Marécages (Les)

Lansdale R. Joe · Chapitre 23 sur 26

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Marécages (Les)

Chapitre 22

 

 

Il y eut foule à l'enterrement de Mme Canerton. Ma famille, Cecil et moi, on se tenait au premier rang dans la Bethel Baptist Church. À peu près tous les habitants de la ville et des environs étaient là aussi, en dehors des Nation et de quelques-uns des participants au lynchage de Mose.

Même doc Stephenson se montra ; il resta au fond de l'église, l'air plus déçu que triste. Doc Taylor s'assit à côté de lui, les mains sur les cuisses. Son visage n'exprimait rien. On disait que le choc avait été très rude pour lui car, depuis peu, sa relation avec Louise était devenue sérieuse.

En l'espace d'une semaine, les clients de papa – dont des lyncheurs – fréquentèrent de nouveau le salon de coiffure ; et ils insistaient pour que ce soit lui qui leur coupe les cheveux. Il dut retourner travailler régulièrement. Je ne sais pas ce qu'il ressentait à ce sujet : coiffer des types qui nous avaient passés à tabac, ce jour-là, et qui avaient assassiné Mose ? Mais il le faisait et il récupérait leur argent. Il considérait peut-être ça comme une sorte de revanche ? À moins qu'il ait eu le pardon et l'oubli faciles ? Ou alors il avait juste besoin de leur pognon.

Maman trouva un emploi au tribunal. Chaque jour, elle effectuait les trajets avec papa. Mémée restait avec nous, mais elle avait pris l'habitude de filer en voiture une ou deux fois par semaine pour polémiquer un moment avec les hommes, au salon, et rendre visite à M. Groon.

Ils se promenaient ensemble en ville et dans les environs. Il l'emmenait parfois jusqu'à Tyler pour dîner dans un snack et aller à un spectacle.

Comme d'habitude, on finit par cesser de discuter de ce dernier meurtre. Papa fit sécher le papier en bouillie qu'il avait retiré du corps de Mme Canerton, mais comme les autres, il était trop abîmé. Et de toute façon, c'était difficile d'imaginer ce que ça pouvait signifier.

On ne parla plus de Mose non plus. C'était comme si le pauvre homme n'avait jamais existé. Pour certains, c'était toujours le Tueur des Marécages, malgré la découverte de Mme Canerton ligotée et torturée comme les autres. Mais, désormais, la théorie qui avait les faveurs de la population blanche, c'était que Red était le coupable. Ensuite, il était parti quelque part pour ne jamais revenir. Plus personne ne prétendit encore recevoir des cartes postales de lui. Ce qui montre simplement à quel point les gens sont changeants.

Le monde revint doucement à la normale, et pourtant, à mes yeux, il ne fut plus jamais aussi intense, propre et net qu'avant, et j'estimais que rien de ce que je pourrais faire ne ramènerait jamais complètement ces temps heureux.

Tom et moi, on n'était pas vraiment convaincus que Red était l'assassin, ni même que cette histoire était vraiment terminée. On croyait toujours à la culpabilité de l'Homme-Chèvre. Et un jour où nos parents étaient au travail et où mémée, toute pomponnée, était partie en ville flirter avec M. Groon, on décida de faire un saut à la cabane de Mose.

C'était là que j'avais vu l'Homme-Chèvre pour la dernière fois et j'étais résolu à en apprendre davantage sur son compte et à le capturer si je pouvais. J'avais le désir secret d'être un héros. Voilà pourquoi on emporta avec nous le fusil et une grosse corde.

En y repensant, ça paraît sacrément idiot. Mais sur le moment, c'était logique. On pensait être capables de le tenir en respect avec notre arme, ou même de le blesser, puis de l'attacher et le ramener. Quand les gens verraient ses cornes, ils changeraient d'avis !

Mais l'Homme-Chèvre savait-il parler ? Pourrait-il avouer ? Connaissait-il notre langue ? Avait-il des pouvoirs surnaturels ? On estimait que cette dernière possibilité était bien réelle, et du coup, on prit aussi la Bible. J'avais lu quelque part, probablement dans un des magazines de notre salon, que si on brandissait le Verbe, le Mal reculait.

