Marécages (Les)
Chapitre 7
Le temps de reprendre pied sur le sol et de contourner le bâtiment pour rejoindre la porte d’entrée, la foule des curieux commençait à se disperser. Les gens marmonnaient, furieux de n’avoir rien appris. Le vieux noir, Oncle Pharaoh, se dirigeait vers l’épicerie dans sa carriole, en criant :
— Allez, avance, Pig Jesse !
— Faut que j’y aille, annonça Abraham, quand il le vit. Je dois l’aider pour ses commissions et tout ça.
— Je suis avec eux, dit Richard. C’était sympa de te rencontrer, Harry.
Et là-dessus, ils me quittèrent.
Je me sentis soudain abandonné et en proie à une terrible culpabilité. Papa m’avait demandé de l’attendre. C’était ce que j’avais fait : je l’avais attendu. Mais je savais que cet argument ne tenait pas, car j’étais monté sur le toit de la glacière, j’avais vu ce que je n’étais pas censé voir et entendu ce que je n’étais pas censé entendre. Je ne lui obéissais pas toujours, mais cette fois, j’avais le sentiment d’avoir fauté au-delà de toute possibilité de pardon.
J’essayai d’avoir l’air innocent lorsque papa, doc Tinn et le révérend sortirent de la glacière. L’homme de Dieu était un Noir de grande taille, très maigre, avec un nez épaté ; il semblait attendre une catastrophe juste pour pouvoir prêcher le salut. Il portait un pantalon noir et une chemise blanche avec des taches jaunâtres de transpiration sous les aisselles. Il avait aussi une fine cravate noire dont les bords s’effilochaient. Au moment où il franchissait la porte, il remit son feutre marron avec une petite plume vert et rouge vif piquée sur la bordure gauche.
Tandis qu’ils descendaient ensemble les quelques marches, papa me jeta un coup d’œil tout en arrangeant son chapeau. Il ne me dit pas un mot, mais son regard me rendit nerveux. Au pied de l’escalier, il donna quelque chose au révérend, puis il se tourna vers Tinn et lui tendit la main. Le toubib, toujours mal à l’aise avec ce genre d’attitude, la lui serra rapidement.
— Je vous remercie pour votre aide, docteur, fit mon père. Peut-être que je serai obligé de revenir discuter un peu avec vous…
— Ce n’était qu’une opinion personnelle, constable, répondit doc Tinn.
— Elle m’a semblé raisonnable.
— Merci, vous êtes gentil, constable.
Ils parlèrent encore un instant avec le révérend. Papa fouilla dans sa poche et lui donna de nouveau quelque chose, mais je ne vis pas quoi. Puis il lui serra la main, se retourna et me lança :
— Allons-y, fiston !
On partit à pied jusqu’au domicile de doc Tinn, puis on récupéra notre voiture et on retourna à l’épicerie. Oncle Pharaoh attendait devant la porte, dans sa carriole, en sirotant un Dr Pepper à l’ombre de sa bâche en toile. Son cochon, Jesse, était allongé par terre, toujours harnaché. Il avait glissé sa tête sous la véranda et il mâchonnait, en grognant, un vieux bout de pain moisi.
— Super cochon ! dit papa à Oncle Pharaoh.
— Monsieur le constable, comment allez-vous ?
Bon sang, Oncle Pharaoh connaissait mon père ! Mon cœur se serra. Allait-il lui raconter que Richard, Abraham et moi, on avait escaladé la glacière ?
— Et comment le monde vous traite-t-il, monsieur le constable ? poursuivit l’infirme.
— Pas trop mal. Et vous ?
— Je pourrais me plaindre, mais ça ne servirait à rien !
Papa et Oncle Pharaoh éclatèrent de rire, et mon père agita la main comme pour chasser le vieillard sous prétexte que son humour était trop pour lui à cette heure de la journée.
En entrant dans le magasin, je murmurai :
— Tu le connais ?
— Fils, ce n’est donc pas évident ?
— Si, monsieur.
— Ce gars-là était le plus grand chasseur de ces marais jusqu’au jour où un sanglier lui a arraché une jambe. Une créature qu’on a surnommée Vieux Satan. Elle traîne toujours dans le coin. Une bête énorme. Personne n’a jamais été capable de l’abattre. Elle se balade généralement par ici et vers Mud Creek.
J’ouvris la bouche pour lui demander si l’hypothèse de Stephenson – un sanglier s’attaquant à cette pauvre femme – était vraisemblable, mais je me retins in extremis. Au lieu de ça, je dis :
— Sûr que beaucoup de villes ont le nom de leur rivière.
