Macky Sall face

CHEIKH YERIM SECK · Chapitre 14 sur 20 · partie 1/2

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Macky Sall face

parlementaires de l’opposition pour pouvoir obtenir le…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

parlementaires de l’opposition pour pouvoir obtenir le vote de certains textes fondamentaux comme la loi de finances. Or, Mimi Touré fait l’objet d’une forte détestation au niveau de Yewwi Askan Wi, la principale force de l’opposition qui compte 53 députés. Elle suscite une adversité tenace au sein de Wallu Sénégal, la seconde force avec 27 députés, une coalition portée par le PDS d’Abdoulaye Wade qui a un contentieux personnel avec « Mimi » qui, ministre de la Justice au tout début des années Macky Sall, a mené « la traque des biens mal acquis » qui a conduit à l’embastillement de Karim Wade pendant plus de trois ans pour enrichissement illicite.

Ensuite, ce que les Sénégalais ne savent pas et qui s’est joué en coulisses, c’est que la tête de liste était contestée dans son propre camp. Vingt-quatre députés élus sur la liste Benno Bokk Yaakaar, conduits par Farba Ngom, « le griot du président » fort introduit au Palais, ont rencontré le chef de l’État une poignée de jours avant l e ’ installation de la 14 législature. Ils lui ont dit, en substance : « Avec tout le respect que nous vous devons, nous sommes venus pour vous demander de revenir sur votre décision de porter Aminata Touré à la tête de l’Assemblée nationale. Elle a des contentieux avec beaucoup de personnalités de notre camp. Si elle est hissée au perchoir, nous sommes les premiers qu’elle va combattre. Voilà pourquoi nous avons décidément collectivement de ne pas voter pour elle si elle est désignée comme candidate de notre coalition à la présidence de l’Assemblée nationale. »

Enfin, last but not least, il est arrivé à « Mimi », au lendemain de son remplacement à la tête du Conseil économique, social et environnemental (Cese), de proclamer publiquement son opposition à une 3 e candidature de Macky Sall à la présidence de la République, en 2024. Une position qui tranche d’avec l’ambiance post-législatives au Palais…

Il y’avait donc des raisons objectives qui militaient en défaveur du respect de la promesse. Mais Macky Sall a commis une erreur

 

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LA DÉLICATE QUESTION MIMI TOURÉ

 

de démarche : il devait avertir la concernée qu’il a changé d’avis et lui exposer les raisons objectives qui justifient ce changement. Au lieu de cela, il a louvoyé jusqu’à mettre cette femme de caractère devant le fait accompli. Et ça a pété. Pourtant, Macky Sall devait être d’autant plus à l’aise pour affronter Aminata Touré que c’est elle qui a gagné au change si on fait le total bilan de leur commerce politique. Elle n’a pas milité pour faire élire le candidat. Celui-ci l’avait prise comme consultante, payée, lorsqu’elle a démissionné des Nations-Unies pour le rejoindre en 2011. Le contrat pouvait s’en arrêter là. Lui l’a, en plus du salaire, nommée ministre de la Justice, Première ministre, Envoyée spéciale, présidente du Cese, tête de liste aux législatives devenue députée… En guise de contrepartie politique, elle a échoué à remporter la commune de Grand-Yoff aux élections locales et produit le plus mauvais résultat de sa famille politique à des législatives !

Cette femme à la solide formation idéologique, très douée dans la rhétorique politicienne, était malgré tout à garder pour le symbole qu’elle représente au vu de son parcours et pour s’épargner sa capacité de nuisance dans les médias et dans les organisations internationales. Dans les jours qui ont suivi sa rébellion, les deux premières interviews qu’elle a accordées à RFI et à France 24, argumentant sa mise à l’écart en représailles à son opposition au 3e mandat, au profit d’un membre incolore et inodore de la famille présidentielle, ont été plus destructrices que la destruction pour l’image internationale de Macky Sall. La véritable menace pour le président n’est pas Ousmane Sonko, un personnage radical et clivant, cru de ses seuls partisans et qui a fini d’épuiser sa capacité de choquer à force de critiques acerbes et récurrentes. La personne aujourd’hui la plus nuisible, la plus efficace dans la déconstruction de la crédibilité de Macky Sall dans l’opinion nationale et internationale, c’est bien Mimi Touré. Ses interviews font mouche, ses initiatives comme députée, telle cette proposition de loi contre le népotisme, sont assassines.

 

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Sa capacité de nuisance ne se limite pas là. Depuis le clash, cette ancienne fonctionnaire des Nations-Unies, crédible auprès des organisations internationales, multiplie sur la gouvernance et les institutions du Sénégal des rapports pris très au sérieux par les institutions internationales auxquelles elle les adresse. Elle sillonne le monde pour lisser la pente au locataire du Palais de l’Avenue-Léopold-Sédar-Senghor. Entre fin septembre et début novembre 2022, elle s’est rendue en Allemagne (pour camoufler un passage à Bruxelles, siège de l’Union européenne) et aux États-Unis, a rencontré du monde dans ces deux pays, touché bien des réseaux, dit beaucoup de choses… Elle ne s’en cache pas, d’ailleurs. Cette femme au caractère bien trempé assume totalement. Le 25 novembre 2022, invitée au 9 e Forum mondial de l’Alliance des Nations-Unies de Fez, au Maroc, elle a partagé un dîner informel avec le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres. Dès sa sortie de table, elle a publié sur sa page Facebook, avec la photo du dîner comme illustration, un texte qui fâche : « J’ai abordé la question impérieuse du strict respect des dispositions constitutionnelles de nos pays afin de préserver la paix et la stabilité, mission cardinale de l’Onu. »

Cette dame réseautée siège dans des instances internationales comme le Committee of Experts on Public Administration (Cepa). Elle est l’une des 16 personnalités choisies dans le monde pour faire partie de ce comité d’experts de l’administration publique qui élabore des principes de bonne gouvernance, pose les fondements d’une bonne administration publique, pense l’innovation dans la gestion des affaires publiques…

C’est sans doute pour toutes ces raisons que Macky Sall avait tenté, dès le soir du 12 septembre 2022, de faire revenir cette femme belliqueuse au foyer. Il lui a envoyé deux émissaires pour lui proposer, en compensation du perchoir perdu, le fauteuil de présidente du Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT). Elle a décliné l’offre. Mais non sans avoir joint Aminata Mbengue Ndiaye pour l’informer du coup tordu qu’on voulait lui faire.

