Marécages (Les)

Lansdale R. Joe · Chapitre 18 sur 26

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Marécages (Les)

Quatrième Partie

 

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17

 

La fenêtre de ma chambre donne sur un grand chêne. Un soir, au début du printemps, installé dans mon fauteuil roulant, je regardais dehors, à ce moment très bref où le crépuscule ressemble à un enchevêtrement de tissus noir et bleu, et où les oiseaux se serrent dans les branches, comme des décorations de Noël, pour se préparer à dormir. Et là, j'ai cru apercevoir le vieux Mose qui se balançait au bout d'une corde.

À cet instant, son corps me parut très réel, une ombre se tordant parmi les ombres, mais sa silhouette était nette, tout comme la corde. Quand je clignai des yeux, tout cela disparut.

Il n'y avait plus, maintenant, que des ténèbres sous l'arbre aux oiseaux, et la nuit qui tombait, et une journée printanière de plus qui se vidait lentement.

Plus d'ombres maintenant, et plus d'arbre non plus.

Papa ne voulait plus être constable, mais on avait trop besoin des quelques dollars que rapportait ce boulot, alors il continua, tout en jurant que si quoi que ce soit de ce genre se reproduisait, il démissionnerait.

En fait, pour l'essentiel, il avait déjà démissionné. Il n'était plus constable qu'en titre. Il donnait l'impression de se faner sous nos yeux. Il avait été roulé par une mer charbonneuse et infernale, et il s'était débattu un moment, puis il avait abandonné, et il s'était laissé dériver sur l'unique planche délabrée de l'épave de sa vie. Sa vie qui s'était fracassée sur un récif nommé Mose.

Beaucoup des participants au lynchage étaient des clients du salon de coiffure et on ne les vit plus chez nous. Quant aux autres, ce fut Cecil qui s'en occupa pour la plupart, et comme papa ne faisait presque plus rien, il finit par lui laisser la majeure partie des recettes et il se contenta de passer de temps à autre. Il se consacra au travail à la ferme, à la pêche et à la chasse, mais sans grand enthousiasme.

Maman et mémée tentèrent tout pour l'aider à se remettre. La patience. La colère. Des paroles d'encouragement. Des remarques carrément méchantes. Autant s'adresser à un canard. Sauf que le canard, au moins, aurait sursauté.

Quand le printemps arriva, papa sembla aller un peu mieux. Il attaqua les plantations, exactement comme d'habitude, mais il n'évoqua pas les récoltes ; il ne discutait presque plus avec maman, et parfois, au milieu de la nuit, à travers la cloison, je l'entendais pleurer.

Impossible d'expliquer le mal que ça fait d'entendre son père pleurer.

Il passait beaucoup de temps dans sa chambre. Il prenait la plupart de ses repas seul – quand il mangeait. Il parlait, mais ses paroles étaient sèches et froissées, comme des feuilles mortes. S'il nous voyait arriver alors qu'il était assis dehors, il se levait et s'éloignait, comme si on l'avait surpris en train de faire quelque chose de gênant.

La maison changea. Il ne m'était jamais venu à l'idée avant cela qu'une maison était une espèce de corps et que, comme lui, l'esprit qui l'habitait la gardait en un seul morceau. Et si nous, la famille, nous étions cet esprit, une partie de nous, une énorme partie de nous, était bien mal en point.

L'herbe commença à pousser à travers le plancher de la véranda. Autour de la maison, le sol s'affaissa, se fissura de ravines et se changea en sable. Les récoltes d'automne dépérirent. L'eau du puits eut moins bon goût. Des chiens sauvages s'attaquèrent à nos poules.

Seule notre grand-mère était une lumière dans l'obscurité. Elle avait de l'énergie à revendre et elle essayait d'être drôle – mais les ténèbres de papa surplombaient la maison comme un arbre sur le point de tomber. Un jour que nous mettions des fleurs sur la tombe de Mose, tandis que Toby nous tournait autour en boitant, je demandai à mémée si papa allait bientôt aller mieux.

Elle réfléchit un instant avant de me répondre. C'était inhabituel de sa part. Généralement, elle avait la répartie facile, une opinion bien tranchée sur tout et elle savait ce qu'elle voulait dire.

Elle passa un bras autour de moi.

— Je pense que oui, Harry. Mais ton papa a reçu un coup. Ce n'est pas très différent de ce qui est arrivé à un type nommé Boris Smith que j'ai connu dans le North Texas. Une mule lui a filé un coup de pied dans la tête. Il n'a pas changé du tout au tout, mais il est devenu un peu bizarre et il est resté longtemps comme ça. Et puis un jour, il s'est rétabli et il s'en est tiré.