— Ouaip.
Abraham et Richard faisaient les courses pour Oncle Pharaoh dans le magasin. On échangea quelques mots à notre entrée, puis ils retournèrent à leurs affaires. À l’évidence, c’étaient des amis très proches, et s’ils avaient été gentils avec moi, leur relation personnelle était si forte que je n’avais aucune chance d’y participer. Du coup, je me sentis encore plus seul.
Papa acheta de la viande en conserve, une boîte de biscuits salés, du cheddar et deux Coca. On s’installa sur la véranda du magasin où il faisait plus frais, et on regarda Jesse ronfler, le nez à l’ombre, et Oncle Pharaoh siroter son Dr Pepper. Papa coupa des tranches de fromage et de viande avec son canif et les posa sur les papiers de boucher dans lesquels ils avaient été enveloppés. On les mangea avec les biscuits salés, tout en buvant nos Coca. Des chariots chargés de grumes fraîchement coupées passèrent devant nous dans un bruit d’enfer.
On déjeuna un moment en silence, puis mon père murmura :
— Fiston ?
— Oui, monsieur.
— J’aime autant que tu m’obéisses. Quand tu seras plus grand, tu pourras agir à ta guise. Tant que tu respectes la loi des hommes et celle de Dieu. Mais pour l’instant, tu m’obéis.
Ainsi, il m’avait vu.
— Oui, monsieur.
On continua à mastiquer un instant, puis je dis :
— Tu vas me donner le fouet ?
— Non, tu es trop grand pour ces bêtises, tu ne crois pas ?
— Oui.
— Et tu as raison. Je te traiterai donc en fonction de l’âge que tu as, même si tu es plus mature. Tu acceptes ce marché ?
— Oui, monsieur.
— Ça signifie que tu dois écouter ce que je te dis. Ou ce que te dit ta mère. Que tu dois faire preuve de bon sens. Je ne voulais pas que tu assistes à ça.
— Je l’avais déjà vue, papa.
— Je sais, fils. Mais c’était par hasard. En revanche, ce qui vient de se passer ici ne te concernait pas. C’était différent. Tu m’entends ?
— Oui, monsieur.
— Quelqu’un, quelque part devait aimer cette pauvre femme, et ce n’était pas bien que des inconnus l’observent bouche bée comme un phénomène de foire. Elle n’a plus aucun contrôle sur ce qui lui arrive désormais, et c’est donc à nous d’y veiller. Tout ce qu’on a fait ici, c’était pour découvrir comment retrouver son meurtrier. Autre chose, mon garçon : il y a des trucs que tu n’as pas besoin de connaître, sauf en cas d’absolue nécessité. Peut-être que tu n’y penses déjà plus, mais crois-moi, ce que tu viens de voir te reviendra un jour ou l’autre, et ça ne sera pas rigolo. À propos, j’ai su que vous étiez là-haut sur ce toit dès que vous y avez grimpé. Vous n’avez pas été assez discrets. Et juste pour ta gouverne, tes deux nouveaux copains sont de braves gosses. Oncle Pharaoh est le grand-père du plus jeune.
— Abraham.
— Exact. Et l’autre, c’est le fils de M. Dale, un fermier plutôt sympa. Il catche dans les foires pour gagner un peu d’argent. J’ai entendu dire que ce n’était pas un mauvais bougre. Son fils s’appelle… Attends que je réfléchisse…
— Richard.
— Ouaip, Richard. Ces deux garçons s’entendent bien. Mais laisse-moi ajouter quelque chose de pas drôle. Dans quelques années, Abraham et Richard ne joueront plus ensemble. Ils ne se fréquenteront même plus.
— Pourquoi, papa ?
Mon père regarda Oncle Pharaoh, comme pour s’assurer qu’il ne nous entendait pas.
— Parce que le monde ne tourne pas comme il devrait. Réfléchis à ça et tu trouveras tout seul la réponse à ta question.
J’y avais déjà pensé.
— Papa ? demandai-je. Tu as une idée de celui qui a fait ça à cette femme ?
— Non. Tout ce que je sais, c’est que ça a dû être horrible. Et je ne suis pas sûr d’en apprendre davantage un jour.
— Pourquoi doc Stephenson est-il venu ici ?
— Aucune idée, mais j’imagine qu’il ne voulait pas rater un truc comme ça, dans la mesure où ça ne mettait pas son cabinet en danger.
— Je n’ai pas l’impression qu’il sache grand-chose.