La nuit précédente, après des journées entières à y réfléchir, on avait décidé de tuer ce monstre ou de le faire prisonnier.

Dès que la voiture de mémée fut hors de vue, on se dirigea vers les bois. Je portais le fusil. Toby se joignit à cette expédition clandestine, et même avec son dos abîmé, il avança à bonne allure.

On estimait aussi que l'Homme-Chèvre n'avait pas de pouvoirs pendant le jour et que donc, si on réussissait à découvrir sa tanière, on pourrait l'avoir. Je ne sais plus d'où nous venait cette opinion, mais c'était désormais une certitude pour nous, comme la capacité de papa à assommer Nation plus vite qu'un poulet picorait du maïs, ou celle du Verbe à repousser le Mal…

On s'enfonça profondément dans les bois. La rivière serpentait en grondant entre des rives élevées et des arbres encore plus hauts. Les plantes grimpantes et les broussailles devinrent bientôt presque impénétrables.

On suivit la berge à la recherche d'un gué pas trop loin du Swinging Bridge. On ne voulait pas franchir ce pont une nouvelle fois, et on prit comme prétexte que Toby n'en était pas capable. Mais, bien sûr, c'était juste un prétexte.

On marcha longtemps et on atteignit finalement la cabane de Mose. On resta là à la regarder. Ça n'avait jamais été grand-chose, juste un taudis en bois, en tôle et en papier goudronné. La plupart du temps, Mose restait assis dehors dans un vieux fauteuil sous un saule qui dominait la rivière.

La cabane semblait être beaucoup plus délabrée que le jour où mémée et moi, on s'y était réfugiés et où l'Homme-Chèvre nous avait assiégés.

La porte était grande ouverte.

— Et si le monstre nous attend là-dedans, on fait quoi ? demanda Tom.

— Je l'abattrai avec ce fusil, dis-je, voilà ce qu'on fait.

— Peut-être qu'on aurait intérêt à jeter d'abord un coup d'oeil par une fenêtre ?

Ça me parut un bon conseil. On ne distingua pas grand-chose, mais on s'assura au moins que l'Homme-Chèvre n'y était pas planqué.

Dans la pièce, le désordre était pire que l'autre fois. Toby renifla et fouina à l'intérieur jusqu'à ce qu'on le rappelle. On y pénétra à notre tour et on examina les lieux. Un peu de lumière filtrait par le papier paraffiné de la fenêtre sans carreau et un petit vent vicieux entrait avec elle. La vitre de l'autre fenêtre était brisée, probablement par des enfants, et il n'y avait pas beaucoup de jour qui entrait par là non plus.

Le cadre avec les deux photos était tombé par terre. Je le ramassai. La pluie avait détrempé l'image du catalogue Sears et le cliché de la femme noire et les avait transformés en une espèce de bouillie floue. Je reposai le cadre sur la table, face vers le bas cette fois.

— Cet endroit ne me plaît pas, murmura Tom.

— À moi non plus.

Quand on sortit, je veillai à bien refermer la porte derrière nous.

On fit le tour de la cabane, et au moment où on allait descendre à la rivière, je remarquai quelque chose accroché à un clou sur le mur extérieur. C'était une chaîne d'où pendaient des arêtes – et un poisson frais.

On s'approcha.

— On dirait qu'on vient juste de le mettre là… murmura Tom. Il est encore tout dégoulinant.

Ainsi quelqu'un apportait régulièrement des poissons ici et depuis un certain temps, comme une offrande à Mose.

À un autre clou, une paire de vieilles chaussures étaient attachées ensemble par leurs lacets, probablement pêchées dans la rivière. Une ceinture gondolée par l'eau trônait juste au-dessus. Et sur le sol, étaient

posés une assiette en étain, un galet bleu vif et un bocal Mason 1. Tous disposés là, sans doute en guise de cadeaux.

Je décrochai le poisson mort et les vieilles arêtes et je les jetai dans la rivière. Les chaussures, la ceinture, l'assiette, la pierre et le bocal connurent le même sort.

— Pourquoi t'as fait ça ? demanda Tom.

