Marécages (Les)
Chapitre 24
Je ne voulais pas abandonner notre chien dans cet état, mais je devais aider ma grand-mère à retrouver ma sœur, enlevée par l'Homme-Chèvre. Je reposai doucement Toby, refoulai mes larmes et me lançai à l'aveuglette dans la forêt sur le sentier étroit que mémée venait d'emprunter. À tout moment, je m'attendais à tomber sur le cadavre de l'une ou de l'autre, mais par bonheur il n'en fut rien. Je finis par la rattraper. Elle n'avançait plus aussi vite maintenant. Elle boitait et haletait. Elle était toute décoiffée et sa chemise de nuit était déchirée. Elle avait l'air d'une folle.
— Chéri, il faut que tu continues, souffla-t-elle. Moi, je suis incapable de faire un pas de plus… J'ai besoin de m'asseoir et de me reposer un moment… Je ne suis plus aussi coriace que je le croyais. Il a disparu dans ce roncier, là devant. Grouille-toi… Et prends le fusil.
— Je ne veux pas te laisser ici.
— Tu DOIS retrouver Tom. Tu as un fusil, maintenant, et pas lui, mais j'ai remarqué qu'il avait un couteau. Un gros, fixé à son côté. Tu lui fais dire où est Tom, tu m'entends ? Oh, Seigneur, j'ai l'impression que je vais y passer. Mon cœur recommence à faire des siennes. Vas-y… Vas-y, Harry.
À ces mots, elle s'écroula sur son derrière en soufflant comme un bœuf. Puis elle s'allongea par terre. Je récupérai le fusil et je fonçai à travers les ronces. Je débouchai finalement sur un étroit sentier couvert d'aiguilles de pin où la lune jouait à travers les feuillages. Les branches cassées par l'Homme-Chèvre étaient bien visibles, comme s'il voulait m'aider à suivre sa trace.
Il faisait assez clair et je savais où je mettais les pieds, mais chaque ombre ressemblait à ce monstre, replié sur lui-même et prêt à bondir sur moi… Le vent soupirait entre les arbres, il charriait des gouttes de pluie, et cette pluie était froide. Les nuages enfermaient peu à peu la lune dans leur grand sac de ténèbres.
Devais-je continuer ? Ou rentrer pour ramener mémée et essayer de trouver mes parents ? Je sentais que, dans tous les cas, j'étais en train de perdre un temps précieux… En cet instant, que faisait l'Homme-Chèvre à cette pauvre Tom ? L'avait-il ligotée et abandonnée quelque part dans la forêt pour revenir frapper à la moustiquaire ? Ou peut-être qu'il avait déjà torturé et tué ma sœur, et que, maintenant, c'était moi qu'il voulait ?
Je pensai à l'état dans lequel on avait retrouvé toutes ses victimes, et puis à Tom, et la nausée me submergea, et je courus plus vite, décidant qu'il valait mieux continuer cette traque. J'espérai rattraper le monstre, délivrer Tom et avoir une bonne occasion de tirer sur ce salopard.
Je tombai alors sur une chose étrange au beau milieu du sentier, bien en vue dans la clarté lunaire : une branche avait été arrachée et plantée dans le sol. Son extrémité était taillée en pointe au couteau et pliée vers la droite. Comme une espèce de flèche indiquant un itinéraire…
L'Homme-Chèvre s'amusait avec moi. Cependant, je n'avais pas d'autre choix que de suivre cette direction – un sentier encore plus étroit que celui où je me trouvais.
Je m'y engageai donc. Un peu plus loin, il y avait une autre branche, préparée avec moins de soin, celle-là ; elle était juste plantée dans le sol, cassée en son milieu et, à nouveau, dirigée vers la droite.
Ce qu'elle désignait n'était même pas une sente, juste une brèche entre les arbres. Tandis que j'avançais, des toiles d'araignées se collaient dans mes cheveux et des branches me cinglaient le visage. Soudain, avant que j'aie le temps de réaliser ce qui m'arrivait, le sol se déroba sous mes pieds et je dévalai un talus sur les fesses. Quand ma chute se termina et que je regardai autour de moi, j'étais sur Preacher's Road ! L'Homme-Chèvre m'avait conduit là par un raccourci. Et il avait traversé la route, car juste devant moi, de l'autre côté, il y avait une autre flèche, celle-là dessinée dans la terre. S'il pouvait franchir cette route et l'emprunter comme tout le monde, alors il était capable d'aller partout où il le désirait… Et on n'était nulle part à l'abri. Ainsi donc, c'était du pipeau, toutes ces histoires sur la frontière de Preacher's Road et la prison des marécages ! L'Homme-Chèvre faisait ce que bon lui semblait.
Je ramassai le fusil que j'avais lâché dans ma dégringolade et je poursuivis mon chemin en courant. Je ne cherchais même plus de signes de sa part à présent. Je fonçai vers le Swinging Bridge et les tunnels dans l'églantier géant. Bien sûr, il aurait pu dissimuler Tom dans cette grotte, sous le pont, mais malgré ce que pensait mémée, j'étais certain que ces tunnels étaient son nid, et je voulais le retrouver là et l'abattre. Je voulais que Tom soit saine et sauve. Je voulais être un héros. Je voulais ne pas mourir. Oh, oui, je voulais tout ça très fort !
Soudain, je me demandai si un coup de fusil pourrait arrêter l'Homme-Chèvre. Je m'étais déjà posé la question, mais maintenant, alors que j'étais sur le point de le rattraper, cela m'inquiétait davantage.
Plus j'avançais et plus j'étais sûr qu'il m'entraînait dans les tunnels et que ma sœur, pour le meilleur ou pour le pire, y serait. C'était là-dedans qu'il avait fait toutes ces horreurs à ces femmes avant de les balancer dans la rivière… En attachant là sa première victime, il nous avait tournés en ridicule. Personne n'avait compris qu'il nous indiquait le lieu du meurtre mais aussi l'emplacement probable de tous les autres… Un endroit où il pouvait prendre son temps et s'amuser avec ces femmes aussi longtemps qu'il le souhaitait.