 

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LA DÉLICATE QUESTION MIMI TOURÉ

 

C’est d’ailleurs cette proposition qui, pour faire une petite digression, est la cause de cette polémique sanguine opposant Gaston Mbengue à Malick Gackou qui a fortement pollué les médias, fin octobre 2022. Apprenant que Mimi Touré a reçu l’offre de remplacer sa petite sœur, Aminata Mbengue Ndiaye, à la tête du HCCT, Gaston Mbengue a piqué une colère noire. Il a immédiatement appelé Malick Gackou, leader du Grand parti, candidat déclaré à la présidentielle de 2024, et lui a révélé ce qui se tramait. Non sans tenir des propos peu amènes à l’endroit de Macky Sall. La communication a été captée par les services de renseignements. Reçu au Palais, le promoteur de lutte a été fortement engueulé pour avoir « dénigré le président devant un opposant ». Pour se défendre, il a argué que Gackou n’est pas un opposant et qu’il lui a toujours dit qu’il travaillait pour Macky Sall.

Pour appuyer cette argumentation qui n’a pas dû convaincre, « Gaston » a donné une interview fracassante à TFM, dans l’émission Face2Face d’Aïssatou Diop Fall, le 23 octobre, pour asséner que Gackou travaille pour Macky Sall, qu’il est parti divulguer à la présidence une conversation qu’ils ont eue tous les deux, pour ensuite prétexter qu’il y’a eu fuite parce que son téléphone est placé sur table d’écoute. Cette sortie a mis le feu aux poudres. Une militante de Gackou a réagi, divulguant des audios intimes très dégradants pour « le Don King de l’arène sénégalaise ». Lequel est allé plus loin dans l’insulte personnelle contre le candidat déclaré, au point d’essuyer une sommation interpellative, puis une citation directe envoyées par son désormais ex-« petit-frère »… Dans le marigot politique sénégalais, les crocodiles s’entre-dévorent pour des enjeux qui n’ont rien à voir avec l’intérêt général.

La rupture décidée par Aminata Touré a causé des dégâts collatéraux. Elle a également fait des heureux, dont, notoirement, Amadou Ba. Cet ancien ministre des Finances, éphémère ministre des Affaires étrangères, limogé du gouvernement en novembre

 

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2020, soumis à diverses humiliations, patron politique de Dakar au sein de l’APR privé de la candidature à la mairie de la capitale lors des élections locales de janvier 2022, privé de sa position naturelle de tête de liste de la coalition au pouvoir aux législatives de juillet 2022, n’était pas sur les tablettes du président pour être nommé Premier ministre. Macky Sall avait deux personnalités sur sa short list entre lesquelles son cœur balançait : le très fidèle Mahammad Boun Abdallah Dione qui lui donna satisfaction au poste avant sa suppression et son ex-directeur de cabinet, Oumar Youm, avec qui des rumeurs l’avaient brouillé avant qu’il se rende compte qu’elles étaient infondées. Cinq jours avant la nomination du gouvernement, la rupture fracassante avec Mimi Touré a changé la donne. Macky Sall ne pouvait plus se permettre d’avoir d’autres ténors de son régime dehors. Voilà pourquoi il a récupéré à la primature Amadou Ba, qui a été informé de sa nomination le jour même, et Aly Ngouille Ndiaye au ministère de l’Agriculture.

Le 1er janvier 2023, un nouveau palier a été franchi dans l’escalade. Mimi Touré a annoncé, ce jour de l’an, sa candidature à la présidentielle de 2024. Dès le lendemain, des faucons du Palais ont ébruité un rapport de l’IGE qui l’aurait épinglée pour des malversations portant sur 2 milliards de francs CFA qu’elle aurait commises à la tête du Cese. En réaction, elle a crié à la diversion pour occulter le scandale du Fonds Covid et rappelé un dossier qui pend au nez de Macky Sall : celui des 7 milliards de Taïwan.

Le cas Aminata Touré n’en a pas fini de produire des étincelles. Il va continuer d’impacter le présent et l’avenir du régime de Macky Sall. Il sera partie intégrante de son histoire…

 

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Chapitre 18

 

 

Le « mbourook soow » de mauvais goût

avec Idrissa Seck

 

« Mbourook soow », métaphore alimentaire qui désigne un mélange de lait et de pain pour signifier une nouvelle relation fusionnelle entre Macky Sall et son adversaire Idrissa Seck retourné par les faveurs du pouvoir, est une vaste escroquerie intellectuelle. Cette alliance subite, forgée dans le dos des Sénégalais, à l’insu des entourages des deux hommes politiques, tant elle est éthiquement difficile à défendre, a toujours été un jeu de dupes.

Chacun des deux y est allé de ses calculs, de son cynisme, de son hypocrisie… Ils sont devenus brutalement les meilleurs amis du monde, alors que la réalité de leurs sentiments l’un pour l’autre est toute autre. Idrissa Seck méprise Macky Sall. Macky Sall déteste Idrissa Seck.

Aux yeux de « Idy », comme on surnomme l’opposant qui a transhumé, Macky Sall n’a jamais cessé d’être ce cadre du PDS, président de la Cellule initiatives et stratégies du parti, qui, introduit à l’époque par Ousmane Masseck Ndiaye, faisait le pied de grue à son domicile du Point E pour chercher à se faire nommer directeur général de la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen), au cours des mois qui ont suivi l’accession d’Abdoulaye Wade au pouvoir, en 2000. Ousmane Masseck, a dit un jour Idy, faisait le thé. Macky, probablement, servait sa tasse au tout-puissant directeur du cabinet présidentiel de l’époque.

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Quand, trois ans plus tard, Macky Sall a pris de l’étoffe et est entretemps devenu ministre d’État chargé de l’Intérieur et des Collectivités locales, dans un contexte de guerre brutale entre Wade et Idrissa Seck, celui-ci a toujours vu en lui le faiseur de sales boulots, celui-là même qui l’espionnait avec ses proches et fabriquait des fiches de renseignements pour toujours l’enfoncer davantage aux yeux de Wade. De sorte que, parmi les lettres incendiaires qu’il distillait du fond de sa cellule, après son limogeage suivi de son embastillement par Wade, Idrissa Seck en a consacré une particulièrement virulente à Macky Sall, l’y décrivant sous les traits de Titus Labenius qui a la figure du traître dans l’historiographie romaine. Si Seck estime Sall, ce n’est pas d’une estime débordante.