— À mon avis, il s’en fiche complètement. Il voulait juste ne pas laisser les constatations légales à un docteur noir. Pour ma part, j’ai plus confiance en doc Tinn qu’en ce vendeur de pilules. Écoute-moi bien. Les Blancs ne sont pas meilleurs que les Noirs. Il y a juste des hommes et des femmes aux couleurs de peau différentes. Certains individus sont pires que d’autres et certains sont mieux. C’est uniquement sous cet angle qu’il faut envisager cette question. Je suis un ignorant, fiston, mais je sais au moins ça.
— Papa. Miss Maggie pense que le coupable, c’est l’Homme-Chèvre.
— Comment est-elle au courant de ça ?
Je rougis.
— Je crois bien que c’est moi qui le lui ai raconté…
— Bon, de toute façon je pense que ce n’est plus un grand secret pour personne. Mais je préfère que tu ne parles plus de tout ça.
— Oui, monsieur. Miss Maggie a ajouté que l’Homme-Chèvre pourrait bien être le Diable. Ou un de ses serviteurs. Comme Belzébuth.
— Non. Je t’ai déjà dit que l’Homme-Chèvre n’existait pas. J’ai entendu ce genre d’histoires toute ma vie, et pourtant je ne l’ai jamais vu. Maintenant, que le meurtrier soit un « serviteur du Diable », eh bien, là, elle a sans doute raison. Mais je pense qu’il est de chair et de sang.
— Papa, celui qui a fait ça à cette Noire…
— Melle Sikes, fils. Elle a un nom. Nous le connaissons, maintenant.
— Oui, monsieur. Le coupable… Il est toujours par ici ?
Papa coupa une nouvelle tranche de viande avec son canif.
— Je ne sais pas, fiston… J’en doute.
Ce fut la première fois que je pensais que mon père me mentait.
Quand on prit le chemin du retour, il faisait encore plus chaud qu’à notre arrivée. Beaucoup de flaques s’étaient évaporées ou, du moins, changées en boue dont une couche épaisse sur la route nous obligeait à rouler lentement.
On n’était encore qu’à quelques kilomètres de Pearl Creek lorsqu’une Ford noire toute cabossée, arrêtée à l’ombre d’un hickory, se lança à notre poursuite et nous doubla assez vite pour nous éclabousser.
Un type au visage rougeaud, coiffé d’un grand chapeau blanc, était assis sur le siège du passager. D’un geste du bras, par la vitre ouverte, il indiqua le bas-côté à mon père.
Papa se gara et me dit :
— Tout va bien, fiston. C’est le constable du coin. Je le connais. Tu m’attends, d’accord ?
Quand il sortit de la voiture, je me glissai derrière le volant. Il marcha jusqu’à l’arrière de notre véhicule et le passager de la Ford pourrie descendit à son tour. Il était grand et fort. Il portait un treillis kaki, et les manches de sa chemise étaient boutonnées sur ses poignets, comme si on était en plein hiver. Un badge était épinglé sur sa poitrine.
Le conducteur, un gars au teint jaunâtre, avec un chapeau marron au fond si plat qu’il ressemblait au haut d’une baratte, resta au volant à chiquer du tabac.
Le rougeaud serra la main de mon père. J’entendis parfaitement leur conversation.
— Content de te voir, Jacob. J’ai appris que tu étais devenu constable.
— Je ne crois pas que tu sois si heureux que ça de me voir, Woodrow… répliqua papa. Alors inutile de faire semblant.
L’homme eut un petit rire. Il ôta son chapeau et prit un mouchoir dans sa poche pour essuyer la transpiration sur le bord intérieur. Ses cheveux étaient encore plus rouges que son visage.
— C’est Ralph Purdue qui est avec toi ? demanda mon père.
Woodrow ne répondit pas à cette question.
— Jacob, dit-il, il faudrait qu’on discute un instant. Y a ce meurtre d’une négresse… On en a entendu parler.
— Comme tout le monde.
— Bon, je pourrais tourner autour du pot, mais je n’en ai pas l’intention. Ce que j’ai à te dire est très simple : ce n’est pas ta juridiction, ici.
— Si j’enquêtais sur un crime et que ça me mène chez toi, tu me donnerais un coup de main, n’est-ce pas, Woodrow ?
— Oh, tu le sais bien. Mais une négresse ? Écoute-moi, Jacob. Laisse-moi te donner un conseil…
— Je connais ce refrain…
— Tu tiendras compte du mien, okay ? (Cette fois, papa ne répondit pas.) Il y a des meurtres entre nègres, des meurtres entre Blancs, et il y aussi des nègres qui tuent des Blancs et des Blancs qui tuent des nègres.