J'avais confiance en mes conclusions, même si elles ne reposaient que sur l'intuition et l'imagination enfantine. À présent, je regrettai de ne pas avoir soumis mes idées à papa, mais bon, il ne me restait plus qu'à assumer les conséquences de cette erreur.
Quand j'arrivai au Swinging Bridge, le vent soufflait en rafales et la lune se faisait discrète. Le pont se balançait violemment, et je n'eus pas de mal à m'imaginer projeté en l'air, telle une pierre par une fronde, si je passais par là. Je décidai qu'il valait mieux descendre à la cabane de Mose et me servir de son bateau pour rejoindre les tunnels.
Je me souvins que nous l'avions abandonné sur la rive, et mon cœur se serra brièvement. Mais quelqu'un l'avait ramené chez Mose, la première fois, et je repris espoir.
Quand j'arrivai à la cabane, le bateau était bien là. Je plaçai le fusil à l'intérieur et j'entrepris de le mettre à l'eau, mais il s'enlisa dans le sable et je ne réussis plus à le bouger d'un pouce. Je luttai pendant de longues minutes, mais en vain. J'éclatai en sanglots.
Je pris une profonde inspiration. Pas d'autre solution que le pont, désormais. Je n'avais aucun moyen de déplacer tout seul le bateau…
Alors que je dépassais la maison en courant dans l'intention de remonter vers la forêt, je découvris dans les broussailles l'avant d'un véhicule niché entre les arbres. J'espérai un instant que c'étaient mes parents ; hélas, un rapide coup d'œil m'indiqua qu'il s'agissait d'une camionnette et non de leur voiture. Ça ne changeait donc rien pour moi. C'était sans doute quelqu'un qui était descendu à la rivière pour poser des lignes ou chasser l'opossum et le raton laveur…
En contournant la cabane, je remarquai que quelque chose était accroché au clou sur le mur de derrière.
C'était une main humaine, avec une partie du poignet d'où pendait un objet brillant.
Je me mis à trembler. Tom ! Oh Seigneur ! Tom !
Je m'approchai lentement et je constatai avec soulagement que cette main était trop grande pour être celle de ma sœur, et que le peu de chair qui restait dessus était pourri. Dans l'obscurité, elle m'avait paru entière, mais c'était une illusion… Ses doigts squelettiques retenaient une petite chaîne. Dans sa paume partiellement fermée, sur un lambeau en décomposition, je vis une pièce française bosselée.
La pièce de Taylor.
J'étais en train d'essayer de comprendre quel rapport cela pouvait avoir avec l'Homme-Chèvre, et comment tout cela était lié lorsque quelqu'un me toucha l'épaule.
Je me retournai vivement et levai mon fusil, mais on me l'arracha.
J'étais en face de l'Homme-Chèvre !
À cet instant, la lune sortit de derrière un nuage et sa lumière se réfléchit dans les yeux du monstre. Ils brillaient comme deux émeraudes froides plantées dans son visage roux et noir. Ils étaient de la même couleur que ceux de Mose.
Il grogna doucement et me tapota l'épaule. Pas de cornes sur son crâne mais un vieux chapeau de paille noirci qui avait pourri et dont une partie du devant avait disparu, comme si quelqu'un avait mordu dedans. Le vent et la pluie avaient fini par tourner vers le haut les morceaux restants des deux côtés de ce trou.
Ce n'était qu'un chapeau de paille. Un chapeau de paille abîmé. Rien à voir avec des cornes.
Et ces yeux. Cette peau. C'étaient les yeux de Mose. La peau de Mose.
À cet instant, je compris. L'Homme-Chèvre était le fils de Mose, celui qui n'allait pas bien dans sa tête et que tout le monde croyait mort… Il vivait ici, dans les marécages, depuis tout ce temps, et Mose avait pris soin de lui, et le fils, à son tour, avait essayé de s'occuper de Mose en lui apportant des cadeaux qu'il trouvait dans la rivière, et il continuait à le faire, même après la mort de son père. C'était juste un gosse idiot dans un corps d'homme, courant les bois dans des vêtements usés et des chaussures aux semelles béantes.
Il se tourna et m'indiqua du doigt l'amont de la rivière. Il n'avait tué personne, il n'avait pas enlevé Tom. Au contraire, il était venu me prévenir. Il me montrait la direction maintenant. Je la connaissais. Je ne savais pas comment il était entré en possession de cette main coupée ni de la chaîne et de la pièce de Taylor, mais j'étais certain qu'il n'était coupable de rien… Il avait surveillé notre maison, peut-être comme un enfant l'aurait fait, car il n'avait pas vieilli d'un jour dans sa tête… Plus tôt dans la soirée, ce n'était pas un opossum qui nous observait, c'était lui.
Et depuis la forêt, il avait dû voir ce qui arrivait à Tom. À présent, il essayait de m'aider.
Je me libérai et je retournai au bateau en courant. Je tentai à nouveau de le dégager. L'Homme-Chèvre me suivit, il mit le fusil dedans, attrapa l'autre extrémité de l'embarcation et, ensemble, on la décolla du sable et on la fit glisser jusqu'à la rivière.
Je pataugeai dans l'eau avec lui. Il me souleva comme une plume et me déposa dans la barque et il continua à la pousser jusqu'à ce que le courant l'emporte.
Il retourna alors sur la terre ferme dans des gerbes d'éclaboussures. Et il resta là à me regarder. On aurait dit qu'il était triste de voir un copain de jeu s'en aller… Le vent faisait claquer son vieux chapeau et essayait de lui arracher ses haillons.
Je commençai à pagayer en m'efforçant de ne pas penser à ce que quelqu'un était en train de faire à Tom…
Des nuages sombres défilaient devant la lune, mais aucun ne réussit à l'attraper. Elle jetait un coup d'œil à la Terre, de temps en temps, comme un enfant effrayé qui regarde par-dessous ses couvertures. La pluie augmenta. Le vent forcit et se rafraîchit dans l'humidité ambiante.
