Meute

Esther Beauchemin · Chapitre 7 sur 21

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Meute

Scène 4

ACTE 1, SCÈNE 4

Midi (jour 2, trois jours plus tard, mardi). Dans la cour, on entend la voix de Paul provenant de l’enclos des chiens.

PAUL

(Hors champ.) Je l’ai dit avant toi !

Pauline surgit de l’enclos et se dirige vers les toilettes, suivie de Paul qui tente de la retenir.

PAULINE

Faut que je retourne m’occuper de mon chien. Maman va me l’enlever si j’en prends pas soin.

PAUL

Je l’ai dit avant !

Pauline réussit à se débarrasser de son frère et s’enferme dans les toilettes.

PAULINE

Trop tard, fais un nœud !

PAUL

Maudit que t’es bébé, Pauline Dingwell…

PAULINE

Ah ! Ça fait du bien ! Il était temps qu’ils naissent, les petits maudits, j’avais assez envie !… Ahhhh !

Paul espionne silencieusement sa sœur.

As-tu vu la face à Catherine quand maman m’a donné le premier chiot ? Les yeux lui ont sorti des trous, elle était tellement sûre que maman lui donnerait ! Ça lui apprendra à « stooler », ben bon pour elle !… Sais-tu comment je vais l’appeler, mon chien ? Bibitte. Ça lui va bien, je trouve… Sauvage a encore essayé de me mordre, la maudite. J’espère que maman va la séparer de ses petits… Paulo ?… Youhou, Paulo !… Es-tu en train de faire dans le bois ?

PAUL

Ouain… T’aimes ça t’essuyer !

PAULINE

Toi, tu vas en manger toute une.

Elle sort en trombe. Paul s’éloigne et feint de s’essuyer langoureusement en poussant de petits cris.

(Pouffant de rire.) C’est même pas vrai, maudit niaiseux ! Attends que je te pogne !

Elle attrape son frère et essaie de lui pincer le sexe.

PAUL

Aïe ! Lâche-moi la poche !

PAULINE

Ça t’apprendra à regarder où t’as pas d’affaires ! Tiens ! Tiens !…

PAUL

Attends, ma maudite ! (Il immobilise sa sœur et la chatouille.) Tu vas-tu me la lâcher, la poche ? Tu vas-tu me la lâcher ?

PAULINE

(S’étranglant de rire.) Arrête !… OK ! Je le ferai plus ! Je le ferai plus !

Paul embrasse soudainement sa sœur sur la bouche, mais cette dernière le repousse.

Arrête !

Pauline s’écarte de lui. Temps.

PAUL

On va toujours rester ensemble, hein ?

PAULINE

Ben oui.

PAUL

Moi, si tu meurs, je vais mourir aussi.

PAULINE

Je mourrai pas, Paulo…

PAUL

Viens !

PAULINE

Où tu vas ?

PAUL

Suis-moi !

PAULINE

On n’a pas le droit de sortir du terrain !

PAUL

Maman s’occupe d’Irène, elle le saura pas, viens !

Il entraîne sa sœur à l’extérieur du terrain.

Cette nuit, j’ai rêvé que papa s’en allait dans le Nord pis qu’il nous laissait ici pour toujours. On était punis à cause de Toutoune.

PAULINE

Toutoune ?

PAUL

Il voulait plus qu’on l’appelle comme ça, il disait que c’est un nom de chien…

PAULINE

C’était juste un rêve, Paulo.

Silence.

Je l’appellerai plus jamais Toutoune.

Elle crache dans sa main.

Je le jure !

Paul l’imite et ils se serrent la main en guise de serment. Éric et Catherine sortent de l’enclos tandis que les jumeaux reviennent se cacher dans la cour en riant.

ÉRIC

Étais-tu obligée de bavasser ?

CATHERINE

On n’a pas le droit de sortir du terrain. Irène a désobéi, tant pis pour elle. Elle méritait d’être châtiée. Une bonne volée, ça replace les idées.

Catherine se lave les mains. On entend rire les jumeaux.

Les jumeaux, arrêtez de niaiser pis venez vous laver ! Vous puez le cochon.