— Qu'est-ce qui l'a fait aller mieux ?

— Eh bien, déjà, la mule est morte. Ça l'a mis de bonne humeur. Mais ce n'est sans doute pas aussi simple.

— Tu penses que ces gens ont frappé papa trop fort ?

— Vous avez tous les deux été frappés trop fort. Mais non, ce n'est pas ce que je veux dire. Ton papa a reçu un coup de pied à l'âme, mon chéri. Tout comme toi. Mais tu es assez jeune pour t'en sortir. Jacob l'est aussi, mais le gnon qu'il a reçu était un peu plus méchant que le tien. Je pense qu'il l'a vu venir et qu'il a foncé droit dessus.

— Mais il va aller mieux ?

— J'ai envie de te rassurer. Mais je ne veux pas te mentir, Harry : je n'en sais rien. Boris, il a fini par guérir. Mais ça a pris beaucoup de temps. Sa blessure était physique et on peut dire que c'est plus difficile de se remettre de ça. Hélas, je n'en suis pas aussi sûre. Un coup de pied à

l'âme peut te détruire à jamais. Beaucoup de ces gens du Dust Bowl 1 ont simplement renoncé. Mais la plupart ont pris un risque et ils se sont installés ailleurs pour rebâtir quelque chose, car ils avaient encore de l'espoir. Certains d'entre eux vont découvrir que cet espoir n'est qu'un mensonge, et eux aussi, ils abandonneront. Et d'autres se relèveront encore et essaieront à nouveau. Ton papa est dans la même situation. S'il parvient à se relever, il recommencera à vivre. Seulement, je ne peux pas dire quand.

— C'est comme si tout tombait en morceaux ici, murmurai-je.

— Je sais, répondit mémée. Mais il faut être forts. Pas seulement pour ton papa, mais pour notre famille. Toi et moi, nous pouvons régler ce problème.

— Tu penses ?

— Oui.

— Mais comment ?

Mémée resta silencieuse un instant.

— Je n'ai pas vraiment d'idées là-dessus. Mais ces meurtres, et cette histoire avec Mose, tout est lié de bien des façons. Je sais que ton papa t'a fait jurer de te taire, Harry, mais c'est peut-être le moment d'oublier ça. Mose est mort. Je suis au courant pour ces meurtres. Si tu me donnais d'autres informations ? Peut-être que je serais capable de vous aider ? Et dans ce cas, c'est sûr que ça ne fera pas de mal à ton père.

Elle avait raison. J'avais tenu parole, mais il me semblait maintenant que ce n'était plus nécessaire. Je lui racontai donc tout ce que je savais. Je décidai toutefois de laisser de côté l'épisode concernant la fille aînée de M. Smoote. Quand j'eus fini, mémée grommela :

— Ce Nation. Il semble pointer son nez partout dans cette affaire. Et ses deux fils aussi. Tu dis qu'ils sont pareils que lui ?

— Sauf qu'ils sont encore plus pleurnichards.

— Miss Maggie, je parie qu'elle connaît des trucs sur tout le monde en ville. Tu ne crois pas ?

— Oui, m'dame.

— Alors, viens.

On grimpa dans sa voiture et on fila chez Miss Maggie. Assise sur sa

véranda de derrière, elle se rafraîchissait avec son éventail d'église 2. Quand elle nous aperçut, elle nous accueillit d'un grand sourire édenté.

— Ça alors, si c'est pas Miss June !

— Bonjour, Maggie, dit mémée. Vous avez du café en route ?

— Non, mais ça peut s'arranger.

Un instant plus tard, elles se servirent deux petits cafés serrés. Puis Miss Maggie m'en versa une demi-tasse, ajouta de la crème et beaucoup de sucre et la posa sur une soucoupe fendillée. Alors, on retourna sur la véranda et on contempla un moment les feuilles d'automne qui viraient au rouge, au marron et au jaune de l'autre côté de sa cour.

Mémée parla de diverses choses, puis elle orienta habilement la conversation sur les Nation.

— Ces Nation… dit Miss Maggie. Ce sont d'sales types. Mais surtout des lâches. Le vieux Nation s'est fait virer du Klan parce qu'il est trop stupide.

— Révélateur, rigola mémée. Ce n'est pas comme si au départ on avait affaire à une bande d'Edison.

