Meute

Esther Beauchemin · Chapitre 5 sur 21

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Meute

Scène 2

ACTE 1, SCÈNE 2

 

Soir. Les jumeaux transportent des poches de croquettes pour chiens à l’intérieur du chalet. Catherine les range dans un coin.

PAUL

J’avais assez hâte que maman arrive. J’ai faim !

PAULINE

Moi, j’ai mal au cœur tellement j’ai faim !

PAUL

En tout cas, les chiens manqueront pas de bouffe !

Éric entre, transportant de lourds sacs.

ÉRIC

On manquera pas de balles de fusil, non plus. Regardez ! Trois sacs pleins !

CATHERINE

J’aime pas ça quand maman part longtemps. J’ai toujours peur qu’elle se fasse prendre pis qu’elle revienne pas.

Irène entre avec le manteau de fourrure de la mère et le pend à un clou.

ÉRIC

(À Irène.) Le camion était-tu en panne ?

IRÈNE

Non, maman est restée plus longtemps au cimetière. (Tous figent.) Aujourd’hui, ça fait six mois que papa est mort.

Silence.

PAULINE

On n’ira jamais dans le Grand Nord…

PAUL

Dis pas ça, Bé.

IRÈNE

Un jour, on va y aller, Pauline. On va y aller pour papa.

ÉRIC

On va aller les voir, les aurores boréales pis le soleil de minuit.

PAUL

On va partir ensemble, par une belle nuit d’hiver, comme il voulait.

ÉRIC

Une belle nuit, avec des gros flocons de neige qui étouffent le bruit.

CATHERINE

À la pleine lune, en traîneau à chiens.

PAUL

On va se tenir collés-collés pour pas avoir froid.

PAULINE

Quand ?

IRÈNE

Un jour.

ÉRIC

Bientôt !

PAULINE

(Réprimant sa peine.) Je voudrais aller voir papa au cimetière.

PAUL

On peut pas, Bé.

PAULINE

Pourquoi ?

CATHERINE

C’est trop dangereux, les Ombres !

PAULINE

Pourquoi ils nous laissent pas tranquilles ?

CATHERINE

Parce qu’on sait qu’ils existent. Si les Ombres nous trouvent, ils vont nous enlever le cerveau à nous autres aussi.

PAUL

Il faut rester cachés avec les chiens.

CATHERINE

Jusqu’à tant qu’ils nous oublient.

Toutoune rompt le silence en commençant à pleurer. Irène va s’en occuper.

IRÈNE

Dépêchez-vous, faut tout ramasser avant de manger. (Au bébé.) Oui, ma petite sœur, on est là…

Ils se remettent au travail tandis qu’Irène prépare un biberon.

Oui, ma Toune, il s’en vient, ton lait…

PAULINE

J’ai faim…

Paul brandit des boîtes de pâtée pour chien.

PAUL

Regardez, maman a acheté du mou pour les chiens !

Catherine range les boîtes de pâtée à côté des croquettes tandis qu’Éric range les munitions dans l’armoire, qui contient plusieurs fusils de chasse, des piles de boîtes de munitions ainsi que du lait en conserve.

ÉRIC

Le mou, ça doit être pour Sauvage.

PAULINE

Elle est bien assez grosse de même !

CATHERINE

Faut qu’elle mange, notre Sauvage ! Elle va avoir cinq petits !

PAUL

Comment tu peux savoir ça, toi ?

CATHERINE

Je lui ai touché le ventre. C’est moi qui vas avoir le premier chiot, je suis sûre !

ÉRIC

Maman va choisir à qui elle va le donner quand elle va le voir, pas avant !

CATHERINE

Il va être à moi, je suis la plus vieille !

PAUL

Non, c’est Irène.

Éric caresse un fusil avec envie.

CATHERINE

Irène, elle a Toutoune, là c’est à mon tour. (Apercevant Éric.) Éric Dingwell, maman veut pas que tu touches aux fusils.

ÉRIC

Mêle-toi donc de tes affaires.

IRÈNE

Touche pas, Éric.

PAULINE

Aïe… La bouffe ?

IRÈNE

Quoi ?

PAUL

La bouffe est où ?

ÉRIC

(Réalisant que la mère n’a pas ramené à manger.) Ah non… !

CATHERINE

Baissez le ton, maman va vous entendre !

IRÈNE

Regardez comme il faut !

ÉRIC

Êtes-vous sûrs d’avoir tout pris ?

PAULINE

Le camion est vide.

IRÈNE

Rien ?… Il y a rien ?

PAUL

(Tombant à genoux.) Non !…

PAULINE

Maman a oublié de nous acheter de la bouffe…

CATHERINE

Elle a sûrement pas oublié.

ÉRIC

Il reste plus rien à manger…

CATHERINE

Elle doit vouloir qu’on jeûne…

PAUL

Encore ?

PAULINE

Elle avait dit qu’elle ramènerait à manger !

CATHERINE

Pas si fort. Elle a changé d’idée, c’est tout. Il faut faire un jeûne pour papa.

Chacun se réfugie dans un coin en silence. Pour sa part, Éric sort un canif de sa poche, qu’il prend soin de dissimuler aux autres et l’embrasse en cachette.

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