Au lendemain de sa victoire à la présidentielle de 2012, alors qu’il recevait en tête-à-tête les leaders de l’opposition qui l’avaient soutenu au second tour de l’élection, Macky Sall s’est vu dire par Idrissa Seck, d’entrée : « Il ne tient qu’à vous que nous soyons tous les deux en paix ou en guerre. Je suis prêt à tous les deux cas de figure. » Par respect pour l’institution présidentielle, et parce que les acteurs sont toujours sur la scène politique et que cette parenthèse historique est toujours ouverte, je ne citerai pas ici les autres paroles prononcées par celui qui avait fini dans les profondeurs du classement au premier tour des candidats à la présidentielle de 2012. Les deux phrases que j’ai citées suffisent à étayer ce fait constant : le mépris de Idrissa Seck pour Macky Sall est resté intact, même après l’arrivée de ce dernier au pouvoir.

En retour, Macky Sall voue une grande détestation à son prédécesseur à la primature sous Wade. Et une grande défiance. Au tout début de son avènement au pouvoir, il lui a tendu un piège, en lui proposant de devenir président du Sénat, une institution que tous les opposants avaient décriée au cours de la campagne électorale qui venait de s’écouler. Seck a déjoué le piège, déclinant poliment l’offre. Puis, avec la bénédiction du président, il a bien

 

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LE « MBOUROOK SOOW » DE MAUVAIS GOÛT AVEC IDRISSA SECK

 

entamé une médiation entre les parties de la crise libyenne. Mais Macky Sall l’a stoppé net alors qu’il était bien avancé, craignant qu’il acquière, s’il réussissait, une plus forte stature internationale. Idy a compris par là que le président n’allait lui faire aucun cadeau, d’autant que, plus les mois filaient, moins il le consultait, plus il l’écartait du premier cercle du pouvoir au profit de Moustapha Niasse et d’Ousmane Tanor Dieng.

Sur ces entrefaites, sans crier gare, le président a retourné Oumar Guéye et Pape Diouf, les ministres que Idrissa Seck avait désignés parmi les cadres de son parti pour siéger au gouvernement. Le très politique locataire du Palais n’use pas de méthodes tendres dans le jeu politique.

Ce qui devait arriver arriva… Le jour du premier anniversaire de l’accession de Macky Sall au pouvoir, Idy a rompu avec lui dans la brutalité, l’a cloué au pilori dans une interview radiodiffusée restée dans les mémoires, a dépeint au vitriol les manquements dans sa gouvernance… Oumar Guéye et Pape Diouf sont montés en premier au créneau pour lui porter la réplique, magnifier le bilan de Macky Sall à la tête du pays, réaffirmer leur ancrage dans la majorité présidentielle en dépit du départ de leur désormais ex-mentor…

Dans les années qui ont suivi, Macky Sall a usé de tous les moyens de surveillance de l’État pour compliquer la vie à celui qui était devenu son adversaire politique, contenir son influence en interne et à l’international, l’empêcher de mener ou de bénéficier de toute transaction de nature financière… C’est un Idrissa Seck lessivé qui est arrivé à la présidentielle de 2019. Il a réuni, au sein de la large coalition Idy 2012 dirigée par Malick Gackou, tous les leaders politiques traditionnels (Pape Diop, Khalifa Sall, Barthélémy Dias, Hadjibou Soumaré, Abdoul Mbaye, Bougane Guéye Dany, Mamadou Lamine Diallo…) rassemblés par leur volonté commune de freiner l’ascension de l’ovni politique Ousmane Sonko, grand pourfendeur du « système » et de la classe politique traditionnelle.

 

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Au soir du premier tour, le 24 février 2019, il est arrivé 2e, avec plus de 20 % des suffrages exprimés. Avec les autres candidats (Ousmane Sonko, Issa Sall et Madické Niang), il a élevé une protestation contre la victoire du président sortant au 1er tour. Le 28 février 2019, devant les caméras et les micros des médias du monde entier, il a contesté le résultat. À la question « qu’allez-vous faire face à cette situation ?», il a esquivé la réponse. Pourquoi ? Parce qu’il avait commencé, depuis la veille, à négocier des avantages contre son silence, par l’intermédiaire d’un guide religieux. Depuis ce jour, Macky Sall et Idrissa Seck n’ont pas cessé d’échanger coups de fil et enveloppes bourrées à l’insu de leurs états-majors politiques respectifs et des Sénégalais. Jusqu’à ce que cette vie souterraine éclate au grand jour ce 1er novembre 2020, où Idrissa Seck a été nommé président du Conseil économique, social et environnemental (Cese) et deux des cadres de son parti, promus ministres.

Idrissa Seck n’a, jusqu’à ce jour de sa nomination, pipé mot à ses lieutenants de ce deal politique vieux de plusieurs années. Au grand désespoir de Déthié Fall, son numéro 2 de l’époque, qui, le décret tombé, lui a lancé, la mine défaite et la voix décomposée : « Vous vous rendez compte, président ? Vous avez accepté d’être la quatrième personnalité de l’État, gâchant le gros travail que nous avons abattu toutes ces années pour faire de vous la première. »

C’est moi qui avais révélé à l’opinion sénégalaise les discussions en coulisses entre le président et son principal opposant de l’époque. Je vais en quelque sorte aggraver mon cas, en dévoilant cette vérité jusqu’ici inconnue du grand public : ces deux hommes politiques ont ficelé leur deal antérieurement à la présidentielle de 2019. Beaucoup de preuves, que j’ai pu rassembler sur le tard, en attestent. Je ne puis, toutefois, pas les divulguer au risque de cramer ma source. Tout au plus puis-je écrire que, quelques jours avant le démarrage de la campagne électorale précédant cette présidentielle, une importante personnalité, reçue au Palais, a

 

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proposé à son hôte de faire une médiation pour qu’Aïda Mbodj, emblématique figure politique féminine, le rejoigne. Réponse du président qui a douché son visiteur : « Laissez-la choisir librement le candidat à soutenir. Je ne veux pas qu’Idrissa pense que je cherche à mobiliser toute la classe politique contre lui. Nous sommes en bonne intelligence. » Ambiance…

Idrissa Seck est allé à la soupe de Macky Sall sur la base de calculs simples. D’abord, les enveloppes du Palais commençaient à se raréfier et il fallait bien continuer à entretenir un train de vie dispendieux. Ensuite, son parti, Rewmi, pourrait profiter de son retour au pouvoir pour disposer des moyens de financer sa massification. Enfin, Macky Sall, empêché de se présenter à la présidentielle de 2024 par la clause constitutionnelle de limitation des mandats, pourrait recourir à lui pour lui succéder afin qu’il lui assure ses arrières.

