Marécages (Les)
Chapitre 19
Au cœur de ce sombre déluge qui roulait sur nous, mémée perdit la route de vue et on se retrouva en train de foncer droit vers la forêt. Tout à coup, les arbres semblèrent bondir vers nous.
Le temps qu'elle réalise son erreur, on dérapait sur l'herbe et la boue. La voiture se mit en travers, glissa doucement comme sur une plaque de verre graisseuse et son arrière vint s'arrêter doucement contre un sycomore.
— Et merde !
Elle essaya de se dégager, mais plus les pneus patinaient, plus ils s'enfonçaient dans la boue.
— On est coincés, Harry. Va falloir continuer à pied.
— D'accord, mémée. Je vais chercher papa pour qu'il nous tire de là.
— C'est moi qui nous ai fichus dans ce pétrin. Je suis tout à fait capable de marcher aussi et de me mouiller « avec toi.
— Tu n'es pas obligée.
— Je sais, mais j'ai décidé. La perspective de rester assise ici à t'attendre ne me dit rien. Regarde sous le siège, là.
J'obéis, J'en sortis une boîte en bois d'assez bonne taille, fermée par un loquet.
— Ouvre-la, dit-elle. Voyons ce que j'ai là-dedans.
Elle contenait une lampe torche, un petit revolver, une trousse de premiers secours, des allumettes, une boîte de cartouches de calibre.32 et une fusée routière.
— C'est toi qui la trimballes, dit mémée.
Je refermai la boîte, on sortit de la voiture et on s'éloigna. Il pleuvait comme vache qui pisse et bientôt la pluie se changea en grêle. De la grêle au milieu de l'été ! Elle nous frappait avec une telle violence qu'on s'engagea sur un sentier qui quittait la route pour s'enfoncer dans les bois, dans l'espoir que les arbres nous protégeraient un peu.
Il faisait très sombre et l'air était brouillé par ce déluge, mais je compris bientôt qu'on se dirigeait vers le Swinging Bridge. Je prévins ma grand-mère.
— Dans ce cas, on est tout près de la cabane de Mose, répondit-elle. On peut toujours s'y abriter.
J'y réfléchis une seconde. Je me souvenais de sa maison assiégée par tous ces gens venus le lyncher. Et du chêne proche où ils l'avaient pendu. Je n'avais aucune envie d'aller là-bas, mais cette grêle ne nous laissait guère le choix.
Quand on quitta l'abri des arbres et qu'on pénétra dans la clairière qui descendait jusque chez Mose, la grêle s'abattit sur nous comme si elle essayait de nous enfoncer dans le sol. Elle me donnait de grands coups sur la tête. La pluie me glaçait jusqu'aux os. À présent, il faisait aussi noir qu'en pleine nuit. Mémée sortit la lampe torche de notre boîte et on l'utilisa pour gagner la cabane. On s'engouffra à l'intérieur par la porte entrouverte. Un raton laveur, surpris, fit un bond en arrière en sifflant.
Mémée me colla contre le mur et libéra le passage vers la sortie, mais l'animal refusait de s'en aller. Alors, elle le poussa dehors avec une chaise. Il disparut dans la pluie et la grêle. Je me sentis presque triste pour lui.
Mémée bloqua la porte d'entrée avec la barre de bois, puis fit le tour des lieux en éclairant de sa lampe. L'endroit était sens dessus dessous. Les rares vêtements de Mose étaient éparpillés. De la farine, quelques boîtes de conserve et des bocaux brisés jonchaient le sol. Je ne savais pas si c'était la foule qui avait fait ça, ou des animaux, après la mort de Mose.
Par terre, à côté d'un bocal cassé dont le contenu avait pourri, je vis la photo d'une Noire dans un cadre. Fichée sur un côté de celui-ci, coincée par-dessus, il y avait un autre cliché – le fils de Mose, pensai-je, qui était parti et n'était jamais revenu. Les couleurs étaient presque effacées. Il paraissait avoir dans les onze ans. Quand je l'étudiai de plus près, je m'aperçus que c'était un garçon blanc découpé dans un catalogue Sears and Roebuck, dont les traits avaient été colorés au crayon noir. Je ne compris pas ce que cela signifiait. Et je ne le sais toujours pas aujourd'hui. La femme avait la peau très foncée et son visage n'était pas particulièrement reconnaissable. Je posai le cadre sur la table.
