Macky Sall face
Introduction
française, le Paris Saint-Germain. L’apothéose de cette stratégie de la visibilité, c’est l’organisation de grands événements. Après avoir raté sa candidature aux Jeux Olympiques de 2016, il a obtenu la Coupe du monde 2022. La réussite de l’organisation de cette compétition et le gros coup de projecteur sur ce pays l’ont fait connaître du monde entier et définitivement légitimé sur la scène internationale. Aucun voisin n’osera plus songer à l’envahir. C’est cela gérer les enjeux stratégiques d’une nation. Le Qatar a organisé la Coupe du Monde de football pour se protéger.
Le 5 décembre, lendemain de l’élimination en huitième de finale du Sénégal par l’Angleterre, j’ai consacré la journée à contempler le développement prodigieux de ce micro-État : infrastructures plus modernes que celles de tous les pays occidentaux, habitat de grand standing, accueil des succursales des plus prestigieuses grandes écoles du monde, couverture médicale universelle, plateau médical parmi les plus relevés de la planète, prise en charge totale des études, des enfants, des prêts immobiliers, de l’eau, de l’électricité… au profit des citoyens… J’ai réfléchi à ce miracle bâti au cours des quinze dernières années jusqu’à la minute où je suis tombé dans les bras de Morphée…
Au réveil, j’ai découvert, sur une plateforme Whatsapp regrou-pant des journalistes sénégalais, qu’Ousmane Sonko et Adji Sarr devaient être confrontés, ce jour du 6 décembre, par le juge instructeur. Au vu des commentaires des uns et des autres, tout le Sénégal était mobilisé pour savoir si le leader de Pastef a eu… une relation sexuelle avec la masseuse. Quel ordre de priorités ! Quel sens des urgences ! Quel décalage d’avec les pas de géant du Qatar ! Quelle insulte au génie sénégalais qui ne demande qu’à éclore pour reproduire en mieux les miracles réussis ailleurs ! Quel passif pour Macky Sall face à l’Histoire !
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Chapitre 1
Ce besoin humain d’histoire
« Chacun, et c’est humain, a ses calculs. Macky Sall aussi. Ses calculs à lui doivent consister à vouloir graver son nom en lettres d’or dans le marbre de l’histoire du Sénégal et de l’Afrique, à même transcender l’Histoire pour entrer dans la légende. » Voici des phrases qu’il m’est arrivé de prononcer à l’occasion de nombre de mes interventions dans les médias, alors que je tentais d’analyser l’actualité politique.
Cette position n’est pas un slogan. Elle reflète une profonde conviction. L’arrivée à la tête du Sénégal de Macky Sall, fils du gardien des locaux du service de l’agriculture de Fatick et d’une vendeuse de cacahuètes, est en soi une révolution sociologique, un progrès culturel, un bel exemple de ce que peut produire l’élitisme républicain secrété par l’école.
Macky Sall, le « président qu’on n’a pas vu venir » (comme je l’ai décrit dans mon dernier ouvrage Ces goulots qui étranglent le Sénégal, Harmattan, 2014), est entré presque par effraction dans l’histoire du Sénégal, à 51 ans, un âge à peine décent pour être élu à la magistrature suprême dans cette Afrique gérontocratique !
Un extraordinaire alignement des planètes l’a propulsé au sommet, suite à l’humiliation que lui a infligée son prédécesseur, Abdoulaye Wade (et qui lui a attiré compassion et sympathie), à l e ’ entêtement de Wade dans une 3 candidature impopulaire, à la
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hantise d’une succession dynastique d’Abdoulaye à Karim Wade, à l’éclatement de la vraie opposition de l’époque causé par la haine tenace entre Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng…
Dans l’une de ces conjonctures politiques caricaturalement favorables que Dieu a le don de créer pour donner le pouvoir à qui Il Veut, le fils de Amadou Sall et de Coumba Thimbo s’est retrouvé, le 3 avril 2012, 4e président de la République du Sénégal, après Léopold Sédar Senghor (1960-1980), Abdou Diouf (1980-2000) et Abdoulaye Wade (2000-2012).
Macky Sall lui-même a été surpris par ce décret divin auquel il n’a cru qu’au tout dernier moment. De sa défenestration du Parti démocratique sénégalais (PDS, la formation politique d’Abdoulaye Wade) jusqu’à quelques semaines de sa montée sur les marches du Palais de l’avenue-Léopold-Sédar-Senghor où son ex-mentor lui passait les pouvoirs, il avait limité ses ambitions à un bon score pour revenir en grâce auprès de Wade et se positionner au-dessus de ses ennemis qui avaient œuvré à le chasser du PDS. Ou négocier un avantageux accord de partage du pouvoir pour rallier le leader de l’opposition arrivé au second tour.
Cette anecdote en atteste… Ce 28 novembre 2011 où il a fait dissidence au sein de la coalition Benno Siggil Sénégal, laquelle prônait la candidature unique à la présidentielle de février 2012, pour se lancer dans la course sous sa propre bannière, Macky 2012, Macky Sall a rencontré, la nuit, un proche de Moustapha Niasse. Il lui a dit, en substance : « Abdoulaye Wade va tout faire pour remporter l’élection dès le premier tour. S’il n’y arrive pas, dites au grand-frère Niasse, qui est aujourd’hui le mieux placé de l’opposition s’il devient le candidat unique de Benno Siggil Sénégal, que je peux être son plus sûr allié pour gagner au second tour. Le pouvoir me fait miroiter beaucoup de choses. Si je le rejoins, fort de mon score de troisième au premier tour, je pourrai exiger et obtenir tout ce que je veux. Mais ce sera plus cohérent
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pour moi de faire voter pour le candidat de l’opposition le mieux placé. »
Quelques jours plus tard, le projet de candidature unique de Benno Siggil Sénégal a capoté. Moustapha Niasse a gagné la primaire interne, Ousmane Tanor Dieng a refusé de se ranger et a maintenu sa candidature sous la nouvelle bannière Benno ak Tanor. Là s’est jouée la présidentielle de 2012. La vraie opposition, qui était partie pour remporter le scrutin si elle y allait dans une dynamique unitaire, a éclaté. Deux hommes hors du jeu politique, ennemis tenaces de Moustapha Niasse, l’un pour des raisons politiques, l’autre en raison d’un conflit privé autour d’une entreprise, ont dissuadé Tanor de se ranger derrière Niasse. Il s’agit de l’ex-président de la République, Abdou Diouf, et du magnat du pétrole, Baba Diao Itoc. Diouf n’a pas pardonné à celui qui fut pourtant son ministre de l’avoir quitté, de lui avoir pris des voix, d’avoir rallié Wade pour le faire battre au second tour de la présidentielle de 2000. Baba Diao fut associé de Niasse au sein de la société de trading pétrolier Itoc, avant de développer avec lui, après leur séparation en affaires, une inimitié qui, jusqu’à ce moment où ces lignes sont écrites, les oppose au pénal devant le tribunal de Dakar autour de la propriété d’un terrain situé dans un quartier huppé de la capitale. Comme quoi, à l’ombre de la grande Histoire, il y’a de petites histoires.
L’éclatement de Benno Siggil Sénégal a bouleversé la donne de l’élection et ouvert un boulevard vers le second tour, donc vers le Palais, à celui qui rêvait au mieux d e ’ arracher une 3 place avec un score honorable pour pouvoir bien monnayer son ralliement au second tour.
Les voies de la Providence sont impénétrables…
Dès les premiers jours de son règne, le leader de l’Alliance pour la République (APR), tête de pont de la coalition « Dekkal ngor » (une expression wolof qui signifie « ressusciter l’honneur » en français), a proclamé « une gouvernance sobre et vertueuse »,
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réduit le gouvernement à 25 ministres, allégé les cortèges, arraché des véhicules indûment alloués y compris à des chefs de village, taillé dans les dépenses… À titre d’illustration de cette austérité de départ, la facture de l’État auprès d’Orange, l’opérateur de téléphonie mobile, est passée à 3,5 milliards de francs CFA au cours de sa première année d’exercice, alors qu’elle était de 22 milliards la dernière année de Wade.
Mais les habitudes ont la vie dure… Les clientélismes ont ceci de particulier au Sénégal qu’ils sont tenaces, inébranlables voire transcendants. Macky Sall est, au fil des années et des compromis pour durer, redevenu normal. Ses gouvernements sont redevenus sinon plus, du moins aussi pléthoriques que ceux de Wade, mais aussi truffés de transhumants, de politiciens incompétents, de protégés de guides religieux, de membres de sa famille ou de celle de son épouse… Les scandales de corruption ont commencé à se succéder sans jamais être sanctionnés.
À la différence notoire de Wade, qui consentait à traduire en justice ses proches qui exagéraient dans le vol de l’argent public, Macky Sall, qui avait inauguré son règne par la création de l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (Ofnac) et par une phrase forte qui résonne encore dans les oreilles (« je ne protégerai personne »), n’a jamais livré personne de son camp.
Dans le clan adverse, par contre, il a été plus répressif que la répression. Les années Macky Sall auront été marquées par une « traque des biens mal acquis » muée en règlement de comptes politiques, par une répression systématique d’opposants et d’activistes, par une vendetta judiciaire sans fin…
Mais le « président qu’on n’a pas vu venir » a tenté de trouver des remèdes aux grands maux du pays. Il s’est attaqué aux problèmes de la ruralité, de l’école, de la santé, des infrastructures, de l’énergie… Il s’est attelé, aiguillonné par la fibre sociale développée en lui par son extraction modeste, à améliorer les conditions de vie des paysans, des éleveurs, des ruraux, des
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pauvres… Ce qui n’est sans doute pas étranger à sa réélection, dès le premier tour de la présidentielle de 2019, avec un score de 58,27 % qui lui a été en grande partie octroyé par l’hinterland géographique et prolétaire du Sénégal.
