Marécages (Les)

Lansdale R. Joe · Chapitre 26 sur 26

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Marécages (Les)

Épilogue

 

 

Un dernier mot. Six mois plus tard environ, un chasseur que papa connaissait, un certain Jimmy St John, découvrit quelque chose d'étrange. Plus intéressant encore, cette chose se trouvait près de l'endroit où l'automobile de Red avait été abandonnée, mais le seul moyen de mettre la main dessus, c'était de laisser échapper sa lampe torche en chassant le raton laveur, de dégringoler sur la rive jusqu'à l'endroit où cette foutue lampe avait roulé, et de découvrir une ouverture dans un groupe d'arbres. Et là, si on regardait en l'air juste comme il faut, on voyait ce truc.

Ça ressemblait à la poupée de goudron – un épouvantail noirâtre pendu à une corde accrochée à une branche au-dessus de la rivière.

Le lendemain, St John avertit mon père qui se rendit aussitôt sur place en voiture. On ne me donna pas toutes les informations, à l'époque, mais au fil des ans, j'ai reconstitué le puzzle.

Un cadavre recouvert d'une épaisse couche de goudron, les yeux ouverts – mais, bien sûr, ce n'étaient plus que des orbites grouillant d'insectes. Il avait une corde autour du cou, dont l'autre extrémité était attachée dans l'arbre au-dessus de lui. Le gars l'avait lancée par-dessus une branche, puis il l'avait passée autour de sa gorge et il avait sauté dans le vide… Mon père se demandait dans quel état d'esprit il pouvait bien être pour faire une chose pareille et de cette manière.

Je crois que papa, au cours de ses heures les plus sombres, avait lui aussi envisagé d'en finir… Mais si loin de tout et d'une façon si bizarre ?

Dans cette espèce de cachette naturelle, à côté des cendres d'un feu de camp, il y avait aussi deux gros tonneaux de goudron : ils étaient noircis par les flammes, leurs couvercles étaient ôtés, et par terre, à côté d'eux, un bout de planche était encore plein de cette substance poisseuse.

Papa en conclut que l'homme avait fait chauffer le goudron, s'en était enduit quand il était encore brûlant et puis s'était pendu.

Il apporta le corps à doc Tinn à qui il avait appris à faire confiance. Le toubib nettoya le cadavre de son mieux. Une grande partie de la chair avait été protégée par le goudron et, lorsqu'on eut enlevé celui-ci avec du diluant à peinture, on découvrit une liste de noms de femmes tatouée sur un de ses bras. Je n'ai jamais demandé à papa si celui de ma mère y était, mais j'ai ma petite idée là-dessus.

En travers de la poitrine, un autre tatouage grossier disait : NÈGRE.

Voilà comment mon père voyait les choses : Red aimait Miss Maggie comme une mère, mais quand il découvrit qu'elle l'était au sens propre du terme, il perdit ses points de repère. Il cessait d'être un gentil blanc s'occupant d'une pauvre femme de couleur, il était noir lui-même. Il essaya de sauver Mose, son père et, quand il échoua et considéra qu'on lui avait volé son existence, il rendit visite à Miss Maggie. Peut-être pensait-il qu'elle lui jurerait que ce n'était qu'une plaisanterie, ou un truc de ce genre ? Impossible à dire. Ou peut-être décida-t-il de se débarrasser de la seule personne qui, à sa connaissance, savait avec certitude qu'il n'était pas blanc ?

Là encore, on ne le saura jamais. Mais se sentant coupable de ce qu'il était et de ce qu'il avait fait, il se tortura avec un tatouage grossier sur la poitrine, du goudron brûlant et il choisit une mort affreuse par étouffement.

Il se peut aussi que le Klan l'ait assassiné, après tout. Parce qu'il avait découvert que Red était noir et qu'il avait les noms d'une douzaine de femmes blanches tatoués sur un bras… Ou peut-être parce que les types du Klan avaient appris sa tentative de sauver Mose.

De cela non plus, aucun moyen d'être sûr. La vie est ainsi faite. Rien à voir avec les romans policiers de mémée. Tout ne trouve pas forcément d'explication.

Comme cette foutue photographie coloriée au crayon dans la cabane de Mose.

Qu'est-ce que ça signifiait ?

Mose avait-il fait ça, et si oui, pourquoi ?

Comme il n'avait aucune photo de son garçon, disons qu'il s'en était fabriqué une pour la placer à côté de son épouse depuis longtemps disparue. Ou était-ce juste pour se rappeler qu'il avait un fils ?

Mais Cecil lui-même pouvait tout aussi bien l'avoir posée là.