Dans un angle de la pièce se trouvait un sommier en bois, un matelas et quelques couvertures.
— Ça pue ici, grommela mémée.
— Eh bien, Mose n'y est pour rien, protestai-je. Ça ne sentait pas comme ça quand il habitait là.
Mémée passa son bras autour de mes épaules.
— Je sais, Harry.
La tempête se déchaînait de plus belle. Au-delà des deux fenêtres de la cabane, la foudre déchirait l'obscurité.
— Je suis épuisée et vraiment gelée, Harry, dit Mémée. On va devoir attendre un petit moment. Je vais m'allonger. Y a de la place pour deux, si tu veux.
Elle s'assit au bord du lit et me donna la lampe torche. Soudain, elle paraissait son âge.
— Ça va, grand-mère ?
— Bien sûr. C'est juste que je suis vieille. Et mon cœur se fatigue, de temps en temps. Il se met à battre bizarrement. J'ai juste besoin de me reposer un peu.
Sans rien ajouter, elle s'étendit et tira une couverture sur elle. Je pris l'autre, me drapai dedans et je me laissai tomber sur une chaise à la petite table. Au bout d'un moment, je me levai et je ramassai les aliments en boîte pour les ranger sur l'étagère. Puis je plaçai la photo et l'image découpée dans le catalogue au centre de la table. Je me rassis, j'éteignis la lampe et je fermai les yeux.
Je n'avais pas sommeil, vu que c'était le milieu de la journée et tout ça, mais il y avait quelque chose d'hypnotique dans le martèlement de la pluie et de la grêle, et il faisait si noir… J'entendais de l'eau couler goutte à goutte par une fuite du toit, dans un angle de la cabane.
Je me concentrai sur ce bruit et il m'endormit.
Je rêvai de Mose. Ils avaient cogné à sa porte jusqu'à ce qu'il leur ouvre, puis ils l'avaient tiré dehors. Et papa était arrivé et le vieillard s'était cru sauvé, mais il ne l'était pas. Dans mon sommeil, je sentis la peur qu'il avait dû éprouver, la douleur de l'étranglement, la vie qui s'échappait – et tout ça simplement à cause de la couleur de sa peau.
Des chocs répétés me ramenèrent à la réalité.
Je tournai vivement la tête, regardai vers la fenêtre inondée par la pluie et je hurlai :
— Mémée ! Elle se réveilla.
— Harry ? Harry ?
— La fenêtre !
Un visage foncé, couronné de cornes, nous observait. Des doigts frappaient à la vitre. La pluie brouilla un instant ses traits.
L'Homme-Chèvre !
Mémée se redressa et essaya d'attraper la boîte qu'elle avait posée près du lit. Elle se débrouilla pour lui donner un coup de pied et la faire glisser sous la table.
Le visage disparut. La seconde suivante, la porte se mit à bouger. La barre de bois résista. On entendit un gargouillis, comme quelqu'un qui essayait de parler avec la bouche pleine de bouillie. Les secousses s'accentuèrent et, l'espace d'un instant, je crus que le battant allait céder.
Je rampai sous la table, j'ouvris la boîte, la passai à mémée. Elle en sortit le .38 et cria :
— Va-t-en, bon sang ! Va-t-en ou je tire !
Cette menace ne sembla pas décourager l'Homme-Chèvre. Il continua à s'acharner sur la porte et mémée ne fit pas feu.
Brusquement, le silence revint. Je vis le monstre repasser devant la fenêtre. Un battement de cœur plus tard, un bruit me fit me retourner. La deuxième fenêtre n'avait pas de vitre ! Elle n'était protégée que par un mince papier paraffiné. Une main noire aux ongles longs et cassés passa à travers, puis remua dans tous les sens à la recherche d'une prise qui permettrait à son propriétaire de se glisser à l'intérieur. Mémée s'avança et abattit le canon du revolver sur les doigts.
L'Homme-Chèvre hurla. La main disparut. On tendit l'oreille un moment. Rien. Mémée s'approcha doucement de la fenêtre, écarta le papier. Un vent humide balaya la pièce et la rafraîchit. Elle se pencha prudemment et regarda à l'extérieur, d'un côté, puis de l'autre.
