comme Imam Ahmadou Makhtar Kanté, Imam Mouhamadou Rafahi Mbacké, Amadou Lamine Sall, Cheikh Oumar Diagne, Serigne Momar Diagne, Magib Sène, Mary Teuw Niane, Mamadou Lamine Diallo… Mais aussi Moustapha Diakhaté, défenestré du Palais pour avoir osé déclarer que le locataire des lieux ne peut pas prolonger le bail au-delà de 2024. Cet homme de conviction a deux qualités rares dans le Sénégal d’aujourd’hui : le courage de la vérité et la capacité de penser contre soi. Ses positions recoupent presque systématiquement les miennes. La seule fois où j’ai été en désaccord total avec lui, c’est lors de sa tirade sur les parents du Prophère Mouhamed (Saws). Mais il a eu le bon sens de reconnaître sa bourde.
Sans doute à cause de l’aggravation de la crise économique, source de tous les désespoirs, l’ère Macky Sall est celle des charlatans et des vendeurs d’illusions. Le web sénégalais est infesté d’oracles et de féticheurs de toutes sortes qui, pour la
161
CHEIKH YÉRIM SECK
plupart, se sont plantés dans leurs pronostics sur la Can 2022 remportée par le Sénégal, mais continuent de faire recette au sein d’une population en plein naufrage qui s’accroche à la moindre bouée de sauvetage. La voyante Selbé Ndom, qui déchaîne les passions, adulée par les uns, détestée par les autres, est le fanion de cette période. L’extrême limite a été dépassée lorsque Kounkandé, un ex-garde du corps reconverti en marabout, a tenu le pays en haleine en donnant une date à laquelle il avait promis de fendre l’océan Atlantique pour permettre aux adeptes de l’émigration clandestine de regagner l’Europe à pied. Avant de se fondre dans la nature la veille de l’échéance fixée et… réapparaître quelques mois plus tard comme si de rien n’était.
L’ère Macky Sall a enfanté le quidam enregistreur automatique. La confiance et la confidentialité étant la base de la société humaine, comment qualifier ces êtres qui enregistrent ou filment à son insu leur interlocuteur ? Cela fait froid dans le dos et glace le sang d’écouter les audios des confidences faites à MC Niasse par Adji Sarr ou de regarder les vidéos de ses conversations privées avec Kilifeu balancées par Thierno Amadou Diallo dit Thier. Le Sénégal est devenu un vaste studio d’enregistrement. Quelle déchéance morale que celle des magnétoscopes ambulants, des caméras errantes !
Il y’a pire que tout cela dans l’évolution mentale des Sénégalais sous Macky Sall. Sachant la machine de répression étatique sensible à l’agitation de la minorité la plus active de l’opinion, les plus méchants de nos compatriotes ont fini de roder un modus operandi pour éliminer qui ils veulent. Le processus suit une triptyque infernale et imparable : lynchage, diabolisation, liqui-dation. Illustration par l’affaire Ahmed Cissé, du nom de ce tonitruant Gambien qui a défrayé la chronique tout au long de 2022, avant d’être arrêté en novembre. Dans notre univers mental prompt à l’amalgame, je commence par préciser que je ne cautionne pas tout ce que dit et fait ce quidam très particulier qui allie éloquence, libertinage d’expression, propension à heurter et
162
LE NOUVEAU TYPE DE SÉNÉGALAIS BÂTI PAR MACKY SALL
esprit de provocation. Voltairien pur jus, je respecte toutefois son choix assumé et proclamé de « choquer pour éduquer ». Il n’est pas le seul ni le premier à opter pour ce mode de communication. Cet orateur hors pair, mais qui ne prend aucune précaution oratoire pour nommer les choses, à commencer par les engins sexuels de l’homme et de la femme, a bousculé les codes culturels de son pays d’accueil pour vendre ses produits aphrodisiaques. Et pris des libertés dans l’interprétation de quelques préceptes de l’Islam, à en croire certains érudits de la religion musulmane.
Mais toutes ces raisons ne justifient pas qu’il soit jeté en pâture, traîné dans la boue, humilié, embastillé… L’être humain se récupère, il ne s’anéantit pas. Le processus qui a mené à l’emprisonnement d’Ahmed Cissé porte la marque de l’époque et la signature de la triptyque infernale : lynchage, diabolisation, liquidation. Quand il a commencé à dérailler, les censeurs moraux du web se sont mis, non pas à le corriger pour l’aider à se redresser, mais à l’attaquer.
Mame Makhtar Guéye, toujours lui, l’a appelé officiellement pour, dit-il, le ramener à la raison. Il l’a écouté, lui a répondu avec respect, et a promis de revoir sa manière de faire. Mais, à sa grande surprise, il a retrouvé tout le détail de leurs échanges sur les réseaux sociaux. Ce déballage a heurté son amour-propre, en le faisant apparaître comme un enfant pris en faute et admonesté. Il s’est braqué et s’est radicalisé. Tel une meute, les « maîtres de conscience », qui ont omis de fustiger ce comportement répréhensible en Islam du sieur Guéye, sont passés du lynchage tous azimuts à la diabolisation de celui qui est devenu une cible désignée et convenue. Jamra a porté plainte au pénal contre lui sur les thèmes de l’incitation à la débauche, de l’atteinte aux bonnes mœurs, de l’outrage contre la moralité publique… Ahmed Cissé lui a opposé un argument assassin : « Je suis un musulman qui a émis une opinion sur un point de ma religion. Au lieu de m’inviter à un débat pour, le cas échéant, me convaincre que j’ai tort, Jamra m’a attrait devant un procureur qui va me poursuivre sur la base