Marécages (Les)

Lansdale R. Joe · Chapitre 10 sur 26

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Marécages (Les)

Deuxième Partie

 

 

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9

 

Le temps devint froid et piquant. Les feuilles commencèrent à tomber. Je me souviens que cet automne-là, Tom et moi, on descendait souvent jusqu’à la Sabine, on ramassait celles qui avaient la forme d’un bateau, on les mettait à l’eau et on regardait le courant les emporter.

Là, à présent, allongé sur mon lit, dans cette maison de retraite, je repense à ces minuscules navires qui voguaient merveilleusement sur cette rivière bordée de grands arbres dont les ramures généreuses jetaient des ombres sur sa surface ondoyante, et je voudrais bien être là-bas de nouveau, ou redevenir tout petit et embarquer sur une de ces feuilles pour me laisser glisser sur le courant…

Hélas, aujourd’hui, toutes ces magnifiques forêts ont disparu sous les assauts des tronçonneuses et elles ont cédé la place à des parkings et des stations-service, des immeubles et des antennes paraboliques.

La rivière est toujours là, mais les marais ont été asséchés. Les alligators qui n’ont pas été massacrés se sont tirés ailleurs. Les oiseaux ne sont plus aussi nombreux et c’est triste de les voir survoler le béton où s’inscrivent leurs ombres minuscules.

Les reliques de l’ancienne vie sauvage sont affreuses. Opossums et ratons laveurs fouillant les poubelles. Écureuils se nourrissant aux mangeoires automatiques. Cerfs abrutis traînant le long de la nationale ou mâchonnant le maïs distribué par les viandards.

Les anciens marécages ne sont plus que des aires de béton brûlées par le soleil. Ces lieux n’ont plus aucun mystère. Les saisons ne sont plus aussi visibles. Tous les mois sont identiques, hormis les variations de température.

Dans le temps, c’était autre chose. Cette époque de l’année, l’automne, était ma préférée. Des journées tièdes et des nuits fraîches. Des forêts sombres et une rivière tourbillonnante. Des feuilles de diverses couleurs. Une lune dorée.

À chaque Halloween, il y avait en ville une petite fête pour les enfants et tous les adultes qui voulaient y participer. Elle était organisée par Mme Canerton, la veuve qui s’occupait de la bibliothèque informelle. Ça se passait chez elle.

Les femmes apportaient des plats qu’elles avaient cuisinés. Du poulet frit, des haricots, des saucisses. Du pain de maïs et des sandwiches. De l’écureuil et des boulettes de pâte. Des sauces à la viande et de la purée. Des tartes au potiron, aux fruits et à la patate douce.

Les hommes venaient avec un peu d’alcool pour mélanger aux boissons. Les enfants se fabriquaient parfois des costumes de fantôme avec des draps et des oreillers. Les plus grands s’éclipsaient en douce jusqu’à West Street pour barbouiller les fenêtres avec du savon.

Papa nous conduisit en ville en voiture. Quand on entra dans la salle de séjour où étaient installées les tables, Mme Canerton, qui était entourée d’hommes mariés et de célibataires, se précipita vers moi avec une énergie que je ne lui connaissais pas. Son chignon était un peu défait. Une mèche châtain caressait sa joue et une autre son long cou. Sa robe blanche, au col décoré de fleurs rouge sang, lui allait très bien – et aux endroits qu’il fallait. J’imagine, aujourd’hui, que ce vêtement était considéré comme parfaitement décent : il révélait peu de choses, mais en suggérait beaucoup.

— Comment va mon lecteur préféré ? me demanda-t-elle.

— Très bien, dis-je.

Ce jour-là, je compris que Mme Canerton n’était pas seulement une veuve, mais que, comme ma mère, c’était une belle femme. Et, en effet, elle était magnifique lorsqu’elle flotta vers moi à travers la pièce dans sa robe blanche à fleurs.

Le fait qu’elle abandonna brusquement tous ces hommes – dont Cecil – pour venir à ma rencontre me donna l’impression d’être quelqu’un de spécial. Je me rendis compte qu’ils étaient tous plus ou moins jaloux qu’elle ait décidé de me consacrer un peu de son temps.