Et elle sauta en arrière avec un cri.
— Bon Dieu !
Elle revint vers la table en se tenant la poitrine.
— Il était là, dehors ! Dès qu'il m'a vue, il s'est enfui.
— C'est l'Homme-Chèvre, murmurai-je.
— Je l'ai presque cru… dit mémée.
— Il avait des cornes, non ?
— Il avait… quelque chose.
Le cœur battant, on s'assit tous les deux à la table, le petit revolver posé devant nous, à côté du cadre avec ses deux photos.
Au bout d'une heure environ, l'orage de grêle se calma et, peu après, la pluie diminua et le ciel s'éclaircit.
— Ç'aurait pu être Root, grogna mémée.
— Avec des cornes ?
Elle ne répondit pas. On attendit encore un peu, et puis elle me demanda d'ôter doucement la barre qui bloquait la porte d'entrée et d'ouvrir. Elle était debout, à côté de moi, le pistolet pointé, prête à tirer.
Aucun Homme-Chèvre ne nous bondit dessus. On poussa le même soupir de soulagement. Mémée récupéra sa boîte et on se retrouva à patauger sous la pluie. Elle était moins violente désormais, et le ciel s'était éclairci. L'air sentait le propre comme le premier souffle d'un bébé. Le marécage était magnifique avec ses arbres luxuriants, ses feuillages gorgés d'eau et ses ronces qui se tordaient et s'emmêlaient pour le plus grand plaisir des lapins et des serpents. Même le sumac vénéneux enroulé autour des chênes paraissait beau et on avait presque envie de le caresser sans crainte de l'urticaire.
Mais comme le sumac, les apparences du lieu étaient trompeuses. Sous toute cette beauté, ces marais dissimulaient des choses affreuses, et je l'avoue sans honte, je me sentis vraiment soulagé quand on atteignit Preacher's Road.
On retourna à la voiture, on fit une nouvelle tentative pour la dégager, mais en vain. Elle était enlisée et avait l'air d'en tirer fierté.
Pas d'autre solution que de rentrer à pied à la maison. La pluie s'arrêta et le soleil devint vite brûlant. Il y avait de la boue partout. Le bas de mon pantalon et mes chaussures en étaient pleins. De même que les bottines de mémée et l'ourlet de sa robe.
— La prochaine fois, je m'habille en homme ! s'exclama-t-elle.
Et elle était sérieuse, en plus. C'était le genre de choses qu'elle était parfaitement capable de faire – et qui, bien sûr, déclencherait un scandale. À l'époque, l'idée qu'une femme porte un pantalon n'était pas envisageable, sauf pour les fillettes de l'âge de Tom et les actrices de cinéma.
Quand on parvint enfin sur la véranda, le soleil commençait à descendre dans le ciel. Maman apparut immédiatement à la porte. Elle était morte d'inquiétude.
— Vous allez bien ? souffla-t-elle. Où étiez-vous donc ?
— On est sortis de la route, expliqua Mémée.
— Tu n'aurais pas dû faire tout ce chemin à pied, maman. Ton cœur ?
— C'est bon. Je ne suis pas encore invalide, tu sais.
On se changea pendant que ma mère nous préparait quelque chose à manger, deux petits pains réchauffés et du porc salé. Mémée ne lui raconta qu'une infime partie de la vérité. On était partis faire un tour et la voiture s'était embourbée et la grêle nous avait obligés à nous réfugier dans la cabane de Mose, point final. Elle ne mentionna pas qu'on avait fait un saut à Pearl Creek ni qu'on avait croisé Root et sa racine. Et encore moins l'Homme-Chèvre.
Je pensais harnacher Sally Redback avec une bricole et prendre des chaînes, retourner là-bas et dégager la voiture, mais maman s'opposa à cette idée, sous prétexte que Sally était trop vieille pour ça et que cet effort risquait de la tuer.
Au lieu de quoi, on décida que je me rendrais en ville sur son dos pour chercher papa, qui, depuis peu, retournait travailler de temps en temps au salon. Quand il rentrait, on avait l'impression qu'il n'était jamais parti, ou peut-être qu'il n'était pas revenu… Il filait directement dans la chambre, ou bien il s'asseyait sous le grand chêne et, avec son couteau, réduisait des bâtons en allumettes.