— Tous les assassinats se ressemblent, grommela mon père.
— Alors, permets-moi d’exprimer ça autrement : les nègres, ici, ne veulent voir personne se mêler de leurs affaires. Ni toi. Ni moi.
— Nous représentons la loi.
— Ouais, mais une négresse qui se fait dessouder dans les marais, c’est autre chose. C’était une rien du tout. Et ça ne compte pas beaucoup pour nous. Elle a tiré sa révérence, point final. Le coupable, c’est probablement un de ses petits amis. Elle n’a pas couché, ou elle a couché avec quelqu’un d’autre… Ça revient toujours à ça.
« Jacob, tu as des idées chrétiennes et c’est parfait. Mais les nègres s’occupent de leurs oignons. Ils estiment que c’est bien ainsi, et nous aussi. En revanche, s’ils se mêlent de nos histoires, alors on s’occupe des leurs. Et si un Blanc tue un nègre, c’est aussi de notre responsabilité. Et encore plus si un Noir tue un Blanc. Mais ça…
— Une morte, c’est une morte, dit mon père. N’est-ce pas de notre responsabilité ?
— Certaines situations existent depuis longtemps et ne devraient pas changer.
— Je croyais que les Yankees nous avaient foutu la pâtée et que Lincoln avait affranchi les esclaves ?
— Moi, les Yankees ne m’ont pas eu. Jacob, ce qui s’est passé ici me semble évident. Quelqu’un est descendu du train, un quelconque nègre hobo, pour se payer un peu de bon temps. Il est tombé sur cette fille, il n’avait pas l’argent pour se l’offrir. Du coup, elle l’a probablement envoyé balader, et a fini par la tuer, avant de prendre le train suivant. Doc Stephenson voit les choses de cette façon.
— C’est rigolo, murmura papa. À moi, il m’a dit que c’était une panthère qui avait attaqué la femme. Ou un sanglier. Ou peut-être que le sanglier avait maintenu la victime pendant que la panthère la découpait ? J’ai oublié. Et quand ces bêtes-là ont eu terminé, elles l’ont attachée à un arbre avec du barbelé…
— Jacob…
— Depuis quand doc Stephenson est-il capable de jeter un œil sur un cadavre et de déterminer que c’est un hobo qui a fait le coup ? Le hobo en question lui a laissé un mot ?
— Va te faire foutre, Jacob ! Ce n’est un secret pour personne, dans la région, que t’es un amoureux des nègres et que ça ne te gêne pas de nous donner une autre génération de ce genre, alors que pas mal de gars, dans le coin, pensent qu’ils en ont déjà bien assez… Par ici, on s’occupe des négros à notre façon.
— Écoute-moi bien, Woodrow. Quand on était jeunes, t’es tombé d’une barge et t’as foutrement été à deux doigts de te noyer…
— Arrête de me rappeler cette histoire.
— Ouais, t’as failli rester au fond de ce trou. Mais tu t’en es sorti.
— Et je t’ai remercié.
— En effet. J’ai senti que tu m’en étais sincèrement reconnaissant. Et même si on a nos divergences, tous les deux, j’ai toujours estimé qu’au bout du compte t’étais un type honnête. Mais il m’arrive de regretter de ne pas t’avoir laissé sous l’eau, ce jour-là. Et si j’étais sûr que ce que tu viens de me dire est une menace envers ma famille, je t’écraserais la tête illico.
Woodrow s’empourpra et remit son chapeau.
— Ce n’était pas une menace. Garde ça seulement à l’esprit.
— Tu peux dire ce que tu veux, mais toi non plus n’oublie pas ce que je t’ai répondu. Tiens-en compte, Woodrow. Et maintenant, je rentre.
— Je n’ai pas fini, Jacob.
— Oh que si, tu as fini.
Alors que papa s’éloignait, Woodrow lui lança :
— Passe mon bonjour à May Lynn !
Papa s’immobilisa un instant. Je vis saillir les veines de son cou, comme lorsqu’il avait viré doc Stephenson de la glacière, et je crus qu’il allait se retourner, mais je me trompais.
Je me glissai sur le siège du passager et quand mon père se fut réinstallé au volant, je soufflai :
— Tout va bien ?
— Parfait, fils. Parfait.
Je regardai derrière moi et je vis l’autre voiture cabossée faire demi-tour et repartir par où elle était venue. Woodrow laissait pendre son bras par la fenêtre, toujours couvert par sa manche de chemise.