— Ce poisson était toujours vivant. Inutile qu'il souffre. Personne ne le fera cuire pour le manger.

— On aurait pu.

— Trop tard.

— Mais tu as aussi balancé tout le reste ! C'est méchant, Harry. Quelqu'un avait mis ces trucs-là pour les offrir à Mose.

— Je sais, dis-je. C'est pourquoi j'ai fait ça. Pas par méchanceté, mais pour qu'on croie qu'on a accepté ces cadeaux.

Je ne pouvais pas vraiment expliquer mon geste. Sur le moment, ça me sembla juste la chose à faire.

Le vieux bateau de Mose était toujours près de la maison, posé sur des pierres pour éviter la pourriture. Il y avait encore une pagaie au fond. On décida de le prendre et de descendre la rivière jusqu'au tunnel dans l'églantier. On fit monter Toby, puis on poussa la barque dans l'eau et on partit. On fila jusqu'au Swinging Bridge et on passa dessous sans cesser de surveiller les berges, au cas où l'Homme-Chèvre s'y serait caché. Notre idée qu'il avait peur de la lumière du jour ne nous paraissait plus si plausible maintenant, et on commençait à se sentir nerveux et un peu idiots.

On avait été très courageux quand on avait conçu notre projet ; mais à présent, sur le terrain, c'était une autre paire de manches.

Dans l'ombre, sous le pont, j'aperçus un trou obscur comme une grotte qui s'enfonçait profondément dans la berge. J'imaginai que c'était là que vivait l'Homme-Chèvre et qu'il y attendait ses proies.

Il fallait l'affronter dans son repaire, évidemment. Mais on ne le fit pas. Ma sœur et moi, on n'échangea pas un mot et on se contenta de passer là-devant en pagayant de plus belle…

On alla jusqu'à la rive où on avait découvert cette femme attachée à un arbre. Plus rien n'indiquait qu'elle s'était trouvée là. C'était comme si on avait rêvé.

On tira la barque sur la plage de terre et de graviers, on escalada la berge et on s'enfonça dans l'églantier géant. On n'en avait pas discuté, ma sœur et moi, mais on voulait revoir l'endroit où on avait découvert le premier corps, et aussi le tunnel où on s'était payé la trouille de notre vie.

Le tunnel n'avait pas changé, et il était évident, à la lumière du jour, que c'était l'œuvre de quelqu'un. Il n'était pas aussi long et aussi vaste qu'on l'avait cru cette fameuse nuit, et il débouchait sur un autre, plus important, mais celui-là également était plus étroit et plus court que dans nos souvenirs.

De petits bouts de tissus colorés étaient accrochés aux ronces, telles des décorations. On vit une bande rouge, une bleue et une blanche avec de minuscules fleurs. Des photos de femmes en sous-vêtements découpées dans le catalogue Sears and Roebuck et certaines de ces cartes à jouer dont j'avais entendu parler. Des épines de ronces traversaient les pubis de ces filles nues.

Au milieu du tunnel, il y Savait des traces d'un feu de camp et, au-dessus, les ronces formaient une voûte si épaisse qu'une grande partie de l'endroit restait sans doute au sec même pendant une pluie torrentielle.

On n'avait pas vu ces morceaux de tissu et ces papiers cette nuit-là, mais ils y étaient certainement déjà. Le récent déluge avait dû en détruire un certain nombre même si ce lieu était bien protégé, et quelqu'un en rajoutait forcément de nouveaux de temps en temps.

Toby reniflait et courait partout aussi vite que lui permettait son pauvre dos. Il leva la patte à plusieurs reprises pour marquer son territoire. Il était agité au point de nous faire croire que cet endroit était le paradis des écureuils.

— C'est comme une sorte de nid, murmura Tom. Le nid de l'Homme-Chèvre…

Je frissonnai. Si c'était vrai, et si c'était bien sa tanière ici – et pas la grotte sous le pont – ce monstre pouvait revenir à tout moment. J'expliquai mes craintes à Tom et, du coup, on s'empressa d'appeler Toby et on se tira. Une fois dans le bateau, on essaya de remonter le courant à la pagaie, mais en vain.