Tant que j'y étais, puisque j'allais en ville, je passerais rendre le Washington Irving à Mme Canerton et peut-être lui emprunter un autre bouquin.
Je sellai et harnachai la mule, et je rangeai le livre dans une sacoche. Tom, déçue d'avoir raté notre aventure, insista pour m'accompagner. Je la laissai monter derrière moi et Sally nous emporta en nous secouant.
La voiture de papa n'était pas garée devant le salon, mais la camionnette de Cecil y était, et l'échoppe était ouverte. On mit pied à terre et on entra. Installé dans le fauteuil de coiffeur, Cecil lisait un magazine. Je ne l'avais pas croisé depuis un moment. Il avait l'air fatigué, mais heureux de nous voir. Il se leva pour nous accueillir, puis il souleva Tom et se réinstalla dans le fauteuil en l'asseyant sur ses genoux.
— Mon Dieu que tu as grandi ! s'exclama-t-il.
— Je mesure six centimètres de plus que l'année dernière, annonça-t-elle.
— Et tu es plus lourde, dit Cecil. Tu seras bientôt une femme.
Je m'approchai et me postai près de lui. Il n'y avait pas de raison que Tom accapare toute son attention. Je remarquai une légère rougeur sur sa nuque, juste au-dessus du col de sa chemise.
Je voulais en placer une.
— Tu fréquentes toujours Mme Canerton ? demandai-je.
— De temps en temps, répondit Cecil en repoussant les cheveux de Tom de devant ses yeux. Mais elle n'est plus aussi gentille avec moi, ces derniers temps. Elle devrait peut-être organiser une autre petite fête ?
— Je vais la voir aujourd'hui pour lui rendre un livre qu'elle m'a prêté.
— Donne-lui mon bonjour.
J'avais presque oublié ma mission.
— Où est papa ?
— Eh bien, il n'est pas dans le coin pour l'instant.
— Où est-il ?
— En fait, il est chez moi.
— Pourquoi ? demanda Tom.
— Il voulait se reposer.
Je sentis que quelque chose ne collait pas.
— Je fais un saut chez toi pour voir comment il va, décidai-je.
— Tom peut rester ici, proposa Cecil.
— Naan, dit Tom. Je l'accompagne.
— Il avait vraiment envie d'être seul, dit Cecil.
— On a une urgence, assurai-je.
— Tu pourrais aller le chercher, dit Cecil. Pendant ce temps, Tom
m'aidera à nettoyer le salon, contre un nickel 1.
— Un nickel ? s'exclama-t-elle. Tu as dit un nickel tout entier ?
— Faudra que tu le gagnes, ma fille, grogna Cecil. Il y a du boulot. Balayer, et tout ça. Laver le miroir, essuyer les flacons de lotions…
— Je file, alors, dis-je.
Il hocha la tête. Je sortis et détachai Sally, puis je me mis en route. À mon arrivée là-bas, le soleil descendait doucement vers l'horizon, comme une patate douce glissant d'une assiette bleu marine.
Je ne m'étais rendu chez Cecil qu'une fois, un jour où papa voulait qu'il travaille plus tôt que prévu. Il m'avait expliqué où c'était et m'avait envoyé le chercher. Je me rappelai bien l'itinéraire.
Sa maison était juste à la sortie de la ville ; elle se détachait au milieu de quelques arbres, et ce n'était pas un spectacle inoubliable. Une cabane grise de deux pièces, avec un toit en tôle rouillée et des eucalyptus tout autour ; une branche avait poussé de telle manière qu'elle soulevait un coin du toit comme pour le décoller afin de jeter un coup d'œil à l'intérieur. Par endroits, la véranda était pourrie et des trous dans les planches laissaient voir la terre en dessous. Le sol, aux environs de la maison, était jonché de boutons d'eucalyptus.
La voiture de papa était garée derrière, pas très loin des cabinets. Sa portière, côté conducteur, était ouverte à moitié. Les ridelles en bois que Cecil utilisait parfois sur sa camionnette étaient appuyées contre un arbre, et sa barque de pêche était posée sur des briques pour ne pas pourrir.