Pour une raison ou une autre, il aimait enfoncer dans le corps de ses victimes des bouts de papier roulés et tapisser les parois de son tunnel de photos découpées dans le catalogue Sears and Roebuck. Avait-il considéré que, d'une certaine manière, il avait aussi tué Mose en le faisant punir pour ses crimes à lui ? Et comme il n'avait pas eu l'occasion de placer son petit cadeau sur lui, il l'avait laissé dans sa cabane ?

Et qu'y avait-il sur les papiers retrouvés dans les autres cadavres ? Des photos de femmes ? Rendait-il ces clichés responsables de ce qu'il faisait – convoiter et tuer ?

Un psychiatre à la retraite est resté un moment ici, dans cette maison, avant de mourir d'une attaque. Je lui ai raconté cette histoire, et je l'ai interrogé sur ce mystère. Il n'avait pas de réponse précise mais, d'après lui, ç'aurait pu aussi bien être des articles de journaux concernant des femmes, ou des crimes en rapport avec elles…

Il ajouta qu'il y avait des tas d'autres possibilités et peu de certitudes.

Bref, à l'époque, je n'ai pas su ce que ça signifiait. Et je n'en ai pas une meilleure idée aujourd'hui.

Il ne reste pas grand-chose à ajouter. Juste quelques généralités. Je fus un héros pendant un temps, puis ça se calma et on retrouva une vie normale.

La ville engagea finalement un nouvel instituteur, puis plusieurs, et ma sœur et moi, on retourna à l'école régulièrement. Je me suis arrêté en seconde, mais Tom est allée en fac.

Mémée ne se remit jamais complètement de notre aventure dans les marais. On aurait dit que l'angoisse de cette terrible nuit l'avait brisée et vieillie d'un coup et lui avait définitivement détraqué le cœur. Elle continua à voir un peu M. Groon, mais ça ne marcha pas entre eux. Elle tomba malade, garda le lit pendant environ un an et puis, un matin, elle ne se réveilla pas.

On s'était installés dans une nouvelle maison, sur deux hectares, que papa avait achetée en ville. Il y avait déjà un petit cimetière sur notre terrain, la concession familiale de gens depuis longtemps partis et oubliés ; notre vendeur l'avait entretenu par respect et on continua. Mémée y fut inhumée sous un chêne immense qui est toujours là ou du moins qui y était quand je suis allé là-bas pour la dernière fois il y a une dizaine d'années, au temps où je pouvais encore me déplacer. La tombe s'était brisée et confondue avec la terre qui l'entourait. C'est exactement ce que ma grand-mère souhaitait – être mangée par des vers et dispersée dans tout l'East Texas.

Notre chien est enterré quelque part là-bas aussi.

Après les événements, Toby vécut encore cinq ans. Il avait gagné le droit d'entrer dans la maison. Un matin, papa le laissa sortir pour faire ses besoins, comme d'habitude. Il descendit les marches en boitant et s'éloigna. À la nuit tombée, il n'était toujours pas rentré. Le lendemain, maman trouva son corps pas très loin de l'endroit où mémée reposait.

Quant à notre ancienne propriété, eh bien, papa l'a vendue. Il n'avait plus le temps de cultiver la terre et il voulait se rapprocher de son salon de coiffure. La tombe de Mose disparut parmi les arbres et les ronces. Il y a maintenant un parking et une société de crédits immobiliers à cet endroit. C'est comme s'il n'avait jamais existé.

Papa démissionna de son poste de constable. Il n'était vraiment pas doué pour ce boulot, de toute manière. Il se consacra à la coiffure à plein temps et, peu à peu, notre situation s'améliora et il gagna bien sa vie jusqu'au jour où il eut son cancer. Heureusement, la maladie l'a emporté rapidement. Il avait soixante-deux ans. Ma mère, comme si papa l'appelait, le suivit peu de temps après dans la tombe.

Tom fut tuée en 1969 par un chauffard ivre. Elle était aussi belle que notre mère, et elle était devenue institutrice de maternelle. Son mari, lui, était un imbécile. Il la quitta quand elle tomba enceinte, et il ne lui donna presque plus jamais de nouvelles.

Tom conduisait mon bon à rien de neveu à Houston chez un toubib pour une énième cure de désintoxication, quand elle eut cet accident. Une collision frontale. Elle est morte sur le coup.

Mon neveu, baptisé Jacob en souvenir de mon père, s'en sortit avec un gros bleu à la tête et il se remit. Il vécut assez longtemps pour féconder plusieurs femmes et empoisonner la vie de tas de gens avec ses problèmes de drogue et d'alcool. Par bonheur, il passa l'arme à gauche en faisant une overdose en 1975.

Doc Tinn et sa femme déménagèrent à Houston dans les années 60. On ne les fréquentait pas beaucoup. Après leur départ, je n'entendis plus jamais parler d'eux.