Je ramais si dur que mon dos et mes épaules commencèrent à m'élancer. Mais le courant m'aidait. Je dépassai un groupe de mocassins d'eau qui ondulaient dans le noir. Je craignis un instant qu'ils essaient de se glisser dans le bateau pour s'y reposer, pensant qu'il s'agissait d'un tronc à la dérive.
Ils s'éparpillèrent autour de moi quand je fendis rapidement leur banc. L'un d'eux fit mine d'embarquer, mais je lui donnai un bon coup de pagaie et il retourna dans l'eau, vivant ou mort, impossible à dire.
J'abordai une courbe de la rivière et me frayai un passage à travers les rideaux de mousse qui pendaient des arbres, les repoussant comme des toiles d'araignée gigantesques. Bientôt, je vis l'endroit envahi par les églantiers et, à cet instant, je fus pris d'une étrange angoisse – un peu comme si le fond d'un seau d'eau qu'on transportait se détachait brusquement.
J'avais peur de ce que j'allais trouver dans ces tunnels mais aussi, peut-être, de ce que je n'y trouverais pas… Et si je m'étais complètement trompé ? Si c'était bien l'Homme-Chèvre qui détenait Tom ? Il pouvait l'avoir cachée dans la cabane de Mose en attendant que je sois hors de vue… Pourquoi m'avait-il rendu le fusil, alors ? Mais après tout, il n'était pas intelligent. C'était une créature des bois, pas plus évoluée qu'un raton laveur ou un opossum. Il ne pensait pas comme les gens normaux…
Toutes ces réflexions m'angoissaient. Et puis je savais bien que je n'avais aucune envie de tuer quelqu'un avec un fusil… J'avais l'impression de vivre un cauchemar, comme quand j'avais eu la grippe quelques années plus tôt – tout tourbillonnait, alors, les voix de mes parents résonnaient dans mon crâne et les ombres m'entouraient et essayaient de m'attraper et de m'entraîner dans un maelström inconnu…
Je pagayai jusqu'à la rive, sautai hors du bateau et le tirai au sec tant bien que mal. Je ne réussis pas à le sortir tout à fait de l'eau car j'étais trop épuisé par l'effort que je venais de fournir. J'espérais simplement que le courant ne l'emporterait pas.
Je récupérai le fusil, puis je gravis la colline silencieusement et trouvai la sortie du tunnel, juste après un certain arbre dont je me souvenais.
Il faisait sombre. La lune était passée derrière un nuage et le vent agitait l'églantier au cœur duquel je m'enfonçai. Des gouttes de pluie traversaient l'épaisseur des ronces, se mêlaient à la sueur dans mes cheveux, dégoulinaient sur mon visage, déposaient du sel sur mes lèvres et me faisaient frissonner.
C'était le 4 juillet et j'avais froid !
On était peut-être déjà le 5, d'ailleurs ? C'était idiot de penser à ça en cet instant, je le savais, alors que j'avais besoin de garder l'esprit en alerte.
En avançant dans le tunnel, je vis, plus loin à travers la végétation, la lueur orange d'un feu qui dansait et une ombre qui se déplaçait devant elle. Et j'entendis des craquements, comme une main qui broyait des feuilles mortes.
Je progressai doucement en tremblant et quand j'arrivai au bout du tunnel, je me figeai. Je n'avais pas le courage de m'engager dans le passage principal qui formait une grotte et qui était décoré avec des images de femmes et des bandes d'étoffe…
Mon Dieu ! Tout à coup, je compris. Le tissu que j'avais vu, le blanc avec un peu de rouge dessus ! C'était la bordure de la robe que Mme Canerton portait à la fête d'Halloween, et plus tard, sans doute, la nuit où elle avait été assassinée…
J'eus soudain l'impression que mes pieds étaient cloués au sol.
J'armai le fusil et je passai discrètement la tête de l'autre côté de l'intersection.
Un feu était allumé. Tom était couchée par terre, nue, ses vêtements éparpillés autour d'elle. Un homme se penchait sur elle et promenait ses mains sur son corps avec le bruit d'un animal qui mangeait enfin après une longue période de jeûne… Ses doigts volaient sur elle comme s'il jouait du piano.
L'inconnu ramassa un catalogue Sears and Roebuck, en arracha une page dont il déchira un morceau. Je vis, à la lueur du feu, qu'il s'agissait de la photo d'une petite fille. Il roula soigneusement cette image et la reposa par terre avec soin. Je repensai aux autres victimes, avec ces bouts de papier enfoncés en elle, et je me rappelai ce que nous avait raconté doc Tinn des fétichistes et de leurs manies.
Une énorme machette de bûcheron était plantée dans la terre près de la tête de Tom. Le visage de ma sœur était tourné dans ma direction. Les reflets rouge sang des flammes jouaient dans ses yeux écarquillés et pleins de larmes. Un gros bandana était noué sur sa bouche. Ses mains et ses pieds, attachés avec des cordes, étaient tordus selon des angles affreux. On aurait dit qu'elle risquait de se briser au plus léger contact.
L'homme avait sa braguette ouverte et il tenait son sexe à la main. Il allait et venait devant le feu en contemplant Tom et en criant :
— Je ne veux pas le faire ! Mais tu m'y obliges. C'est de ta faute, tu sais ? Tu deviens juste comme il faut… Juste comme il faut… Oh, oui, ce soir, tu étais parfaite…
Je n'avais jamais entendu une voix pareille. En elle, il y avait toute l'obscurité, l'humidité et la boue du fond de la rivière, toute la pourriture des poissons et des serpents morts et des ordures jetées à l'eau, tous les excréments des cabinets extérieurs…
Je n'avais pas encore aperçu son visage, mais je fus certain, à sa stature et au souvenir de cette chaîne accrochée à la main en putréfaction, qu'il s'agissait de doc Taylor. Mme Canerton la lui avait sans doute arrachée pendant qu'elle se débattait, et puis il lui avait sectionné le poignet sans savoir que sa pièce fétiche était partie avec…
Lentement il se retourna et, aux reflets du feu dans ses cheveux, je m'aperçus que je m'étais trompé. Ce n'était pas doc Taylor.