Macky Sall a invité Idrissa Seck autour du festin sur la base de calculs tout aussi froids. D’abord, il lui a privé de la place de chef de l’opposition qu’il lui avait promise au départ, l’a poussé à accepter la présidence du Cese pour l’enrôler de facto dans le régime et le rendre comptable du bilan de celui-ci. Ensuite, il voulait, avec la prise d’Idrissa Seck, capturer par des postes ministériels de jeunes loups aux dents longues : Malick Gackou, Déthié Fall, Elhadji Abdourahmane Diouf… Enfin, en enrôlant « Idy », le président croyait arriver à faire basculer les électeurs de celui-ci à Thiès, Tivaouane et Touba dans la majorité présidentielle. « Notre alliance regroupe 80 % de l’électorat », avait-il ainsi déclaré, dans l’euphorie des retrouvailles.

Tous les deux ont vu leurs calculs déjoués.

Macky Sall n’a eu, comme prise de guerre dans son gouver-nement, que des seconds couteaux. Malick Gackou, acolyte d’Idrissa Seck au cours des négociations précédant la formation du gouvernement, ayant un moment perdu le fil de ce que les deux se sont dit à son insu, a préféré jeter l’éponge. Idy s’est rabattu sur

 

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Dr Babacar Diop, professeur d’université, leader prometteur de Forces démocratiques du Sénégal (FDS/Les Guélewars) qui, à son tour, a refusé l’offre d’aller avec lui au festin du pouvoir.

Première déception, mais pas la dernière. Macky Sall s’est vite rendu compte que son nouvel allié, qui lui avait promis de le rallier avec tous les leaders de la « Grande alliance » (Malick Gackou, Pape Diop, Hadjibou Soumaré, Issa Sall, Madické Niang…), n’a rejoint le pouvoir qu’avec lui-même. Les élections locales et législatives qui se sont ensuivies ont démontré que le « mbourook soow » a eu l’effet d’une soustraction et non d’une addition : la défaite du camp présidentiel dans les fiefs de son désormais allié est encore plus cuisante qu’avant le ralliement de celui-ci.

Le mélange de lait et de pain est devenu d’autant plus aigre que l’invité désormais encombrant multipliait les paroles peu amènes sur le président, notamment dans le milieu maraboutique de Touba. Il est vrai qu’Idrissa Seck non plus n’a pas totalement trouvé son compte dans l’opération. Aux premières heures de l’alliance, un coup de fil de Macky à son frais émoulu partenaire, suite à une sortie critique contre le pouvoir du député Déthié Fall, a montré à Idy qu’il était devenu l’otage du régime. D’où la léthargie dans laquelle sont plongés depuis lors le leader de Rewmi et son parti.

Pire, Idrissa Seck, qui espérait s’arroger la place de dauphin en perspective de la présidentielle de 2022, s’est entendu répondre par Macky Sall : « Nous nous sommes retrouvés pour travailler ensemble au service du pays. Je ne discute avec personne des échéances futures. »

Loin des amabilités sous l’œil des caméras, le « mbourook soow » a un goût amer depuis plusieurs mois. Surtout après cette énième déception consécutive à la restauration du poste de Premier ministre : Idy, qui s’y voyait après des discussions avec le président, en a été finalement privé au profit d’Amadou Ba.

Manque de confiance, quand tu nous tiens !

 

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Pour ne rien arranger, Macky Sall s’est mis à retarder la réalisation d’une promesse qu’il avait faite à son allié et qui consistait à définitivement le sécuriser avec sa descendance (Lire ce terme trop sensible du deal dans le tome 2 du présent ouvrage).

En réaction sans doute à toutes ces désillusions, Idrissa Seck a fait fuiter son intention de lever des fonds pour financer sa campagne électorale en vue de la présidentielle de 2024. Puis, pour la première fois depuis des années, il a réuni, le 05 novembre 2022, à Thiès, une réunion du Secrétariat national de Rewmi qui a retenu « des rencontres du président avec les coordinations régionales sous forme de pôles, à compter du 06 novembre 2022 ; un recensement général des militants et responsables du parti au Sénégal et dans la Diaspora ; une animation planifiée du parti avec des séries de visites du président et des responsables dans toutes les collectivités territoriales ; la tenue d’une Convention nationale en février 2023. »

Si ceci n’est pas une remise en ordre de bataille des troupes, ça y ressemble fort. C’est limpide comme de l’eau de roche : Idrissa Seck compte demeurer une épine dans le pied de Macky Sall dont l’intention de briguer une troisième candidature lors de la présidentielle de 2024 se précise au gré des sorties de ses proches sur la question.

Position de principe ? Posture de négociation pour obtenir plus de postes et d’avantages au sein du régime ? Idrissa Seck ne cache pas, y compris dans ses discussions avec des pontes du pouvoir, son opposition à 3e candidature de son président d’allié. Lui qui, à la veille de la présidentielle de 2012, avait consulté un consti-tutionnaliste français sur la validité de la candidature d’Abdoulaye Wade, puis porté sa réponse négative au comité directeur du PDS, alors au pouvoir, pourrait réitérer ce coup.

Tout ce qui précède le prouve : Idrissa Seck et Macky Sall sont plus des adversaires cherchant à se neutraliser l’un l’autre que des alliés soucieux de se soutenir l’un l’autre. Leur alliance est un

 

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marché de dupes, une escroquerie intellectuelle, mais aussi et surtout une faute morale et symbolique qui leur a valu un énorme coût politique. Leurs retrouvailles se sont soldées par un échec électoral et un désastre politique. Elles sont parties pour finir dans les larmes, la douleur, le bruit et la fureur.

L’histoire comptera le « mbourook soow » parmi ces basses combinaisons politiciennes, soucieuses de tout sauf de l’intérêt général et de la salubrité du jeu politique, dont notre classe politique dénuée d’âme, calculatrice et pouvoiriste a le secret.

 

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Chapitre 19

 

 

Le problème Amadou Ba

 

Il y’a, entre Macky Sall et Amadou Ba, quelque chose comme un avis de tempête permanent. Les rapports entre ceux personnages nés la même année, mais qui ne se connaissaient pas et ne se sont rencontrés qu’à la faveur de leur collaboration au sein de l’État, suivent, à l’image de la météo, les caprices du temps, des vents, des températures… Tantôt réunis, tantôt séparés, tantôt collabo-rateurs proches, tantôt éloignés par un décret, ces deux hommes, qui ne s’aiment pas et ne se font pas mutuellement confiance, font, chacun de son côté, les efforts nécessaires pour ne pas atteindre le point de rupture. Ils ont été fatalement emmenés, plus d’une fois, à une cohabitation dictée par des situations politiques objectives.