— Oh, y a des gens dans l'vieux Klan dont vous n'avez pas idée ! J'ai travaillé pour un Blanc qui était très intelligent. Aussi gentil avec moi que possible. Mais bon, il était dans l'Klan. En faisant l'ménage chez lui, je suis tombée sur ses robes. Il a fini par devenir juge.

— Un autre genre de robe, souffla mémée.

— Oui oui, fit Miss Maggie.

— Maggie, dit mémée, je vais vous dire quelque chose qui est censé rester dans la famille. Je vous en parle parce que j'ai confiance en vous, et que vous avez peut-être moyen de nous aider, Harry et moi. Son papa, cette affaire avec Mose…

— C'pauvre vieux Mose.

— Ouais, dit mémée. Bon, Jacob, c'est un homme bien…

— Oh, Seigneur, oui. Je sais que m'sieur Jacob, il a fait tout c'qu'il pouvait. L'est pas du tout comme son père.

— Vous connaissiez son père ? dit mémée.

— Oui, m'dame. Très bien, même. J'voudrais pas offenser votre garçon, ici, vu qu'c'était son grand-père et tout ça. Mais il n'me manque pas du tout.

— Il ne manque guère à personne, assura mémée. Comment avez-vous su, pour Mose ?

— Par Garvey. C'est un jeune Noir qui m'donne les nouvelles. Celles qui concernent notre communauté, pour l'essentiel. Tout le monde est au courant, en ville, au sujet d'Mose. Y a des petits Blancs tout fiers d'eux-mêmes d'être allé chercher un vieux nègre à peine capable de tenir debout, et de le pendre. Soit dit sans vous offenser, tous les deux.

— Ne vous inquiétez pas. Impossible que Mose ait fait ça. Je l'ai connu, moi aussi. Il y a de nombreuses années. Mon mari et moi, on péchait souvent avec lui. Et c'est lui qui a appris à Jacob et ensuite à Harry.

— Il avait une haute opinion de m'sieur Jacob et de m'sieur Harry. Il passait m'voir de temps en temps.

Je remarquai que Miss Maggie avait les yeux humides, tout à coup.

— Lui et moi, on a été plus ou moins ensemble, dans l'temps. Après le départ de sa femme. Mais son fils avait besoin d'lui. N'allait pas bien dans sa tête. Il aimait s'enfuir et vivre dans les bois. Je lui ai assuré qu'ça changeait rien pour moi. Que lui et moi, on pouvait s'occuper d'ce garçon mieux qu'lui tout seul. Mais il ne voulait pas déménager de sa rivière, et moi, j'y suis pas arrivée, à aller là-bas, j'veux dire. C'est mon foyer, ici. Puis son garçon a disparu, et y'a eu ces rumeurs comme quoi Mose l'avait tué, ou quoi. Mais y'avait rien de vrai derrière tout ça. On ne s'est jamais remis ensemble comme avant, mais il passait d'temps en temps. Vous voyez c'que j'veux dire.

— Je vois, acquiesça mémée.

Moi non. J'y réfléchis. Peut-être qu'il s'arrêtait pour boire un café, comme nous aujourd'hui ?

— J'aurais aimé assister à son enterrement.

— On était très peu, dit mémée. Y avait juste quelques personnes dont Jacob savait qu'elles le connaissaient. Si on avait deviné, pour vous, on serait venus vous chercher.

— Je vous remercie. Il y a beaucoup de choses à mon sujet que je n'ai jamais racontées, cependant. Aucun moyen qu'vous ayez pu savoir.

— Je suppose que vous n'avez pas d'idée sur l'identité de ce meurtrier…

— Non. Autrement, j'vous l'aurais dit l'autre fois, quand on a discuté.

— Pas même des rumeurs ?

— C'est à cause des rumeurs que Mose a été pendu comme ça…

— Je comprends votre point de vue.

— Je crois que c'est un Ambulant. J'ai raconté une histoire là-dessus à m'sieur Harry.

— Et si ce n'était pas ça ?

