Meute
Scène 2
ACTE 1, SCÈNE 2
Soir. Les jumeaux transportent des poches de croquettes pour chiens à l’intérieur du chalet. Catherine les range dans un coin.
PAUL
J’avais assez hâte que maman arrive. J’ai faim !
PAULINE
Moi, j’ai mal au cœur tellement j’ai faim !
PAUL
En tout cas, les chiens manqueront pas de bouffe !
Éric entre, transportant de lourds sacs.
ÉRIC
On manquera pas de balles de fusil, non plus. Regardez ! Trois sacs pleins !
CATHERINE
J’aime pas ça quand maman part longtemps. J’ai toujours peur qu’elle se fasse prendre pis qu’elle revienne pas.
Irène entre avec le manteau de fourrure de la mère et le pend à un clou.
ÉRIC
(À Irène.) Le camion était-tu en panne ?
IRÈNE
Non, maman est restée plus longtemps au cimetière. (Tous figent.) Aujourd’hui, ça fait six mois que papa est mort.
Silence.
PAULINE
On n’ira jamais dans le Grand Nord…
PAUL
Dis pas ça, Bé.
IRÈNE
Un jour, on va y aller, Pauline. On va y aller pour papa.
ÉRIC
On va aller les voir, les aurores boréales pis le soleil de minuit.
PAUL
On va partir ensemble, par une belle nuit d’hiver, comme il voulait.
ÉRIC
Une belle nuit, avec des gros flocons de neige qui étouffent le bruit.
CATHERINE
À la pleine lune, en traîneau à chiens.
PAUL
On va se tenir collés-collés pour pas avoir froid.
PAULINE
Quand ?
IRÈNE
Un jour.
ÉRIC
Bientôt !
PAULINE
(Réprimant sa peine.) Je voudrais aller voir papa au cimetière.
PAUL
On peut pas, Bé.
PAULINE
Pourquoi ?
CATHERINE
C’est trop dangereux, les Ombres !
PAULINE
Pourquoi ils nous laissent pas tranquilles ?
CATHERINE
Parce qu’on sait qu’ils existent. Si les Ombres nous trouvent, ils vont nous enlever le cerveau à nous autres aussi.
PAUL
Il faut rester cachés avec les chiens.
CATHERINE
Jusqu’à tant qu’ils nous oublient.
Toutoune rompt le silence en commençant à pleurer. Irène va s’en occuper.
IRÈNE
Dépêchez-vous, faut tout ramasser avant de manger. (Au bébé.) Oui, ma petite sœur, on est là…
Ils se remettent au travail tandis qu’Irène prépare un biberon.
Oui, ma Toune, il s’en vient, ton lait…
PAULINE
J’ai faim…
Paul brandit des boîtes de pâtée pour chien.
PAUL
Regardez, maman a acheté du mou pour les chiens !
Catherine range les boîtes de pâtée à côté des croquettes tandis qu’Éric range les munitions dans l’armoire, qui contient plusieurs fusils de chasse, des piles de boîtes de munitions ainsi que du lait en conserve.
ÉRIC
Le mou, ça doit être pour Sauvage.
PAULINE
Elle est bien assez grosse de même !
CATHERINE
Faut qu’elle mange, notre Sauvage ! Elle va avoir cinq petits !
PAUL
Comment tu peux savoir ça, toi ?
CATHERINE
Je lui ai touché le ventre. C’est moi qui vas avoir le premier chiot, je suis sûre !
ÉRIC
Maman va choisir à qui elle va le donner quand elle va le voir, pas avant !
CATHERINE
Il va être à moi, je suis la plus vieille !
PAUL
Non, c’est Irène.
Éric caresse un fusil avec envie.
CATHERINE
Irène, elle a Toutoune, là c’est à mon tour. (Apercevant Éric.) Éric Dingwell, maman veut pas que tu touches aux fusils.
ÉRIC
Mêle-toi donc de tes affaires.
IRÈNE
Touche pas, Éric.
PAULINE
Aïe… La bouffe ?
IRÈNE
Quoi ?
PAUL
La bouffe est où ?
ÉRIC
(Réalisant que la mère n’a pas ramené à manger.) Ah non… !
CATHERINE
Baissez le ton, maman va vous entendre !
IRÈNE
Regardez comme il faut !
ÉRIC
Êtes-vous sûrs d’avoir tout pris ?
PAULINE
Le camion est vide.
IRÈNE
Rien ?… Il y a rien ?
PAUL
(Tombant à genoux.) Non !…
PAULINE
Maman a oublié de nous acheter de la bouffe…
CATHERINE
Elle a sûrement pas oublié.
ÉRIC
Il reste plus rien à manger…
CATHERINE
Elle doit vouloir qu’on jeûne…
PAUL
Encore ?
PAULINE
Elle avait dit qu’elle ramènerait à manger !
CATHERINE
Pas si fort. Elle a changé d’idée, c’est tout. Il faut faire un jeûne pour papa.
Chacun se réfugie dans un coin en silence. Pour sa part, Éric sort un canif de sa poche, qu’il prend soin de dissimuler aux autres et l’embrasse en cachette.
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