Meute
Scène 2
ACTE 3, SCÈNE 2
Nuit. Dans le chalet, Éric monte la garde en épluchant son bout de bois à l’aide de son canif. Irène s’apprête à sortir.
ÉRIC
Où tu vas ?
IRÈNE
(Chuchotant.) Aux bécosses.
ÉRIC
(Chuchotant à son tour.) Est où, Catherine ?
IRÈNE
Elle dort…
ÉRIC
Tu iras aux bécosses quand elle sera levée.
IRÈNE
Ça presse !
ÉRIC
Non.
IRÈNE
Je peux pas me sauver, tu surveilles la barrière !
ÉRIC
J’ai dit non, pisse dans chaudière.
Irène s’assoit par terre en soupirant.
IRÈNE
Ça fait quatre mois qu’on pourrit ici à cause de toi. Maudit voleur !
ÉRIC
J’ai rien volé, c’est papa qui me l’a donné.
IRÈNE
Menteur ! Quand ? Quand ça, qu’il te l’a donné ?
ÉRIC
La dernière fois ! Avant de mourir. Quand on l’a vu chacun notre tour, à l’hôpital.
IRÈNE
Il t’a parlé ?
ÉRIC
Non, mais quand il m’a donné mon chien de bois, il a pris ma main, il a mis son canif dedans pis il a serré mes doigts dessus.
IRÈNE
Maman a pété sa coche quand le maudit couteau a disparu ! Tu le savais que c’était pas les Ombres qui l’avaient pris, pourquoi t’as rien dit ?
ÉRIC
Elle a brûlé toutes les affaires de papa en revenant de l’hôpital ! Elle me l’aurait enlevé, il me l’a donné, à moi !
IRÈNE
T’aurais pu essayer de lui expliquer au lieu de la laisser capoter.
ÉRIC
Elle m’aurait pas écoutée. Elle l’aurait brûlé avec le reste. J’ai juré à papa de toujours le garder avec moi.
IRÈNE
Maman a viré sur le top à cause de toi.
ÉRIC
Toi, tu l’as envoyée se faire arracher le cerveau ! Ça fait combien de temps que tu prépares ton coup ?
IRÈNE
C’est pas un coup, Éric ! J’étais juste partie chercher du lait pour Toutoune, mais quand maman m’a retrouvée, elle s’est mise à crier après moi, tout le monde nous regardait. La police est arrivée pis ils nous ont emmenées.
ÉRIC
Ils vont lui arracher le cerveau !
IRÈNE
Non, ils vont la soigner.
ÉRIC
Papa aussi, ils l’ont soigné : ils lui ont ouvert la tête pis ils l’ont tué.
IRÈNE
Papa est mort d’un cancer du cerveau, Éric.
ÉRIC
C’est pas vrai. Les Ombres l’ont tué pis ils veulent nous faire la même chose.
IRÈNE
Les Ombres existent pas. Dehors, c’est des personnes comme nous autres qui veulent nous aider. Laisse-moi partir avec Toutoune, Éric. Elle est malade.
ÉRIC
Elle est correcte, elle pleure plus.
IRÈNE
Non, est pas correcte, as-tu vu son ventre ? Vous le saviez qu’il fallait faire bouillir l’eau avant de lui donner !
ÉRIC
Je la bois de même pis je suis pas malade.
IRÈNE
C’est un bébé, cette eau-là peut la tuer !
ÉRIC
On n’y a pas pensé…
IRÈNE
T’as peut-être tué quelqu’un, tantôt ; ça, tu y as-tu pensé ?
ÉRIC
(Brandissant son fusil.) Qu’ils essayent encore de s’approcher, ils vont s’apercevoir que je sais tirer.
IRÈNE
C’est un fusil de chasse, pas une mitraillette ! Papa t’a appris à tirer sur les perdrix, pas sur le monde. Il aurait jamais pointé une arme sur quelqu’un, lui. Jamais.
ÉRIC
Papa, c’était un mou. Il était pas capable de nous protéger.
IRÈNE
Il était pas mou, il était normal. Il nous aimait, il aimait maman, mais il croyait pas aux folies qu’elle inventait.
ÉRIC
Il est mort, aussi. Moi, les Ombres m’auront pas. Je vais y aller dans le Grand Nord, je ferai pas juste en parler.
IRÈNE
Ah oui ? Comment ? En t’enterrant ici ? En tirant sur ceux qui viennent t’aider ? Laisse partir le bébé.
ÉRIC
Non ! C’est plus toi qui commandes, OK !
IRÈNE
C’est pas toi non plus, en tout cas…
ÉRIC
Moi, je fais ce que je veux.
IRÈNE
Ah oui ? Qui c’est qui surveille pendant qu’elle, elle dort ?
ÉRIC
Elle sait même pas tirer.
IRÈNE
Pis ? C’est Catherine le vrai boss, pas toi. Ils vont prendre soin de nous autres, Éric ! Ils vont nous donner à manger. J’ai mangé du spaghetti pis du gâteau au chocolat !
ÉRIC
Ferme-la !
IRÈNE
Ils m’ont donné du linge aussi, ils vont nous aider ! Dave a juré qu’on resterait ensemble.
ÉRIC
Ta gueule ! Tu m’entreras pas dans la tête, Irène Dingwell !
IRÈNE
T’es rendu aussi fou que Catherine ! Elle t’a mauditement bien dressé !
ÉRIC
(Agrippant Irène.) Je fais ce que je veux, OK ? Ce que je veux… (Il la relâche.) Va pisser !
Temps.
IRÈNE
Ça a pas toujours été comme ça, Éric. Rappelle-toi comment on vivait avant, on était bien… Te souviens-tu de la vraie bouffe, trois fois par jour ? Te souviens-tu comment on se sent, quand on se couche dans un vrai lit ? T’aurais pas envie de retourner à la maison ? D’aller à l’école, d’avoir des amis ? T’aimerais pas ça écouter de la musique avec ta blonde ?
ÉRIC
C’était pas ma blonde !
IRÈNE
Si on veut vraiment voir le Grand Nord un jour, va falloir qu’on sorte d’ici.
ÉRIC
Essaye pas de te sauver, je surveille la barrière avec mon fusil.
Irène sort et le laisse seul. Éric se remet à éplucher le bout de bois avec son canif.
C’était pas ma blonde…
OceanofPDF.com