J'attachai Sally, refermai la portière, montai sur la véranda et j'appelai papa. Pas de réponse. Je poussai la porte. Ça ne sentait pas très bon à l'intérieur. J'entrai et je regardai autour de moi. Un poêle à bois, du chintz à une fenêtre, une table, deux chaises. Mon père n'était pas là.
La deuxième pièce était fermée par un rideau. Je l'écartai. C'était de là que venait l'odeur – et cette odeur, c'était papa.
Allongé sur le lit, il ronflait si fort que ses lèvres tremblaient. La pièce empestait l'alcool. Une bouteille était renversée à côté du lit et le whisky avait coulé.
Je restai là à l'observer un moment, ne sachant que penser. Je ne l'avais jamais vu soûl. Je savais qu'il ne détestait pas s'offrir un petit verre de temps en temps, mais juste un. Et voilà qu'il était là, assommé, avec une bouteille de whisky vide abandonnée dans la poussière…
Soudain, je compris pourquoi il était souvent absent, et pourquoi il s'écartait toujours de nous chaque fois qu'il pouvait. Il s'était mis à boire. J'avais toujours éprouvé de la peine pour lui mais, maintenant, j'étais déçu.
J'imaginai ce que maman devait endurer, et je m'émerveillai de la façon dont elle résistait et nous avait dissimulé la vérité. Mémée était probablement au courant, elle aussi. Tout à coup, ces deux femmes, que j'avais toujours aimées, m'apparurent auréolées d'une lumière encore plus vive.
Un instant, j'eus presque envie de le frapper. Je décidai de ne pas le réveiller. Il n'aurait été bon à rien si je l'avais forcé à se lever, et je n'avais aucun désir de le voir debout dans l'état où il était… Aucun désir qu'il lise la déception sur mon visage. Et je ne souhaitais surtout pas voir la honte sur le sien.
Je sortis silencieusement de la pièce, refermai la porte de devant, et retournai au salon de coiffure sur le dos de Sally.
À mon arrivée, Tom avait fait la majeure partie du ménage que lui avait demandé Cecil, et il l'avait envoyée à l'épicerie-bazar pour nous
rapporter des Dr Pepper et des bonbons aux cacahuètes 2 qu'il nous offrait.
— Je ne voulais pas que vous sachiez, tous les deux, me dit-il simplement.
— Il vient en ville pour se soûler, c'est ça ?
Cecil hocha la tête.
— Il se réfugie chez moi de temps en temps. J'ai pensé que s'il buvait ainsi, il valait mieux que ça ne se passe pas dans un endroit où les gens pourraient le voir. D'habitude, il retrouve ses esprits plus tôt. Je ne sais pas vraiment quoi lui dire. Ça n'a pas été de la tarte pour lui.
— Pour personne, répliquai-je.
— Ne sois pas trop dur avec ton père, Harry. C'est un homme bien. Il a juste le cafard en ce moment. C'est facile de frapper un homme à terre.
— Je ne le frappe pas. Je viens en ville chercher de l'aide pour sortir du fossé la voiture de ma grand-mère.
— C'est pas comme si je croulais sous le boulot, aujourd'hui. Je te donne un coup de main, si tu veux. On peut prendre la voiture de ton père.
On mit au point un petit plan, tous les deux. Je passerais chez Mme Canerton avec Tom pour qu'elle ne risque pas de voir papa dans cet état, pendant que Cecil filerait chez lui avec Sally chercher notre Ford. Il y avait de la bonne herbe derrière sa maison et il attacherait notre mule à une longue corde à un endroit où elle pourrait se gaver jusqu'à notre retour. Il viendrait alors nous récupérer devant chez Mme Canerton dans la voiture de papa. Je me suis dit qu'il espérait la rencontrer un instant à cette occasion.
Tom et moi, on frappa chez Mme Canerton, mais elle n'était pas là. Je posai le livre sur la balancelle de sa véranda, désolé de ne pas pouvoir lui en emprunter un autre.
On s'assit et on attendit Cecil en sirotant nos Dr. Pepper et mangeant nos bonbons aux cacahuètes. Cecil ne tarda pas. Il ne sortit pas de la voiture. On le rejoignit.
— Papa n'est pas là ? dit Tom.
— Il a des affaires à régler, répondit-il. On le verra plus tard.