Pourtant, rien, dans leurs passés respectifs, ne les prédisposait à cheminer si longtemps ensemble, au lendemain de la 2e alternance de l’histoire de notre pays. Pendant que, étudiant, Macky Sall militait dans les partis de gauche pour changer l’ordre établi, Amadou Ba, légitimiste, choisissait de faire l’Enam pour devenir un grand commis de l’État. Alors que le premier se retrouvait au PDS, suite à la chute du communisme, le second militait au sein du Parti socialiste, alors au pouvoir, sous la houlette d’Ousmane Tanor Dieng, l’un des hommes de confiance du président de la République de l’époque.

Alors que Macky Sall, dans la deuxième moitié des années 2000, banni du PDS, se positionnait par opposition à Abdoulaye

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Wade et à son fils, Karim Wade, Amadou Ba, lui, était actif au sein de la Génération du concret, mouvement créé par ce même Karim Wade, en guise de tremplin pour succéder à son père à la tête de l’État. Lorsque, en 2012, Macky Sall a accédé à la tête de l’État, Amadou Ba, qui avait eu l’intelligence d’appuyer tous les candidats, n’a pas été touché par les mouvements inhérents aux changements de régime. Il a conservé son poste de directeur général des Impôts. Et, fort de sa capacité à se positionner dans tous les régimes, sans doute cultivée par un fort instinct de survie (peu de gens savent qu’il a été conseiller municipal socialiste, puis cadre de la Génération du concret), il a très vite su tisser de très bons rapports avec le président nouvellement élu.

Le 02 septembre 2013, sans qu’on l’ait vu venir, il a été nommé ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, donc placé à la station la plus stratégique de la République. Très vite, le nouvel argentier de l’État, à qui beaucoup de fidèles du président reprochent d’avoir été positionné pour bénéficier de grands privilèges sans avoir jamais mouillé le maillot pour que Macky Sall arrive au pouvoir, a commencé à susciter de l’adversité au sein du régime. Abdoulaye Daouda Diallo, militant de la première heure du parti présidentiel, fidèle parmi les fidèles du président, propulsé, après la victoire, ministre du Budget puis ministre de l’Intérieur, ne cache pas son fait à celui en qui il voit un intrus au festin du pouvoir. D’autant que, Amadou Ba, alors directeur des Impôts, infligeait sanctions et tracasseries administratives à l’inspecteur des impôts qu’il était, parce qu’il militait à l’APR de Macky Sall, alors dans l’opposition. Le camp de ses détracteurs n’a cessé de s’étendre autour de Mahmoud Saleh, le très écouté et très stratégiste conseiller spécial puis directeur de cabinet du président.

Mais Amadou Ba a réussi, en dépit de remaniements au cours desquels il a toutes les fois échappé de peu, à tenir 5 ans, 7 mois et 3 jours à la tête du ministère des Finances. Il faut dire que l’homme a du coffre, de la ressource et des réseaux, dans tous les

 

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LE PROBLÈME AMADOU BA

 

sens de ces termes. Au Sénégal, cette démocratie d’opinion aussi clivante et polémique, Amadou Ba est l’un des rares hommes politiques à peu près accepté de tous, de tous les bords, compatible avec tous, partout… Sur le champ politique, pour donner un exemple extrême, il est le seul responsable de l’APR à pouvoir parler aux dirigeants de Pastef, le parti d’opposition ultra-radicale dirigé par le très extrémiste Ousmane Sonko.

Dans les familles religieuses, il est le chouchou partout. À Touba, il fut un fils pour Serigne Saliou Mbacké et occupe aujourd’hui dans le cœur de Serigne Mountakha Mbacké, l’actuel khalife de la confrérie mouride, la place d’un frère de sang. À Tivaouane, y compris sous ce magistère de Serigne Mbaye Sy Mansour, il est le plus aimé de tous les hommes politiques. Dans la famille Omarienne comme dans celle dirigeante du Daaka, à Madina Gounass, Amadou Ba est considéré comme un fils. Tout simplement.

Dans la presse, il est, sans contestation possible, l’homme politique qui compte le plus grand nombre de patrons de presse et de journalistes influents dévoués à sa cause.

Dans la société civile et les syndicats, il compte plus d’alliés que n’importe quelle autre personnalité publique au Sénégal.

Plus que réseauté, l’homme est tentaculaire. Il a fallu plusieurs années à ses détracteurs pour le déboulonner aux Finances, mais aussi une vaste, inlassable et efficace campagne de dénigrement pour convaincre Macky Sall que le grand argentier utilisait sa position stratégique pour travailler à se forger un destin présidentiel. N’importe qui limogé pour ce motif serait chassé du gouvernement avec armes et bagages. Sauf lui. Le président, soumis à d’intenables pressions, a été obligé de le caser à la tête d’un département régalien, le ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, le 05 avril 2019.

Le 1er novembre 2020, il a été de la fournée qui a emporté tous les barons du régime Macky Sall. Il a été éjecté en même temps

 

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que Mouhamadou Makhtar Cissé, Aly Ngouille Ndiaye, Oumar Youm, Mimi Touré, Mahammad Boun Abdallah Dionne, Maxime Jean Simon Ndiaye… Mahmoud Saleh avait réussi à convaincre le chef de l e ’ État, qui commençait déjà à nourrir l ’ idée d ’ une 3

candidature en 2024, qu’il lui fallait éloigner des leviers de commande, donc des outils de promotion politique, tous les membres de son gouvernement suspectés de profiter de cette position avantageuse de pouvoir pour se forger des atouts dans la conquête du pouvoir.

L’éloignement du pouvoir a offert une formidable opportunité aux détracteurs d’Amadou Ba pour l’accabler de tous les péchés d’Israël afin de lui forger une image de démon aux yeux de Macky Sall. « Amadou Ba a volé une quantité industrielle d’argent public qui est son trésor de guerre pour la future présidentielle », « Amadou Ba finance tous les médias qui attaquent le régime », « Amadou Ba finance toute l’activité politique d’Ousmane Sonko », « Amadou Ba active tout son réseau au sein des institutions financières internationales contre le Sénégal », « Amadou Ba est derrière tous les activistes qui dézinguent la politique économique et financière de l’État », « Amadou Ba pousse tous les leaders syndicaux à la grève pour créer le chaos dans le pays »… Une seule phrase n’a pas été servie au président à propos de son ministre limogé : « Amadou Ba a accouché ».

