Marécages (Les)
Chapitre 10
On rentra à la maison en voiture, les vitres ouvertes ; le vent d’octobre était frais et sentait bon la forêt. Repu de tarte et de limonade, j’étais heureux. Je revoyais Louise Canerton, et je me demandais à quoi elle ressemblait sans sa robe. Cette pensée me perturba et je m’efforçai de la chasser. Pourtant, je continuai à imaginer sa poitrine, ses longues jambes – et les sensations que j’aurais éprouvées à les caresser.
Finalement, je me mis à prier Dieu en silence, mais pas un instant je ne cessai de me la représenter nue. La voyait-Il ainsi, lui aussi ? Forcément. Qu’est-ce qu’Il en disait, alors ? Appréciait-il ce qu’Il voyait ? Réfléchissait-Il à cette question ? N’avait-Il pas créé cette femme ? Si c’était le cas, pourquoi fabriquait-Il aussi des personnes laides ?
Je crois que ce fut à ce moment-là – même si je ne m’en rendis pas compte, à l’époque – que mes idées de Dieu et de la religion commencèrent à évoluer, voire à s’éroder.
Pendant qu’on serpentait à travers la forêt sur le chemin de terre qui nous ramenait chez nous, je commençai à somnoler.
Tom s’était déjà endormie, sans lâcher son déguisement de fantôme taché de terre. Je m’appuyai contre la portière et m’abandonnai à un demi-sommeil. Au bout d’un moment, je surpris mes parents qui discutaient.
— … Il avait le sac à main de cette fille ? demanda maman.
— Ouais. Et il a pris l’argent qu’il y avait à l’intérieur.
— Ça pourrait être lui, le coupable ?
— Il prétend qu’il était en train de pêcher, qu’il a vu un sac et une robe qui flottaient, qu’il a attrapé le sac au bout de sa ligne, mais que le courant a entraîné le vêtement. Il a récupéré les sous. Il s’est dit que ce truc, dans la rivière, c’était perdu pour tout le monde, que de toute façon il n’y avait pas de nom dedans, et que c’était juste cinq dollars qui seraient partis à la poubelle… Il n’a pas pensé une seconde que la propriétaire de ces objets avait pu être assassinée.
— Donc, tu le crois.
— Oui, je le crois. Je connais le vieux Mose depuis toujours. Il passe la majeure partie de son temps dans son bateau, sur la rivière. Il ne ferait pas de mal à une mouche. En outre, il a plus de soixante-dix ans et il n’est pas en très bonne santé. Il n’a pas eu la vie facile. Sa femme l’a quitté il y a quarante ans et il ne s’en est jamais remis, et puis son fils a disparu quand il était adolescent… Celui qui a violé cette femme devait avoir quelques muscles pour ça. Elle était jeune, et vu l’état dans lequel on l’a retrouvée, elle s’est plutôt bien défendue. Son meurtrier avait besoin d’être assez costaud pour… eh bien, elle était vilainement tailladée. Comme l’autre.
— Oh, mon Dieu.
— Je suis désolé, chérie, je n’avais pas l’intention de te choquer…
— Comment es-tu tombé sur ce sac ?
— Je passe toujours chez Mose quand je descends à la rivière. Il était tout simplement posé sur la table, dans sa cabane. J’ai été obligé de l’arrêter. Maintenant, je ne sais plus si j’ai eu raison. Peut-être que j’aurais dû juste récupérer cette pièce à conviction et raconter que je l’avais ramassée quelque part dans les bois. Je crois ce que dit Mose. Mais je n’ai aucune preuve, ni dans un sens, ni dans l’autre.
— Il a déjà eu des ennuis avec la justice ?
— Quand sa femme l’a quitté, des gens ont pensé qu’il l’avait tuée. Elle avait la cuisse légère. C’était ce que disait la rumeur. Mais on n’a jamais rien prouvé.