— N'importe qui peut devenir un Ambulant, s'il vend son âme. À votre place, je garderais ces Nation à l'œil. L'un des garçons… J'me rappelle plus lequel, mais il est fou. Ils sont dingues tous les trois, mais celui-là c'est le pire… Il allume des incendies. L'a violé quelques Noires dans l'temps. Les nôtres sont au courant. Mais on n'pouvait rien faire à ce sujet. Personne n'voulait rien faire. M'sieur Jacob, il a essayé, mais les filles et leurs familles ont refusé d'en parler. Le Klan était venu leur dire que c'était mieux pour eux d'se taire. Là-bas, de l'autre côté de la rivière, y a un petit Noir au visage clair, avec des taches de rousseur. Sa mère n'a pas plus de seize ans. Elle en avait treize quand c'est arrivé. Ce garçon, c'est un enfant d'Nation. Le vieux Nation, il trouvait ça drôle, que son fils s'amuse avec une négresse. Et c'est pas des rumeurs. Tout l'monde connaît ces histoires… Mais on doit pas raconter ça devant un enfant.

— En temps normal, je serais d'accord avec vous, dit mémée. Mais Harry et moi, on veut mettre la main sur ce meurtrier. Il le faut. Jacob n'est pas très en forme en ce moment. La vie ne lui a pas fait de cadeau. Il pense que c'est de sa faute si Mose est mort.

— J'crois pas avoir envie d'me frotter à un Ambulant. Et j'vais vous dire, vous n'arriverez jamais à remettre les choses en place. Y a rien dans c'coin qui sera jamais d'aplomb.

— Allons, Maggie ! C'est un homme en chair et en os qui a fait ça. Je pensais que vous pourriez peut-être demander autour de vous. Vous fréquentez des gens que je ne connais pas.

— Des Noirs, vous voulez dire ?

— Je ne sais rien de votre communauté. Je ne veux embêter personne, juste gratter le fond de la marmite et trouver qui tue ces femmes.

— Je ferai c'que j'peux. Vous buvez une autre tasse de café ?

— Avec grand plaisir, dit mémée.

— Miss Maggie, dis-je. Vous connaissez Red Woodrow, n'est-ce pas ?

Bien sûr, j'avais déjà la réponse, mais je souhaitais me faire une idée de sa vision des choses.

— Oui.

— Il n'a pas été très efficace, grogna mémée. Il ne voulait pas que Jacob s'occupe de ces assassinats de Noires.

— Il a dit ça ? demanda Miss Maggie.

Je lui répétai alors ce que j'avais entendu quand il avait parlé à papa à notre retour de Pearl Creek, et plus tard à maman quand il était passé à la maison.

— Petit homme, dit Miss Maggie. Il faut souvent se méfier des apparences. J'ai pratiquement élevé c'garçon. Il n'est pas aussi bête… Red, il vient ici me voir de temps en temps. Il m'apporte des provisions.

— Red ? m'étonnai-je. Red Woodrow ?

— Lui-même, dit Miss Maggie.

Mémée et moi, on resta silencieux un moment.

— Ce qu'il raconte… commençai-je.

— Parfois, les gens disent avec les lèvres des choses qu'ils entendent, mais c'est leur cœur qui indique vraiment qui ils sont.

— Et comment parle son cœur ? demanda mémée. Parce que ses lèvres semblent vouloir empêcher Jacob de trouver qui a commis ces horreurs.

— Je ne veux plus parler de ça, répondit soudain Miss Maggie.

Tout à coup, la gêne s'installa entre nous ; une vague d'air froid avait pénétré sur la véranda et nous étouffait à la façon d'un serpent de la jungle…

— J'ai besoin de me reposer, ajouta Miss Maggie. Elle se leva lentement. Elle ne reparla plus du café. On la remercia et on rapporta nos tasses sur la table, à l'intérieur. Miss Maggie disparut derrière un rideau qui séparait l'espace où elle cuisinait de celui où elle dormait. Elle passa derrière et on ne la vit plus.

On sortit, on referma la porte sans bruit et on regagna la voiture.

Sur le chemin du retour, on discuta un moment.

— Qu'est-ce qui n'allait pas, avec Miss Maggie ? demandai-je.

— Aucune idée, Harry. Mais c'est sans doute quelque chose qu'on devrait découvrir.

— En se mêlant de ce qui ne nous regarde pas, mémée.

— Tu as raison. En tout cas, sa réaction m'a surprise. Je n'avais pas l'intention de lui faire de la peine. Comme elle a pratiquement élevé Red, je suppose qu'elle éprouve des sentiments profonds pour lui. Et sachant ce qu'il est devenu…

— Il lui apporte des provisions.

— Il s'occupe d'elle, Harry, mais cela ne signifie pas forcément qu'il la considère comme une personne à part entière. On donne à manger et à boire aux mules, mais ça ne prouve pas qu'on apprécie leurs opinions.