Elle m’entraîna dans un coin de la pièce et me fit asseoir dans un fauteuil de velours rouge. Elle s’installa à côté de moi sur une chaise en bois et tendit le bras vers sa bibliothèque.

— Tu as lu Washington Irving ? me demanda-t-elle.

Je lui répondis que non. Je me surpris à contempler ses yeux bleus, sa peau de porcelaine et ses lèvres charnues.

Je lui avouai ensuite que je ne savais même pas qui c’était.

— Eh bien, tu devrais. Et tu vas le connaître pas plus tard que maintenant. J’ai ici un roman qui te plaira. C’est l’histoire du Cavalier Sans Tête. Comme vous n’allez pas beaucoup à l’école, il faut que Tom et toi vous tentiez de vous instruire. Au moins avec de bons livres. Je viendrai te voir dans quelques jours et tu devras l’avoir fini. Je t’en apporterai d’autres.

— Merci, m’dame.

J’étais content qu’elle me prête ce bouquin, mais tous mes copains jouaient dehors et j’avais envie de les rejoindre. Pour rigoler avec eux, mais aussi pour échapper à Mme Canerton. Je me sentais tout drôle. Elle avait approché son visage du mien et son haleine était douce comme une tarte aux pêches juste sortie du four. J’avais chaud et ça me démangeait de partout.

Les hommes voulaient la récupérer. Cecil s’approcha, m’adressa un clin d’œil, et lança :

— T’essaies de me voler ma copine ?

Il portait un costume noir amidonné, lustré aux coudes et aux genoux, une chemise blanche et une cravate noire fatiguée.

— Non, monsieur, dis-je.

— Oh, c’est idiot, murmura Mme Canerton, je ne suis pas votre copine, Cecil.

— Et voilà, insista-t-il, en me jetant un faux regard mauvais. Tu l’as fait. Tu m’as piqué ma nénette ! Harry, je crois qu’on va devoir se battre en duel demain à l’aube. Aux sabres. Le vainqueur aura Louise.

Jusque-là, il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’elle avait un prénom.

— Arrêtez vos imbécillités ! le gronda Mme Canerton, mais c’était évident qu’elle aimait ça.

À cet instant, doc Taylor nous rejoignit, il se glissa entre Cecil et moi, et toucha le bras de notre hôtesse :

— Je vais vous dire à qui appartient cette femme : à moi !

Ils rirent tous les trois et s’éloignèrent vers les autres hommes qui, avant mon entrée, faisaient cercle autour de Mme Canerton. Au fond de la pièce, plusieurs jolies femmes bien habillées observaient le petit groupe en fronçant les sourcils, et je me souviens avoir entendu un peu plus tard ce jour-là, à l’épicerie-bazar, l’une d’elles murmurer que « c’était scandaleux de voir tous ces types faire la cour à Mme Canerton » et qu’elle « aurait dû avoir honte », mais je compris que ces réflexions étaient le fruit de la frustration.

J’allai retrouver ma mère et lui confiai mon livre. Elle était à la cuisine, assise avec les autres invitées autour de la table débordant de victuailles, pour une « soirée entre filles », comme elle disait.

Lorsque je retournai dans le salon, je vis doc Stephenson avachi dans un fauteuil, l’air soûl. Je ne l’avais pas remarqué en arrivant, mais je le répète, je n’avais pas tellement regardé autour de moi, distrait que j’étais par Mme Canerton.

Doc Stephenson me jeta un bref coup d’œil, et son visage se ferma encore davantage. Je pensai qu’il en voulait toujours à mon père. Puis Mme Canerton passa comme une flèche, avec Cecil qui la suivait tel un petit chien, et les autres hommes sur ses talons, Taylor en tête. Du coup, Stephenson cessa de m’observer pour s’intéresser à notre hôtesse qui accueillait de nouveaux invités à la porte. Impossible de savoir s’il la regardait avec intérêt ou mauvaise humeur.

Je me rendis compte alors qu’aucun des hommes présents dans cette pièce ne la quittait des yeux, comme des oiseaux protégeant leur nid.

Je sortis retrouver mes copains.