— Il aurait pu le faire ?
— Je suppose.
— Et pour son fils ? Que s’est-il passé ?
— Il s’appelait Telly. C’était un demeuré. Pour Mose, c’est ce qui a expliqué le départ de sa femme. Elle avait honte de ce garçon idiot. Quatre ou cinq ans plus tard, le gosse a disparu et Mose n’en a plus jamais parlé. Là encore, on a dit qu’il l’avait tué. Mais c’est juste une autre rumeur. Des Blancs racontant des trucs sur des Noirs, comme d’habitude. Personnellement, je crois que sa femme a vraiment pris le large. Le gosse n’avait pas grand-chose dans la tête, et il a très bien pu se tirer aussi. Il aimait courir les bois et traîner le long de la rivière. Peut-être qu’il s’est noyé, qu’il est tombé dans un trou quelque part et n’en est pas ressorti…
— Mais rien de tout cela ne joue en faveur de Mose, n’est-ce pas ?
— Exact.
— Que vas-tu faire, Jacob ?
— Aucune idée. J’ai préféré ne pas le boucler au tribunal. Ce n’est pas une véritable prison, de toute façon, et si le bruit se répand qu’un Noir est soupçonné de ce meurtre, personne ne se posera la moindre question… J’ai demandé à Bill Smoote de le garder dans sa grange.
— Il ne risque pas de s’enfuir ?
— Peut-être. Mais il n’est pas en très bonne santé, chérie. Et il me fait confiance pour enquêter et l’innocenter. C’est ça qui me rend nerveux. Je ne sais pas comment faire. J’ai songé à en discuter avec les policiers responsables de Pearl Creek. Ils ont davantage d’expérience que moi, mais eux aussi ont tendance à réagir un peu vivement.
— Tu veux parler de Red.
— Ouais. On dit qu’il fait partie du Klan, ou qu’il en a fait partie.
— Tu n’as aucune certitude.
— S’il n’a pas une cagoule officielle dans son tiroir, grommela mon père, tu peux parier qu’il en a une dans la tête…
— Il n’a pas toujours été comme ça.
— Non. Mais les gens évoluent… Il peut se produire plein de choses.
Maman s’empressa de changer de sujet.
— Si ce n’est pas Mose, qui est-ce ?
— Je suis allé voir le cadavre de Janice Willman. Toujours la même histoire. Elle a été tailladée sur tout le corps et on a lié ses jambes derrière sa nuque, avec une corde passée autour de sa tête et de ses chevilles. On dirait qu’il leur fait la même chose à toutes, une sorte de ligotage. La première, celle qu’on a retrouvée dans un tuyau de drainage, était dans le même état. Puis y’a eu les barbelés pour Jelda Mae, et maintenant, Janice.
— Et la quatrième dont t’a parlé le journaliste ?
— Je ne sais pas. Comme je te l’ai dit, je ne suis même pas sûr que celle-là existe vraiment. Mais les trois autres étaient ficelées. J’en ai vu deux de mes propres yeux.
— Est-ce que ça a une signification particulière, de les ligoter comme ça ?
— Je ne peux pas dire. Mais doc Tinn le pense. Il croit que ces meurtriers ont un mode opératoire dont ils ne peuvent pas se libérer. Il a étudié le sujet, et selon lui, ils refont presque systématiquement la même chose. Il y a de petites différences ici et là, mais c’est presque pareil tout le temps. Jack l’Éventreur tuait toujours de la même façon, excepté que chacun de ses crimes était plus affreux que le précédent. Doc Tinn m’a parlé de certains autres cas rencontrés dans ses lectures et maintenant, ces femmes. Toutes tailladées. Toutes ligotées et toutes dans la rivière ou à proximité. Il parle de « tueurs organisés ». Il espère écrire un article sur le sujet, mais comme il est noir, il pense qu’il n’a pas la moindre foutue chance que ça serve à quelque chose.