C'était l'aîné des fils Nation.
Et puis je vis enfin distinctement. Ce n'était pas non plus le garçon de M. Nation. Je l'avais cru un instant parce que c'était le genre de personne auquel je m'attendais.
Je m'avançai dans le tunnel et je criai :
— Cecil !
Le nom sortit de ma bouche sans que j'aie réellement prévu de le prononcer. Cecil me regarda et ses traits prirent la même expression qu'au début de la soirée, lorsqu'il faisait sauter Tom sur ses genoux pendant le feu d'artifice. Il n'avait l'air ni heureux ni triste, juste rêveur, comme un homme s'éveillant d'un songe qu'il ne comprenait pas bien.
Il lâcha ses parties génitales. Elles pendirent devant mes yeux comme une marchandise exposée sur un étalage de l'épicerie-bazar de M. Groon.
— Oh, fiston, dit-il, d'une voix toujours rauque et animale. Tout est simplement allé de travers… Je ne voulais pas prendre Tom. Non, je ne voulais pas. Mais elle a mûri, fiston, devant moi. Chaque fois que je la voyais, je disais, non, on ne crache pas dans la soupe… Mais elle a mûri, oh oui… Et j'ai pensé que j'irais chez vous la regarder si je pouvais, puis je l'ai vue là sur la véranda, facile à emporter, et j'ai compris que je devais l'avoir cette nuit. Il n'y avait pas d'autre possibilité.
— Mais pourquoi ?
— Oh, fiston. Il n'y a pas de pourquoi. Je me dis que je ne vais pas le faire, mais je le fais. Je le fais.
Il s'avança dans ma direction.
Je levai le fusil.
— Écoute, fiston, dit-il. Tu ne vas pas me tirer dessus.
— Si, monsieur.
— C'est un truc que je ne peux pas contrôler. Bon sang, je la libère et on oublie tout ça, tous les trois, d'accord ? Le temps que vous rentriez à la maison, je serai parti. J'ai un petit bateau caché pas loin, je descends la rivière jusqu'à un endroit où j'attrape le prochain train. Je suis bon, pour ça. J'aurai filé avant que tu t'en rendes compte. Je suis venu ici en camionnette avec mon bateau, mais je te la laisse. Tu es assez grand pour en avoir une. Tu devrais en avoir une, oui. Je te la donne. Elle est garée au-dessus de chez Mose.
— Tu ramollis, remarquai-je.
Son sexe était devenu flasque.
Cecil baissa les yeux.
— En effet. (Il remit ses affaires dans son pantalon et se reboutonna tout en parlant.) Je t'assure. Je n'allais pas lui faire de mal. Juste la toucher un peu. Mouiller mon doigt, pas plus. Une petite odeur et c'est tout. Je vais m'en aller et tout ira bien.
— Tu vas t'installer ailleurs et ça va recommencer, dis-je. Comme quand tu es venu jusque chez nous par la rivière pour faire tes trucs ici… Tu n'arrêteras jamais, hein ?
— Il n'y a rien à dire à ce sujet, Harry. Je perds les pédales de temps en temps.
— C'est toi qui as tué toutes ces femmes, Cecil. J'avais confiance en toi. Mon père aussi. Tout le monde avait confiance en toi.
— Rien à dire, Harry.
— Mme Canerton, je croyais que tu l'aimais bien.
— C'est vrai. C'était vrai. J'aime bien Tom aussi. Je les aime toutes et j'essaie de les laisser tranquilles. Celles qui comptent. Je me suis tourné vers les prostituées. J'ai pensé que ça me retiendrait. Mais ce n'était pas intéressant. Je voulais quelque chose de… plus pur. Louise, elle était si gentille…
« Je n'avais pas l'intention de la tuer. J'étais prêt à l'épouser, mais elle n'était pas d'accord. Elle préférait être libre. Je le jure, je n'avais aucune envie de lui faire du mal… Mais elle ne voulait pas être attachée. On s'est disputés, et puis j'ai vu cette chaîne et cette pièce autour de son cou, et j'ai pensé à ce stupide petit docteur qui profitait d'elle, alors qu'elle était à moi, et j'ai tendu les doigts vers sa gorge pour lui arracher cette foutue chaîne, et elle a levé la main, elle s'est emmêlée dedans, et j'avais la machette…
Il indiqua l'endroit où elle était plantée dans le sol à côté de Tom. C'était un objet menaçant et son tranchant étincelait et paraissait ensanglanté dans la lueur du feu.
— Je l'avais… poursuivit-il, et je lui ai tranché la main ! C'était incroyable. On était au bord de la rivière. Je lui ai dit que je voulais lui montrer quelque chose et elle m'a suivi jusqu'ici. On était sur la rive… (Il eut un petit rire.) Et cette foutue main a filé tout droit dans la rivière. Peux-tu imaginer que…
— L'Homme-Chèvre l'a trouvée. Il récupère des choses au fond de l'eau et les apporte à la cabane de Mose.
— L'Homme-Chèvre ?
— C'est toi, le véritable Homme-Chèvre ! Tu es l'Ambulant de Miss Maggie !
— Ce que tu racontes n'a aucun sens, fiston.
Pas question de le laisser s'approcher de cette machette.
— Mets-toi sur le côté, là-bas, ordonnai-je.
Cecil se déplaça sur ma gauche et je fis quelques pas vers la droite. On tourna plus ou moins l'un autour de l'autre. Alors, je rejoignis Tom et m'accroupis près d'elle sans cesser de tenir Cecil en joue.
— Je pourrais disparaître pour de bon, dit-il. Tu n'as qu'à me laisser partir…
Je tendis une main et ôtai le bandana qui étouffait ma sœur. Tom hurla immédiatement :
— Tue-le ! Tue-le ! Il m'a fourré ses doigts à l'intérieur ! Tue-le ! Il m'a enlevée et il m'a fourré ses doigts à l'intérieur !
— Chut, Tom, dis-je. Calme-toi.
— J'ai mal. Coupe ces cordes… Donne-moi le fusil et c'est moi qui le tuerai !