Une fois à la maison, mon père me fit descendre, puis il vira et se remit en route, sans m’indiquer où il allait. Il me demanda simplement de dire à maman de ne pas s’inquiéter.
Il ne revint qu’à la tombée de la nuit et, le reste de la soirée, il ne parla de rien. Après le dîner, mes parents bouquinèrent un moment – elle, la Bible et lui un catalogue de graines, puis l’Almanach du Fermier. Mais j’avais l’impression qu’il faisait juste semblant. Il restait sur la même page trop longtemps. À un moment, il leva les yeux pour regarder ma mère, laissa échapper un soupir, puis se replongea dans la même page – on aurait dit qu’il voulait être absorbé par elle, comme une teinture.
Tom et moi, on joua aux dames ; je la battis quatre fois et ça la rendit folle – elle renversa l’échiquier et se réfugia sur la véranda de derrière. Il y avait là deux lits de camp où on dormait parfois quand il faisait vraiment très chaud.
En temps normal, je ne me souciais guère de ce qu’elle ressentait, mais peut-être que le spectacle de cette morte m’avait attendri ? Je la suivis donc sur la véranda. Allongée sur un des lits, les mains sous la tête, elle contemplait le plafond.
— C’est juste un jeu, murmurai-je, conscient que j’aurais probablement dû la laisser gagner au moins une fois.
— Pas de problème, grommela-t-elle.
Je m’assis sur l’autre lit et on resta là sans rien dire, à écouter les grillons et les insectes qui venaient cogner contre la moustiquaire.
— Cette femme qu’on a trouvée… demanda Tom. Tu penses que c’est l’Homme-Chèvre qui lui a fait ça ?
— Pour doc Stephenson, c’est un animal. Mais doc Tinn est sûr que le coupable est un homme. Et le constable de là-bas prétend que c’est un hobo.
— Comment sais-tu tout ça ?
— Je les ai entendus en parler.
— Un hobo, c’est un monstre ?
— Non, c’est un type qui voyage clandestinement dans les trains de marchandises.
— Donc c’est un homme, n’est-ce pas ? Tu viens de dire : un animal, un homme ou un hobo.
— Je suppose…
— Mais ça aurait pu être l’Homme-Chèvre ?
— D’après papa, il n’existe pas. Pourtant, si on met bout à bout tout ce qu’ils racontent, ça donne l’Homme-Chèvre. Miss Maggie croit que c’est lui.
Tom réfléchit un moment, puis :
— Miss Maggie connaît des tas de choses. Pour moi, ça me paraît logique que le meurtrier soit l’Homme-Chèvre. On l’a vu, n’est-ce pas ?
— Oui.
— D’accord, je ne l’ai pas très bien vu. Il faisait trop sombre. Pourtant il avait l’air plutôt horrible, hein ?
J’acquiesçai.
— Je pense à tout ça de temps en temps, ajouta Tom.
— Je sais.
Je me rappelai le conseil de mon père : ne plus parler de ce cadavre. Mais, encore une fois, est-ce que Tom n’avait pas déjà été confrontée à cette horreur ?
Bon sang, je devenais une vraie pipelette !
Je racontai donc à ma sœur que j’étais monté sur le toit de la glacière et que j’avais tout espionné par un trou, puis je lui résumai ce que j’avais vu et entendu. J’embellis juste un peu mon aventure, en prétendant être le leader de l’équipe qui avait escaladé cet arbre.
Je ne précisai pas que papa nous avait surpris. Dans mon idée, ça aurait ôté de l’intérêt à mon récit et m’aurait fait paraître moins malin que je ne le souhaitais.
Finalement, j’ajoutai :
— Ne dis rien de tout ça à personne, sinon je risque d’avoir vraiment des ennuis.
On discuta encore un moment de l’Homme-Chèvre et, bientôt, on l’entendit se glisser à l’arrière de la maison et nous appeler d’une voix douce qui simulait le souffle du vent… Je me levai et verrouillai la moustiquaire. N’empêche qu’on continua à avoir la trouille. Chaque fois qu’un insecte venait s’y écraser, j’aurais juré que c’était ce monstre qui essayait d’entrer.
Quand on eut vraiment trop peur, on se réfugia dans la maison.
Cette nuit-là, Jelda May Sykes me rendit visite dans mon sommeil. Avec toutes ses blessures – celles qu’elle avait lorsque je l’avais découverte, mais aussi l’énorme incision pratiquée par doc Tinn, entre sa cage thoracique et son sexe. Dans un gros trou à la hauteur de son estomac, on ne voyait plus que le long morceau d’intestin que le toubib n’avait pas retiré. Il pendait de la plaie et traînait sur le sol. Jelda se déplaçait lentement. Elle se posta finalement à côté de mon lit et me regarda. Ses poils pubiens étaient à la hauteur de mon visage. J’avais les yeux ouverts, mais je ne pouvais pas bouger. Très soigneusement, très lentement, elle posa sa main sur mon front, comme pour vérifier si j’avais de la fièvre.