— Ça n’explique pas le mobile, dit maman.
— Non, en effet.
J’ai recommencé à m’assoupir. J’ai songé à Mose. Il avait du sang blanc dans les veines. Quelques cheveux roux. Des yeux verts comme les feuilles du printemps. La peau noire comme de la mélasse. Je l’avais salué de la main, il n’y avait pas si longtemps. Parfois, quand papa avait fait de bonnes prises, à la chasse ou à la pêche, il passait lui apporter un écureuil ou un poisson. Mose était toujours heureux de nous voir. Jusqu’à l’année précédente, je partais souvent sur la rivière avec lui. Et puis Jake m’avait dit qu’il ne fallait pas faire des choses pareilles. Que ce n’était pas bien qu’on me voie tout le temps en compagnie d’un nègre.
À ce souvenir, je me sentis mal à l’aise. C’était Mose qui avait appris à mon père à pêcher. J’avais embarqué maintes fois avec lui, moi aussi – et je l’avais laissé tomber à cause des idioties de Jake. J’avais même songé à ne plus rendre visite à Miss Maggie ! J’étais heureux, aujourd’hui, de ne pas l’avoir fait. Même si j’ai un peu honte d’avoir décidé ça, entre autres, à cause de ses bons petits plats.
Je revis aussi l’Homme-Chèvre. Quand il nous observait à travers les ombres, sous le Swinging Bridge. Quand il nous surveillait près de la maison. C’était lui qui avait assassiné ces femmes. Pas Mose. J’en étais certain.
Ce fut là, dans la voiture, fouetté par le vent frais d’octobre, que je commençai à dresser un plan pour capturer ce monstre et libérer Mose. Ensuite, j’y réfléchis pendant plusieurs jours, et je finis par trouver quelque chose qui me sembla super.
Avec le recul, je me rends compte aujourd’hui à quel point, pourtant, cette idée était puérile et folle. Inspirée par un des livres de Mme Canerton, Le Comte de Monte-Cristo.
De toute façon, je n’eus jamais l’occasion de mettre mon stratagème à exécution, aussi idiot ait-il été.
Le lendemain, papa alla au salon et maman nous demanda, à ma sœur et moi, de l’aider à préparer les conserves. Cela dura une bonne partie de la journée. Tard dans l’après-midi, elle nous permit d’aller jouer dehors et elle se mit à tout ranger dans les placards.
C’était un sacré boulot : il fallait stériliser les bocaux, les remplir de légumes cuits, les sceller avec de la paraffine, visser les couvercles puis les mettre de côté. Je fus heureux d’échapper enfin à cette corvée. Tom et moi, on a joué un moment à se poursuivre à la lisière de la forêt, puis on a fini par se reposer sous le chêne. Tom s’est immédiatement endormie dans le fauteuil, et je suis allé jusqu’au puits pour boire. Je continuai à réfléchir à mon plan de sauvetage de Mose, encore que je commençai à me demander de quoi je devais le sauver. Et où le planquer, ensuite ?
Je remontai le seau à la manivelle et me servis de la louche pour me désaltérer. Au moment où je la reposai, j’entendis une voiture arriver. Je crus que c’était papa qui rentrait plus tôt parce qu’il n’avait plus de clients, et j’ai donc contourné la maison pour l’accueillir.
C’était une Ford noire cabossée. Le type qui en descendit avait un grand chapeau de cow-boy gris et un revolver dans son étui de hanche. Pliant légèrement le genou droit, il gratta le sol de la pointe de sa botte. Les manches de sa chemise étaient boutonnées aux poignets. La sueur dessinait un anneau autour de son cou. C’était l’homme à qui papa avait parlé à la sortie de Pearl Creek. Celui qu’il avait sauvé d’un tourbillon, dans leur jeunesse… Red.
Il me vit et sourit.
— Comment ça va, mon pote ?
— Ça va, répondis-je.