On accosta et on commença à transporter notre embarcation, mais elle était beaucoup trop lourde et on fut obligés de l'abandonner au bord de l'eau et de continuer à pied. On dépassa le Swinging Bridge et on marcha longtemps. On trouva finalement un banc de sable qui nous permit de traverser la Sabine et on rentra à la maison. On se dépêcha de se laver et de nettoyer Toby avant le retour des parents et de mémée.

On réfléchit à ce qu'on avait vu au cours de cette expédition, et on envisagea d'en parler à papa, mais comme on était censés ne pas avoir bougé, c'était l'impasse. Ce qui aurait paru évident à quelqu'un de plus âgé ne l'était pas du tout pour nous.

Tom et moi, on en discutait sur la véranda de derrière, quand mémée nous rejoignit. On se tut aussitôt.

— Vous avez eu l'air de conspirateurs toute la soirée, commença-t-elle. Je suis trop curieuse pour laisser passer ça.

— C'est rien, répondit Tom.

— Moi, je crois que c'est quelque chose, répliqua mémée en s'asseyant sur la balancelle entre nos lits. Pourquoi ne pas cracher le morceau ? Je vous promets que je ne répéterai rien à vos parents.

Bien entendu, on mourait d'envie de raconter notre aventure à quelqu'un. Je regardai Tom. Elle acquiesça. Je l'imitai. Alors elle demanda à mémée :

— Tu jures de rester bouche cousue, sinon ta tête tombe et les fourmis la mangent ?

Elle éclata de rire.

— Bon sang, ça ne me plairait pas ! D'accord, je jure.

On lui dit tout. Quand on eut fini, elle déclara :

— Vous n'êtes pas les seuls détectives, ici ! Et puisqu'on enquête tous les trois, concluons un pacte. On gardera nos découvertes pour nous.

— Je ne sais pas, murmurai-je. Papa pourrait avoir besoin d'en apprendre une partie.

Mémée réfléchit. Je la connaissais suffisamment : elle voulait toujours être la première dans la confidence. Je ne fus donc pas surpris quand elle proposa :

— Écoutez. On garde ça pour nous jusqu'à ce qu'on ait assez d'éléments que votre père pourra utiliser. C'est d'accord, les enfants ?

On accepta.

— Alors, on signe un pacte, ou que nos têtes tombent et que les fourmis les mangent.

On prêta serment.

Mémée ajouta :

— J'étais en ville aujourd'hui. J'ai rendu visite à M. Groon. C'est un homme si gentil.

— Tu le fréquentes beaucoup, dit Tom.

— Je suppose.

— Donc, tu ne penses pas qu'il ait quoi que ce soit à voir avec cette affaire ? demandai-je.

— Grand Dieu non, je ne le crois pas.

— Il fait partie du Klan, rappela Tom.

— Faisait… dit mémée. On en a parlé, lui et moi, et de lui-même il a évoqué le petit incident qui s'est passé ici. Il m'a juré qu'il a laissé tomber tout ça. Et il est juif. Il prétend qu'il s'est joint à eux sans vraiment y penser. Il croyait qu'ils avaient de bonnes intentions. Il a vu une fois un film appelé Naissance d'une nation dans lequel les types du Klan étaient de bons gars… Mais après l'autre nuit, ici avec votre père, et le lynchage de Mose et tout ça, il a fini par se dire que si, par la grâce de Dieu, ils avaient appris qu'il était juif, il aurait pu se retrouver à la place du vieux Noir au bout de la corde. Il a quitté le Klan. Brûlé ses robes.

— Mémée ? demanda Tom. C'est ton petit ami ?

— Pas vraiment… Enfin, pas encore. Ça pourrait arriver.

Tom eut un petit rire.

— Mémée. Tu es trop vieille.

— Selon tes normes, fillette… Et si on retournait tous les trois jeter un coup d'œil à la maison de Mose demain, ainsi qu'à cette grotte et à ce tunnel dans les églantiers ?

Et donc, le lendemain matin, quand nos parents partirent au travail, Tom, Toby et moi, on embarqua dans la voiture de mémée. Elle avait pris son fusil. On roula jusqu'à la cabane de Mose. À mi-chemin, je me rendis compte que j'avais oublié la Bible.