Au bout de son deuxième mandat qui court au moment où ces lignes sont écrites, on ne pourra pas dire, comme les nihilistes dont regorge ce pays, qu’il a démérité, encore moins qu’il a été nul. Si Macky Sall n’a pas l’épaisseur humaine, le prestige intellectuel et la dimension historique de Léopold Sédar Senghor, il est plus grand bâtisseur que lui. Il va laisser dans la pierre, le goudron, le béton armé et le fer une empreinte de loin plus forte que celle du premier président du Sénégal indépendant.
Macky Sall a, en tous points de vue, fait mieux qu’Abdou Diouf, administrateur civil dans l’âme, qui, de 1980 à 2000, a gelé l’évolution de ce pays, l’a « administré » dans le souci de payer les salaires et de remplir les critères de surveillance des agrégats macroéconomiques définis par les paralysantes institutions de Bretton Woods.
Il n’a pas fait moins qu’Abdoulaye Wade, son mentor qui lui a mis le pied à l’étrier, celui-là même qui l’a nommé directeur de la Société nationale des pétroles du Sénégal (Petrosen), ministre des Mines, de l’Énergie et de l’Hydraulique, ministre d’État avec le même portefeuille, ministre d’État chargé de l’Intérieur et des Collectivités locales, Premier ministre, directeur de sa campagne présidentielle victorieuse de 2007… Avant de demander à sa majorité parlementaire de l’élever à la dignité de président de l’Assemblée nationale.
Si le maître a construit la carrière politique de l’élève, celui-ci n’a pas fait moins de résultats que lui à la tête de l’État. Abdoulaye Wade est un intellectuel brillant, un homme d’idées, un visionnaire, qui a engagé et fait avancer le chantier de la reconstruction du Sénégal après quarante ans de quasi-hibernation sous le règne du Parti socialiste. Macky Sall a pris le relais, achevé les chantiers
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que Wade avait démarrés, perfectionné ce que son prédécesseur avait terminé, initié de lui-même des projets structurants pour le présent et l’avenir du pays. Dans le bitume, le goudron, les classes, les maisons de santé, la lumière…, Macky Sall fera, en 2024, au bout de douze années de magistère comme Wade, plus que ce dernier.
Si Wade est un fin communicateur, un politicien exubérant, lui est un géologue qui travaille dans la profondeur, un ingénieur qui, par définition, touche à la substance et vise le standard.
Le 4 e président du Sénégal va laisser sur ce pays une empreinte matérielle indélébile, comme le démontrent les chapitres 10 et 11 du présent ouvrage, même s’il n’a pas réussi à opérer les vraies ruptures dont ce pays avait besoin pour son émergence (voir chapitres 12 et 13). Sa place dans l’Histoire et dans la mémoire collective reste toutefois imprécise. D’autant que son bilan immatériel, lié à sa pratique du pouvoir et des institutions, est entaché d’affaires politico-judiciaires, de scandales de corruption, de népotisme familial et partisan, d’impunité… plus destructeurs que la destruction.
Lorsque l’on franchit les marches de la pyramide de Maslow, il reste une dernière, somme toute la plus importante : laisser une bonne image aux yeux de la postérité. Tout finit au fond d’un trou, a dit, à juste titre, Winston Churchill. La vie est éphémère, la gloire est passagère, l’homme passe, vite, très vite. Quelle que soit la densité de son passage sur terre, l’être humain s’efface et passe le gros du temps sous terre. Le souvenir qu’il laisse de son séjour en surface est impérissable. C’est ce qui reste, ce qui est pérenne, ce qui importe en définitive. Voilà pourquoi le désir d’histoire est inscrit dans le patrimoine génétique de l’homme.
Macky Sall, qui a eu l’honneur d’être élevé à la dignité de père de la nation, de premier des Sénégalais, de chef suprême des armées, de premier dans l’ordre protocolaire national… a de grands comptes à rendre devant le tribunal de l’Histoire.
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Religieux, écrivain et défenseur des droits de l’homme, l’Américain James Freeman Clarke a écrit : « La différence entre le politicien et l’homme d’État est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération. » La très belle plume de Jean-Pierre Corréa (un pétillant et turbulent intellectuel de mon pays), dans « Chronique du temps qui vient : Choisir n’est pas une option », a renchéri, interpellant le président de la République à la veille de ses vœux de Noël 2022 : « Tout dans la vie est question de choix… Tout le pays est suspendu à son choix. Sera-t-il un visionnaire homme d’État ou un simple joueur de bonneteau, ce jeu où l’on mélange les cartes pour restituer les mêmes ? Entrer dans l’Histoire ou se vautrer dans les petites histoires ? ‘‘Comme ti veux ti choises’’ !!! Sauf votre respect, Monsieur le Président. Le choix du joueur de bonneteau, qui décide de se vautrer dans les petites histoires et de nous destiner à un vaudeville politique à la Alpha Condé serait funeste pour notre pays et le Sénégal tout entier retient son souffle et exprime son dégoût devant certains actes d’une kleptocratie totalement décomplexée dont les acteurs les plus rustres semblent être nés après la honte et ont des comportements d’une caste totalement hors-sol et je-m’en-foutiste en regard des difficultés que traversent les Sénégalais dont les enfants, par milliers, servent de bouffe aux poissons de la Méditerranée ou de l’Atlantique. »
Macky Sall peut rester dans l’imaginaire collectif comme un vulgaire homme politique qui ne s’est préoccupé que de la prochaine élection, ou comme un grand homme d’État qui a œuvré pour la prochaine génération.
Les lignes qui suivent vous aideront sûrement à vous faire une idée pour répondre à cette question cruciale : Le 4 e président de la République du Sénégal sera-t-il du bon ou du mauvais côté de l’Histoire ?
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Chapitre 2
L’entrée au Palais par effraction
« Mes chers compatriotes, à l’issue du second tour du scrutin pour l’élection présidentielle de 2012, les résultats en cours indiquent que M. Macky Sall a remporté la victoire. Comme je l’avais toujours promis, je l’ai donc appelé dès la soirée du 25 mars 2012 au téléphone pour le féliciter. Vous avez été nombreux, mes chers compatriotes, à vous rendre aux urnes et à voter librement, dans le calme et la sérénité, conformément à nos valeurs traditionnelles ancestrales, et sous la supervision d’observateurs nationaux et internationaux. Je vous félicite donc tous et toutes pour la part déterminante que chacun de vous a jouée dans ce processus. Je n’oublie pas évidemment l’ensemble des structures de l’Administration pour l’excellente organisation des opérations électorales. » En cette soirée historique du 25 mars 2012, c’est en ces termes empreints de maturité et de solennité qu’Abdoulaye Wade s’est adressé aux Sénégalais. Une page de notre histoire politique venait d’être tournée, avec la chute d’un dinosaure qui s’était opposé à Léopold Sédar Senghor de 1974 à 1980, puis à Abdou Diouf de 1981 à 2000, avant de gouverner le Sénégal de 2000 à 2012.
Quelques heures après le discours de Wade, Macky Sall, porté en triomphe par ses partisans sous les lambris et dorures du luxueux hôtel Radisson Blu, a déclaré : « Sénégalaises, Sénégalais, mes chers compatriotes… En ce 25 mars 2012, après la journée
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mémorable du 26 février, le peuple sénégalais s’est exprimé dans les urnes. À l’intérieur de nos frontières comme à l’étranger, les électeurs ont voté dans le calme et la sérénité. (…) Nous avons prouvé à la face du monde que notre démocratie est majeure. Ce soir, mes pensées vont d’abord aux martyrs de la démocratie qui ont perdu la vie pour défendre notre Constitution et notre démocratie. Paix à leur âme ! (…) Je serai le président de tous les Sénégalais. Le président Abdoulaye Wade m’a appelé ce soir au téléphone pour me féliciter. Je l’en remercie. (…)
Mes chers compatriotes, mes chers alliés…
L’ampleur de cette victoire aux allures de plébiscite exprime l’immensité des attentes des populations. J’en prends toute la mesure. Ce soir, une ère nouvelle commence pour le Sénégal. Ensemble, nous allons rapidement nous atteler au travail de redressement attendu par chacun et attendu de chacun. »
Dès le lendemain, le Conseil constitutionnel proclamait les résultats officiels du scrutin : 65,80 % des voix en faveur de Macky Sall contre 34,20 % pour Wade, le président sortant. Le candidat de la coalition Macky2012 devenait ainsi l’un des présidents les mieux élus de l’histoire de notre démocratie. Le 2 avril 2012, il prêtait serment comme quatrième président du Sénégal devant le gotha de la République et un parterre de chefs d’État africains.
Celui que personne n’attendait a surpris son monde pour s’installer dans ce palais aux longs murs blancs immaculés encore hanté par les fantômes du gouverneur de l’AOF, de Senghor, de Diouf et de Wade. L’ingénieur-géologue introverti, peu charis-matique et très peu enclin à la rhétorique politicienne, a réussi le pari fou d’arracher le pouvoir trente-neuf mois seulement après la création, le 1 er décembre 2008, de son parti, l’Alliance pour la République (APR). Le destin de Macky Sall aurait sans doute été autre s’il n’avait pas été défenestré du perchoir de l’Assemblée nationale par un amendement à l’article 62 de la Constitution
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déposé le 22 septembre 2008 et qui a réduit de 5 à 1 an le mandat du président de l’Assemblée nationale. C’était le coup décisif asséné par Wade, après plus d’une année de tension l’opposant à celui qu’il fit directeur général, ministre, ministre d’État, Premier ministre, directeur de campagne à la présidentielle de 2007, tête de liste de son parti aux législatives de la même année…
En politique, ce sont les circonstances qui forgent les destins. Car, à priori, rien, absolument rien, ne prédestinait à une telle ascension le fils d’Amadou Sall, manœuvre dans la Fonction publique puis gardien, et de Coumba Thimbo, vendeuse de cacahuètes.
Né dans cette famille très modeste de quatre enfants, le 11 décembre 1961 à Fatick, une ville de l’ouest du Sénégal, capitale de l’ancien royaume du Sine située à 140 km de Dakar, Macky Sall a gravi les échelons à la faveur de l’élitisme républicain secrété par l’école. Après des débuts calmes au primaire et au collège, il a commencé à affirmer sa personnalité dès le lycée, à Kaolack. Au cours de ces années de crise d’adolescence, a raconté un de ses condisciples, au lendemain de son élection, il était devenu un peu trop chahuteur en classe. Au point qu’un jour, son professeur de sciences naturelles, sentant le tapage alors qu’il écrivait au tableau, a lancé, sans se retourner : « Macky, dehors ! » La classe a éclaté de rire : ce jour-là, le trublion-maison était absent !