— Pendant tout ce temps, tu as emmené ces femmes ici pour les torturer, n'est-ce pas ? demandai-je à Cecil.
— C'est un refuge parfait. Des trimardeurs l'ont organisé. Une fois que j'ai choisi une femme, eh bien, je n'ai pas de mal à me débrouiller avec elle. Mon bateau est toujours prêt et, par la rivière, on rejoint presque tous les endroits qu'on veut. La voie ferrée n'est pas loin d'ici. Il y a beaucoup de trains. C'est facile de se déplacer. J'utilisais ma camionnette pour descendre le bateau.
— C'est toi qui as dit à M. Nation où se trouvait Mose, n'est-ce pas ?
— Ton papa m'a mis la puce à l'oreille. Et Smoote, cet abruti, qui lui coupait les cheveux, d'après toi ? Ce noir planqué dans sa grange le rendait fou, et il a commencé à parler. Je n'avais pas l'intention d'en profiter, mais merde, de plus en plus de gens étaient au courant à cause de sa grande gueule, et ce n'était qu'une question de temps… J'ai simplement laissé échapper une remarque devant une ou deux personnes dont je pensais qu'elles portaient la cagoule.
— Mais pourquoi ?
— On le prendrait pour le coupable, et moi, j'arrêterais… Je voulais vraiment, tu sais. Épouser Louise, m'installer, coiffer les clients, vivre comme ton père. Peut-être même avoir des enfants. Mais je n'ai pas pu, Harry. J'ai essayé, mais je n'ai pas pu. Je pensais avoir vaincu ça, en moi, puis Louise est tombée amoureuse de ce jeune docteur. Et tout a basculé.
— Vas-y, tue-le ! répéta Tom.
Je m'accroupis, j'attrapai la machette et, de la main gauche, je la fis courir sur les cordes qui emprisonnaient Tom tout en gardant le fusil serré contre moi avec la droite.
— Cela peut arriver que des amis te mettent en colère, parfois, n'est-ce pas ? plaida Cecil. Ils agissent mal. Mais ce n'est pas de leur faute. Je ne l'ai pas fait exprès. Je n'ai pas pu m'en empêcher.
— On ne parle pas de piquer une pastille de menthe, là. Tu es pire qu'un animal enragé. Et encore, eux, ils n'y peuvent rien.
— Je vais te dire, moi non plus. Tu ne sais pas ce que j'ai vu à la guerre. C'était horrible.
— Ce type qui achevait les Allemands de cette façon, c'était toi, n'est-ce pas ?
— Jacob t'a parlé de ça, hein ? Oui. C'était moi. Ça me soulageait. Très vite, je n'ai plus eu peur. Quand j'étais à la maison, j'avais toujours peur. Ma mère m'aimait beaucoup. Et elle adorait me ligoter comme son père le faisait quand il la violait. C'est elle qui m'a appris ça. Les nœuds. Mais ça ne me plaisait pas d'être attaché. Elle, oui. Alors je m'en occupais. On formait une équipe assez formidable jusqu'au jour où je suis allé trop loin… C'était en Arkansas. Et puis, je suis parti à la guerre et j'ai appris à tuer davantage. À en jouir. Et quand je suis revenu… Eh bien, j'ai découvert que ça soulageait mes tensions. Je te l'ai dit, Harry. Je ne peux pas m'en empêcher. J'ai essayé de m'en tenir à des gens qui ne comptaient pas.
— Comme si quelqu'un comptait pour toi… grommelai-je en continuant à scier les cordes, mais sans grand succès.
— Tu vas me couper, Harry ! protesta Tom.
Le feu crépita, dessina des traînées rouges sur le visage de Cecil. De la pluie dégoulina dans les flammes à travers la couche épaisse des églantiers et des plantes grimpantes. L'eau siffla comme un serpent.
— Tu es comme ton père, c'est ça ? dit Cecil. Tu penses que tu es parfait.
— Faut croire.
— Papa te bottera le cul ! hurla Tom.
La machette était affûtée, mais trop difficile à manipuler, et Tom commença à jurer tout en continuant à exiger que je la libère et que je lui passe le fusil. Je finis par sortir mon canif que j'ouvris avec les dents.
Cecil fit un pas vers moi.
— Ne t'approche pas davantage, Cecil, ou je te tire dans les jambes.
— Explose-lui le zizi ! cria Tom.
Le canif était plus facile à manier. Je finis par venir à bout des cordes et ma sœur s'assit en se frottant les poignets.
— Il m'a fait mal. Fais-lui pareil, en pire !
— Tout va bien, maintenant, Tom.
— Ça ira bien quand on lui explosera le zizi !
Je me redressai, je levai le fusil et Cecil tressaillit.
Mais il m'était impossible de l'abattre. On ne m'avait pas appris à tuer un être humain. J'étais même incapable de tirer sur un écureuil ou d'attraper un poisson si je pensais que je ne le mangerais pas, et j'étais foutrement certain que je n'allais pas manger Cecil.
Éliminer quelqu'un de sang-froid m'était tout simplement étranger. Il le méritait, aucun doute, et pourtant j'eus beau essayer de toutes mes forces, ça me fut impossible. Je pensai lui démolir un genou pour l'empêcher de bouger, le temps d'aller chercher papa ; mais il aurait fini par se vider de tout son sang et il serait mort de toute manière. L'idée d'envoyer de la chevrotine dans de la chair humaine m'accablait, me rendait malade, me rendait fou.
Je ne savais pas quoi faire de lui. Je décidai que je n'avais pas d'autre choix que de le laisser partir, puis de prévenir mon père et de le lancer à ses trousses. Si je m'approchais pour l'attacher, j'étais certain qu'il prendrait l'avantage sur moi, et j'avais peur à ce moment-là de ne pas pouvoir le remettre en joue.
Pendant que Tom se rhabillait, je dis :
— Tu auras ce que tu mérites tôt ou tard.
— Alors ça, c'est parler, fiston.
— Tu restes ici, et on s'en va. Il leva les mains.
— Maintenant, tu redeviens raisonnable.