J'avais une idée au sujet de la cabane de Mose, et je voulais la vérifier. Sauf que j'eus tout faux. Rien de nouveau n'était accroché aux clous ni posé contre le mur. Mais il y avait quelque chose d'autrement plus curieux : le bateau qu'on avait abandonné plus bas sur la rivière était de retour à sa place sur les pierres, avec la pagaie à l'intérieur.

On le fit remarquer à notre grand-mère.

— Faisons le tour du propriétaire, proposa-t-elle.

On explora la cabane un moment. Rien n'avait changé sinon que le cadre avec les photographies imbibées d'eau avait été redressé sur la table et que la photo délavée découpée dans le catalogue était introuvable.

Je le dis à mémée.

— Quelqu'un vient ici, répondit-elle, c'est certain. Mais pourquoi ? Prenons ce bateau et allons voir cet endroit dont vous m'avez parlé.

Mémée y monta la première, puis Tom et moi, on le poussa dans l'eau, et on embarqua. Je pagayai, et Tom, assise à l'avant, joua au guide. Ce fut une balade agréable. Il faisait chaud, le courant était rapide et les ombres des arbres dessinaient des taches sur l'eau.

Un gros mocassin se prélassait sur la racine tordue d'un grand saule. Des grenouilles plongeaient à notre passage. De petits insectes noirs fonçaient à la surface de la rivière comme des patineurs sur glace. Par deux fois, des tortues sortirent la tête de l'eau pour voir si on était comestibles, puis disparurent.

Finalement, on accosta et on s'engagea dans le tunnel. Il était sombre par endroits ; ailleurs, des rayons de lumière le traversaient et leurs tranchants me firent penser à la lame acérée de l'épée d'un archange. On retrouva les morceaux de tissu et les papiers découpés dans le catalogue. Mémée regarda autour d'elle et les effleura de la main.

— Je ne crois pas que ce soit la tanière d'un tueur, dit-elle. Des enfants, probablement des garçons, se sont aménagé une cabane. Et ils ont récupéré du tissu de couleur et des images pour la décorer…

— Mais ce sont des femmes en sous-vêtements, dis-je.

— Tu ne regardes pas ces pages-là du catalogue quand tu vas au cabinet, Harry ? Tu t'en sers juste pour t'essuyer ? demanda mémée.

Je rougis.

Au regard que me lança Tom, je compris que je n'avais pas fini d'entendre parler de cette histoire.

— On voit l'endroit où il s'est fait un feu, fis-je remarquer.

— Des gamins ou des hobos pourraient très bien l'avoir allumé, assura mémée. Et si tu y réfléchis, pourquoi le tueur aurait-il besoin d'un feu ? Non, je ne pense pas qu'il habite ici. Il vit parmi nous.

— Peut-être pour y voir la nuit ? suggéra Tom.

— Ouais, c'est possible, murmura mémée.

Mais, à l'évidence, elle s'était déjà fait son opinion.

— Mais il pourrait venir ici, insista Tom. Utiliser cet endroit.

— Peut-être, répondit mémée. Mais je suis sûre qu'on découvrira que c'est le repaire de quelques gosses. Ou que des vagabonds s'y réfugient parfois.

— C'est pas un peu isolé, pour eux ?

— Qui peut le dire ? Voyons si on a moyen de ramener ce bateau et de rentrer à la maison avant vos parents.

— Oh, dit Tom. On a tout notre temps.

— Ouais, fit mémée. N'empêche qu'on part.

Mais au moment où on allait mettre la barque à l'eau, elle changea d'avis.

— Mose est mort, dit-elle. On ne pourra pas remonter le courant avec une seule pagaie. Et encore moins la transporter le long de la berge. On n'a qu'à la laisser ici. Celui qui l'a ramenée hier fera peut-être un autre effort ?