C’est au lycée qu’il a commencé à flirter avec les idées maoïstes, en vogue à l’époque au sein de la jeunesse, avant de les embrasser avec emphase à l’université de Dakar. Militant d’And-Jëf, le parti de gauche dirigé par Landing Savané, il a commencé à prendre ses distances suite à la décision de cette formation de boycotter le scrutin présidentiel de 1983. Membre de la première promotion de l’Institut des sciences de la terre (IST), il a poursuivi jusqu’au bout des études d’ingénieur-géologue qui l’ont mené à l’École nationale supérieure du pétrole et des moteurs (Enspm) de l’Institut français du pétrole (Ifp) de Paris.
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En 1988, il a officialisé sa rupture avec les idées progressistes, sans doute du fait de la fin de la guerre froide et de la chute des régimes communistes, en rejoignant Abdoulaye Wade, « un homme en avance sur son temps », à l’époque figure emblé-matique de l’opposition.
Au bout d’une décennie au sein du Parti démocratique sénégalais (Pds, la formation de Wade), il est devenu, en 1998, secrétaire général de la convention régionale du Pds de Fatick. Diplômé, membre de plusieurs associations internationales de géologues et géophysiciens, il a été propulsé président de la Cellule initiatives et stratégies (Cis, le club des cadres du parti). Sur le plan professionnel, il exerçait la fonction de chef de la division « banque de données » au sein de la Société nationale des pétroles du Sénégal (Pétrosen).
Au lendemain de la victoire d’Abdoulaye Wade à la présidentielle de mars 2000, son espoir d’intégrer le premier gouvernement a été déçu. En avril 2000, il a été nommé conseiller spécial du président de la République chargé de l’énergie et des mines, avant d’être bombardé directeur général de Petrosen en décembre de la même année. Puis a débuté pour lui une ascension fulgurante.
En mai 2001, Macky Sall a été propulsé ministre des Mines, de l’Énergie et de l’Hydraulique. En novembre 2002, il est devenu ministre d’État tout en conservant le même département. En août 2003, il a été promu ministre d’État, ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales. Du haut de cette position stratégique, il a piqué le virus du pouvoir et commencé, quoique dans une discrétion légendaire, à construire une ambition et à réunir les moyens de la réaliser. Le contexte y était à maints égards favorable. Wade, qui était à couteaux tirés avec Idrissa Seck, son Premier ministre de l’époque et second au sein du Pds, s’appuyait sur son premier flic dans une guerre où l’information était capitale. Bénéficiant de la confiance totale du « patron », Macky Sall a multiplié les gages de serviabilité et de loyauté, non sans se
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placer sous la protection de deux piliers du régime : Karim Wade et Hassan Bâ, respectivement fils et conseiller écouté du président. Quand Wade a décidé de se séparer d’Idrissa Seck, Karim et Hassan ont porté l’alternative Macky pour la primature. Fort de ces soutiens décisifs, le très fin halpulaar éclos en pays sérère a joué jusqu’au bout la carte du désintéressement intéressé. Au point que Wade l’ait un jour interpelé : « On me rebat les oreilles pour me pousser à te nommer Premier ministre. Pendant ce temps, tu fais mine de ne rien savoir. Dis-le si tu veux ou si tu peux. » Pour se voir répondre : « M. le président, mon éducation m’interdit de vous proposer de me nommer. Je puis toutefois vous garantir que je peux mener cette mission à la primature si vous me faites l’honneur de me la confier. » Le 21 avril 2004, il a été installé dans le fauteuil d’Idrissa Seck, au milieu du spacieux bureau blanc situé au premier étage de la Maison militaire, face au palais présidentiel, qui abritait la primature.
Dixième Premier ministre de la République, catapulté dans la foulée numéro 2 du Pds, Macky Sall a adopté la meilleure stratégie pour durer : « s’éteindre totalement dans la personne du président », pour reprendre une de ces expressions dont Idrissa Seck a le secret. Obsédé de rassurer, Macky Sall a interdit à ses proches toute attitude ou acte de nature à laisser penser qu’il nourrit la moindre ambition. Un jour, en plein meeting, il a soufflé à l’oreille de son aide de camp, lui demandant de pénétrer dans la foule pour retirer une pancarte, la seule parmi mille sur laquelle son nom apparaissait à côté de celui d’Abdoulaye Wade.
Doué de la finesse du Peul, ce toucouleur pur jus, expert dans l’art de lire dans les pensées du président d’alors, avait bien compris que ce dernier était sorti traumatisé de « la dualité au sommet » que la forte personnalité d’Idrissa Seck lui avait de facto imposée.
Résolu à laisser Wade savourer à pleins poumons son pouvoir, Macky Sall a un jour déclaré n’avoir pas vu dans l’histoire un homme politique de la trempe d’Abdoulaye Wade. Non sans
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ajouter, pince-sans-rire, que même Napoléon Bonaparte ne lui arrive pas à la cheville ! Fortement inspiré par l’exemple de son prédécesseur à la primature, limogé puis embastillé de juillet 2005 à février 2006 pour délits d’ambition affichée et de dénonciation du projet de succession dynastique, Macky s’est totalement aplati. Un proverbe de chez nous ne dit-il pas « Kuy yoot du sëxët » (« quand on épie, on ne doit pas tousser », littéralement) ? À Wade, il martelait sans cesse : « Ma seule ambition, c’est de vous servir. Le jour où vous finissez votre mission, recrutez-moi dans votre cabinet de consultant ou trouvez-moi un poste dans une organisation internationale. » Et quid de l’ambition de Karim Wade, que son père préparait à lui succéder ? Interrogé sur la question, Macky Sall a trouvé une formule-choc qui a fait mouche au Palais : « Même s’il est de teint clair, Karim est un Sénégalais qui peut s’autoriser toutes les ambitions ».
Rusé jusqu’à la caricature, le fils d’Amadou Abdoul Sall a très tôt assimilé le secret pour durer. Et cela a payé. En dépit de l’instabilité psychologique d’Abdoulaye Wade, qui usait Premiers ministres, gouvernements et ministres à une vitesse supersonique, Macky est resté à la tête du gouvernement pendant 3 ans, 1 mois et 28 jours. Il y serait demeuré plus longtemps si de petits couacs n’étaient pas intervenus à la veille de la présidentielle de février 2007. Nommé directeur de campagne du candidat, donc gestionnaire du budget de campagne, une redoutable arme de guerre, il a involontairement commencé à heurter certains gros bonnets du régime. Parmi ces derniers, il y avait un certain Hassan Bâ, conseiller multicartes de Wade, très écouté du président et de son fils. C’est Bâ qui, le premier, a fait remarquer à la famille présidentielle que Macky avait commencé, à l’image d’Idrissa Seck, à tisser sa toile et à s’entourer de communicants et lobbyistes comme Abou Abel Thiam, Racine Talla, Alioune Fall et tutti quanti. Le torchon commençait à brûler. Un premier clash est intervenu à l’occasion d’une réunion préparatoire de la campagne électorale consacrée à la communication. Karim Wade
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et Hassan Bâ sont arrivés braqués à la primature. Le premier ne cessait, en pleine réunion, de prendre les appels sur son téléphone portable sans s’excuser auprès du Premier ministre ni sortir de la salle. Le second démontait systématiquement toutes les propositions, qualifiait de « démodée » et « inefficace » la stratégie mise sur la table, s’opposait ouvertement aux rôles que le directeur de campagne voulait confier à deux personnes présentes : Alioune Fall, un journaliste reconverti dans la com, et Oumou Wane, dont la structure basée à Genève avait assuré la communication du Sommet mondial de la société de l’information qui s’était tenu à Tunis et commençait au Sénégal à travailler l’image des grands travaux de l’Apix.
À l’issue de cette réunion houleuse, Macky Sall a compris qu’il y avait un problème, et un problème sérieux. Au lendemain de la présidentielle, remportée au premier tour à 57 % par son candidat, ce qui devait arriver arriva : le 19 juin 2007, il a été limogé de la primature, remplacé par le ministre délégué chargé du Budget, Hadjibou Soumaré, qui, au sein de son gouvernement, était avant-dernier dans l’ordre protocolaire. Ce choix n’avait rien de fortuit : il s’agissait de loger à la primature une personnalité dont on est sûr qu’il ne lui arriverait jamais un jour à l’idée de nourrir une ambition présidentielle. Nul ne doit plus gêner l’ascension de Karim Wade. Le 20 juin 2007, à l’issue d’élections législatives boycottées par l’opposition dont le faible taux de participation (aux alentours de 30 %) a été présenté par les faucons du Palais comme son échec personnel, Macky Sall a été porté au perchoir de l’Assemblée nationale par les 143 députés du Pds sur les 150 que compte l’Hémicycle.
En dépit de ce plébiscite, il a compris qu’il entamait une période de disgrâce qui pouvait le conduire à la défenestration comme à la prison. Cet homme du sérail à l’odorat de félin, qui s’est arrangé depuis son passage à la tête du ministère de l’Intérieur pour être alerté lorsque ça sent mal, a commencé à s’en ouvrir à ses proches et à les mettre en ordre de bataille.