De toutes ces calomnies, celle qui a le plus retenu l’attention du « grand patron », aux yeux de qui ce grief passe pour être plus grave qu’une accusation de meurtre, c’est le soutien présumé à Sonko. Parce qu’il y’a eu un précédent grave dans les rapports entre Macky Sall et Amadou Ba au sujet d’Ousmane Sonko. Lorsque celui-ci, alors inspecteur des impôts, a dépassé toutes les limites du tolérable, rompant son obligation de réserve pour se laisser aller à des déballages tous azimuts, foulant du pied les principes de confidentialité et de secret professionnel régissant son métier, Macky Sall a préconisé sa radiation. Amadou Ba a émis une opinion différente, proposant que le turbulent fonc-

 

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LE PROBLÈME AMADOU BA

 

tionnaire soit gardé dans la Fonction publique, mais mis hors d’état de nuire, affecté à un poste où il n’aurait plus accès à des informations stratégiques. Sur ces entrefaites, certains boutefeux du régime ont convaincu le président que le ministre des Finances protégeait Sonko parce que ce dernier travaillait pour lui et, dans ce cadre, œuvrait à faire tomber le régime. L’opinion ne le sait pas, mais c’est le pistolet à la tempe qu’Amadou Ba a soumis à la signature du président de la République l’acte de radiation. Le temps les a aujourd’hui départagés. Le subordonné avait eu raison de dire à son supérieur qu’il allait, par cette décision radicale, faire du fonctionnaire à l’époque quasi-anonyme une victime susceptible de se transformer en un monstre. Sa prévision s’est totalement réalisée. L’inspecteur des impôts, devenu député après sa radiation, est aujourd’hui maire de Ziguinchor, tête de pont de la coalition de l’opposition qui a ôté sa majorité parlementaire au camp présidentiel, opposant numéro un au régime, pourfendeur radical du pouvoir, challenger le mieux placé pour se succéder à Macky Sall en 2024…

Le bras de fer autour de la radiation de Sonko et d’autres épisodes de cet acabit ont renforcé la défiance vis-à-vis de l’ex-grand argentier de l’État. Et intensifié les coups contre lui. Quoique patron politique de Dakar dans l’organigramme du parti présidentiel, il a été privé de candidature à la mairie de la capitale aux élections locales, puis de la position de tête de liste aux législatives. Il était parti pour ne plus être que député.

Un événement imprévu s’est produit le 12 septembre 2022. Privée de présidence de l’Assemblée nationale, Mimi Touré, tête de liste aux législatives de la coalition au pouvoir, a claqué la porte, cloué au pilori le népotisme familial du président dans le choix des hommes, matraqué les manœuvres du pouvoir pour une 3e candidature anticonstitutionnelle… Le Palais a été durement secoué. Le roi s’est retrouvé nu. Macky Sall ne pouvait plus se permettre, face à cette rébellion, de laisser dehors un ponte du régime du poids d’Amadou Ba. Voilà pourquoi il a été nommé

 

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Premier ministre, le 17 septembre 2022. Sa désignation était tellement inattendue qu’il l’a lui-même sue le jour même, deux heures avant qu’elle soit rendue publique.

Curieux paradoxe, ce Premier ministre, censé conduire une action urgente contre une sévère crise économique, est dénué du minimum de conditions pour remplir sa mission. N’ayant même pas de locaux pour accueillir son cabinet, il est obligé de travailler et de recevoir dans le salon exigu de la résidence officielle du Premier ministre, nichée sur une corniche à l’extrême bout de Dakar, cernée de toutes parts par des hommes en armes. Les ministres ne se pressent pas à sa porte, préférant aller prendre les instructions directement au Palais. D’ailleurs, ils ont interdiction de citer son nom à côté de celui du président. Au cours des cérémonies de passation de service suivant la formation du gouvernement et

des passages devant l’Assemblée nationale dans le cadre du vote de la loi de finances 2023, aucun ministre n’a évoqué le nom du Premier ministre.

Amadou Ba est isolé, entouré de forces de sécurité, placé sous haute surveillance dans tous les sens du terme… Aucun de ses faits et gestes n’échappe à Macky Sall qui l’a manifestement à l’œil. L’on ne se presse point pour terminer les travaux d’aména-gement de « La Maison Militaire », du nom de cette bâtisse blanche qui fait face au Palais et qui accueille les Premiers ministres qui se sont succédé depuis 2002. Pour pousser à l’extrême cette logique de containment, Macky Sall prive son Premier ministre de moyens suffisants pour travailler. Il lui a alloué, pour le compte de l’exercice 2023, un budget de 29,4 milliards, loin derrière les 48,3 milliards qui avaient été affectés à Mahammad Boun Abdallah Dionne au cours de l’exercice 2018 qui a précédé la suppression de la primature.

En dehors du manque de locaux, du retard dans la nomination des membres de son cabinet et de l’assèchement financier, le

 

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LE PROBLÈME AMADOU BA

 

Premier ministre fait face à une adversité qui ne va pas lui faciliter la tâche. À visage découvert, au nez et à la barbe du président, Mahmoud Saleh réunit au Palais de nombreuses personnalités du régime pour orchestrer le sabotage de l’action d’Amadou Ba à la tête du gouvernement.

Comme par hasard, la Cour des comptes, d’ordinaire si avare en confidences, a laissé fuiter, le 16 novembre 2022, un rapport qui dézingue la gestion de celui qui fut ministre des Finances en 2018. Des écarts de 200 milliards de francs CFA ont été révélés sur la gestion du budget de cette année, dont 73 milliards concernant les dépenses en matériels et 83 milliards au niveau des rubriques emprunts et dette publique.

Les coups pleuvent sur la tête du Premier ministre. Abdoulaye Daouda Diallo, fidèle parmi les fidèles de Macky Sall, délogé des Finances à la faveur de la nomination du nouveau Premier ministre et recyclé comme directeur du cabinet présidentiel, ne fait pas mystère de sa volonté de combattre celui qui a été choisi par son mentor mais en qui il continue de voir son adversaire déclaré depuis les Impôts. À un collaborateur proche du président, il a lancé, début novembre 2022, certainement pour faire passer le mot : « Si c’est cela que le patron veut, il n’a qu’à y aller ; il va voir les conséquences. »

Le 17 octobre 2022, Abdoulaye Diouf Sarr, l’ancien ministre de la Santé, candidat malheureux du pouvoir à l’élection à la mairie de Dakar, a menacé de quitter le parti présidentiel depuis son fief de Yoff. Sans le dire, il s’opposait ainsi à la nomination du nouveau Premier ministre. Diouf Sarr considère que Macky Sall n’avait pas le droit de nommer celui qui lui a fait perdre la commune de Dakar par un sabotage mûrement orchestré. À maintes reprises, au cours des jours précédant les élections locales, Abdoulaye Diouf Sarr a appelé Macky Sall pour lui dire ceci : « M. le président, nous allons perdre l’élection du fait de sabotages venant de notre camp. Amadou Ba neutralise notre

 

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avancée dans tout Dakar en nous retirant des soutiens et en créant des listes parallèles. Rien qu’aux Parcelles Assainies, il en a créé huit. Si nous perdons Parcelles, l’élection sera compromise pour nous. » Voilà pourquoi il ne comprend pas que le président ait promu celui-là même qui, à l’en croire, a saboté sa campagne électorale et contribué à faire tomber Dakar dans l’escarcelle de l’opposition.