— Elles n'ont pas d'opinion.

— Non, mais les humains en ont. Suffit, maintenant. Laissons de côté cette histoire avec Miss Maggie, et voyons ce que nous savons vraiment. Tu m'arrêtes si je me trompe ou si tu analyses les choses autrement. L'assassin ligote ses victimes. Parfois dans de drôles de positions. Il a tué trois femmes dont nous sommes sûrs, peut-être quatre. Est-ce que ce sont bien les faits ?

— Oui, m'dame.

— Toutes sont des Noires, sauf une. Toutes ont été jetées dans la rivière ou retrouvées pas très loin.

— À part celle qui a été emportée dans les airs, dis-je, mais celle-là aussi aurait pu être dans la rivière. La tempête est passée sur la Sabine et donc ça tient debout.

— Ce docteur noir dont tu m'as parlé…

— Doc Tinn.

— Oui. Doc Tinn pense que la personne qui tue ces femmes revient s'amuser avec leurs cadavres. Comment je m'en tire, jusqu'ici ?

— Pas mal.

— La question est : pourquoi ?

— Le tueur est fou ?

— Sans doute, Harry. Mais si on connaissait son mobile, peut-être qu'on aurait une meilleure idée de son identité. Bien sûr, il peut agir ainsi sans raison. Mais je fais partie de ceux qui pensent qu'il y a presque toujours une raison derrière tout. Même pour les dingues. Ça n'a pas de sens pour nous, mais c'est quand même une sorte de raisonnement pour eux. À moins qu'on soit tellement dingue qu'on ne sache plus qui on est, ni quel jour… Mais ce gars qu'on cherche, il vit dans le coin, parmi nous, comme tout un chacun. Et quelque chose le fait soudain agir, ou alors un truc mijote dans sa tête qui lui fait trouver logique ce qu'il se met à faire. Ou peut-être simplement qu'il ne peut pas s'en empêcher… Il est même possible qu'il n'ait pas envie de passer à l'acte… Ah, il faut penser aussi qu'il aime la rivière et qu'il s'y rend facilement. Ce type connaît bien cette zone et il sait comment y entraîner ces femmes. Bon sang, quelqu'un a forcément vu quelque chose !

— Mose était comme ça, dis-je.

— Comme quoi ?

— Il vivait près de la rivière et il l'aimait.

— C'est exact.

— Et il n'y a pas eu d'autre meurtres depuis qu'on l'a lynché.

Mémée hocha la tête.

— Sauf que toi et moi, on ne pense pas que c'est lui, n'est-ce pas ?

— Non, m'dame, pas vraiment. Mais ce serait plus facile si c'était lui.

— D'une certaine manière, oui. D'un autre côté, c'est peut-être pour ça que l'état de ton père empire. Il ne veut pas qu'une autre femme soit tuée, mais puisque tout s'est arrêté depuis le lynchage, il est obligé de se demander si ce n'était pas Mose, l'assassin, et s'il n'a pas protégé un coupable ? Et il doit aussi se poser une autre question : qui est le tueur, si ce n'était pas Mose ? Et du coup, il se dit que s'il l'avait attrapé, le vieil homme serait encore vivant…

— À la fête d'Halloween, papa a annoncé qu'il avait arrêté quelqu'un. Je suppose que c'est ce qui a démarré toute l'histoire. C'est pour cela qu'il se sent si coupable.

— D'accord, mais il n'a pas indiqué qui ni où il était, n'est-ce pas ?

— Non, m'dame.

— M. Smoote, ou le garçon qui l'a aidé à enchaîner Mose, ou tous les deux, ils auraient pu cracher le morceau, non ? Et ils l'ont probablement fait. Ce qui résout la question de savoir comment quelqu'un a su que Mose était un suspect et où il se trouvait… Inutile de nous casser la tête là-dessus. Ils n'ont pas pu tenir leurs langues, soit par malveillance, soit par stupidité. Point suivant : on a prévenu ton père que Mose allait être pendu. Qui ferait ça ?

Je secouai la tête.

Elle poursuivit :

— Quelqu'un qui a été informé et qui voulait le sauver. C'est la première idée qui vient à l'esprit, n'est-ce pas ?

— Oui, m'dame.

— Mais si c'était le meurtrier qui voulait protéger Mose, sachant qu'il n'y était pour rien ?

— Pourquoi ferait-il ça ? demandai-je. C'est l'idéal, pour cet assassin, que quelqu'un porte le chapeau à sa place.