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À l’Assemblée nationale, il a vécu une paix armée qui a dégénéré en guerre larvée lorsque Farba Senghor et les autres fous du roi ont commencé à l’attaquer dans les médias. C’est dans cette ambiance incandescente qu’une étincelle est venue tout embraser. En octobre 2007, au cours d’une réunion de commission dirigée par Mamadou Seck, responsable du Pds à Mbao, en présence d’Iba Der Thiam, vice-président de l’Hémicycle et défenseur devant l’Éternel de Wade, l’idée a été émise, pour mettre fin aux nombreuses polémiques sur la gestion de l’Agence nationale pour l’organisation de la conférence islamique (Anoci, réceptacle des milliards des travaux publics préparatoires du sommet de l’Oci à Dakar) dirigée par Karim Wade, de donner l’opportunité à ce dernier de s’en expliquer devant les députés. L’initiative a été vite dévoyée. La version servie à Wade a été toute autre : c’est Macky Sall lui-même qui, quoique absent de la réunion de commission, a entrepris de convoquer Karim afin que les députés démontent sa gestion et l’interrogent en wolof pour mettre en évidence sa méconnaissance de la langue nationale. Abdoulaye Wade s’est braqué, face à ce qui lui a été décrit comme une manœuvre pour liquider politiquement son rejeton. Début novembre 2007, il assénait frontalement à Macky Sall : « Vous avez commis l’erreur politique d’avoir convoqué mon fils. C’est une erreur grave que vous allez payer. » Quelques jours plus tard, le 16 novembre, le poste de numéro deux du Pds qu’occupait la nouvelle cible a été supprimé. Dans la foulée, pour l’éjecter du perchoir, les députés de son propre groupe parlementaire, actionnés par le Palais, ont commencé à signer une pétition demandant son départ.
Sur ces entrefaites, Wade, recevant à nouveau Macky, lui a lancé : « Vous êtes désapprouvé au sein du parti et à l’Assemblée nationale. Vous devez démissionner de la présidence de cette institution. » Réponse de son ex-Premier ministre : « Je ne démis-sionnerai pas. Je n’ai rien fait de mal qui justifie l’acharnement dont je suis l’objet. »
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Là, apparaissait à Wade la nature rebelle d’un homme qui lui avait toujours dit « oui » et qu’il n’a jamais imaginé pouvoir un jour le défier. C’est mal connaître ce halpulaar qui a toujours caché un orgueil atavique sous des dehors courtois. Macky Sall a en effet une personnalité complexe : prêt à des compromis pour y arriver, il est obsessionnellement ambitieux et ne renonce jamais. Sous une plastique nonchalante, se cache un dur à cuir qui parle et rigole peu, au point d’avoir été surnommé « Niangal » (« le sévère ») lorsqu’il trônait sur la primature. Macky Sall est un vrai timide, mais un faux doux. Ce parfait innocent en apparence est un dangereux manœuvrier en réalité.
En février 2008, alors que quelques médiateurs improvisés (Iba Der Thiam, Serigne Abdoul Aziz Sy Junior, Serigne Bara Falilou Mbacké…) s’affairaient à aplanir son différend avec Wade et réussissaient à obtenir des accalmies passagères, il a fait, off-the-record, au journaliste de Jeune Afrique que j’étais, une confidence que je m’autorise aujourd’hui à révéler parce qu’elle n’a plus d’enjeu au regard du changement radical de contexte. « Je connais Abdoulaye Wade mieux que quiconque pour savoir qu’il ne va pas renoncer à me faire partir, m’a-t-il confié. Il tourne les médiateurs en bourrique et travaille sur différents schémas pour me liquider. Une de mes sources me dit qu’il serait même prêt à réviser la Constitution pour réduire mon mandat à la tête de l’Assemblée nationale avec effet rétroactif. Ce ne serait pas légal mais je n’insisterais pas. Je vais partir, mais pas avant de l’avoir laissé aller jusqu’au bout de l’acharnement. Ce sera politiquement payant pour nous pour la suite. Pour me tuer, il faut qu’il se tache les mains de sang. Après le “crime”, les Sénégalais jugeront. »
Il a fait exactement ce qu’il avait dit. En dépit des insultes des fous du roi dans les médias, des menaces de poursuites judiciaires et de sérieux risques pour sa sécurité, il a attendu que Wade aille jusqu’à l’extrême pour se démettre.
Le 9 novembre 2008, dès après le vote de l’amendement à l’article 62 de la Constitution réduisant de 5 à 1 an le mandat du
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président de l’Assemblée nationale, il a fait une mémorable déclaration en wolof, en pulaar et en français pour annoncer sa démission de tous les postes électifs acquis sous la bannière du Pds : ceux de député, de président de l’Assemblée nationale, de maire de Fatick… L’exercice oral a été un exemple de communi-cation réussie : les Sénégalais en ont déduit qu’il a été victime d’un acharnement injustifiable, d’une injustice grossière pour avoir simplement voulu y voir plus clair dans la machine à sous de l’Anoci qui engloutissait une quantité industrielle de deniers publics. La victimisation, en somme, moyen infaillible de s’attirer la sympathie de nos compatriotes trop portés à secourir l’opprimé…
Le 1er décembre 2008, Macky Sall lançait son propre parti, l’Alliance pour la République (APR-Yaakaar), un nom choisi par son compagnon Alioune Badara Cissé après consultation d’un numérologue.
La suite a été le film d’un destin fulgurant, la chronique d’une ascension irrésistible. Il a marché vers le pouvoir comme il a toujours eu l’habitude de se donner pour arriver à ses fins. Après son baccalauréat, ses parents, tenaillés par les difficultés du quotidien, souhaitaient qu’il trouvât un travail pour leur venir en aide. Il a fixé l’horizon, foncé dans ses études jusqu’à l’obtention de son diplôme d’ingénieur-géologue. Né d’une famille tradition-nellement militante du Parti socialiste (PS), il pouvait, au cours de ses années de lycée et d’université, militer au PS, alors au pouvoir, meilleur raccourci à l’époque pour se caser. Il a choisi la voie la plus sinueuse, la plus risquée, celle de l’opposition. N’étant pas né une cuillère d’argent à la bouche, confronté trop jeune aux rigueurs de la vie et aux privations liées à sa condition modeste, Macky Sall a appris à se battre pour s’en sortir. Pour y arriver avec, au départ, un avantage comparatif très faible, il n’a pas ménagé ses efforts ni son énergie.
Au lendemain de la création de l’APR, confronté à l’adversité, il a jeté toutes ses forces dans la bataille. Entre 2008 et 2011, loin des caméras et des objectifs, il a fait à trois reprises le tour complet
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du Sénégal, implanté son parti jusque dans les patelins les plus reculés, recruté partout responsables et militants… Alors que les autres leaders politiques meublaient les plateaux de radio et de télévision à Dakar, lui rencontrait les Sénégalais des profondeurs, s’enquérait de leurs problèmes, partageait avec eux leurs plats de couscous et de fonio, entrait dans leurs cases et chambres en terre cuite, serrait partout la main au chef de village, à l’imam, à la déléguée des femmes, au représentant des jeunes… Au bout de ce travail de fourmi, dès après son premier tour du Sénégal, Macky Sall était déjà suffisamment confiant. Le 25 septembre 2009, m’invitant à déjeuner à la villa de Fann-Résidence où il vivait en location, il m’a confié, autour d’un succulent riz blanc à la viande : « Je dispose aujourd’hui d’une banque de données de responsables et militants au niveau national sur la base de laquelle je peux vous assurer que nous serions au second tour si la présidentielle avait lieu aujourd’hui. » J’étais, je l’avoue, sceptique, prenant ce propos pour une de ces tirades triomphalistes dont les hommes politiques ont le secret. D’autant que, me disais-je, mon interlocuteur pouvait être ébloui par la vague de succès sur laquelle il surfait à l’époque. Le 22 mars 2009, en effet, à l’occasion de sa première participation à un scrutin, l’APR a raflé la mise aux élections locales. Elle a remporté toutes les localités de Fatick, fief de son leader, la ville de Gossas, douze collectivités locales au nord du pays, trois au sud. Elle a également gagné toutes les grandes villes du pays (Dakar, Kaolack, Saint-Louis, Louga…) dans le cadre d’une coalition avec les partis membres de Benno Siggil Senegaal.
« Les élections locales sont un indicateur d’une dynamique forte dans le pays, a poursuivi Macky. Le Pds a énormément perdu de terrain. Un récent sondage commandité par une ambassade occidentale me donne gagnant à Dakar si la présidentielle avait lieu aujourd’hui. Et, comme vous le savez, l’élection se joue principalement entre Dakar et Thiès qui représentent plus de 50 % de l’électorat. » Le leader de l’APR se rêvait vainqueur de la présidentielle de 2012 au moins deux ans et demi avant l’échéance.
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Par stratégie ou parce qu’il s’agit de sa nature profonde, il n’en laissait rien paraître en public. Alors qu’Idrissa Seck lançait urbi et orbi qu e ’ il serait le 4 président du Sénégal, lui réitérait son tour du Sénégal en 2010 puis en 2011, parcourait les grandes villes du monde pour enrôler les Sénégalais de la diaspora dans son parti, s’appuyait sur quelques grosses fortunes de son ethnie (Abdoulaye Sally Sall, Harona Dia, Hamidou Wagué…) pour affûter son appareil et rassembler un trésor de guerre.
Si personne ne le voyait venir, il ramait discrètement mais méticuleusement vers le pouvoir. Fin 2010, un sondage en vue de la présidentielle, relayé cette fois-ci par la presse, l’a placé en tête à Dakar et dans sa région. Mais le Pds, alors au pouvoir, a balayé l’information d’un revers de main, criant à la machination. Macky en était d’autant plus ravi qu’il était convaincu qu’Abdoulaye Wade tenterait de le briser s’il accordait le moindre crédit à cette étude d’opinion. D’autant qu’il l’avait essayé, au lendemain de sa démission de l’Assemblée nationale, en le faisant convoquer le 27 janvier 2009, à la police centrale de Dakar, sous une accusation fantaisiste de blanchiment d’argent. Et en confisquant son passeport et celui de son soutien financier, Abdoulaye Sally Sall, pendant quelques jours.
Au cours du second semestre de 2011, Wade avait une obsession : faire de sorte que l’union envisagée entre les leaders de Benno Siggil Senegaal ne se concrétisât pas. La rivalité haineuse entre Moustapha Niasse de l’Alliance des forces de progrès (AFP) et Ousmane Tanor Dieng du Parti socialiste (PS) a fait capoter le projet de candidature unique de l’opposition de gauche. Wade, qui ne sentait le danger que de ce côté, a vu en cet échec un large boulevard vers sa réélection.