— Si tu n'arrives pas à lui tirer dessus, moi, je peux, annonça ma sœur.
— Passe devant, Tom.
Elle s'engagea dans le tunnel en protestant.
— Souviens-toi, fiston, dit Cecil. On a passé de bons moments ensemble.
— Tu m'as juste coupé les cheveux. (Je reculais tout en parlant.) Et je devrais te fracasser une jambe pour ce que tu as fait à Toby.
— Il a blessé Toby ? s'exclama Tom. Donne-moi ce fusil, Harry !
Elle fit mine de s'en saisir, et Cecil en profita pour s'avancer vers nous. Je repoussai Tom et je le remis en joue.
— Je croyais que tu voulais t'en aller de ton côté ? Il sourit.
— C'est vrai, Harry. Mais tu ne peux pas reprocher à un gars de tenter sa chance.
— Oui, je peux, assurai-je. Tom, on fiche le camp !
On s'engouffra à toute vitesse dans le tunnel et, pendant qu'on s'enfuyait, je jetai un coup d'œil de temps à autre par-dessus mon épaule pour le cas où il nous aurait poursuivis, mais je ne vis aucun signe de lui.
On émergea de l'églantier et on descendit vers l'endroit où j'avais laissé le bateau. Si on traversait la forêt à pied, il risquait de nous avoir, mais si on descendait la Sabine, il lui serait difficile de nous rattraper, si telle était son intention.
J'espérais que ce n'était pas le cas.
Hélas, quand on arriva sur la berge, la barque que je n'avais pas réussi à tirer au sec avait été emportée par le courant.
— Merde ! dis-je.
— C'était le bateau de Mose ? demanda Tom.
— On va devoir longer la rivière jusqu'au Swinging Bridge…
— C'est pas la porte à côté… lança Cecil.
Je pivotai brusquement. Il se tenait là, au-dessus de nous, à côté de l'arbre où Tom et moi avions trouvé le premier corps, telle une grande ombre qui me fit penser au diable jailli du sol, tout noir, maléfique et plein de suffisance. Peut-être que Cecil n'était pas un Ambulant, après tout, mais Belzébuth en personne, celui dont m'avait parlé Miss Maggie.
Cecil sortit de derrière le tronc et la clarté de la lune joua sur la lame de sa machette. Ça me rappela une histoire que j'avais lue jadis sur la Mort et sa grande faux.
— Vous avez une longue route à faire, les enfants. Une longue route.
Je le mis en joue et il se planqua derrière l'arbre. Il répéta :
— Oh, oui, une longue route.
Je sus alors que j'aurais dû le tuer. Ou au moins penser à emporter la machette. À présent qu'on n'avait plus le bateau, il pouvait nous pister, là-haut dans la forêt, où on ne le verrait même pas.
On s'élança en courant sur la rive. On l'entendit qui se déplaçait à travers les bois au-dessus de nous. Finalement, le silence revint. C'était comme la nuit où on avait perçu tous ces drôles de bruits dans le tunnel. C'était peut-être Cecil, cette fois-là aussi, venu admirer son monstrueux ouvrage attaché à cet arbre… Peut-être qu'on était arrivé juste au moment où il l'avait terminé ? Ou qu'il nous suivait parce qu'il voulait prendre ma sœur ? Qu'il la voulait depuis le début ?
On marchait aussi vite qu'on pouvait, et Tom jurait sans arrêt en racontant ce que Cecil lui avait fait avec ses doigts. Tout ça me rendait malade.
— Tais-toi, Tom. Tais-toi !
Soudain, elle fondit en larmes. Je m'arrêtai et posai un genou à terre, le fusil à côté de moi, et je la pris dans mes bras.
— Je suis désolé, Tom, vraiment. Moi aussi, j'ai peur. Il faut garder notre sang-froid, tu m'entends ?
— Je t'entends, souffla-t-elle.
— On doit tenir le coup. On a un fusil. Pas lui. Peut-être qu'il a déjà renoncé.
— Il n'a pas renoncé, et tu le sais.
— Continuons.
Elle hocha la tête et on se remit en route. Bientôt, l'ombre du pont fut visible sur la rivière. Dans la violence du vent, il se balançait d'un côté et de l'autre, et craquait et grognait comme des gonds rouillés.
— On pourrait descendre le long de la rivière, Tom, mais je pense qu'il vaut mieux traverser ici. On sera plus vite à la maison.
— J'ai la trouille, Harry.
— Moi aussi. Tu es capable de le faire ?
Tom suça un instant sa lèvre supérieure et hocha la tête.
— Oui.
On gravit la rive jusqu'à l'entrée du pont qui tanguait et on regarda en bas. Loin au-dessous de nous, une écume blanche couronnait l'eau noire qui roulait jusqu'aux cascades et se jetait dans la partie plus large et plus profonde de la rivière. Et en cette nuit de tempête, même à cet endroit, le courant était rapide.
La forêt semblait tranquille, et pourtant elle était pleine de choses que je n'aurais su nommer. De temps en temps, malgré la pluie, les nuages s'ouvraient et laissaient passer un peu de lumière. Mais le déluge augmentait et je devinai qu'avant longtemps, la lune disparaîtrait complètement. Notre situation serait encore pire.
Comme l'autre fois, je décidai de traverser le premier. Ainsi, si une planche cédait, ma sœur serait prévenue. Dès que j'avançai sur le pont, mon poids le fit balancer violemment et je manquai de peu de basculer dans le vide… Quand je tendis les mains pour me rattraper aux câbles, je lâchai le fusil. Le rugissement de la rivière couvrit le bruit qu'il fit lorsqu'il frappa l'eau.
— Tu l'as perdu, Harry ! cria Tom depuis la rive.
— Viens, accroche-toi aux câbles.
Tom s'engagea et le Swinging Bridge faillit nous renverser à nouveau.
— Il faut marcher aussi légèrement que possible, dis-je, et ensemble. Quand je fais un pas, tu en fais un. Si une planche lâche, ou si je tombe, tu le verras à temps.
— Et si tu tombes, je fais quoi ?