La nuit était douce, sans le moindre moustique, illuminée par les lucioles ; une multitude de grillons chantaient. On fit une partie de cache-cache. Pendant qu’un garçon comptait, tout le monde alla se planquer. Je me glissai sous la maison de Mme Canerton, et rampai sur les coudes et les genoux jusque sous la véranda de devant, espérant que maman ne me gronderait pas trop quand elle verrait l’état de mes vêtements.

J’étais à peine installé que Tom me rejoignit. Je ne m’étais pas déguisé, mais elle, elle avait son costume de fantôme, une vieille taie d’oreiller blanche avec deux trous pour les yeux.

— Hé ! murmurai-je. Cherche-toi une autre place !

— Je ne savais pas que tu étais là. C’est trop tard pour changer, maintenant.

— Alors ferme-la, dis-je.

Au bout d’un moment, on vit des chaussures et des jambes de pantalon s’approcher des escaliers. C’étaient les hommes qui étaient-restés dans la cour pour fumer. Ils revenaient sur la véranda pour bavarder. Au passage, je reconnus les bottes de mon père. Il y eut pas mal de mouvements au-dessus de nous, puis les grincements de la balancelle et les grattements des pieds des chaises. Finalement, j’entendis Cecil qui demandait :

— Elle est morte depuis combien de temps ?

— Deux semaines, peut-être, répondit papa. C’est difficile à dire. L’eau et la tornade n’ont pas vraiment arrangé son corps.

— C’est quelqu’un qu’on connaît ?

— Une prostituée, expliqua mon père. Janice Jane Willman. Elle vivait du côté des bastringues, à l’extérieur de Pearl Creek. Sans doute qu’elle a ramassé le client qu’il ne fallait pas. Elle a fini au fond de la rivière.

— Comment as-tu découvert son identité ?

— Je l’ai emmenée à doc Tinn et au révérend Bail pour qu’ils l’examinent.

— Comment savais-tu qu’elle était de là-bas ?

— Je n’en savais rien. Mais ils connaissent tout le monde ou presque. Les prostituées noires travaillent dans ce coin-là, pour des raisons évidentes. Ils l’ont identifiée tous les deux. Doc Tinn l’avait soignée pour certains problèmes féminins et le révérend avait tenté de sauver son âme, bien sûr.

— Je ne savais pas que les nègres avaient une âme… (Cette voix ne m’était pas étrangère. C’était le vieux Ethan Nation. Il se montrait partout où il y avait à manger et à boire, mais il n’apportait jamais rien.) Et une négresse en moins, ça ne fait de mal à personne.

— Elle n’était pas noire, dit mon père. Elle avait un peu de sang blanc. Une mulâtresse. Encore que ça ne fasse pas une grande différence.

— Ça ne signifie rien, en effet, répliqua Nation. Une seule goutte de sang noir te transforme en nègre. Si tu chies sur une berge enneigée, la neige est foutue : au départ, elle pouvait être aussi blanche qu’elle voulait et à l’arrivée, on la fera pas fondre pour la boire.

— Tu as une idée de qui a fait ça ? demanda Cecil. Une piste ?

— Non.

— Et merde, c’est une négresse ! (Nation, encore.) Ce gars-là aurait préféré une femme blanche. Et croyez-moi, ça va se produire si vous ne chopez pas ce fils de pute ! Un négro a toujours envie de se payer une Blanche si y’a moyen. Hé, ça vous plairait pas, si vous étiez chocolat ? Une Blanche, c’est du premier choix pour ces gens-là.

— Ça suffit ! grogna papa.

— Je dis que ça va se produire, constable. C’est encore rien, juste des histoires entre nègres, mais il finira par s’en prendre à une Blanche.

— Je ne vous comprends pas, dit mon père. Vous pensez que c’est convenable quand des Noirs tuent des Noirs…

— Ouais.

— … et vous vous en foutez, si on ne fait rien pour ça. Mais voilà que maintenant vous me dites qu’il faut attraper cet assassin parce qu’une Blanche risque d’y passer. Qu’est-ce que ça signifie ?

— Simplement que les nègres, c’est pas une grosse perte.