Le 1 er décembre 2011, à l’occasion de sa convention d’investiture comme candidat à la présidentielle de février-mars 2012, Macky Sall a réuni 100 000 personnes sur la célèbre esplanade de Diamalaye, à Dakar. À l’issue de la cérémonie, alors que je
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l’appelais pour le féliciter, il m’a lancé : « As-tu regardé les images à la télé ? Je n’ai jamais vu une foule aussi nombreuse. J’ai maintenant la certitude que nous allons gagner. Le temps est venu de prendre le pouvoir et d’en faire quelque chose. » Ce n’est qu’à partir de cette cérémonie que le pouvoir de Wade a commencé à le prendre au sérieux et à le surveiller de près. C’était trop tard.
Le jour de l’ouverture officielle de la campagne électorale, alors que les leaders de l’opposition décidaient de renoncer à sillonner le pays et de se rassembler à la Place de l’Indépendance pour contester la candidature de Wade, celui qui s’y voyait déjà m’a confié, dans les locaux de la télévision Africa7, alors que je venais de finir de l’interviewer : « Je ne voulais pas le dire à l’antenne de peur de choquer, mais ceux qui ne veulent pas faire campagne sont ceux qui sont sûrs de ne pas pouvoir gagner. C’est par les urnes qu’on peut faire partir Wade et pas autrement. Voici trois ans que je prépare cette présidentielle. Je quitte Dakar cet après-midi pour n’y revenir que l’avant-veille du scrutin. Je vais voir les Sénégalais et leur exposer mon programme. On se retrouvera au soir de la victoire. »
Le 26 février 2012, tard dans la soirée, alors que Serigne Mbacké Ndiaye, porte-parole d’Abdoulaye Wade, venait d’annoncer la victoire de ce dernier dès le premier tour, je n’ai pas pu joindre Macky Sall sur son téléphone. Pour lui parler, j’ai appelé son collaborateur Seydou Guèye qui me l’a passé. « Je veux publier des chiffres proches de la réalité dans Dakaractu et souhaiterais confronter mes informations aux vôtres, lui ai-je dit. D’après ma source, Wade oscille entre 30 et 35 % et vous entre 20 et 25 %. » « Je vous donne des chiffres plus précis, m’a-t-il répondu. Wade est à un peu moins de 35 %. Je suis à plus de 26 %. Ces chiffres sont corroborés par les résultats au niveau des bureaux-tests. Wade les a. Ce que vient de déclarer son porte-parole est ridicule. » Cette réponse m’a appris beaucoup plus que ce qu’elle dit expressément. Elle m’a emmené à comprendre que l’ancien
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ministre de l’Intérieur devenu candidat a gardé un contrôle total sur l’ensemble du processus électoral. Et qu’il a continué à avoir au cœur du dispositif des hommes qui l’informent en temps réel. L’homme à l’allure nonchalante et à la mine inconsciente est expert dans l’art du désintéressement intéressé. Contrairement aux apparences, l’actuel président du Sénégal n’a rien laissé au hasard. Il a de bout en bout tout cerné pour éviter toute usurpation de sa victoire. Les chiffres qu’il m’avait donnés ont été par suite confirmés : 34,81 % pour Wade et 26,58 % pour lui. Entre les deux tours, il s’est comporté comme un super favori, soucieux de gérer son avantage en évitant les erreurs.
Mais tout en menant en back-office une intense activité pour sécuriser sa victoire programmée. Il s’est longuement entretenu, à son domicile de Mermoz, tous volets fermés, avec Nicolas Normand, alors ambassadeur de France en poste à Dakar.
Dans l’entre-deux-tours, il a rencontré, chez une connaissance commune, à Sacré-Cœur 3, en face de l’Immeuble Mariama, à 2 h du matin, Cheikh Tidiane Diakhaté, alors président du Conseil constitutionnel, pour lui donner des gages et s’assurer qu’il va proclamer sans entorse les résultats qui allaient sortir des urnes. Les deux hommes se voyaient pour la première fois mais ne se parlaient pour la première fois. Macky s’était adressé à Diakhaté, dès après la diffusion des couleurs des candidats, pour obtenir de lui qu’il ordonnât à Cheikh Tidiane Gadio de changer ses couleurs qui risquaient d’être confondues avec celles du candidat de la coalition Macky 2012.
A-t-il parlé à Karim Wade sur ces entrefaites ? En tout état de cause, tirée des fonds politiques de la présidence, la rondelette somme de un milliard cinq cents millions (1 500 000 000) de francs CFA est sortie des mains du fils d’Abdoulaye Wade pour être envoyée à Macky Sall à la veille du premier tour. L’argent a-t-il été remis par l’émissaire à celui qui allait être élu quelques semaines plus tard ? Est-ce cet échange de bons procédés qui
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explique l’optimisme béat de Karim Wade au cours des derniers jours du règne de son père ?
Wade-fils a en effet désarçonné bien des fidèles de son père en cette période de doute et d’angoisse. À tous ceux qui s’inquiétaient de l’issue du scrutin et des risques liés à la perte du pouvoir, il répondait invariablement, avant le premier tour: « Le président va gagner. D’autant que Macky est avec nous en cas de second tour. On est en phase. Il se jauge pour pouvoir revenir se positionner au sein du PDS et de l’État en fonction de son poids. » Voilà pourquoi, une fois les résultats du premier tour proclamés, Souleymane Ndéné Ndiaye avait fait une sortie qui avait à l’époque sonné bizarre aux oreilles des Sénégalais, appelant Macky Sall à revenir prendre sa place de numéro 2 du PDS afin qu e ’ ils s ’ arrangent entre libéraux pour qu ’ il n ’ y ait pas de 2 tour. Le Premier ministre de l’époque ne délirait pas. Il s’inscrivait dans la logique d’un deal. Son appel n’a pas été suivi d’effet. Wade-fils, sûrement rassuré au gré d’échanges qui n’ont jamais été rompus, a continué à apaiser son monde dans l’entre-deux tours : « Macky est des nôtres. S’il gagne, ce sera mieux pour nous que si Moustapha Niasse ou un autre haineux l’emportait. »
En dépit de la rugosité de la lutte politique, Macky Sall a gardé un contact continu avec la famille Wade et avec des dignitaires du régime libéral comme Souleymane Ndéné Ndiaye, Madické Niang, Oumar Sarr… Quand le débat a pris une tournure nauséabonde et a commencé à tourner autour d’accusations d’homosexualité, il a appelé Samuel Sarr, financier et proche parmi les proches de son adversaire, pour lui demander d’inviter ses camarades du Pds à une campagne plus saine, « dans l’intérêt du Sénégal et par respect pour nos compatriotes ».
Quand, après avoir interviewé Wade sur Africa7 dans l’entre-deux tours, je l’ai appelé pour organiser son passage, Macky Sall m’a dit : « L’ambiance est électrique. Mes propos sont systémati-quement déformés par le camp adverse. Si nous faisons l’interview,
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elle donnera lieu à de nouvelles polémiques qui risquent de compromettre notre victoire presque certaine. Faisons un deal : laissez tomber l’entretien et je vous accorderai ma première interview en tant que président. » Promesse non tenue.
Au bout de ce parcours pensé et construit, l’homme qu’on ne voyait pas venir a franchi le premier la ligne d’arrivée. Quatrième président de notre République, premier président né après l’indépendance, il est également le premier locataire du Palais à avoir comme épouse une Sénégalaise pur jus : Marième Faye Sall.
L’évocation de ce nom me rappelle une conversation que j’ai eue fin 2003 avec le regretté Serigne Mbacké Sokhna Lô, fils de Gaïndé Fatma, petit-fils de Serigne Modou Moustapha, arrière-petit-fils de Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur de la confrérie mouride. Un jour où il me recevait sous les ors, lambris et dorures de son château de Taïf, à une vingtaine de km de la ville sainte de Touba, le marabout, qui était devenu pour moi un père, m’a confié : « Comme tu es analyste politique, je vais t’aider pour que tu ne te trompes pas dans tes projections. Idrissa Seck était bien positionné pour succéder à Wade à la tête du pays, mais son étoile a été mystiquement palie par ses ennemis au sein du pouvoir. Garde un œil sur Macky Sall. Il est parti pour être le prochain président de la République s’il garde sa femme actuelle. Cette Marième Faye a l’étoile d’une femme de roi. »
Même hors de la sphère irrationnelle, au regard de son rôle dans l’ascension politique de Macky Sall, Marième Faye est incontes-tablement un atout. Au fil de l’exercice du pouvoir, toutefois, elle est quelques fois dépeinte comme un boulet pour le président de la République. Dans les arcanes du pouvoir et les salons feutrés, la Première dame est accusée de tous les péchés d’Israël. Quelle est la part de vérité et de fantasmes dans tout ce que se dit de cette femme ? Apparaîtra-t-elle, aux yeux de la postérité, sous les traits de Marie-Antoinette ou d’Elizabeth II ?
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Chapitre 3
Marième Faye Sall, atout ou boulet ?
Qui est responsable du réchauffement climatique et de la chaleur qui s’abat sur Dakar en août ? Marième Faye Sall. Qui doit être tenu pour coupable de la flambée des prix des produits de première nécessité ? Encore Marième Faye Sall. Qui est à l’origine de la montée vertigineuse de la criminalité dans notre pays ? Toujours Marième Faye Sall.