On s'éloigna donc à pied. Pendant tout le chemin du retour, jusqu'à l'endroit où on traversa à guet, puis jusqu'à la voiture, j'eus la sensation que quelqu'un se déplaçait silencieusement entre les arbres et nous épiait à travers les feuillages. Mais chaque fois que je tentai de le surprendre, je ne vis rien d'autre que la forêt, les buissons et la rivière…

Ce soir-là, couché dans mon lit, j'essayai de mettre un peu d'ordre dans mes idées, et j'en revenais toujours à la même conclusion : grand-mère était maligne, mais pas meilleure détective que papa – et lui-même avouait qu'il ne valait pas un pet de lapin. Tom et moi, on n'était pas si bons que ça non plus, mais on avait notre idée : l'assassin était l'Homme-Chèvre, ce que Miss Maggie appelait un Ambulant.

Quand je repensai à Miss Maggie, la tristesse me submergea de nouveau. Finis ses bons petits plats et ses merveilleuses histoires. Assassinée dans la maison où je m'étais installé tant de fois avec elle et où elle avait ri et m'avait appelé Petit Homme…

Et Mme Canerton… Elle était peut-être morte parce qu'elle m'apportait des livres. Elle s'était trouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Je savais bien que ce n'était pas de ma faute, n'empêche que je me sentais coupable.

Elle avait toujours été si gentille ! Tous ces livres. Les soirées de Halloween. La manière dont elle souriait. Ses seins dans cette robe, à sa dernière fête. Une robe pure et blanche, avec un col parsemé de petites roses rouges…

Tandis que je m'assoupissais, je songeais à parler à papa des images du catalogue Sears et des bouts de tissu dans le tunnel, mais j'avais promis à mémée de me taire. Je n'étais plus certain, à présent, que c'était une bonne idée. J'envisageai de rompre ce pacte ou de supplier qu'elle m'en libère, et puis le sommeil m'emporta.

À mon réveil, le lendemain matin, rien de tout ça ne sembla d'une importance cruciale et, avec le temps, mémée parut complètement oublier le sujet, elle aussi. Elle avait trouvé une nouvelle occupation. M. Groon. Elle fit ce que beaucoup de gens considéraient indigne d'une dame : elle restait avec lui à sa boutique et elle l'aidait à garnir ses rayons, et sans se faire payer, en plus !

De temps en temps, ma sœur et moi, on s'esquivait pour descendre à la cabane de Mose. Parfois, il y avait un poisson au clou, ou quelque autre objet bizarre de la rivière.

J'étais sûr à présent que quelqu'un apportait des cadeaux à Mose sans savoir qu'il était mort. Ou peut-être qu'il les laissait là pour une autre raison. On les décrochait scrupuleusement et on les rendait à la rivière, en se demandant si ce n'était pas l'Homme-Chèvre qui les déposait là. Si oui, pourquoi faisait-il ça ? Un monstre pareil pouvait-il avoir aimé Mose ? Ou s'agissait-il d'une offrande au diable, comme dans l'histoire de Miss Maggie sur les Ambulants ? Ce n'était pas du whisky avec de la pisse dedans, mais qui étais-je pour dire si Belzébuth appréciait ou non les poissons et les saletés tirées de la Sabine ?

On cherchait des traces de l'Homme-Chèvre et on ne trouvait que les empreintes de chaussures de grande taille. Jamais de sabots.

Parfois, on se sentait observés. J'emportais toujours mon arme avec moi, espérant qu'il se montrerait et me donnerait juste une occasion de l'abattre. Un coup de fusil valait davantage que toutes les enquêtes du monde.

Puis il vint une idée à Tom, un jour qu'on était près de la rivière :

— Et si le Diable s'en fichait, des fusils ? souffla-t-elle.

Je n'avais pas réfléchi à ça. J'aurais dû. Après tout, c'était le Diable.

On s'en alla, moins sûrs de nous, fusil ou pas, et on ne retourna plus là-bas pendant un bon moment. Au cours des quelques jours qui suivirent, je me demandai si de nouveaux poissons et d'autres choses sorties de la rivière avaient été accrochés chez Mose, et ce que celui qui les laissait là pensait en les retrouvant à son retour. Mais peut-être qu'il nous avait observés pendant tout ce temps, caché dans les bois ? Ce mystère dépassait mon entendement et, finalement, je dus le mettre de côté.

 

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