Je me réveillai en sueur et haletai un moment. Par chance, je n’avais pas dérangé Tom. Elle dormait toujours profondément près de la fenêtre qui donnait sur la véranda. Peut-être qu’elle avait la trouille quand elle était venue se coucher, mais à présent elle semblait plutôt tranquille. Elle avait même entrouvert la fenêtre, ce qui était une bonne chose, vu la chaleur qu’il faisait.
Un petit vent agitait les rideaux et jouait avec les cheveux noirs de ma sœur. L’odeur de la mort et de la rivière avaient envahi la chambre. Je regardai autour de moi, pour m’assurer que Jelda May ne s’était pas cachée quelque part dans l’obscurité en attendant que je retrouve mes esprits, mais non – seules m’entouraient les ombres des objets familiers.
Je pliai mon oreiller, le calai sous ma tête, et je respirai profondément en essayant de ne plus penser à Jelda May Sykes. Ce fut alors que je surpris mes parents qui discutaient de l’autre côté du mur, juste un simple bourdonnement.
Je m’approchai et collai mon oreille contre la cloison pour tenter de saisir leur conversation. Ils parlaient à voix basse et, pendant un moment, ce qu’ils se disaient me resta incompréhensible, mais je ne tardai pas à régler ce problème : je posai une main sur mon oreille libre pour éliminer le bruit du vent qui entrait par la fenêtre et j’appuyai l’autre plus fort contre le mur.
— … à part dans des histoires à dormir debout, je n’ai jamais entendu dire qu’une panthère ait tué quelqu’un… murmurait papa. Pourtant, c’est possible. Contrairement à ce qu’on croit, je sais que n’importe quel animal peut s’attaquer à l’homme en certaines circonstances. Même un chien de compagnie. Mais doc Stephenson n’a aucune raison de soupçonner un animal. Il a juste raconté ça parce que ça l’arrangeait.
— Mais pourquoi ? demanda ma mère.
— Il ne voulait pas qu’un docteur noir examine le cadavre au risque de découvrir quelque chose que lui-même n’aurait pas su. Il suffit d’avoir un peu de jugeote pour se rendre compte que doc Tinn est un bon médecin. Et même meilleur que beaucoup de ses confrères, blancs ou noirs. C’est tout ce qui me vient à l’esprit. Et en plus Stephenson était ivre, ce qui évidemment n’a rien arrangé. Ou peut-être qu’il a fait son intéressant à cause de cet interne, Taylor. Mais je ne pense pas que Taylor ait été très impressionné.
— Et doc Tinn, qu’est-ce qu’il a dit ?
— Qu’elle a été violée et torturée. Ses blessures sont évidentes, en tout cas. Il pense que quelqu’un, probablement son meurtrier, s’est amusé avec son cadavre après l’avoir tuée.
— Tu es sérieux ?
— Oui.
— Qui serait capable d’une telle horreur ?
— Je n’en sais rien. Et j’en ai vraiment pas la moindre idée.
— Le docteur Tinn la connaissait ?
— Non, mais le pasteur noir de là-bas, le révérend Bail, savait qui c’était. Elle s’appelle Jelda May Sykes et, selon lui, c’était une prostituée locale et une… femme juju.
— Une quoi ?
— Le juju, c’est un genre de sorcellerie en laquelle croient les Noirs. Elle vendait des charmes et tout ça. Et elle travaillait dans les bastringues, le long de la rivière. Et elle acceptait un Blanc de temps à autre.
— Donc on n’a pas la moindre idée du coupable ?
— Tout le monde s’en fout, May Linn. Tout le monde. Les Noirs ne l’aimaient pas tellement et le constable blanc du coin s’est empressé de me rappeler que ce n’était pas ma juridiction.
— Dans ce cas, tu devrais abandonner cette affaire.
— En l’emmenant à Pearl Creek, je suis sorti de mon territoire, en effet, mais l’endroit où on a découvert son cadavre est sous mon autorité. Là-bas, ils pensent que c’est un hobo quelconque qui s’est amusé avec elle puis qui l’a noyée avant de repartir dans le train suivant. Ils ont peut-être raison. Mais dans ce cas, qui l’a attachée à cet arbre ?