La première Sénégalaise pur jus locataire du Palais de l’Avenue-Léopold-Sédar-Senghor est accusée de tous les maux. Elle a fait plus parler d’elle, au cours de la première année au pouvoir de son mari, que Colette Senghor en vingt ans, Élisabeth Diouf en dix-neuf ans, Viviane Wade en douze ans. Il est rare, depuis l’accession de son époux à la station suprême, qu’on ouvre un journal, un site internet ou un média audiovisuel sans voir parler d’elle, de son influence sur son président d’époux, de son poids sur les nominations, de son impact sur la marche des affaires de l’État… Dépeinte sous les traits d’une femme de pouvoir à l’influence néfaste sur le président, surnommée Simone Gbagbo, du nom de cette dame diabolisée qui aurait perdu l’ancien président ivoirien, la Première dame est l’objet de toutes les accusations, de toutes les attaques, de tous les fantasmes… Ses détracteurs ont forgé le concept de « dynastie Faye – Sall » pour accréditer l’idée que le nouveau pouvoir n’a promu que des parents et amis du couple présidentiel. Ils font remarquer que
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M me Sall a, dès les premières heures, fait nommer son propre frère, Mansour Faye, au poste financièrement stratégique de délégué à la sécurité alimentaire, son beau-père Homère Seck (nouvel époux de sa mère) à la présidence juteuse du Conseil d’administration de Petrosen, ses parents plus ou moins éloignés, ses amis, les maris de ses copines… Y compris son propre tailleur qui, à en croire le journal Libération, a été récompensé pour ses belles coupes par un poste de membre du Conseil économique, social et environnemental.
Si elle fait nommer ses proches, Marième Faye Sall est accusée d’éloigner du président et de faire dégommer ceux qu’elle ne gobe pas ou plus. Elle serait ainsi derrière le départ de Fatim Bâ Senghor, assistante du président depuis trente ans, boutée hors du Palais. Pour la remplacer, elle aurait imposé à cette station stratégique d’espionnage des faits et gestes du président la fille de Seynabou Doucouré, son amie intime. On voit également sa main derrière le limogeage d’Alioune Badara Cissé, compagnon historique de Macky Sall, brutalement défenestré de la tête du ministère des Affaires étrangères, selon certains pour délit de rivalité politique avec Mansour Faye à Saint-Louis. C’est encore elle qui est indexée comme étant à l’origine du coup de froid qui s’était installé durant des mois entre le président et son fidèle bailleur des années de braise, Harona Dia.
L’ombre de la Première dame plane sur toutes les affaires de la République. Au point que les habitués des arcanes du pouvoir et les journalistes les mieux informés en arrivent à analyser les décisions du Palais en prenant pour grilles de lecture ses états d’âme du moment.
À tort ou à raison, la presse et certains détracteurs de Marième Faye Sall dans l’appareil d’État sont entrain de lui fabriquer l’image d’une lady MacBeth tropicale, une femme de pouvoir au cœur de toutes les intrigues de cour. D’autres lui prêtent même des liaisons dangereuses avec des hommes d’affaires véreux qui acquièrent sa protection moyennant un soutien en espèces sonnantes et trébuchantes à sa fondation « Servir le Sénégal ».
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MARIÈME FAYE SALL , ATOUT OU BOULET ?
Nombre de businessmen sur lesquels pesaient des menaces de poursuites, pour des malversations commises sous Abdoulaye Wade, ont, à entendre les bruits de couloir du Palais, multiplié les gestes de générosité à l’endroit de la fondation en guise de paratonnerre contre les foudres de Thémis. Vrai ? Faux ?
En tout état de cause, la femme de Macky Sall a tout pour déranger. À commencer par son rapport fusionnel avec le président. À la différence de moult couples présidentiels soudés par le pouvoir et le protocole qui l’entoure, celui Faye-Sall est bâti sur un amour partagé et une confiance réciproque. Son union à la base contre-nature s’est construite dans l’adversité et consolidée au gré des épreuves et bonheurs de la vie.
Quand l’étudiant Macky Sall rencontrait la lycéenne Marième Faye à Diourbel, en 1992, rien à priori ne les unissait et tout les séparait. D’extraction modeste, le premier, toucouleur bon teint issu d’une famille conservatrice, était destiné par une règle non écrite à épouser une femme de son ethnie. La seconde, sérère élevée à Saint-Louis, d’un père cadre à l’Oncad, la réputée structure de développement agricole de l’époque, et d’une mère dégourdie en affaires, appartenait à la petite bourgeoisie. Contre vents et marées, le toucouleur désargenté mais diplômé et ambitieux a épousé la jeune sérère. Alors qu’elle était en deuxième année de génie électronique à l’Ensut (actuelle Esp) de Dakar, madame Sall a donné naissance à leur fils aîné, en 1995. Au lendemain de son accouchement, elle a dit à son homme : « Mbegnou, j’ai décidé d’arrêter mes études, me consacrer à mes devoirs de mère de famille. Je sais que tu ne partages pas l’idée mais ma décision est prise. J’ai opté pour sacrifier mon avenir pour le tien et pour l’éducation de notre progéniture. » Cet oubli de soi au profit d’un projet de vie à deux a marqué Macky à vie. D’autant que son épouse a pris un risque considérable dans un contexte où leur union n’était pas irréversible. Plusieurs années après son mariage, elle a en effet fait face à l’hostilité de sa belle-famille qui voulait d’une toucouleure à sa place. Au même
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moment, sa famille à elle, qui avait relativement des moyens et des relations, ne cessait d’appuyer son mari, de l’accompagner dans sa carrière, de soutenir son militantisme politique au sein du Pds… Voilà pourquoi Macky Sall a toujours eu des liens très forts avec sa belle-famille. Celle-ci a toujours été là pour lui, y compris lorsque, débutant sa carrière à Petrosen, il vivait avec sa petite famille dans un modeste F3 loué d’un immeuble situé à Derklé, un quartier populeux de la capitale. Lorsque, en novembre 2008, il a quitté le Pds pour créer sa propre formation politique, c’est son beau-frère, Mansour Faye, homme d’affaires, qui a vendu une maison et deux terrains pour se procurer du cash à investir dans l’implantation et la massification de l’Alliance pour la République (APR). Après avoir été l’une des 33 personnes à signer la déclaration de création de l’APR, Mansour Faye a accompagné le mari de sa sœur jour et nuit, jusqu’aux marches du Palais.
Mais la plus fidèle et plus dévouée militante a été sans nul doute Marième Faye Sall. Après lui avoir donné trois enfants (deux garçons et une fille), elle a toujours protégé le futur président, usant de son instinct pour flairer les pièges, alerter, mettre en garde contre certaines personnes, assurer l’équilibre dans le cocon familial… Macky l’a toujours consultée avant de faire les choix décisifs. Au vu du parcours qu’il a effectué, les avis de son épouse n’ont pas été si mauvais que cela. Ayant toujours eu les yeux rivés sur le guidon, monsieur a toujours su compter sur madame pour lui entretenir son réseau de relations. Pour prendre mon propre exemple, que je connais le mieux, elle m’a appelé à plusieurs reprises pour me dire, en substance : « Macky m’a demandé de t’appeler pour te dire qu’il pense à toi et qu’il va te contacter. Il a beaucoup de choses à te dire. »
La disgrâce survenue, elle a tenu dans l’adversité, armé son mari à ne pas céder aux menaces d’Abdoulaye Wade, milité pour le refus de la démission prématurée, poussé son homme à tenir… Au lendemain de son départ du Pds, elle l’a contraint à refuser toute compromission, tout contact déshonorant avec Wade. Elle
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MARIÈME FAYE SALL , ATOUT OU BOULET ?
avait en tête le cas Idrissa Seck, le prédécesseur de son mari à la primature à qui le très politique pape du « Sopi » a fait miroiter un retour en grâce pour le décrédibiliser humainement et le carboniser politiquement.
Lorsque leurs passeports diplomatiques leur ont été retirés, c’est Marième elle-même qui poussait les bagages de Macky quand ils voyageaient. Elle voulait lui éviter l’image humiliante de l’ancien Pm déchu portant lui-même ses affaires. Le 23 juin 2011, alors que Dakar brûlait et que les épouses des leaders politiques étaient au chaud en lieu sûr, elle était sur le terrain, vêtue d’un t-shirt frappé de l’effigie de son mari, distribuant de l’eau aux manifestants mobilisés contre la révision de la Constitution.
Au soir du premier tour de la présidentielle, en cette longue nuit du 26 au 27 février 2012 où le camp de Wade a tenté un hold-up électoral, elle est arrivée à 1 h 25 min au Qg de campagne du candidat de la coalition Macky2012. Sanglée dans un blue-jean, un t-shirt bleu ciel et une veste couleur charbon, autant dire en tenue de combat, elle a lancé, commentant la sortie de Serigne Mbacké Ndiaye qui attribuait une victoire au premier tour à Wade : « J’espère qu’on va réagir vigoureusement. » Comme tout le monde, elle s’est assise dans la salle où avait pris place la presse, attendant, tendue, la déclaration de son candidat d’époux. Elle est restée là, figée, tout au long de la conférence de presse. À 3 h du matin, le publiciste Jean-Pierre Pierre Bloch a proposé à Macky de se retirer pour être en forme le lendemain. Elle en a profité pour arracher son homme : « Il est fatigué, il doit rentrer. » Dix minutes plus tard, le cortège déchirait la nuit noire en direction de leur résidence de Mermoz. Marième Faye a toujours été présente et s’est à tout moment impliquée physiquement dans les combats de l’APR. C’est probablement là la raison pour laquelle elle se sent aujourd’hui aussi légitime que son mari dans la gestion du pouvoir. La Première dame s’estime peut-être actionnaire du projet politique victorieux de l’APR à parts égales avec le président. Au point de donner ses avis sur la marche du pays, proposer des
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hommes et des femmes à nommer, désigner des éléments à évincer, s’impliquer dans la prise des décisions stratégiques… ? A-t-elle poussé cette logique au point d’instaurer de facto une cogestion du pays ? La gazette du palais l’affirme. La presse prompte à observer les faits et gestes de la douce moitié du roi le confirme.