— Tu continues toute seule, Tom.
On réussit à progresser ainsi. Le pont oscillait moins. Hélas, on avançait vraiment très lentement. Je me demandais à présent si on n'aurait pas mieux fait de continuer sur la rive jusqu'à un gué. Sauf que cette partie de la rivière était plongée dans une obscurité totale et que les arbres poussaient jusqu'au bord. Il aurait été facile à Cecil de nous prendre par surprise.
Mais maintenant, suspendu entre le ciel et l'eau, dans le vent et la pluie, je pensai que j'avais fait le mauvais choix. Bien entendu, il n'y avait aucun retour en arrière possible. On était à peu près au milieu du pont. Et je n'avais plus le fusil.
Je me retournai, regardai la berge, au-delà de Tom. Cecil ne nous suivait pas.
C'était déjà ça.
Longtemps plus tard, quand on ne fut plus qu'à deux mètres de l'autre rive, je recommençai à respirer. Puis je songeai qu'il nous restait toujours pas mal de chemin à faire avant d'atteindre la route. Si on arrivait jusque-là, on serait encore loin du but – et en plus Cecil connaissait notre destination. Mes parents risquaient de ne pas être rentrés. Quant à mémée, était-elle retournée à la maison prévenir mes parents ? Ou partie en voiture chercher de l'aide ? En fait, elle était peut-être encore allongée là où je l'avais laissée…
Et si, lorsqu'on atteindrait la route, on essayait de tromper Cecil en prenant l'autre direction ? Mais de ce côté-là, la première maison était encore plus loin et, si Cecil devinait notre stratagème, notre situation serait bien pire. Je décidai donc que la seule solution était de foncer chez nous en redoublant de prudence.
Alors que je réfléchissais à tout cela et qu'on était sur le point de prendre pied sur la terre ferme, les ombres de la rive se mirent à bouger.
Cecil se tenait devant nous, la machette à main.
Il avait l'air d'être passé dans une égreneuse de coton, mais l'expression de son visage était révélatrice : il nous tenait. Je jetai un coup d'œil à ma sœur par-dessus mon épaule. Le regard qu'elle me renvoya attendait une réponse. Que je n'avais pas.
Il fallait faire demi-tour ! Mais Cecil ne me laissa pas le temps de prendre la décision. Il planta sa machette dans la terre à côté de lui et les pieds bien calés sur le sol, il empoigna les câbles qui retenaient le Swinging Bridge et lança d'une voix triomphante :
— Je vous ai gagnés de vitesse, les enfants ! Je me suis grouillé de traverser à gué, plus bas, comme tu aurais dû le faire, Harry. Et puis, je vous ai attendus. Maintenant, toi et la petite Tom, vous allez piquer une tête… Ça ne me plaît pas d'en arriver là, mais c'est comme ça. Tu le comprends, n'est-ce pas, Harry ? Je ne voulais que Tom. Si tu me la donnes tout de suite, je te laisse partir. Le temps que tu retournes chez toi, elle et moi, on sera en route. C'est le seul marché que je puisse te proposer, mon garçon.
— C'est un marché de dupe, dis-je.
Alors, Cecil secoua le pont qui se déroba aussitôt sous mes pieds. Je me retrouvai avec les jambes suspendues dans le vide. Par chance, j'avais réussi à me retenir à un câble en l'entourant de mes bras.
Je regardai Tom un instant. Elle était tombée et elle s'accrochait désespérément à une traverse. Elle la serrait si fort qu'une partie du bois pourri se désagrégeait peu à peu. Ses pieds avaient disparu dans l'obscurité. La planche craqua. Tom gémit. Le pont sembla lui répondre en soupirant dans le vent et les vieux câbles rouillés couinèrent comme un rat écrasé à coups de botte.
Cecil secoua les câbles à nouveau, mais je tins bon. J'essayai de me relever et de remonter mes jambes sur les traverses, mais le pont s'était incliné et les câbles étaient souples, si bien que chaque fois que je bougeais, il accompagnait simplement mon mouvement. Et les rafales de vent n'arrangeaient rien.
La planche à laquelle Tom se retenait ne céda pas, mais elle continuait à s'effriter. Bientôt, la vie de ma sœur ne dépendit plus que d'un mince fragment boulonné des deux côtés aux câbles inférieurs.
Au moment où je lançai un coup d'œil à Cecil, je vis une autre silhouette jaillir de l'ombre, avec sur la tête quelque chose qui ressemblait à des cornes.
Le fils de Mose, Telly.
Il attrapa Cecil par le cou et le tira en arrière. Cecil se dégagea en pivotant et lui donna un violent coup de poing dans le ventre. Ils luttèrent un instant au corps à corps.
Cecil réussit à se libérer, mais il y laissa une manche de sa chemise. Il ramassa la machette et la planta dans la poitrine de Telly. Celui-ci recula en gémissant puis il bondit de plus belle sur son adversaire. Dans la bagarre, les deux hommes roulèrent jusque sur le pont.
Sous le choc, les planches éclatèrent, et le Swinging Bridge se balança très violemment. On entendit un claquement, puis un sifflement lorsqu'un des câbles se brisa, cingla l'air comme un fouet et plongea vers l'eau.
Cecil et Telly basculèrent ensemble dans la Sabine. Tom resta un instant accrochée à sa minuscule traverse, puis le second câble céda et on plongea dans la rivière à la suite des deux hommes.
Je m'enfonçai profondément dans l'eau, refis surface au milieu de l'écume qui m'étouffait, percutai Tom. Elle hurla et je l'attrapai par le col de sa chemise. Les tourbillons nous aspirèrent de nouveau. Je me débattis pour remonter à l'air libre sans lâcher ma sœur. Lorsque je jaillis hors de l'eau, j'aperçus Cecil et Telly, toujours collés l'un à l'autre, juste au moment où les cascades les avalaient.
On subit le même sort un instant plus tard et l'eau nous engloutit, mais je continuai à serrer le vêtement de Tom de toutes mes forces. Je pense que je perdis conscience. Je revins à moi quand l'air nocturne me frappa.