— Et si le meurtrier était un Blanc ?

— Ça ne serait toujours pas une grosse perte, cracha M. Nation. Mais on va découvrir que le coupable est un nègre. Croyez-moi. Et toute cette boucherie finira par ne plus concerner seulement les Noirs.

— J’ai entendu dire que tu soupçonnais quelqu’un, intervint Cecil.

— Pas vraiment, avoua papa.

— Un Noir, il paraît, insista Cecil.

— J’en étais sûr ! s’exclama Nation. Un salopard de nègre !

— J’ai arrêté quelqu’un pour l’interroger, c’est tout.

— Où est-il ? demanda Nation.

— Vous savez quoi ? dit mon père. Je crois que je vais m’offrir une part de cette tarte.

Le plancher de la véranda craqua, la moustiquaire s’ouvrit, et on entendit un bruit de pas dans la maison.

— Amoureux des nègres ! cria Nation.

— Ça suffit, fit Cecil.

— C’est à moi que tu parles, mon pote ? dit Nation.

— Exactement. Et je viens de dire que ça suffisait.

Il y eut un bruit de course sur la véranda, et soudain on entendit une bagarre et M. Nation s’écrasa sur le sol devant nos yeux. On le vit à travers les interstices des marches. Il regarda dans notre direction, mais je ne crois pas qu’il nous repéra. Il faisait sombre, sous la maison, et il avait d’autres soucis. Il se releva rapidement, sans ramasser son chapeau, puis la moustiquaire battit de nouveau, et papa lança :

— Ethan, ne revenez pas ici. Rentrez chez vous.

— De quel droit me parlez-vous comme ça ? répliqua Nation.

— Je suis le constable, et si vous remontez sur cette véranda et que vous faites la moindre petite chose qui me dérange, je vous arrête.

— Vous et qui d’autre ?

— Moi tout seul.

— Et lui ? Il m’a frappé. Vous êtes de son côté parce qu’il vous a soutenu.

— Je suis de son côté parce que vous êtes une grande gueule et que vous emmerdez tout le monde. Vous buvez trop. Rentrez chez vous et piquez un roupillon, Ethan. Évitons que cette histoire ne dégénère.

M. Nation ramassa son chapeau et grommela :

— Vous me prenez de haut, n’est-ce pas ?

— C’est inutile de débattre de ce genre d’idioties, répliqua mon père.

— Faites attention à vous, amoureux des nègres ! cria Nation.

— Je ne veux plus vous voir à mon salon de coiffure, siffla papa entre ses dents.

— J’en ai pas l’intention, amoureux des nègres !

Là-dessus, M. Nation lui tourna le dos et s’éloigna.

— Cecil, tu parles trop, dit mon père.

— Oui, je sais, répondit Cecil.

— Bon, j’étais sur le point d’aller chercher une part de gâteau… Et quand je reviens, on essaie de discuter d’autre chose ?

— Ça me va, répondit quelqu’un.

J’entendis la moustiquaire s’ouvrir de nouveau. L’espace d’un instant, je pensai qu’ils étaient tous rentrés, et puis je me rendis compte que papa et Cecil étaient toujours là, au-dessus de nous.

— Je n’aurais pas dû te dire une chose pareille, fit papa.

— Pas de problème. Tu as raison. Je cause toujours trop.

— Moi aussi. Je n’avais pas le droit de te raconter que j’avais un suspect. Et j’aurais dû te demander de garder ça pour toi. Bon sang, quel foutu policier je fais ! Je pense que j’ai dit ça pour me vanter. De quoi, j’en sais rien… Pour me donner l’impression d’être vraiment sur l’affaire, peut-être.

— N’empêche que j’aurais dû la fermer, murmura Cecil.

— Oublions ça. Et merci d’avoir boxé Nation. Tu ne me devais rien.

— J’ai fait ça parce que je le devais à lui. Ton suspect, Jacob, tu crois que c’est le coupable ?

— Non.

— Il est libre ?

— Pour le moment. J’ai dû le relâcher et veiller à ce que personne ne soit au courant.

— Je suis désolé, Jacob, je te promets.

— Pas de problème. Allons goûter à cette tarte.

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