Pour l’avoir rencontrée par intervalles irréguliers depuis presque une décennie, je puis, pour ma part, écrire que Mme Sall est tantôt faucon, tantôt colombe, épouse dévouée suivant les codes de la culture sénégalaise, mais aussi forte personnalité au caractère trempé. Cette femme qui brûle de la passion de voir son mari réussir est a minima interventionniste. Elle ne peut pas ne pas se mêler de ce que « Mbegnou » fait, même si l’influence démesurée qu’on lui prête sur le président est peut-être quelque peu exagérée. J’ai connu Marième Faye dans le conflit. Nous étions en septembre 2004. De passage à Dakar, alors que je travaillais pour Jeune Afrique, je suis allé rendre visite au Premier ministre d’alors, Macky Sall. Après vingt minutes dans sa salle d’attente, je suis parti sans le voir. Non sans avoir expliqué à son chef du protocole, qui insistait pour que j’attende la fin d’une séance de travail de son patron avec le ministre des Finances, que je devais prendre le jour même l’avion pour Paris. Macky Sall n’a pas dû apprécier de s’entendre dire que j’étais parti lorsqu’il a demandé qu’on m’introduise. Sa femme non plus. Le lendemain, arrivé à Paris, j’ai appelé Baïla Wane pour lui passer un message destiné à Serigne Mbacké Sokhna Lô, le marabout de Taïf aujourd’hui décédé. « On parlait justement de toi à l’instant, m’a répondu Baïla au téléphone. Je suis avec la femme du Pm. Je vais te la passer. » Sans prendre de gants, alors que nous nous parlions pour la première fois, elle m’a asséné : « M. Seck, Macky m’a dit que vous lui aviez foutu la honte hier, devant ses subordonnés. Vous êtes parti après vous être fait annoncer. Il vous a toujours pris pour son petit-frère et n’a pas compris cette attitude. Il était gêné quand on lui a dit que vous avez boudé. » Surpris par cette charge, j me ’ ai tempéré : « Vous imaginez bien, M Sall, que les
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choses ne sont pas passées comme ça. Macky est un grand-frère qui m’a toujours bien reçu. Hier, je suis arrivé à son bureau après 19 h et devais être à l’aéroport avant 20 h 30. J’ai attendu vingt minutes et expliqué au chef du protocole que je devais regagner l’hôtel, faire mes bagages et courir vers l’aéroport pour ne pas rater mon vol. Je n’ai absolument pas boudé ni manifesté le moindre signe irrespectueux. » J’ai lu, à travers cet incident, que le très lisse chef du gouvernement avait sa tigresse qui griffait pour lui.
En 2008, aux pires moments de la crise ouverte entre Abdoulaye Wade et Macky Sall, Marième Faye faisait office de secrétaire, d’aide de camp, de coach en stratégie, de conseillère en com… bref, de tout pour son mari. Un jour où j’ai voulu m’entretenir longuement avec ce dernier au téléphone, pour les besoins d’une « une » de Jeune Afrique consacrée à « la guerre Wade-Macky », elle a repéré son mari, briefé son équipe, tout planifié…
Le 25 septembre 2009, invité à manger chez elle, j’ai découvert, derrière l’image d’Épinal de la dame de fer, une femme bien sénégalaise qui a dressé elle-même la table, a servi à boire, et a été aux petits soins jusqu’à la fin du repas… Quand nous sommes sortis de table, Macky Sall, qui fumait à l’époque, a allumé une cigarette, mais s’arrangeait pour la cacher chaque fois que son épouse s’introduisait dans le salon. Ce qui m’est apparu comme le signe d’une attitude de veille de madame sur la santé de monsieur.
Ce jour a coïncidé avec l’attaque des locaux du groupe Walfadjri par de jeunes fanatiques appartenant au mouvement dirigé par Serigne Modou Kara Mbacké. Devant les images de l’agression, madame Sall a émis une idée : « Macky, je pense que tu dois faire un tour à Walfadjri pour exprimer ton soutien à Sidy Lamine Niasse et à son personnel. » Quelques minutes plus tard, nous étions, Macky, Mame Mbaye Niang, son “ombre” de l’époque, et moi, à bord d’une rutilante Mercedes noire en direction de Front de terre, siège du groupe Walfadjri.
Marième Faye Sall a toujours été pour beaucoup dans cette sociabilité qui a aidé son mari à faire la différence avec des
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hommes politiques comme Idrissa Seck réputés distants voire méprisants. À maintes reprises, alors que l’actuel président était dans le feu de l’action, elle m’a appelé de sa part pour me transmettre ses amitiés. Tout au long de ces années, elle a fonctionné de la sorte avec tout le réseau relationnel de son mari.
À la veille de la campagne électorale en vue du premier tour de la présidentielle de 2012, elle m’a invité chez elle, à Mermoz. Et m’a dit : « On raconte souvent que mon mari n’est pas charismatique et pas suffisamment séducteur pour un politicien. À votre avis, que doit-il changer dans sa façon de communiquer ? » J’ai apporté à sa question des éléments de réponse que j’ai pris le soin d’expliquer et de développer. Elle a pris note.
Trois jours avant le démarrage de la campagne, elle m’a à nouveau demandé de passer la voir. Cette fois-ci, voici les questions qu’elle m’a posées : « À votre avis, quels sont les journalistes que Macky doit rencontrer pour les briefer sur son programme ? Comment doit-il procéder pour que sa campagne soit bien relayée par tous les médias ? » Là également, je lui ai soumis des idées dont j’ai pu par la suite constater la mise en œuvre. Au lendemain de la victoire de son candidat, Marième Faye Sall a veillé à me faire parvenir personnellement deux cartons d’invitation à la cérémonie de prestation de serment organisée le 2 avril 2012 au King Fahd Palace. Ce geste, en apparence banal, est fort significatif dans le monde politique où le pouvoir rend très vite amnésique. Quelques jours plus tard, c’est une nouvelle Première dame relax que j’ai rencontrée chez elle. Aiguillonné par la curiosité naturelle du journaliste, j’ai voulu connaître son moteur, ce qui fait courir cette identité remarquable. Morceaux choisis du dialogue que nous avons eu :
« ‒ A partir de maintenant, je vais faire attention à ce que je vais dire. Je ne peux pas courir le risque de fâcher une Première dame.
‒ Laisse tomber cette histoire de Première dame. Je suis ta sœur, comme tu m’as toujours appelée, je le demeure.
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‒ Vous êtes réputée être une femme de pouvoir et de réseau. Tout change maintenant que vous êtes au pouvoir. Il vous faut consolider votre positionnement et votre réseau.
‒ Je n’ai aucun réseau et n’en veux pas un. Je ne veux pas de positionnement. Tout ce qui m’intéresse, c’est mon mari. Je vis pour lui. Tout ce que je fais, c’est pour lui. Wade l’a chassé comme un malpropre pour les beaux yeux de son fils. Il a voulu être président. On s’est battu et il est aujourd’hui président.
‒ Et la suite ?
‒ Pour la suite, on va tout faire pour qu’il réussisse. C’est une question d’honneur. Il faut que Macky prouve qu’il peut régler les problèmes des Sénégalais qui l’ont élu. Je ne veux rien d’autre que cela.
‒ Même si vous dîtes ne rien vouloir, le pouvoir a des avantages mécaniques : l’influence, l’argent, les fastes, les belles voitures, les habits de marque, les bijoux de valeur…
‒ Je m’en fous de tout ça. M’as-tu vu une seule fois porter des habits et des bijoux qui sortent de l’ordinaire ? Mon mari a une chance : il a une femme qui se suffit à ce qu’elle a, qui ne se préoccupe pas de ce que les autres ont, et qui vit dans la simplicité. »
Ces propos sont corroborés par son style vestimentaire trop simpliste voire mal inspiré au goût des plus mondaines de nos compatriotes.
J’ai tiré de cette discussion la conviction que mon interlocutrice était sincère et qu’elle n’était pas une sorte de reproduction sénégalaise de Simone Gbagbo, une femme de pouvoir qui avait une existence politique propre, disposait d’un puissant cabinet, entretenait un réseau dense, gérait des intérêts personnels…
En juillet 2012, les attaques fusaient de toutes parts. La Première dame était chargée à feu nourri dans la presse, accusée d’être derrière un népotisme grossier érigé en système de gouvernement, décrite sous les traits d’une pasionaria boulimique, soucieuse de caser sa famille, ses amis, ses affidés… J’ai vu cette fois-ci une
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femme blessée, atteinte dans son amour propre, portée à la vengeance… « Dieu fera justice entre ceux qui répandent ces rumeurs et moi, m’a-t-elle lancé, courroucée. Dieu ne dort pas. Je ne fais au quotidien qu’aider mon mari à réussir. C’est peut-être mon style qui dérange : je ne sors pas de chez moi, ne rivalise pas de beaux bijoux, ne fais partie d’aucun club de « driankés » (« grandes dames », en wolof). Tous ceux qui m’attaquent envient quelque part mon mari. Ils auraient tous souhaité avoir une femme aussi loyale et réglo que moi. » Avant d’ajouter, la main sur le cœur : « Je jure que je ne connais ni ne cherche à connaître la marche de l’État. Je ne vais jamais au bureau de Macky. Je suis chez moi, je n’ai pas de cabinet, contrairement à mes homologues. Je ne m’occupe que de ma fondation qui mène beaucoup d’actions humanitaires sans bruit. J’ai demandé que nos activités ne soient pas médiatisées. Cela me suffit que Dieu et les populations bénéficiaires sachent ce que nous faisons. Ceux qui décrivent mon mari comme un homme aux ordres de sa femme ne le connaissent pas. Parce qu’il est poli, on le présente comme un faible. Ceux qui le disaient l’ont vu tenir tête à un régime jusqu’à l’abattre et prendre le pouvoir. Ils doivent revoir leur jugement. »
Il y’a toutefois des constats têtus qui tempèrent cette profession de foi. Tous ceux qui sont réputés être dans le collimateur de l’épouse du président sortent ou finissent par sortir du gouver-nement. Ainsi de Maxime Jean Simon Ndiaye. Ce grand commis de l’État, indéboulonnable secrétaire général de la présidence puis du gouvernement, réputé fin connaisseur des dossiers et des procédures, a fini par partir le 1 er novembre 2020. Il prenait un malin plaisir à souvent invoquer les textes régissant le fonctionnement de l’État et la règle de la confidentialité pour ne pas donner suite aux sollicitations de la Première Dame.