— Ton papa est là ?
— Ma mère.
— Ouais, eh bien, ça fera l’affaire. Dis-lui que je suis ici, tu veux bien ?
Je suis rentré prévenir maman. Quand elle franchit la porte et découvrit Red dans la cour, je notai un changement dans son expression. Difficile à décrire. De la surprise, bien sûr, mais il y avait aussi autre chose. Elle effleura ses cheveux de la main, puis elle lissa sa robe.
— Red, dit-elle.
— May Lynn. Tu es toujours aussi jolie.
Elle rougit légèrement.
— Jacob n’est pas là.
Red regarda autour de lui, comme si papa risquait de se matérialiser, par magie, dans l’air de cette fin d’après-midi.
— C’est vrai qu’on dirait qu’il est absent, murmura-t-il stupidement.
Bien sûr qu’il l’était ! Et je le lui avais déjà dit un instant plus tôt.
— Enfin, peut-être qu’on pourrait en profiter pour bavarder quelques minutes, proposa Red. Il doit revenir bientôt ?
— Oui, répondit ma mère. (Puis elle ajouta :) Très bientôt.
— Je peux entrer ?
Maman hésita. Elle me regarda et lança :
— Harry, laisse-nous. C’est une discussion entre grandes personnes.
À contrecœur, je me réfugiai sur la véranda de derrière et je m’assis sur la balancelle. Quand ils eurent pénétré dans la maison et que ma mère referma la porte derrière eux, le courant d’air entrouvrit celle qui donnait sur la véranda où je me trouvais. Je me levai dans l’idée de la pousser, puis je changeai d’avis. Je savais que c’était très impoli d’espionner les conversations, mais la tentation était trop forte.
— Eh bien, assieds-toi, proposa ma mère.
Elle paraissait mal à l’aise et manquer d’assurance dans sa propre maison. Je ne lui avais jamais entendu cette voix-là.
— Merci, dit Red.
Des chaises raclèrent le sol, puis il y eut un long silence.
— Je pourrais faire du café, offrit-elle.
— Non. Ça va, merci. Il rentre bientôt, tu as dit ?
— Je ne sais pas exactement. Il travaille tant qu’il a des clients.
— Cela faisait longtemps, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Belle maison.
— Merci. Ce n’est pas grand-chose, en vérité. C’est Jacob et moi qui l’avons construite. J’ai cloué les planchers moi-même. Mes parents nous ont aidés.
— Ce plancher a l’air solide, dit Red.
— Merci.
— Et tes parents ? Je ne les ai pas vus depuis une éternité.
— Ils sont partis dans le North Texas il y a quelques années. Maman a rejoint là-bas ma sœur Ida qui était malade ; elle l’a aidée à s’occuper de ses enfants. Ida s’est remise, et puis papa est mort.
— Je suis désolé. Comment va ta mère ?
— Courageuse, comme toujours. On s’écrit beaucoup. Elle va peut-être rentrer pour être plus près de nous.
— Je vois. Je suppose que c’est bien.
Nouveau long silence. Un bourdon vrombit derrière moi. Je me retournai pour le regarder rebondir contre la moustiquaire.
Ce fut maman qui reprit la première la parole.
— Si tu m’expliquais ce que tu veux, que j’en informe Jacob ?
— Je préfère vraiment le faire moi-même.
— C’est au sujet de ces meurtres ? Les femmes de couleur ?
— Ouais.
— Jacob m’a raconté que tu ne voulais pas qu’il s’en occupe.
— D’abord, le corps n’était pas sur son comté.
— On l’a trouvé ici, dans les marais.
— Ouais, mais il a transporté le cadavre à Pearl Creek. Pour demander à une bande de nègres de lui expliquer ce qui était arrivé à cette fille. Pas besoin d’être un gars de la ville pour le savoir !
— Mais il souhaitait aussi connaître son identité, en plus du reste.