— Peut-être qu'il ne peut pas s'en empêcher ? Une chose très particulière le motive et il n'a aucune envie qu'un autre que lui soit accusé… Ce Groon. Et si c'était lui qui avait prévenu Jacob ?

— C'est possible.

— Il a peut-être été mis au courant et il a décidé d'aider ton papa pour que Mose échappe à ça ? Il n'avait pas envie de voir un innocent mourir pour des trucs qu'il savait qu'il n'avait pas fait ?

— Et il le savait parce que c'était lui, le tueur ?

— Je n'affirme rien, je me contente de spéculer.

— Mais M. Groon ?

— Encore une fois, il s'agit d'hypothèses. J'ai lu des romans policiers, et ils m'ont au moins appris qu'au départ tout le monde est suspect. Excepté toi et moi, ta sœur, ta maman et ton papa, évidemment. Réfléchis-y. Tu ne t'attendais pas à ce que quelqu'un comme Groon appartienne au Klan, n'est-ce pas ?

— En effet.

— Encore une chose. Groon. Ce n'est pas juif, ça ?

— Je ne sais pas.

— J'ai rencontré des Groon dans le West Texas, et je sais qu'ils l'étaient. Le nom a l'air allemand, mais il ne l'est pas. C'est juif. Oh, je suppose que ce gars pourrait être allemand, mais ces gens que je connaissais ne l'étaient pas : c'étaient des juifs pratiquants… Si ce Groon l'est aussi, quelle ironie !

— Pourquoi ?

— Un juste retour des choses, en quelque sorte. C'est ce que j'entends par là. Tu vois, le Klan déteste aussi les Juifs. Mais ce gars est dans cette ville depuis si longtemps qu'ils n'imaginent même pas qu'il l'est. Il fréquente probablement une église chrétienne.

— Il est baptiste, comme maman.

— Tu as vu une voiture avec un feu arrière cassé qui fichait le camp après que quelqu'un nous a laissé ce message, c'est bien ça ?

— Oui, m'dame.

On roula en silence un moment, puis mémée annonça :

— Demi-tour avec cette guimbarde !

On s'est rendus au magasin de Groon. Sa Ford noire était garée dans la cour, sous un immense pacanier. Mémée s'arrêta derrière elle et se pencha en plissant les yeux pour l'étudier à travers son pare-brise.

— Les deux feux sont en bon état, grogna-t-elle ; Mais il a pu le réparer. C'est pas un gros boulot. J'ai moi-même fait ça. Où se procure-t-on ce genre de pièces détachées dans le coin, Harry ?

— Il n'y a pas de garage ici.

— Qui est mécanicien ?

— Tout le monde se débrouille seul, pratiquement, dis-je. Et en cas de grosse panne, on va à Tyler. C'est là qu'on trouve les pièces.

— Ou alors, il en avait en réserve, souffla mémée. Et il a eu tout le temps de l'arranger.

— Oui, m'dame. Je suppose.

— On n'avance pas d'un pouce, hein, mon garçon ?

— Non, m'dame.

— Ce doc Tinn a ses idées sur les tueurs de ce genre, d'après ce que tu m'as dit ?

— Il paraissait vraiment malin, mémée. Bien plus malin que doc Stephenson.

— Pourquoi n'irions-nous pas le voir ?

— Je ne sais pas, mémée… Tu comprends, une femme blanche dans une ville noire, discutant avec un Noir…

— Je suis capable de prendre soin de moi.

— Oui, m'dame… Mais c'est à doc Tinn que je pensais. On te voit parler avec lui, alors qu'on le tient déjà pour un arrogant parce qu'il est intelligent et qu'il est docteur… Des calomnies se répandent… Ça peut finir comme pour Mose.

— Tu n'as pas tort, Harry. Mais je pense en égoïste, là. Je veux aider Jacob. Et nous n'allons causer aucun problème à doc Tinn… Pappy Treesome tient toujours l'épicerie-bazar, là-bas ?

— Oui, m'dame.

— Alors, il y a un moyen.

Mémée redémarra et on partit pour Pearl Creek.

 

1 Région désertique des Grandes Plaines du Middle West. Les tempêtes de poussière des

années 30 ont obligé des certaines de milliers de personnes à émigrer en Californie

(N.d.T.). ↵

2 Un objet emblématique des églises du sud des États-Unis. On y trouve une image

religieuse sur le devant et, en petit, de l'autre côté, une publicité de la société qui a

financé sa fabrication (N.d.T.). ↵

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