Le Premier ministre est sur un terrain miné, dans la ligne de mire de plusieurs tireurs embusqués. Ce sera un miracle s’il survit dans cette hostilité jusqu’à la prochaine présidentielle. D’autant qu’un incident est venu aggraver l’état de ses rapports suffisamment compliqués avec le président. Macky Sall a appris qu’Amadou Ba préparait activement sa candidature à la présidentielle de 2024. Et que, dans ce cadre, il avait eu à prendre langue avec beaucoup de personnalités sénégalaises de l’intérieur et de la diaspora. Il avait même réussi à convaincre Karim Wade, avec qui il a milité au sein de la Génération du concret, de le soutenir. D’ailleurs, grande fut la déception du fils d’Abdoulaye Wade d’apprendre que celui à qui il avait promis son soutien a tourné casaque pour se retrouver Premier ministre de Macky Sall !

Le président est d’autant plus sidéré que cet épisode complique les négociations avec le PDS pour fusionner les groupes parlementaires Benno Bokk Yaakaar et Wallu Sénégal. Déjà qu’étaient un vrai casse-tête les mises à l’écart exigées de Oumar Sarr, de Pape Diop et de quelques autres qui avaient trahi Wade, le cas Amadou Ba vient presque tout gâcher !

Que tramaient Karim Wade et Amadou Ba dans le dos de Macky Sall ? Quels sont les termes de ce qui s’annonçait comme un accord électoral ? Quel est le sort réservé à Macky Sall et aux siens dans ce schéma ? Autant de questions qui ajoutent des étincelles et des détonateurs à un cocktail déjà très explosif.

 

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Chapitre 20

 

 

La tache noire d’une 3e candidature

sur l’histoire du Sénégal

 

« Je vous dis, moi, que mon nom sera évoqué dans tout, sauf dans une histoire de 3 e mandat », avait assuré Macky Sall, en 2017, en conclusion d’une sortie médiatique pour couper court à un débat qui agitait le landerneau politico-médiatique sur l e ’ éventualité qu ’ il brigue une 3 candidature en 2024. Il faut dire que le président de la République, pour avoir inspiré l’article 27 lors de la réforme constitutionnelle de 2016, connaît mieux que quiconque ce que ce texte lui permet et ne lui permet pas. Dans le projet initial, la première mouture qui lui avait été présentée contenait un article 27 ainsi libellé : « La durée du mandat du président de la République est de 5 ans. Nul ne peut exercer plus de deux mandats. » C’est Macky Sall lui-même qui a demandé que le 2 e alinéa soit ainsi rédigé : « Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. » Devant témoin, en présence de Maxime Jean Simon Ndiaye, puissant ministre de l’époque, Ismaïla Madior Fall lui a dit : « Si vous ajoutez cet adjectif à la fin, cela voudra dire que votre mandat actuel sera comptabilisé et que vous ne pourrez faire qu’un seul autre quinquennat. » Le président lui a répondu : « Je le sais. Je n’entends pas m’éterniser au pouvoir. Je compte, après deux mandats, transmettre démocratiquement le pouvoir. D’autres choses m’attendent. Je peux servir à un autre niveau. »

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Depuis, beaucoup d’eau de la Seine a coulé sous le pont Mirabeau… Réélu en 2019, il a commencé par instruire ses collaborateurs de se concentrer sur leur travail et de s’abstenir d e ’ évoquer cette question de la 3 candidature. Mais, le fait est notoire pour être signalé, il n’a, en application de cette interdiction, sanctionné que ceux d’entre eux qui, comme Sory Kaba, Moussa Diop et Moustapha Diakhaté, ont déclaré sa candidature en 2024 irrecevable au regard de la Constitution. Les autres qui, comme Cheikh Oumar Anne et Mahmoud Saleh, ont déclaré que le président était fondé à briguer une autre candidature, ont été confortés dans leur position voire promus. Même le très sanguin Alioune Dembourou Sow, député de Ranérou-Ferlo, qui a asséné que tous les opposants à une nouvelle candidature de Macky Sall doivent être effacés à la machette, a continué à couler une paisible impunité, au nez et à la barbe des lois de la République !

Autant d’indices graves et concordants, pour emprunter l’expression au jargon pénal, qui montrent que Macky Sall pensait à 2024 chaque matin en se rasant… Après enquête, il est établi que l’actuel locataire du Palais pense à prolonger son bail depuis sa réélection, en février 2019. En août 2020, il a, dans le plus grand secret, écrit au Conseil constitutionnel pour lui poser cette question : « Au regard de notre Constitution, puis-je briguer la candidature à la présidence de la République en 2024 ? ». Le Conseil constitutionnel lui a répondu, en substance : « Oui, vous pouvez. »

Depuis cette réponse, Macky Sall a mis en place, dans le secret de sa conscience, une stratégie aussi réfléchie que froide pour éliminer un à un les obstacles qui se dressent sur le chemin vers sa deuxième réélection. Pour ce faire, il a inscrit sur son tableau de bord quatre grands chantiers : sécuriser la recevabilité de la 3e candidature, convaincre l’Étranger, rallier les chefferies maraboutiques à sa position, éliminer les obstacles à une victoire électorale.

 

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LA TACHE NOIRE D e ’ UNE 3 CANDIDATURE SUR L’HISTOIRE DU SÉNÉGAL

 

Au titre du premier chantier, il a pris une option radicale : nommer, à la tête du Conseil constitutionnel, Badio Camara, un « fidèle », pour ne pas utiliser une autre terminologie irrespectueuse de l’indépendance de l’institution judiciaire, et lui accorder une prolongation de deux années de sa période d’activité afin qu’il puisse officier en 2024 avant de faire valoir ses droits à une pension de retraite. Avec cet « homme de confiance » à la tête de la juridiction chargée de dire qui a le droit d’être candidat, il n’y a pas l’ombre d’un doute que, non seulement Macky Sall sera sur les starting blocks, mais qu’également tout candidat qu’il ne souhaite pas affronter sera recalé par le biais du parrainage ou par quelque argutie juridique.