— Ça pourrait être quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ?
— Je suppose, mais ça m’ennuie drôlement de penser qu’il y a autant de cruauté dans le monde. Je préférerais qu’il n’y ait qu’un seul coupable, et pas deux, et s’il ne tenait qu’à moi, qu’il n’y en ait aucun… Mais comme on dit, on met ses vœux dans une main et la merde dans l’autre et on voit laquelle est pleine la première.
— Jacob ! s’exclama ma mère. (Elle ne paraissait pourtant pas vraiment choquée. Elle laissa échapper un petit rire.) Quel langage ! (Un instant plus tard, elle ajouta :) Pourquoi ça les dérange tant que tu t’occupes de cette affaire ? Pourquoi y sont-ils si opposés ?
— Tu en sais autant que moi, répondit mon père.
— C’est parce qu’elle est noire ? Mais en quoi ça les regarde si tu décides d’enquêter ?
— Et si le coupable était un Blanc ?
— Alors, il devra être condamné.
— Bien sûr. Sauf que tout le monde ne voit pas ça du même œil. Beaucoup de gens, ici, estiment qu’une Noire qui se prostitue… eh bien, elle n’a pas volé ce qui lui arrive. Si c’est un des siens qui lui a fait ça, ils se moquent bien d’une femme de couleur de plus ou de moins. Dans ce cas, pourquoi se fatiguer à remuer la merde ? Mais si c’est un Blanc, alors il faut lui ficher la paix. Parce qu’ils croient qu’un Blanc a le droit de s’amuser avec une Noire, et de toutes les façons qu’il veut, et qu’on n’a pas à le faire payer pour ça.
— Où es-tu allé après avoir ramené Harry ici ?
— En ville, chez Cal Fields.
Quand j’entendis ça, je me sentis aussi minable qu’un hanneton unijambiste. Mon père m’avait sans doute reconduit plus tôt que prévu à la maison parce que j’avais grimpé sur le toit de cette glacière et qu’il était si furieux contre moi qu’il avait fait un détour jusqu’ici avant de repartir tout seul…
— C’est le propriétaire du journal, n’est-ce pas ? demanda maman. (Elle parlait de notre feuille hebdomadaire, le Marvel Creek Guardian.) Celui qui vit avec une femme plus jeune que lui, cette blonde incendiaire ?
— Ouais, dit papa. C’est un brave type. Son épouse est partie avec un commis voyageur, au fait. Mais Cal s’en fiche pas mal. Il a une nouvelle petite amie. Ce qu’il m’a raconté est très intéressant. Il m’a dit que c’était le troisième meurtre dans le coin en dix-huit mois. Il n’a rien écrit là-dessus, parce que c’est un sujet difficile, mais surtout parce que les deux autres victimes étaient des Noires, elles aussi, et ses lecteurs ne sont pas intéressés par les meurtres de gens de couleur.
— Comment est-il au courant ?
— Il s’entend très bien avec les communautés noires de la région. Et il prétend avoir du flair pour les scoops, même s’il ne peut pas tout publier dans son journal. Les trois victimes sont des prostituées. L’une d’elles a été tuée à Pearl Creek. On a retrouvé son cadavre dans un gros tuyau de drainage, près de la rivière, à côté de la scierie. On lui a brisé les jambes aux articulations et on les lui a attachées autour du cou. Elle aussi avait des blessures sur tout le corps. Comme celle que j’ai vue aujourd’hui. Il se trouve que personne ne connaissait vraiment cette femme, pourtant. Elle a échoué ici et a trouvé un boulot dans un des boxons du coin.
— Boxons ?
— C’est un endroit où les prostituées travaillent, chérie. C’est une espèce de maison close, tu vois ?
— Oh. Je fais mon éducation avec toi, c’est sûr. Je ne sais pas comment tu peux être au courant de tout ça.
— Un constable apprend beaucoup de choses… Toujours est-il que des bonnes âmes l’ont découverte et l’ont enterrée pour qu’elle ait une sépulture décente, et plus personne n’y a pensé. Toujours la même vieille histoire. Les Noirs ne parlent qu’entre eux des meurtres qui se produisent dans leur communauté. Et ils règlent eux-mêmes ces affaires-là – quand ils le peuvent – parce que les autorités blanches, c’est sûr, ne font rien. Dans ce premier cas, personne n’avait la moindre idée de l’identité de cette femme et personne non plus n’a été soupçonné. On a pensé la même chose que pour Jelda May Sykes : que le coupable était un vagabond et qu’il était reparti en train.