De même, tous ceux qui, comme Abdou Mbow et Thérèse Faye, sont réputés être en dehors de sa sphère affective, n’accèdent jamais au gouvernement. En dépit de leur légitimité historique au sein du parti présidentiel et de leur mérite militant. Même Aliou
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Sall, frère de Macky Sall, numéro 1 du parti présidentiel à Guédiawaye, paye cher son inimitié avec la Première Dame, en dépit de sa légitimité politique et familiale. En dehors du court intermède au cours duquel il a dirigé la Caisse des dépôts et des consignations, il a vécu le magistère de son frère éloigné des postes et même du Palais. Avoir donné le prénom Marième à sa fille, en signe d’apaisement, n’y a pas changé grand-chose. Tant il est risqué de braquer la douce moitié du président. Ce crime de lèse-majesté se paie cash, sur une longue durée.
En revanche, tous ceux qui sont proches de la Première Dame se positionnent ou conservent leurs positions contre vents et marées. En dépit du gros scandale qui a éclaté autour de la gestion des 1000 milliards du Fonds de lutte contre la Covid-19, Mansour Faye est resté vaille que vaille dans le gouvernement. Malgré les accusations de malversations portées contre lui dans le cadre de la gestion des 29 milliards du Prodac, qu’il a du reste toujours niées, Mame Mbaye Niang a été récupéré au poste de chef de cabinet du président de la République en avril 2019. Après la bérézina électorale qu’il a subie en janvier 2022, en se présentant comme candidat au poste de maire de Dakar, contre Abdoulaye Diouf Sarr adoubé par Macky Sall, il est, envers et contre tout le monde, revenu au gouvernement, comme ministre du Tourisme, le 17 septembre 2022. Nonobstant les critiques contre le ministre de l’Intérieur, Félix Antoine Diome a conservé son poste. Il faut dire que le premier flic du Sénégal a été bien introduit. Son entrée dans le saint des saints s’est faite par l’entremise d’Abdoulaye Sylla, un homme d’affaires très proche de la Première Dame. Mais Diome mérite sa nomination : très fidèle au président, il se dévoue corps et âme à sa fonction. Depuis janvier 2022, il dort dans un exigu 15m² au ministère de l’Intérieur, boudant sa grande et luxueuse maison de fonction à Fann-Résidence.
Marième Faye Sall a des amis businessmen bien positionnés sur des marchés publics. Dame Diané, qui a remporté sans concurrence le marché à multi-milliards de construction du port
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minéralier de Bargny, est son ami depuis leur enfance à Diourbel. Abdoulaye Sylla, dont l’une des filles porte le prénom de la Première Dame, est le patron d’Ecotra qui, entre autres marchés, a raflé celui de 150 milliards pour l’assainissement de Diamniadio, avec zéro expérience dans le domaine.
En dehors de Mansour Faye, niché au cœur du gouvernement de façon ininterrompue depuis 2012, les autres frères de l’épouse du président ne se plaignent pas non plus. Daouda Faye, pour ne citer que lui, est réputé faire de florissantes affaires, notamment foncières…
Décrite par ses détracteurs comme une femme de pouvoir et d’influence, Marième Faye Sall joue un rôle de trait d’union au cœur du régime. L’on se souvient de la grève des enseignants d’avril 2018 à laquelle elle a mis fin en invitant à manger les leaders syndicaux pour les convaincre de lever leur mot d’ordre. On ne compte pas le nombre de fois où elle intervient pour rabibocher des pontes du régime entre eux ou avec son mari. Nombre d’adversaires voire ennemis de son président d’époux se sont retrouvés à le soutenir grâce à l’entregent de la Première Dame. Ainsi de Samuel Sarr, ministre sous Wade, passé de détenu politique sous Macky à défenseur acharné de ce dernier. Ainsi également de Yakham Mbaye et Souleymane Jules Diop passés de critiques acerbes à souteneurs hardis de Macky Sall.
À travers sa fondation Servir Le Sénégal, Marième Faye Sall pallie aux défaillances de l’État dans les évacuations sanitaires, la prise en charge des malades, le soutien scolaire, l’assistance aux nécessiteux…
Dans la sphère privée, elle est une femme d’intérieur, dotée d’un sens de la famille, soucieuse de la réussite de son homme, mais aussi de la protection de ses enfants. En dépit de nos contacts suivis, elle ne m’a appelé que deux fois pour se plaindre de mon travail. Toutes ces deux fois, c’était Dakaractu qui avait publié des photos de ses enfants qu’elle me demandait de retirer. Elle couve
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sa progéniture à laquelle elle veille à donner une bonne éducation. Chaque fois que je lui rends visite, son aîné qui me prend à la porte me donne du « tonton ». Justement parce que sa mère l’envoie chercher « tonton Cheikh Yérim ».
Cette femme de la petite bourgeoisie sénégalaise, propulsée au-devant de la scène par l’ascension politique de son conjoint, n’est ni une fashion victim ni une adepte du serial shopping. Elle est restée simple, peut-être un peu trop au goût de son protocole qu’elle bouscule souvent pour serrer des mains, plaisanter avec ses vieilles connaissances, rire en public…
Si le pouvoir est une drogue qui finit par intoxiquer celui qui s’y frotte, elle s’est inspirée de la traversée du désert de 2008 à 2012 pour garder les pieds sur terre après le retour aux affaires.
Elle vit une grande histoire d’amour avec le président. Jalouse à sang, elle se dresse, toutes griffes dehors, contre toute femme qu’elle soupçonne de convoiter son homme. Ce dernier n’est pas moins possessif. Un jour où elle est revenue à la maison après deux heures de shopping en compagnie de Yaye Fatou Diagne, alors mariée à l’homme d’affaires Ahmed Khalifa Niasse, Macky a attaqué, sans se soucier de cette tierce présence : « Je ne supporte pas que tu sortes. Tu ne connais que la maison. Il ne faut pas que quiconque t’entraîne dans des virées qui ne font pas partie de tes habitudes. » Ambiance…
Le couple Faye-Sall est fusionnel. Madame est la douce moitié au sens propre de monsieur. Elle a de l’influence sur lui comme chaque femme en a sur son homme. Un peu trop d’influence, au goût de nombre de nos compatriotes. Et c’est cette perception qui, plus que la réalité de ses rapports avec le président, est importante. Dans ce monde de communication, ce qui est perçu prime sur ce qui est. Qu’elle soit ange ou démon, Marième Faye Sall a été l’objet de dénigrements des habitués du Palais et d’un matraquage médiatique qui ont fini de lui formater une image peu reluisante.
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Elle apparaît, sans conteste, comme étant la Première dame la plus interventionniste de l’histoire du Sénégal indépendant. Et, donc, mécaniquement, la plus critiquée dans notre société obstinément phallocratique et notre démocratie foncièrement hostile à l’immixtion de la famille présidentielle dans la gestion des affaires publiques.
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Chapitre 4
Macky Sall et la pratique du pouvoir
« Qu’est-ce que cela fait d’être président de la République ? », ai-je demandé à Macky Sall un soir de mars 2021, alors que nous nous séparions au niveau du parking du Palais, et qu’il s’apprêtait à s’installer à bord d’une rutilante BMW à destination de sa résidence privée sise à Mermoz. « C’est une grande responsabilité, m’a-t-il répondu. Voici neuf ans que je ne dors pratiquement plus. Le travail de président de la République est un job 24 h/24. Quand je songe à me reposer, un collègue m’appelle pour me parler d’une question importante. Quand il raccroche, le ministre de l’Intérieur appelle pour signaler une situation dans un village frontalier ou autre… On n’a pas un seul répit si on veut faire ce travail correctement. Si ceux qui me combattent pour me remplacer savaient tout ce que ce poste demande comme sacrifice… »
Ces mots résonnent encore à mes oreilles, tant ils sonnaient vrai dans la bouche de leur auteur et semblaient sortir de ses tripes. Pour avoir fréquenté nombre de têtes couronnées dans le monde et vu à l’œuvre bien des rois fainéants nègres, je puis affirmer que Macky Sall prend au sérieux sa fonction et met un soin particulier à l’exercer. Et cherche à imprimer un style qui tranche d’avec celui de ses prédécesseurs.
Dès les premières heures de son avènement à la tête de l’État, le leader de l’APR a promis aux Sénégalais « une gouvernance sobre et vertueuse ». À l’épreuve de la réalité, plus d’une décennie
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plus tard, la franchise commande de dire qu’il a conduit une nette rupture d’avec les sirènes, fastes et excès du régime d’Abdoulaye Wade. L’évolution du budget de la présidence de la République en fait foi. Il était de 90,5 milliards au cours de la dernière année d’exercice de Wade (dans la loi de finances 2012). Dix ans après l’avènement de Macky au pouvoir, il était de 73,198 milliards (dans la loi de finances 2022).
Macky Sall a dégraissé le mammouth, réduit le budget des différentes institutions du pays, baissé drastiquement les dépenses de téléphone des ministres, directeurs généraux et chefs de service, dégarni le parc automobile de l’État, revu à la baisse les ayants droit aux véhicules de fonction, aux logements de fonction, aux avantages divers…
L e ’ une des décisions fortes du 4 président du Sénégal a été, dès les premiers mois de son accession au pouvoir, de diviser par deux le nombre d’agences, ces machins budgétivores dont une pléthore avait été créée pour extorquer des tâches juteuses à l’Adminis-tration classique et contourner les règles rigoureuses de gestion, d’allocation, et de décaissement de l’argent public.
Quarante-huit agences et structures, aussi farfelues que superfétatoires, ont ainsi été supprimées. Des ambassades et consulats ont été fermés. Le Sénat et la vice-présidence de la République ont été supprimés. Des économies ont été réalisées sur les dépenses du téléphone et des logements conventionnés. Toutes les conventions de location de bâtiments à usage de logement ont été gelées puis résiliées. Les commandes ou acquisitions de véhicules administratifs ont été suspendues. Toutes mesures de rationalisation qui ont généré 133 milliards d’économies sauvés du budget de fonctionnement pour être versés dans les investissements. Le ratio Dépenses de fonctionnement/Produit intérieur brut est passé de 12 % en 2012 à 8 % en 2022.
L’arrivée de Macky Sall aux affaires a clos les excès de l’ère Wade où les téléphones portables pris en charge par l’État étaient
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