PAUL

(À Pauline.) Elle, elle pue la crotte de chien !

Ils pouffent de rire.

CATHERINE

Arrêtez de rire comme des épais ! Maman veut nous purifier avant de s’en aller en ville. Dépêchez-vous !

PAULINE

T’es jalouse parce que t’as pas eu le premier chiot.

CATHERINE

Jalouse ? J’en veux pas, il a l’air d’un rat.

PAULINE

C’est même pas vrai.

ÉRIC

Ça va faire un chien fort, comme Satan pis Killer.

PAUL

Moi, c’est la petite femelle avec un œil bleu pis un œil jaune que j’aime le mieux.

CATHERINE

Maman lui a donné le premier, elle prend le premier. Même s’il a l’air d’un rat.

PAULINE

Je vais le dire à maman si t’arrêtes pas.

CATHERINE

Qu’est-ce que tu vas faire avec un chien ?

PAULINE

Je vais le dresser à attaquer les Ombres.

CATHERINE

Tu seras jamais capable, t’as peur !

PAULINE

Un bébé, j’aurai pas peur !

PAUL

Avec un chiot, elle va s’habituer, maman l’a dit.

CATHERINE

C’est une peureuse, les chiens l’aiment pas ! C’est la seule qui se fait mordre.

PAULINE

Mon chien me mordra pas. Il va m’aimer parce qu’il va être à moi !

CATHERINE

Il va t’haïr comme les autres, Pauline. De toutes façons, Sauvage a pas assez de lait pour nourrir ses petits, elle a les tétines plates comme des galettes ! Il va crever de faim, ton chien.

Irène sort péniblement de l’enclos avec le manteau de la mère.

ÉRIC

Qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu ramènes le

manteau de maman ?

IRÈNE

Va refermer la barrière.

PAUL

Maman va plus en ville ?

IRÈNE

Non. Elle a changé d’idée.

ÉRIC

Le camion est prêt, je l’ai fait partir tantôt !

PAUL

Y a plus rien à bouffer !

CATHERINE

Vous pouvez pas penser à d’autre chose que manger des fois ? !

IRÈNE

(À Catherine.) Toi, maman t’appelle. Elle veut que tu enlèves les petits à Sauvage quand ils auront fini de boire.

PAULINE

J’y vais !

CATHERINE

Non ! C’est moi qu’elle a appelée, pas toi !

IRÈNE

(À Catherine.) Pis surveille Sauvage pendant qu’elle allaite. J’aime pas comment elle regarde ses petits.

Catherine entre dans l’enclos.

Va refermer la barrière, Éric !

ÉRIC

Non, faut que maman aille en ville !

IRÈNE

C’est pas moi qui décide, obéis !

ÉRIC

Ça fait trois jours qu’on bouffe des cenelles !

IRÈNE

Obéis !

ÉRIC

(Sortant de la cour.) J’en ai plein le casque.

IRÈNE

(Aux jumeaux.) Vous deux, allez chercher de l’eau.

PAULINE

Je peux pas, ma main !

PAUL

Il est guéri, ton bobo, maudite « seineuse ».

PAULINE

Ça va recommencer à saigner si je force.

PAUL

(À Irène.) Si elle vient pas, j’y vais pas non plus.

IRÈNE

(Lui donnant une claque.) Va chercher de l’eau !

PAUL

(Sortant de la cour.) Je suis écœuré d’être ici.

PAULINE

Grouille, j’ai soif.

À l’intérieur du chalet, Toutoune pleure. Irène saisit la main de Pauline et enlève le bandage pour examiner la plaie.

Vite, il faut que j’aille voir mon chien.

IRÈNE

Va aider ton frère au ruisseau.

PAULINE

Redonne-moi mon pansement.

IRÈNE

(Jetant le bandage au feu.) Obéis !

PAULINE

Je suis tannée !

Pauline sort de la cour. Le manteau de la mère à la main, Irène entre dans le chalet pour s’occuper du bébé.

IRÈNE

Je suis plus capable ! Je suis plus capable, Toutoune !

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