Root, le fils de Pappy Treesome, fut castré et brûlé par le Klan en 1939. Quand son père mourut et qu'une congestion cérébrale rendit Camilla invalide, Root fut livré à lui-même, et il s'avéra qu'il n'était pas si inoffensif que ça, finalement. Il viola une demi-douzaine de Noires, mais personne n'intervint. Les Blancs comme les Noirs décidèrent qu'elles l'avaient cherché. Je ne vois pas bien pourquoi elles l'avaient cherché, sinon qu'elles étaient de sexe féminin, et lui un mâle qui voulait se défouler.

Mais ensuite Root commit une erreur aux yeux de la société blanche. Je ne sais pas où cela se passa, ni dans quelles circonstances, mais il s'exhiba devant une femme blanche, et on le lyncha illico. Papa m'avait dit un jour que Root avait la cervelle d'un gosse de cinq ans.

Le vieux Nation continua sa vie d'ivrogne et créa des problèmes à tout le monde. Il n'en subit pourtant pas les conséquences car il vécut jusqu'à quatre-vingts ans ou davantage et mourut tranquillement dans son sommeil.

Sa femme l'avait quitté depuis longtemps et il ne s'était pas remarié. Quant à ses deux garçons… Eh bien, je ne sais pas exactement ce qu'ils sont devenus. Ils déménagèrent. J'ai entendu dire que l'un d'eux était mort dans un accident de pêche, mais je ne sais pas si c'est vrai, et si ça l'est, je ne connais pas les détails de la chose.

Doc Stephenson. Je ne garde aucun souvenir de son départ. Un jour, il ne fut plus là, c'est tout, et le docteur Taylor le remplaça. Moi, je devins à vingt-deux ans le shérif de Marvel Creek. Son premier. Avant cela, il n'y avait qu'un constable pour cette zone mais, même si elle ne fut jamais très importante, la ville grandit et estima qu'elle avait besoin de son propre officier de police.

Au début de la Seconde guerre mondiale, je m'enrôlai, mais on ne voulut pas de moi. Des années plus tôt, Sally Redback, piquée par un frelon un jour où je labourais, s'était affolée et m'avait balancé un coup de sabot en plein visage, abîmant mon œil droit. Je m'en tirai avec juste une petite cicatrice, mais ma vision fut moins bonne. À cause de ça, l'armée estima que je ne me servirais pas correctement d'un fusil. J'essayai d'expliquer que je savais aussi tirer en gaucher mais, à l'époque, ils ne couraient pas après les soldats, et je restai donc à la maison.

Au cours de ma carrière de shérif, je rencontrai une adorable jeune

femme nommée Eleanor Piggle – sans rigoler 1. Elle avait atterri à Marvel Creek quand ses parents débarquèrent de Californie. Ils avaient fui le Dust Bowl en Oklahoma, mais ils n'avaient pas trouvé la terre promise en Californie et ils étaient revenus dans l'East Texas.

Doc Taylor mit au monde nos deux enfants et, plus tard, établit le certificat de décès d'Eleanor, il y a onze ans. Le grand cœur généreux de mon épouse tomba en panne un jour, tout simplement.

James, mon aîné, est parti au Viêt-nam. Il a été tué là-bas. William, le plus jeune, est devenu avocat et il s'en sort bien. Il paie une grande partie de mes soins, ici ; il m'a pris chez lui à Houston un moment puis, quand j'ai décidé que je devenais un fardeau, il m'a aidé à trouver une maison de retraite où finir mes jours. Ça ne lui plaisait pas mais, pour dire la vérité, moi, je préfère.

Lui et sa famille me rendent visite deux fois par semaine et davantage si je veux. Sa femme, Coreen, est comme une fille pour moi, et mes petits-enfants sont merveilleux.

Mais le temps passe. Il dévore l'énergie. J'aime mon garçon et sa famille, mais je n'éprouve plus aucun désir de rester couché ici jour après jour avec ce tube dans la queue, à attendre de la purée de pois et de maïs et un truc affreux qui passera pour de la viande, nourri à la cuillère par une superbe infirmière qui me rappelle mon épouse depuis longtemps disparue.

Alors, désormais, je ferme les yeux et je retourne aux souvenirs de cette époque. Les mauvaises choses sont de loin moins mémorables que les bonnes. Je dors et je me retrouve dans notre petite maison près de la forêt, au-dessus de la Sabine. J'entends les grillons et les grenouilles, et la lune brille et la nuit est fraîche. Je suis jeune et fort et plein de sève.

Et chaque fois que je m'y rends maintenant, j'espère qu'à mon réveil, je ne serai plus de ce monde, mais de l'autre, celui où mes parents, Tom et mémée, et peut-être même Mose et l'Homme-Chèvre, et bien sûr notre bon vieux Toby, m'attendent.

 

1 « L'incomparable Mrs « Piggle-Wiggle » est l'héroïne d'une célèbre série pour enfants,

créée Par Betty Bard MacDonald (N.d.T.). ↵

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