Et on démarra en direction de Preacher's Road.
Le soir tombait quand on dégagea enfin l'auto de mémée. Il ne me resta plus qu'à la ramener chez nous, dans le sillage de Cecil qui était toujours au volant de notre Ford.
Tom monta avec Cecil. Il la laissa s'asseoir sur ses genoux et conduire un moment, mais pas très longtemps. Elle ne tarda pas à se rasseoir à sa place. Cecil était gentil, mais il n'était pas assez stupide pour avoir un accident à cause d'elle.
Je roulai en donnant des coups de volant un peu trop violents et en envoyant la voiture trop loin d'un côté, puis de l'autre, mais j'arrivai à la maison sans me retrouver dans un autre fossé ni planté dans un arbre… J'avais même réussi à doubler une voiture sans trop effrayer son conducteur.
Quand on se gara dans notre cour et que je repartis avec Cecil dans la Ford de papa pour chercher Sally, il faisait nuit noire et la lune ressemblait à une purée de pommes de terre dans le ciel, avec des nuages chargés de pluie en guise de sauce brûlée.
Papa n'était plus chez Cecil. Je ne savais pas où il était allé, puisqu'il n'avait pas de voiture, mais il avait disparu. La bouteille de whisky ne se trouvait plus au pied du lit. À défaut d'autre chose, mon père était un ivrogne ordonné.
— Ta grand-mère pourra l'emmener en ville demain matin pour reprendre sa voiture, proposa Cecil. Je viendrai de bonne heure au salon avec votre Ford. Je pense qu'il vaut mieux que tu rentres avec la mule et que tu n'essaies pas de conduire de nuit. Tu n'as pas assez d'expérience, Harry.
— Merci.
— De rien.
On ressortit sur la véranda de devant. Je me sentais gauche et ne savais trop quoi faire de mes mains. Finalement, j'en tendis une à Cecil et il la serra. Je grimpai sur Sally Redback et je me mis en route.
Il faisait nuit noire et, manque de chance, le vent s'était levé. Je repassai chez Mme Canerton à tout hasard, mais les lampes étaient éteintes et le Washington Irving était toujours sur la balancelle. Je décidai de ne pas le laisser là, de peur qu'il soit trempé par la pluie. Je le remis donc dans la sacoche et remontai sur le dos de Sally.
J'avais rarement eu le droit d'être dehors tout seul si tard, et je décidai d'en profiter un peu. Je chevauchai jusque chez Miss Maggie. Il y avait de la lumière à sa fenêtre. Et une voiture dans la cour. Je poussai Sally dans un bosquet et j'attendis un moment, me demandant si je devais la déranger pu rentrer chez moi. J'en étais arrivé à la conclusion qu'il valait mieux que je m'en aille, quand le claquement d'une portière me fit sursauter. L'auto démarra. Ses feux arrière s'allumèrent. L'un d'eux était cassé ! C'était le véhicule qui était venu nous apporter le message concernant Mose.
Elle contourna rapidement la cabane, droit à travers le jardin de Miss Maggie et fila entre les arbres. En plissant les yeux, j'aperçus un homme avec un chapeau, et ce fut tout. Une fois sur le chemin de terre, la voiture exhiba une dernière fois son phare brisé, et disparut.
Je me lançai à sa poursuite, mais je renonçai vite à cette idée. Sally ne pouvait pas rivaliser avec une automobile. Elle tomberait raide morte si je la poussais ne serait-ce que pour essayer.
Je mis pied à terre et l'attachai à un arbre, puis je marchai vers la maison de Miss Maggie. Je sentais quelque chose dans l'air que je n'arrivais pas à définir. Peut-être était-ce juste cette automobile fantôme qui m'avait mis à cran, mais j'avais l'impression que la nuit était bourrée d'aiguilles et que leurs pointes glacées me piquaient la peau.
Je montai silencieusement sur la véranda de Miss Maggie. Je jetai un œil à l'enclos de son mulet. Il était là. Et le cochon aussi était dans le sien, couché dans un trou de boue qu'il s'était creusé dans un coin.
La moustiquaire était fermée, mais la porte entrouverte. Je voyais la lampe à pétrole posée sur le poêle à bois. Elle ne l'avait jamais placée à cet endroit, à ma connaissance.