— Doc Stephenson aurait pu lui répondre.
— Stephenson est un ivrogne et un imbécile. Et il y avait peu de chance qu’il sache qui était cette malheureuse.
— Il connaît tous les nègres de la région. Il n’a rien contre eux. Et moi non plus.
— Ça ne l’empêche pas d’être un ivrogne et un imbécile !
— Je ne veux pas me disputer avec toi, May Lynn. Il fut un temps…
— Puisque ce corps a été trouvé ici, sous la juridiction de Jacob, quel est le problème, Red ? En quoi est-ce que ça te concerne ? Tu dis que ce n’est pas l’affaire de mon mari, mais il semble pourtant que c’est davantage la sienne que la tienne ? Il l’a emmenée dans ton comté pour l’identifier, mais elle a été assassinée ici.
— On ne veut pas que les négros se montent la tête, May Lynn. C’est tout. Ils doivent savoir quelle est leur place, et quand Jacob commence à les traiter avec la même prévenance, le même respect que les Blancs, alors vous risquez les ennuis.
— Tu le crois vraiment ?
— Oui… La rumeur raconte que Jacob a bouclé un nègre pour les meurtres.
— Ce n’est pas vrai.
— Et il paraît qu’il le cache. Voilà ce que je veux dire à Jacob : qu’il livre le nègre. Dans le cas contraire, ça ira mal pour ton mari.
— Jacob n’a arrêté personne. Et d’ailleurs, où serait le problème, s’il l’avait fait ?
— Y en aurait aucun. On veut juste qu’il nous apporte ce salopard.
— Il y a quelques minutes, tu te fichais du meurtre d’une Noire, et maintenant, voilà que tu t’en soucies ?
— Parce que j’ai peur qu’une femme blanche, toi, par exemple, soit la suivante. Si un négro se lance dans ce genre de meurtres en série, il ne va pas se satisfaire de prostituées noires. Il s’attaquera à une Blanche avant longtemps. Une de ses victimes, déjà, avait du sang blanc.
— Ah bon ? Ça compte à cause de ça ? J’ai toujours cru que vous estimiez qu’une seule goutte de sang noir faisait de toi un Noir ?
— Non, je n’y crois pas. Il y a des degrés. Le sang blanc peut dominer. C’est l’aspect physique qui fait qu’un nègre est un nègre. Le mode de vie.
— Une vie est une vie, Red. Peau sombre. Peau claire. Et tout ce qui existe entre les deux. C’est ce qui compte pour Jacob.
— Tu sais de quoi ça a l’air, May Lynn ? On dirait bien que Jacob a arrêté le coupable et qu’il le protège parce que c’est un négro…
— Tu sais que c’est ridicule.
— Non, je n’en sais rien. Doc Stephenson prétend que Jacob est assez proche des chocolats…
— Stephenson est un crétin.
Red éclata de rire.
— Ça se pourrait. Si je suis là, c’est pour vous aider, May Lynn. J’ai une dette envers Jacob. Je suis venu le prévenir.
— Je ne crois pas. Pour moi, ça va plus loin que le fait qu’il t’ait sorti de la rivière.
— C’est vrai. Je lui suis reconnaissant pour une autre raison. Et puis il y a toi… Je ne veux pas qu’il arrive quelque chose dont toi, tu pourrais souffrir.
— C’est attentionné de ta part… aujourd’hui. Quand on y songe.
— J’ai été un foutu idiot…
— Chuuuuttt, dit maman. Ne parle pas de ça.
Red resta silencieux un moment. Et après ce qui ressembla à un changement de saison, il reprit :
— Jacob doit savoir que des gens pourraient lui rendre visite.
— Tu parles du Klan, là ? demanda ma mère.
— Je dis juste que…
— Red. On m’a laissé entendre que tu t’étais aigri. Que tu te montrais compréhensif envers cette bande de lâches avec leurs draps sur la tête…
— Attention à tes paroles, May Lynn.
