Meute
Scène 4
ACTE 1, SCÈNE 4
Midi (jour 2, trois jours plus tard, mardi). Dans la cour, on entend la voix de Paul provenant de l’enclos des chiens.
PAUL
(Hors champ.) Je l’ai dit avant toi !
Pauline surgit de l’enclos et se dirige vers les toilettes, suivie de Paul qui tente de la retenir.
PAULINE
Faut que je retourne m’occuper de mon chien. Maman va me l’enlever si j’en prends pas soin.
PAUL
Je l’ai dit avant !
Pauline réussit à se débarrasser de son frère et s’enferme dans les toilettes.
PAULINE
Trop tard, fais un nœud !
PAUL
Maudit que t’es bébé, Pauline Dingwell…
PAULINE
Ah ! Ça fait du bien ! Il était temps qu’ils naissent, les petits maudits, j’avais assez envie !… Ahhhh !
Paul espionne silencieusement sa sœur.
As-tu vu la face à Catherine quand maman m’a donné le premier chiot ? Les yeux lui ont sorti des trous, elle était tellement sûre que maman lui donnerait ! Ça lui apprendra à « stooler », ben bon pour elle !… Sais-tu comment je vais l’appeler, mon chien ? Bibitte. Ça lui va bien, je trouve… Sauvage a encore essayé de me mordre, la maudite. J’espère que maman va la séparer de ses petits… Paulo ?… Youhou, Paulo !… Es-tu en train de faire dans le bois ?
PAUL
Ouain… T’aimes ça t’essuyer !
PAULINE
Toi, tu vas en manger toute une.
Elle sort en trombe. Paul s’éloigne et feint de s’essuyer langoureusement en poussant de petits cris.
(Pouffant de rire.) C’est même pas vrai, maudit niaiseux ! Attends que je te pogne !
Elle attrape son frère et essaie de lui pincer le sexe.
PAUL
Aïe ! Lâche-moi la poche !
PAULINE
Ça t’apprendra à regarder où t’as pas d’affaires ! Tiens ! Tiens !…
PAUL
Attends, ma maudite ! (Il immobilise sa sœur et la chatouille.) Tu vas-tu me la lâcher, la poche ? Tu vas-tu me la lâcher ?
PAULINE
(S’étranglant de rire.) Arrête !… OK ! Je le ferai plus ! Je le ferai plus !
Paul embrasse soudainement sa sœur sur la bouche, mais cette dernière le repousse.
Arrête !
Pauline s’écarte de lui. Temps.
PAUL
On va toujours rester ensemble, hein ?
PAULINE
Ben oui.
PAUL
Moi, si tu meurs, je vais mourir aussi.
PAULINE
Je mourrai pas, Paulo…
PAUL
Viens !
PAULINE
Où tu vas ?
PAUL
Suis-moi !
PAULINE
On n’a pas le droit de sortir du terrain !
PAUL
Maman s’occupe d’Irène, elle le saura pas, viens !
Il entraîne sa sœur à l’extérieur du terrain.
Cette nuit, j’ai rêvé que papa s’en allait dans le Nord pis qu’il nous laissait ici pour toujours. On était punis à cause de Toutoune.
PAULINE
Toutoune ?
PAUL
Il voulait plus qu’on l’appelle comme ça, il disait que c’est un nom de chien…
PAULINE
C’était juste un rêve, Paulo.
Silence.
Je l’appellerai plus jamais Toutoune.
Elle crache dans sa main.
Je le jure !
Paul l’imite et ils se serrent la main en guise de serment. Éric et Catherine sortent de l’enclos tandis que les jumeaux reviennent se cacher dans la cour en riant.
ÉRIC
Étais-tu obligée de bavasser ?
CATHERINE
On n’a pas le droit de sortir du terrain. Irène a désobéi, tant pis pour elle. Elle méritait d’être châtiée. Une bonne volée, ça replace les idées.
Catherine se lave les mains. On entend rire les jumeaux.
Les jumeaux, arrêtez de niaiser pis venez vous laver ! Vous puez le cochon.