— Tu disais qu’il y en a eu trois ?
— Oui, la seconde, on l’a repêchée dans la rivière. On a d’abord cru qu’elle s’était noyée. D’après Cal, la rumeur raconte qu’elle était entaillée de partout, mais il n’est pas certain que ce soit vrai. Ça n’a peut-être aucun rapport.
— Quand ces meurtres se sont-ils produits ?
— Tout ce que je sais, c’est que la première a été tuée en janvier de l’année dernière. Pour la deuxième, aucune idée. Je ne suis même pas sûr que ça soit vrai. Les gens pouvaient très bien évoquer une affaire vieille de plusieurs années quand Cal en a eu vent. Ou celui qui lui a rapporté cette histoire a peut-être mal compris ? Ou il lui a servi des bobards ? C’est toujours difficile à dire quand ça vient de la communauté noire.
— Fields était au courant pour Jelda ?
— Oui.
Ils restèrent silencieux un moment. À travers les murs peu épais de la chambre, j’entendais les grillons et plus loin, quelque part dans les marais, les plaintes d’une grenouille-taureau.
— La dépouille de Jelda May… reprit maman un instant plus tard. Qu’est-elle devenue ? Qui l’a récupérée ?
— Personne. Chérie, j’ai donné un peu d’argent pour la faire enterrer dans leur cimetière. Je sais qu’on n’est pas très riches, mais…
— Chuuut. C’est bon. Tu as bien fait.
— Et j’ai promis au pasteur que je lui en donnerai davantage une fois que j’aurais attrapé l’assassin.
— C’est bien, Jacob. C’est très bien.
— À propos, tu sais qui est le constable, là-bas ?
— Non.
— Red Woodrow.
— Oh. Je n’étais pas au courant. Toi oui ?
— Ouaip.
— Tu ne me l’as jamais dit.
— Il n’y avait pas de raison. Je n’y ai guère pensé jusqu’à hier, quand je l’ai rencontré. Et je ne voulais même pas t’en parler maintenant…
— Oh, ne sois pas idiot.
— Et puis j’ai senti que je le devais. Je n’aime pas dissimuler les trucs qui me tracassent. Il m’a demandé de te passer le bonjour.
— Il t’a demandé ça ?
— Vraiment, je n’avais pas prévu d’évoquer la chose. Je ne comprends pas pourquoi ça m’est venu.
— Chéri, ce que tu peux être idiot, des fois ! Tu sais que rien de tout ça n’a d’importance…
Le ton de leur conversation avait changé. Il était devenu presque officiel. Je ne saisissais pas bien ce qui était différent, mais il y avait quelque chose et ça avait un rapport avec Red Woodrow.
— Il ne veut pas que je me mêle de cette histoire.
— C’est sa juridiction, n’est-ce pas ?
— Comme je te l’ai dit, le meurtre a eu lieu ici. S’ils ont eu le corps là-bas, c’est simplement parce que j’avais besoin de l’aide de doc Tinn.
— Il arrive que Red soit… Eh bien, irascible.
— Ce n’est pas le mot que j’emploierais à son propos, grommela mon père.
— Jacob, oublie-le, c’est tout.
— Je ne demande que ça.
— Ses manches de chemise ? s’enquit maman.
— Descendues.
De nouveau, le silence.
Je m’allongeai sur le dos et contemplai le plafond. Quand je fermai les yeux, je revis Jelda May Sykes, abîmée et enflée, attachée à cet arbre avec des barbelés. Et puis son image s’évanouit peu à peu, il ne resta plus que ses yeux noirs. Finalement, ils s’éclaircirent et je me retrouvai face aux dents blanches de l’Homme-Chèvre cornu…
Tout à coup, j’étais dans l’obscurité, sur la piste du marécage, et je le regardai.
Il venait dans ma direction.
Je me mis à courir et je l’entendis qui se lançait à ma poursuite. Je haletai, et lui aussi, encore plus fort, mais pas à cause de la fatigue. C’était plutôt la respiration rapide de quelqu’un qui attendait un grand plaisir.
Les ombres tombées des arbres m’empoignèrent et essayèrent de me retenir, mais je réussis à me libérer. Juste au moment où l’Homme-Chèvre me rattrapait et où il allait poser la main sur mon épaule, j’atteignis la grand-route.
Lorsque je me retournai, il n’était plus là. Et moi, j’étais assis dans mon lit, parfaitement réveillé, fixant le mur.
Il me fallut longtemps pour me rendormir et le lendemain matin, j’étais épuisé, comme si j’avais subi toute la nuit les assauts du démon en personne.
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