— Et pourquoi donc ? Je n’aurais jamais cru ça de toi ! Je te connais depuis l’enfance, Red. En ce temps-là, tu apportais des provisions dans les basses terres à cette pauvre vieille noire, Miss Maggie.
— On était gosses, alors.
— Cette femme t’a pratiquement élevé, Red.
— C’était juste une négresse qui travaillait pour mon père. Je nourrissais aussi les chiens de papa.
— Tu sais bien qu’elle faisait plus que ça. Elle t’a donné le sein. Tu as joué avec ses enfants comme si c’étaient tes frères et sœurs. Puis ton père a vieilli, et elle aussi. C’était presque ta mère. Elle était plus, pour toi, une mère que ta mère. Et plus une épouse pour ton père que ta propre maman…
— Ça suffit !
J’entendis un claquement, comme une main qui s’abattait sur la table et le bruit d’une chaise qui glissait en arrière. Je poussai la porte et me précipitai dans la pièce.
— Ça va, maman ?
— Oui, mon chéri. Tout va bien.
Red était debout devant la table, son chapeau à la main. Son visage, à présent, était aussi rouge que ses cheveux, et grattait la pointe de sa botte sur le plancher qu’il admirait un instant plus tôt.
Il jeta un regard mauvais à ma mère.
— Tu es devenue exactement comme Jacob, cracha-t-il.
— Et toi, tu aurais de la chance si tu lui ressemblais un tant soit peu ! Il y a quelque chose en toi depuis toujours, Red. Ce n’est pas simplement à cause de moi que tu es ce qu’on raconte.
— Tu ne m’as pas aidé.
Red me regarda. Ses mains tremblaient. Il les posa sur son chapeau.
— À une époque, Red, j’ai cru que j’aurais peut-être dû agir autrement, dit maman. Mais ça n’a pas duré. Il y a longtemps que j’ai compris que je me trompais. Pourtant, je te considérais comme un type bien, Red. Aujourd’hui, je ne sais plus. Mais j’ai au moins une certitude : Jacob vaut dix fois l’homme que tu es ou que tu seras jamais.
Red ouvrit la bouche pour lui répondre, puis il me considéra et il changea d’avis. Il tremblait toujours.
— Je pourrais ajouter quelque chose… grommela-t-il.
— En effet. Et si tu dois le faire, ne te gêne pas. Pour ma part, j’ai dit ce que j’avais à dire, mais comme toi, je pourrais ajouter quelque chose… Je constate que les manches de tes chemises sont toujours baissées.
Le visage de Red prit une expression qui m’effraya. Mais ce fut juste une contraction, qui disparut rapidement.
— Tu répètes à Jacob ce que j’ai dit, tu entends ? Il est prévenu. J’ai payé ma dette.
— Si tu crois que tu viens de rembourser une dette, tu te trompes, Red. Écoute-moi. Maintenant, tu es prévenu, toi aussi : ne remets jamais plus les pieds dans cette propriété. Tu m’entends ?
— Oui.
Quand Red atteignit la porte, il se retourna et nous regarda, maman et moi.
— C’est un beau garçon que tu as là, May Lynn. Et y’a aussi cette petite fille là-bas dehors. Si innocente. Je crois qu’elle te ressemblera beaucoup. Elle commence déjà à avoir ton visage. Ça me déplaît de penser que tu les élèves dans l’idée que les nègres sont nos égaux. Ça ne leur causera que du chagrin, ça les mettra au même niveau qu’eux. Et toi aussi, May Lynn.
— Au revoir, constable, dit ma mère.
D’un geste inconscient, Red frotta sa manche droite avec sa main, puis il sortit sans refermer la porte, monta dans sa Ford noire toute cabossée et démarra.
Une mince volute de poussière suivit la voiture et flotta dans l’air longtemps après son départ.
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