Sur le deuxième chantier, le futur candidat ne s’est pas limité à tenter de convaincre les présidents français, Emmanuel Macron, et américain, Joe Biden, qu’il est nécessaire, pour sauvegarder la sécurité du Sénégal et donc les intérêts de ses alliés, qu’il conduise le pays vers l’ère pétrolière et gazière, à l’abri de toute incertitude et de toute aventure aléatoire. Il a, au surplus, pour faire valoir ses positions, recruté des hommes politiques français comme Jack Lang pour parler en ses lieu et place, ainsi que des personnalités occidentales comme l’ancien Premier ministre britannique, Tony Blair, puis engagé des cabinets de lobbying américains comme Mercury Public Affairs de Kirjas Global.

Au secrétaire d’État américain, Anthony Blinken, de passage à Dakar, en novembre 2021, il a servi une réponse fort nuancée à la question sur son éventuelle 3 e candidature : « Je n’ai pas encore la tête à une nouvelle candidature. De toute façon, je ne ferai rien de contraire à la Constitution. »

Aura-t-il l’onction des dirigeants occidentaux ? Une seule certitude : le Quai d’Orsay et le Département d’État sont, jusqu’au moment où ces lignes sont écrites, sceptiques sur sa capacité à garder le pouvoir sans que le pays se casse. Les événements de

 

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mars 2021, qui ont vu des jeunes pro-Sonko braver les forces de l’ordre jusqu’à leurs derniers retranchements, sont passés par là…

Macky Sall a réussi certes à convaincre la France qu’Ousmane Sonko est un homme à combattre, un anti-français primaire, entouré d’ « affreux » activistes comme Guy Marius Sagna, leader du mouvement « xénophobe » Frapp France Dégage. Il est également parvenu à faire entrer son principal adversaire dans la liste des dangereux terroristes islamistes à surveiller par le Département d’État américain. Il a enfin réalisé la performance de faire ficher le leader de Pastef comme cible prioritaire dans les carnets du puissant lobby pétrolier et gazier mondial, étant décrit comme celui qui veut remettre en cause leurs intérêts dans le pétrole et le gaz sénégalais.

Pour autant, si Sonko est accablé de tous les péchés d’Israël, ces puissances étrangères ne veulent pas sa mort à tout prix. Le Sénégal est « zone d’influence symbolique en Afrique ». Les Occidentaux ne veulent pas qu’il se casse.

Sur le troisième chantier, Macky Sall a lancé une grande offensive de charme en direction des guides des principales confréries religieuses. Joignant le geste aux paroles affectueuses, il a mené de gros chantiers d’autoroutes menant aux capitales des confréries : Touba, Tivaouane, Kaolack… Voici ce qu’il a dit à chacun de ces guides religieux : « Je sollicite vos prières pour que le Sénégal soit toujours en paix. Et surtout dans de bonnes mains. Or, certains opposants, qui appellent tous les jours à la violence et cachent leur appartenance au salafisme, ne me rassurent pas. Le moment venu, je demanderai au Conseil constitutionnel, qui valide les candidatures, son avis sur la mienne. Si cet organe habilité me dit que je peux me présenter, je viendrai, avant de prendre une décision, recueillir votre avis et vos prières. »

Sur le dernier chantier, l’élimination de tous les présidentiables susceptibles de lui barrer la route, Macky Sall a commencé le nettoyage par son propre camp. Il a été aiguillonné dans cette

 

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direction par son conseiller Mahmoud Saleh, expert en combinaisons et montages politiciens. En seul jour, ce 1er novembre 2020, il a profité d’un remaniement ministériel pour limoger toutes les fortes têtes de son régime auxquels on prêtait des ambitions : Amadou Ba, Aly Ngouille Ndiaye, Mouhamadou Makhtar Cissé, Oumar Youm, Mahammad Boun Abdallah Dione… Mais aussi Aminata Touré dite Mimi, limogée de la présidence du Conseil économique, social et environnemental (Cese) pour faire d’une pierre deux coups : l’éloigner des manettes du pouvoir pour l’affaiblir et réduire ses chances dans la course vers la future présidentielle ; caser à sa place un opposant pour le discréditer, lui faire porter en 2024 le bilan du régime et donc lui dénier toute possibilité de constituer une alternative. Idrissa Seck, à l’époque opposant n°1, arrivé deuxième à la présidentielle de 2019 avec plus de 20 % des suffrages exprimés, a été nommé président du Cese sous la clameur populaire, à la grande surprise de Sénégalais surpris et écoeurés par cette nouvelle transhumance des vaches maigres de l’opposition vers les prairies vertes du pouvoir. Cet événement a marqué la fin de toute ambition d’Idy en perspective de 2024 et le début d’une chute vertigineuse de sa cote de popularité au sein de l’opinion publique. D’autant que ce politicien dans tous les sens du terme avait déclaré qu’il ne pourrait plus être, tout le reste de sa carrière politique, que maire, député ou président de la République, mais plus jamais titulaire d’un poste auquel il serait nommé.

Idrissa Seck out, tout comme les têtes qui dépassent dans son propre camp, Macky Sall a raté de peu de neutraliser un autre présidentiable, Malick Gackou, qui, à la dernière minute, a échappé à l’entrée au gouvernement à cause de problèmes de rétention d’informations. En recrutant les leaders qui avaient pris part au dialogue politique (Idrissa Seck, Oumar Sarr…), le très politique locataire du Palais a enterré des revendications de l’opposition qui auraient compliqué sa victoire en 2024 : la désignation d’un chef de l’opposition, l’institution du bulletin unique, le changement du

 

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mode de désignation des membres de la Commission électorale nationale autonome (Cena), la réforme de l’implication de l’administration déconcentrée dans le processus électoral, la nomination d’un ministre consensuel chargé des Élections à côté du ministre de l’Intérieur… Une fois casée sur des strapontins dans l’appareil d’État, l’opposition qui était représentée au dialogue n’a plus reparlé de ces réformes pourtant indispensables au perfectionnement du processus électoral et à l’affermissement de la démocratie sénégalaise.

Toujours sur le chantier de l’élimination de ses adversaires potentiels, Macky Sall a orchestré une dure stratégie pour « contenir » Malick Gackou : mise à mort de sa société par un redressement fiscal de 11 milliards de nos francs, encerclement de sa sphère d’influence par l’ouverture d’une ambassade en Pologne, neutralisation de ses soutiens financiers en Europe de l’Est…

Continuer : partie 2 sur 2