J'assurai ma prise sur Tom et commençai à nager tant bien que mal vers la rive. C'était très difficile car nos vêtements mouillés et nos chaussures nous alourdissaient. On était épuisés et ce foutu courant essayait de nous entraîner avec lui.
Tom ne luttait plus. Elle était devenue toute molle et s'abandonnait à la rivière. À plusieurs reprises, je crus que je n'arriverais pas à nous sortir de là, ou pire, que j'allais devoir lâcher ma sœur pour sauver ma peau, cependant je me tenais si fort à elle que mes doigts en étaient paralysés.
Mes pieds finirent par toucher le fond de sable et de graviers. Je titubai jusqu'à la berge avec Tom en remorque. Je m'effondrai à genoux. Tom roula sur le côté et vomit.
Je m'affalai en avant, m'allongeai sur le dos et aspirai l'air à pleins poumons. La tête me tournait. Il avait cessé de pleuvoir.
Je jetai un coup d'œil à la rivière. La lune, heureuse d'être débarrassée des nuages, jetait sur la Sabine une lueur qui ressemblait à de la graisse dans une poêle chaude. Cecil et Telly se battaient toujours, mais ils n'étaient plus seuls, à présent : autour d'eux, une douzaine de têtes argentées luisaient au clair de lune.
Ils avaient dérivé au milieu d'un banc de mocassins d'eau et leurs mouvements avaient excité les serpents. On aurait dit des cravaches qui les cinglaient encore et encore.
Les deux hommes étaient entraînés vers la courbe boueuse de la rivière. Dans l'ombre des arbres surplombant la rivière, ils disparurent à ma vue quand les nuages revinrent.
Lorsque je fus en état de me lever, je me rendis compte que j'avais perdu une chaussure. En tremblant d'épuisement, j'attrapai Tom et la tirai plus haut sur la rive. On resta couchés là un bon moment pour récupérer.
Enfin, on se sentit assez forts pour bouger et on se dirigea d'un pas chancelant vers la brèche dans la végétation qui menait à la route. Mon pied nu semblait se poser sur toutes les épines de la création. Quand on atteignit Preacher's Road, je m'assis pour retirer les échardes du mieux que je pus. Puis j'ôtai mon autre chaussure, et on partit dans la direction de la maison. La pluie recommença pour de bon et ne s'arrêta plus. La lune tira sa révérence. Autour de nous, il n'y avait plus que la nuit et le déluge. On avait du mal à voir la route boueuse.
Longtemps plus tard, en approchant de chez nous, on entendit maman dans le jardin, qui hurlait nos noms.
Quand elle nous aperçut, elle laissa échapper une espèce de rugissement et courut vers nous, ses cheveux mouillés dans les yeux. Sa chemise de nuit la moulait comme un gant de satin.
Papa était en train de fouiller les bois pour nous retrouver, et mémée était au lit, terrassée par toutes ces émotions. Toby, que je croyais mort, gisait sur une paillasse improvisée. Maman lui avait bandé la tête. Elle disait que c'était un héros. Quand elle nous vit, cette pauvre bête réussit à bouger la queue pour qu'on sache qu'elle était heureuse de nous retrouver.
Mon père, trempé et épuisé, revint un peu avant l'aube. On était assis à la table en train de raconter nos aventures à maman et à mémée. Il tomba à genoux, nous prit tous les deux dans ses bras et se mit à pleurer.
Le lendemain matin, on récupéra le cadavre de Cecil sur un banc de sable. Il était déjà tout boursouflé à cause de l'eau et des morsures des serpents. Il avait la nuque brisée. Telly s'était occupé de lui plus vite que le venin des mocassins.
Le fils de Mose était coincé dans des racines, un peu plus loin près de la rive. La machette de Cecil lui avait ouvert la poitrine et le flanc. D'après mon père, son vieux chapeau de paille était toujours sur sa tête ; il s'était plus ou moins enchevêtré dans ses cheveux, et ses « cornes » détrempées retombaient sur ses yeux.
Je me suis souvent demandé ce qui lui avait pris. Bien sûr, il m'avait conduit là-bas pour sauver Tom, mais il m'avait laissé me débrouiller tout seul avec Cecil dans le tunnel. Peut-être qu'il avait peur ? Et pourtant, sur le pont, quand Cecil allait nous avoir, il lui avait sauté dessus.
Voulait-il nous aider, ou avait-il juste été effrayé ? Je ne saurai jamais. Ce pauvre Telly avait vécu là-bas dans les bois pendant toutes ces années… Seul son père connaissait son existence, et il avait choisi de la garder secrète afin que les gens laissent son rejeton tranquille et ne profitent pas de lui parce qu'il était demeuré.
En fin de compte, je suis resté couché dans notre ancienne chambre pendant deux jours, à soigner mon pied blessé par les épines, à penser à ce qui avait failli arriver à Tom, à essayer de recouvrer des forces.
Maman passa tout son temps à notre chevet et elle ne nous quitta que pour nous préparer de la soupe. La nuit, c'était papa qui nous veillait. Quand je me réveillais en hurlant, me croyant toujours sur le Swinging Bridge, il était là et il me souriait et il caressait ma tête, et je replongeais dans le sommeil.
Il démonta un côté de la grange et utilisa ses planches pour fermer la véranda. Il nous expliqua qu'il se sentait plus tranquille comme ça. Cette vieille véranda me manqua, mais il avait pris la bonne décision, bien sûr. Sans cela, je n'aurais jamais pu retourner y dormir.
Près de deux ans s'écoulèrent avant qu'il ne reconstruise la grange avec des planches neuves.
Au fil des années, d'après des nouvelles entendues ici ou là, on apprit qu'il y avait eu d'autres meurtres de ce genre dans notre région, en Arkansas, en Oklahoma et dans une partie du North Texas, avant ceux de chez nous. À l'époque, personne ne les attribua à un seul meurtrier. La police ne pensait tout simplement pas comme ça en ce temps-là. La véritable nature des tueurs en série était encore inconnue.
Mais tout ça est fini maintenant. C'était dans les années 30.
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