Je criai son nom.
Pas de réponse.
Je frappai.
Rien non plus.
J'appelai de nouveau. Comme elle ne se manifestait toujours pas, je me faufilai à l'intérieur.
— Miss Maggie ?
J'allai jusqu'au petit rideau, sans cesser de répéter son nom. Je le tirai et la lumière de la lampe se précipita à l'intérieur, baignant soudain son lit d'une lueur orange graisseuse.
Miss Maggie, dans une de ses robes faites de sacs de pommes de terre, était couchée, les paumes de ses fines mains noires relevées derrière sa tête, vers le plafond, au-dessus d'elle, dans une étrange position de prière. Ses yeux étaient grands ouverts.
Mon estomac se serra, puis me brûla. Je criai son nom. Je m'approchai et lui touchai doucement l'épaule. Elle était tiède, mais elle n'eut aucune réaction.
— Miss Maggie… murmurai-je, et je me mis à pleurer. Je quittai la chambre et refermai le rideau derrière moi. J'éteignis la lampe.
Je sortis sur la véranda et restai là un long moment, à étudier la nuit. Mais la nuit n'avait rien à me dire.
Alors, je revins vers Sally comme dans un rêve. Je la détachai et montai sur son dos. Je pris la direction de la maison.
Je ne la poussai pas trop fort, mais je chevauchai à la meilleure allure qu'elle pouvait soutenir sans s'épuiser. Et pendant tout ce temps, j'essayai de comprendre ; je pensai au feu arrière brisé de cette satanée bagnole.
Soudain, un homme jaillit de l'obscurité et saisit la bride de Sally.
— Harry ! dit papa. Je suis désolé, mon garçon. Je ne voulais pas t'effrayer. Je pense que quelqu'un nous a volé la Ford. Je rentrais chez nous à pied quand je t'ai vu arriver à la sortie du virage. J'ai eu peur que tu ne t'enfuies en me voyant.
— Tu es soûl, dis-je.
— Je l'étais. (Il lâcha la bride de Sally.) Mais plus maintenant. L'ivresse est passée pendant que je marchais.
— Je croyais que tu avais eu le temps de cuver chez Cecil.
L'espace d'un instant, je compris, à l'inclinaison de sa tête, que j'avais poussé le bouchon trop loin. Mais il se détendit et ne releva pas mon insolence.
— On n'a pas volé notre auto, m'empressai-je d'ajouter. Elle est chez Cecil. On s'en est servi pour sortir la voiture de mémée d'un fossé. Je suis allé te chercher au salon, mais tu avais bu.
— Je suis désolé, Harry.
— Miss Maggie, dis-je. Elle est morte.
— Quoi ?
— Elle est morte. Je retournais à la maison pour te prévenir. Je me disais que tu viendrais voir. J'espérais que tu ne serais pas trop ivre pour faire quelque chose. Encore que ça ne l'aidera plus, maintenant.
— Elle était vieille, Harry, murmura papa, qui se retenait contre le flanc de Sally.
Je lui parlai de l'autre voiture avec son feu arrière cassé.
— Très bien, dit-il. Laisse-moi grimper avec toi.
Il se hissa sur Sally – avec quelques difficultés – et on retourna chez Miss Maggie.
Une fois à l'intérieur, Papa ralluma la lampe, ouvrit le rideau, s'assit au bord de son lit et l'examina. Avant tout, il lui ferma les yeux. Puis il toucha sa peau.
— Elle est tiède.
— Elle l'était, quand je l'ai trouvée, dis-je. Il approcha la lampe.
— Quelqu'un lui a serré la gorge. Et cet oreiller par terre. Je dirais qu'il a servi à l'étouffer. Elle a été assassinée, Harry.
Il se tourna vers moi en prononçant ces derniers mots, et ses traits, à la lueur de la lanterne, donnaient l'impression d'être coulés dans de la cire.
Je suppose qu'il a vu sur mon visage quelque chose qu'il ne voulait pas voir.
— Je ne suis plus sûr de grand-chose, fiston, grommela-t-il, mais de ça, oui.
1 Une pièce de cinq cents (N.d.T.). ↵
2 Une spécialité du Texas, à base de cacahuètes, de sucre, de beurre et de colorant rose
(N.d.T.). ↵
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