PAUL
(À Pauline.) Elle, elle pue la crotte de chien !
Ils pouffent de rire.
CATHERINE
Arrêtez de rire comme des épais ! Maman veut nous purifier avant de s’en aller en ville. Dépêchez-vous !
PAULINE
T’es jalouse parce que t’as pas eu le premier chiot.
CATHERINE
Jalouse ? J’en veux pas, il a l’air d’un rat.
PAULINE
C’est même pas vrai.
ÉRIC
Ça va faire un chien fort, comme Satan pis Killer.
PAUL
Moi, c’est la petite femelle avec un œil bleu pis un œil jaune que j’aime le mieux.
CATHERINE
Maman lui a donné le premier, elle prend le premier. Même s’il a l’air d’un rat.
PAULINE
Je vais le dire à maman si t’arrêtes pas.
CATHERINE
Qu’est-ce que tu vas faire avec un chien ?
PAULINE
Je vais le dresser à attaquer les Ombres.
CATHERINE
Tu seras jamais capable, t’as peur !
PAULINE
Un bébé, j’aurai pas peur !
PAUL
Avec un chiot, elle va s’habituer, maman l’a dit.
CATHERINE
C’est une peureuse, les chiens l’aiment pas ! C’est la seule qui se fait mordre.
PAULINE
Mon chien me mordra pas. Il va m’aimer parce qu’il va être à moi !
CATHERINE
Il va t’haïr comme les autres, Pauline. De toutes façons, Sauvage a pas assez de lait pour nourrir ses petits, elle a les tétines plates comme des galettes ! Il va crever de faim, ton chien.
Irène sort péniblement de l’enclos avec le manteau de la mère.
ÉRIC
Qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu ramènes le
manteau de maman ?
IRÈNE
Va refermer la barrière.
PAUL
Maman va plus en ville ?
IRÈNE
Non. Elle a changé d’idée.
ÉRIC
Le camion est prêt, je l’ai fait partir tantôt !
PAUL
Y a plus rien à bouffer !
CATHERINE
Vous pouvez pas penser à d’autre chose que manger des fois ? !
IRÈNE
(À Catherine.) Toi, maman t’appelle. Elle veut que tu enlèves les petits à Sauvage quand ils auront fini de boire.
PAULINE
J’y vais !
CATHERINE
Non ! C’est moi qu’elle a appelée, pas toi !
IRÈNE
(À Catherine.) Pis surveille Sauvage pendant qu’elle allaite. J’aime pas comment elle regarde ses petits.
Catherine entre dans l’enclos.
Va refermer la barrière, Éric !
ÉRIC
Non, faut que maman aille en ville !
IRÈNE
C’est pas moi qui décide, obéis !
ÉRIC
Ça fait trois jours qu’on bouffe des cenelles !
IRÈNE
Obéis !
ÉRIC
(Sortant de la cour.) J’en ai plein le casque.
IRÈNE
(Aux jumeaux.) Vous deux, allez chercher de l’eau.
PAULINE
Je peux pas, ma main !
PAUL
Il est guéri, ton bobo, maudite « seineuse ».
PAULINE
Ça va recommencer à saigner si je force.
PAUL
(À Irène.) Si elle vient pas, j’y vais pas non plus.
IRÈNE
(Lui donnant une claque.) Va chercher de l’eau !
PAUL
(Sortant de la cour.) Je suis écœuré d’être ici.
PAULINE
Grouille, j’ai soif.
À l’intérieur du chalet, Toutoune pleure. Irène saisit la main de Pauline et enlève le bandage pour examiner la plaie.
Vite, il faut que j’aille voir mon chien.
IRÈNE
Va aider ton frère au ruisseau.
PAULINE
Redonne-moi mon pansement.
IRÈNE
(Jetant le bandage au feu.) Obéis !
PAULINE
Je suis tannée !
Pauline sort de la cour. Le manteau de la mère à la main, Irène entre dans le chalet pour s’occuper du bébé.
IRÈNE
Je suis plus capable ! Je suis plus capable, Toutoune !
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